EXEMPLE I
Opération et pansement d’après les règles île Lister.
Épilepsie réflexe. Distension nerveuse. Guérison.
Joseph Stecher, d’Eichstædt, cordonnier, 21 ans, était
1 La gaze a» blanc de baleine du professeur Billroth ne peut sans doute pas remplir ces indications.
DE LA MÉTHODE ANTISEPTIQUE. 4o
atteint depuis 9 ans de violents accès d’épilepsie. Dans les derniers temps, ces crises le prenaient chaque jour 5 à 6 fois, et leur violence allait s’augmentant. Tous les remèdes furent sans succès. Même l’atropine, que j’avais souvent employée auparavant avec bon effet, et qui diminue d’habitude le nombre des accès, ne produisit aucun bénéfice.
Le malade avait à gauche, vous vous en souvenez sans doute, un pied bot très accusé, pied varus équin. Avant chaque crise épileptique, il sentait une vive douleur dans la jambe gauche, partant distinctement du nerf sciatique. La branche terminale du sciatique, le nerf sciatique poplité interne, était excessivement douloureux dans le creux poplité. La crise suivait promptement la douleur.
Nous avions donc devant nous une épilepsie d’origine distinctement réflexe. Je me décidai à faire la distension du nerf sciatique poplité interne, cette opération m’ayant déjà rendu de grands services contre les plus violentes névralgies 1 .
Le 16 février, l’opération fut faite avec emploi de la méthode de Lister.
Préparatifs de l’opération.
Des essuie-mains, du savon , une éponge et de l’eau chaude; un rasoir, des brosses à ongles, enfin de Yéther sulfurique pour nettoyer la peau.
1 M. le Dr Tutschek, mon ancien élève, a, dans sa dissertation, décrit ce cas en détail, avec d’autres où la distension nerveuse fut employée avec succès. Il y a joint de très intéressantes expériences sur les animaux. Elles prouvent que la distension d’un nerf diminue de beaucoup la sensibilité, si elle est forte, mais qu’une distension faible l’exalte au contraire.
2 bouteilles d’eau phéniquée.
2 pulvérisateurs pleins d’eau phéniquée. Dans ces derniers temps, nous avons à leur place 2 pulvérisateurs à vapeur alimentés avec la solution phéniquée à 5%.
Ihi vase rempli d’eau phéniquée à 5°/0, contenant cinq éponges, 4 petites et une grande.
Un vase contenant de V eau phéniquée à 5 %, pour laver les mains de l’opérateur et de ses aides. Dans ce vase, on avait plongé les instruments et une compresse. Celle-ci est destinée à couvrir rapidement le champ d’opérations, si le spray vient à manquer une seconde.
1 flacon de catgut.
1 flacon de drains.
1 flacon de soie antiseptique.
Enfin le pansement de Lister.
Avant de chloroformer, on nettoya le champ d’opérations avec de l’eau chaude, du savon et l’essuie-mains; enfin, avec de l’éther sulfurique, on enleva toute trace de graisse et de saleté. — La chloroformisation marcha sans encombre. La phase d’excitation fut assez fortement marquée, ce qui se voit très souvent chez les épileptiques, mais le malade supporta bien le chloroforme.
Le malade fut placé sur le côté droit. Je lavai alors encore une fois le champ d’opération avec l’eau phéniquée à 5%, et fis commencer la pulvérisation. Une profonde incision longitudinale de 7 centimètres de longueur dans le creux poplité, me fit arriver sur les nerfs sciatiques poplités interne et externe. Je fis fortement leur distension en glissant l’index droit sous eux, et en tirant vigoureusement dans la direction du tronc et des extrémités. Il se pro-
(luit à ce moment de violentes contractions musculaires. Puis je laissai retomber les nerfs à leur place; ils avaient un peu augmenté en longueur. Get allongement est apparent : il résulte de ce qu’on arrache en quelque sorte les nerfs hors des parties molles.
