EXEMPLE XVI
Suppuration septique. Essai «le la rendre aseptique.
Échec. Fracture compliquée, négligée. Drainage. Guérison.
M. Max Zehetmaier, maître bouclier, 33 ans, reçut le 9 septembre 1877 à la jambe gauche un coup de pied de
cheval, qui lui fit une fracture transversale du tibia et du péroné, compliquée d’une petite plaie cutanée. Il fut soigné par diverses personnes, y compris des charlatans, et arriva dans notre division le 4 octobre 1877, en un très misérable état. La suppuration progressive avait envahi les muscles, les extrémités osseuses étaient très éloignées, et n’avaient pas trace de granulations. La plaie grande comme la main était située sur la crête du tibia, au milieu de la jambe. Par la pression, on en faisait sortir de toutes parts un pus fétide et ténu; une zone rosée environnait les granulations d’aspect lardacé. L’état général s’accordait avec ces symptômes. La température était, le soir, 39.0 — 39.3, le matin, 38.7 — 38.9, le pouls variant de 120 à 130. Pas d’appétit. Sommeil troublé par de fréquentes douleurs. Peau jaune, haleine fétide, etc.
Autrefois, j’aurais fait l’amputation à l’instant. Mais à présent, on pouvait au moins faire un essai pour conserver le membre.
La jambe fut lavée au savon, le malade chloroformé. Prenant une spatule, une brosse et un rasoir, je nettoyai les environs delà plaie, couverts de croûtes infectes ; puis vint un lavage général à l’éther et à l’eau phéniquée a 5 °/0. J’enlevai les granulations lardacées à la curette, et j’injectai dans le cloaque purulent, dans toutes les directions, du chlorure de zinc en solution à 8 °/0.
Avec la pince à pansement je cherchai les deux points les plus déclives de la plaie, et j’y fis passer 2 drains gros comme le doigt. Après une nouvelle irrigation générale a l’eau phéniquée à 5 %, j’appliquai le pansement de Listei , sans protective, plaçant par conséquent la gaze perdue directement sur la plaie.
La température tomba un peu ; le malade se sentit aussitôt soulagé. Mais il resta une abondante sécrétion de pus fétide, et l’odeur continua à être mauvaise et pénétrante. Tout cela ne présageait encore rien de bon.
Le 12 octobre, je me décidai donc à faire un essai plus énergique.
Une fois le malade bien chloroformé, je lavai de nouveau la jambe entière au savon, à l’éther et à l’eau phéniquée à 5 %, et lavai à fond la plaie fétide. Ensuite, sous le spray de 2 pulvérisateurs, je fis une sorte de demi- circulaire sur la face antérieure de la jambe, comme pour l’amputer. Après cette incision, la fracture était tout à fait découverte et l’on put raclera la curette le fond de la plaie. Je raclai de même les extrémités osseuses, qui étaient fétides. Puis, après une application soigneuse de chlorure de zinc à 8 °/0 dans tous les recoins de la plaie, je réunis mon incision demi-circulaire par 11 points de suture au crin de cheval, et j’introduisis un drain au fond de la plaie. On fit un large pansement de Lister sans protective, et la jambe fut fixée sur une gouttière de Volkmann.
Les modifications amenées , par cette opération furent favorables, mais la plaie ne devint pas aseptique1. Les muscles, le tissu conjonctif étaient déjcà trop infiltrés de matières putrides pour qu’elle pût le devenir. Malgré cela la plaie devint rouge, belle, les granulations se firent bien ; la suppuration était modérée, le pus jaune et épais, et les
1 J’ai suivi récemment avec le meilleur succès le conseil de Bardeleben, de faire pendant longtemps sur les plaies septiques une irrigation phéniquée à forte pression.
fragments osseux se montrèrent bientôt soudés l’un à l’autre.
Déjà 48 heures plus tard, l’état général était excellent, la température 37.4—37.7, le pouls 70-80, la couleur de la peau meilleure ; l’appétit revenait. L’odeur prouvait que la plaie était toujours putride, cependant la septicité avait diminué de quantité, pour ainsi dire, et cela, de façon à enlever toute crainte au sujet de la vie de patient ou de la conservation du membre.
Le pansement fut refait sous le spray malgré l’état de putridité de la plaie. Le protective perdait sa couleurverte et devenait noir, ce qui est un symptôme assuré de septicité. Je le lis remplacer par un morceau de toile enduite de la pommade à l’acide borique, si activement antiseptique. La plaie se remplit de granulations, et se recouvrit lentement d’épiderme. Quand le pus fut réduit à une très petite quantité, les drains furent raccourcis à chaque pansement, puis abandonnés. Une fois la plaie guérie, les fragments osseux avaient encore une grande mobilité. J’appliquai un appareil ouaté et plâtré, ce qui permit au malade de se donner un peu d’exercice. Le 12 janvier 1878, il est sorti guéri.
Nous n’avons pas réussi dans ce cas à détruire la septicité de la plaie, mais cependant le résultat de nos efforts a été satisfaisant. Rappelez-vous l’état du malade à son entrée dans nos salles ; vous reconnaîtrez les dangers qui le menaçaient. C’était la résorption purulente et la mort par pyémie, c’était la suppuration progressive qui tue par épuisement. Il n’aurait pas été question de conserver la jambe, si cet état avait persisté.
Le premier essai de désinfection et de drainage n’a pas réussi ; mais en ouvrant à fond la plaie par une incision semi-circulaire, en lavant, en grattant ses coins et recoins, nous avons obtenu une métamorphose très favorable.
L’issue de ce cas a été heureuse. D’ailleurs , elle ne dépendait plus de nous; il faut se dire que si tout a bien marché, cela aurait pu aussi finir très mal. En outre la durée de la maladie a été anormalement longue. Du 9 septembre 1877 au 12 janvier 1878, il y a en effet 125 jours.
Traité tout de suite après l’accident suivant les règles de Lister, cet homme n’aurait jamais vu sa vie en danger, il n’aurait jamais été sérieusement malade, sa petite plpie se serait fermée sans suppuration , en peu de jours. On aurait eu alors à traiter une fracture sous-cutanée avec toute son innocuité, et, à son tour, elle se serait guérie en 50 jours. — Kemarquez-le bien, je vous prie : ce malade a été longtemps en danger de perdre la vie ou tout au moins sa jambe. Jamais avec un traitement dirigé d’emblée d'après la méthode de Lister, il n’aurait connu des périls de cette nature.