Pendant cette manipulation, le spray s’arrêta, un tuyau s’étant bouché. Aussitôt je jetai sur la plaie la compresse que j’avais sous la main, imbibée de solution phéniquée à 5°/0. Je cessai d’opérer jusqu’à ce que l’on eût remis le pulvérisateur en train. Une veine sectionnée saignait, fortement, elle fut liée au catgut, de même qu’une petite artère. Les chefs des deux fils furent coupés courts. Je nettoyai la plaie le mieux possible et à plusieurs reprises. Puis je plaçai un drain de 5 centim. de longueur pour assurer récoulement des liquides, et je suturai la plaie à la soie antiseptique. Le drain sortait de 1 centim. hors de la plaie ; il fallut le couper, puisque son orifice doit toujours être au niveau des bords de la plaie. Un drain plus long est comprimé par le pansement et son orifice est fermé.
Enfin j’appliquai le pansement de Lister. En premier lieu vint un morceau de protective grand comme la moitié de la main, et lavé à l’eau phéniquée. Ensuite vint un morceau, grand comme la main, de 6 doubles de gaze antiseptique imbibée d’eau phéniquée (ce que l’on nomme la gaze perdue). Enfin, j’enveloppai bien tout le genou avec un grand morceau de gaze antiseptique sèche en huit doubles. Entre la septième et la huitième couche était intercalé un morceau de mackintosh un peu plus petit que la gaze. A ce moment on put arrêter le spray. Le tout fut fixé avec une bande de gaze antiseptique, de 6 mètres de long, et de la largeur de la main.
Au moment où tout était terminé, et où le patient se réveillait de l’anesthésie, son action cardiaque devint par là même beaucoup plus active. On aperçut alors une petite hémorragie, qui se montrait par des taches de sang fraîches au bord du pansement.
J’enlevai aussitôt la bande et les huit couches de gaze déjà imbibée de sang : je fis remettre le spray bien en train, je découvris alors la plaie et la lavai avec de l’eau phéniquée. L’hémorragie se trouva provenir de très petites artères cutanées. Les hémorragies capillaires s’arrêtent très difficilement après l’emploi du spray, parce que celui-ci empêche la formation des thrombus. Je nettoyai encore la plaie et poussai une injection à travers le drain, et je remis protective et gaze perdue en place. Mais sur celle-ci, je plaçai la grande éponge que nous tenions en réserve, pour arrêter l’hémorragie capillaire par sa compression élastique. Sur l’éponge vinrent alors les huit couches de gaze sèche avec le mackintosh et la bande de gaze. A partir de ce moment, nous n’eûmes plus aucune perturbation.
Quatre ans se sont écoulés depuis cette opération. Le malade avait chaque jour avant l’opération 5-6 crises épileptiques; aujourd’hui, il m’affirme n’en avoir eu plus une seule depuis ce jour-là. La distension nerveuse a donc complètement fait disparaître cette épilepsie réflexe. Dès lors bien des chirurgiens ont suivi cette nouvelle méthode. N’y ayant recours qu’avec répugnance et défiance, ils ne l’ont employée que dans des cas désespérés, où l’on avait essayé tout au monde sans succès. La distension nerveuse donne les plus brillants résultats dans les cas de névralgie des moignons, eût-on même traité inutilement ces douleurs par
la section nerveuse ou une nouvelle amputation, dans les cas de crampes cloniques ou toniques les plus diverses, de tic facial rebelle (Baum junior). Chose curieuse, je n’ai jamais constaté une récidive, bien qu’après la résection nerveuse, opération bien plus grave, les récidives soient fré-
quentes.
Entraîné par les supplications des patients, j’ai essayé aussi cette méthode dans des cas d’origine centrale. Quelque peu d’espoir que j’eusse en opérant, les succès ont été magnifiques. Plusieurs fois déjà j’ai guéri par la distension des nerfs crural et sciatique aux deux jambes, des crampes cloniques des extrémités, occasionnées par une fracture de vertèbres vicieusement consolidée, et rebelles à toute médication. L’anesthésie, l'incontinence des urines et des fèces concomitantes restent naturellement les mêmes; malgré cela, le résultat obtenu est cependant considérable et réjouissant.
Exemple : Un malade avait passé 17 années nuit et jour dans son lit. Souvent des secousses involontaires dans ses genoux lui arrachaient des cris, et ne lui laissaient aucun sommeil. Après l’opération, je pus fixer à des appareils convenables les jambes désormais tranquilles. Le malade, dont le corps était sain et robuste, fut pourvu d’un récipient pour P urine et les fèces. Pourvu de béquilles, il s’en allait promener, ou voir ses amis; il n était plus enchaîné au lit, il était heureux.
Récemment, j'ai fait avec succès complet la distension des 8e, 9e et 10e nerfs intercostaux, à droite et à gauche, dans la région épigastrique. Il s’agissait d’une violente névi algie intercostale datant de 20 années, et traitée par
tous les remèdes possibles. On a dit que l’opération agit à l’instar d’un vésicatoire par la suppuration qu’elle amène : ce n’est pas possible, car la plaie dans ce cas n’a pas suppure du tout. En outre, on avait appliqué antérieurement au même endroit de grands moxas ; ils avaient beaucoup suppuré, mais* n’avaient fait qu’augmenter le mal. Bien des médecins ne veulent pas admettre l’utilité de ces opérations périphériques dans des affections d’origine centrale. A vrai dire, je ne me tourmente pas à trouver des explications forcées, je me contente du résultat. Ces affreuses affections ont été guéries, il n’y a pas à en douter. Mais cela ne me paraît cependant pas impossible à expliquer. Il est bien simple de penser qu’une distension nerveuse agira dans une affection cérébrale ou médullaire. C’est travailler en effet sur le chemin qui conduit au foyer malade, bien plutôt qu’en introduisant dans l’estomac un remède quelconque, arsenic, fer, etc. Je n’ai pas l’idée de nier l’action de ces remèdes métalliques ou autres sur les affections nerveuses. J’affirme simplement que leur action n’est pas plus claire que celle de la distension nerveuse.
Certes, nous employons avec succès la quinine contre la fièvre intermittente, et nous avons à peine une idée de son mode d’action.
Savoir comment porter secours à l’homme qui souffre, c’est assez. Savoir comment le remède agit, c’est très désirable, mais indifférent aux intérêts du malade l.
1 La distension nerveuse détache en entonnoir le névrilème du nerf luimême. Des vaisseaux dilatés apparaissent partout dans le névrilème. Voilà peut-être pourquoi cette opération est si utile, car les fonctions d’un nerf dépendent pour beaucoup de la pression du névrilème sur la substance
nerveuse.
Rappelez-vous qu’un petit fragment de bois, fin comme une aiguille, glissé sous l’ongle du gros orteil suffit pour amener le trismus et le tétanos. Une très petite lésion à la périphérie peut donc entraîner un très grand trouble au centre. Pourquoi une petite amélioration des parties périphériques n’amènerait-elle pas une grande amélioration centrale? La distension nerveuse compte déjà des succès au chapitre du tétanos.
Je ne veux pas vous la vanter, parce que mon humble personne l’a introduite dans le monde médical, mais parce que le nombre des succès, leur grandeur et leur durée m’y autorisent.
Revenons à notre malade. Sa plaie se ferma sans encombre. Chaque fois que le pansement était mouillé, c’està-dire chaque fois que les liquides le traversaient, on l’enlevait sous le spray et on en faisait un nouveau. Au commencement ce fut le cas chaque jour; plus tard, tous les trois ou quatre jours. Jamais il n’y eut de fièvre. — L’éponge compressive fut laissée de côté au deuxième jour; le drain enlevé au quatorzième jour. La plaie se ferma donc rapidement, bien que le malade fût scrofuleux. On le congédia en lui faisant remarquer qu’on pourrait par une plus sérieuse opération, guérir son pied bot, s’il voulait bien rentrer à l’Hôpital pour quelque temps.
Le malade se décida à cette deuxième opération, car la première avait parfaitement réussi : il n’avait pas souffert du tout, et le résultat en était extrêmement favorable.