CHAPITRE XII
KOLLAR LE PO^TE DU PANSLAVtSME
Origines de Kollar. — Son s^jour a r6na\ — Sa brochure sur la Mutualite litUraire. — Son grand po^me : la Fille de Slava. — Ses id6es sur I'avenir du monde slave.
Le repr^sentant le plus complet et le plus original — dans tous les sens du mot — de Tid^e panslaviste dans la premiere moiti^ du xix" si^cle, Q*a .^t^ le pofete slovaque Jean Kollar.
II appartenait k la religion r6form6e, par suite, k la tradition hussite. II 6tait n6 le 29 juillet 1793 k Mosovce, dans le comitat de Saint-Martin, chez les Slovaques de Hongrie. J'ai ditplus haul quelles miseres a support^es la nation slovaque tout ensemble opprim^e et exploit^e par les Magyars.
Dans sa famille personne ne lisait le magyar, tout le monde lisait le tcheque. Pen de temps apr6s la bataille d'Austerlitz il vit passer des soldats russes qui lui chant^rent des chansons analogues a celles des pays slovaques et Taccabl^rent de caresses, et cet Episode lui inspira'une sincere affection pour ce monde russe qu*il ne devait jamais visiter. En revanche, au gymiiase de Krem-
: DU PANSLAVISUE lK>
^prouTer la grossi6rel4 et ds.
I ^todier i Presbourg, qui iDtellectuelle des pays nlime amiti^ avec un jeune utre sa langue nationale, ridiome sacr4 de I'Eglise lissance d'un jeune Morave jn national de la Bohfime,
dans ses MimotTes, et d'un
Stais attir6 vers ce fr^re
^ cordiale que vers aucun
5ja men cceur 6tail p6n6tr6
'ieux et deviaait que le
t une autre face, que nous
te nation. »
ait vers la carrifere eccl6-
la coutume d'envoyer les
es th^ologiens proteslants
versit^ d'l^na.
at un B^jour de quatre ana ...i, >.c lie I'ut pas seulemenl \a Ihfeo- "histoire et rarch^ologie ^^^ S\aves .gufere occupy I'AU^toagne ^"^^^^^v 3 I") et doot jai j^ppe\fe V^^^^^'" lea tinges. r>**^
Line passion pre^ v*v»^^*^'^'*^ \ <v^*
lisparus. Use V® 2, ^'^^^'^^^ J'^ ^ rs monuments a*^\\, *,j-'«^*^^"^*' ^ -
queurs. Celte ^lude devint chez lui une sorte d'obsession.
Eq m6me temps, il observait les Allemands et rAlleniagne. II assista aux ffetes qui c^l^br^rent le troisi^me anniversaire s6culaire de la R^forme et qui eurent pour theatre le fameux chateau de la Wartbourg. II prit part k des reunions ou s'^laborait I'id^e de la Grande-Allemagne. EUes Iqi donn^rent Toccasion de r6(16chir sur Tid^e de la Grande-Slavie.
II entendit un ^tudiant prononcer un discours ou il ^tait dit :
« Chacun de nous doit 6tre non seuleraent un homine, mais un Alleraand, exclure de son cceurtout ^go'isme, tout esprit provincial, et s'^lever k la hauteur de la nation. G'est une honte d'etre seulement un Saxon, un Hessois, un Franconien, un Souabe, un Prussien, un Autrichien, un Bavarois, un Hanovrien, un SuissjB. Que ces particularismes disparaissent! Soyons un seul peuple allemand. »
Ces formules, Kollar les adaptait a sa race :
« G'est une honte, pensait-il, d'etre seulement des Tch^ques, des Slovaques, des Polonais, des lllyriens, des Russes. Soyons avant tout des Slaves. Soyons un seul peuple slave... » Etil s*appliquait a mettre ses id^es en vers. La po^sie se pr6sentait tout naturellement a lui sous la forme du sonnet.
Gette po^sie patriotique allait s*6panouir sous rinfluence d'un sentiment nouveau, Tamour. Un jour le jeune th^ologien fut invito a aller pr6cher dans un village voisin d'l^na, Lobda ou Lobeda.
tTE DU PANSLAVISME
ipelait Schmidt — i : pr^dicateur impro Jtour. Schmidt! Will ibiement tudesques emaDde?Queld^me[ L boot de quelques e ithousiasme que s
it avail 6migr6 naf ait encore la langu ,te race des Slaves ( jrtait un si poignani eur du po^te 6taient ( na sans scrupules. E nt symbols de la S 1 Beatrice de Dante.
e de son amour, il se I des Slaves german , dit-il dans ses Mm er des sentiments i irs poignantes, como ins les cimeti^res, ir I. C'^taient des se:
slave dans ces cont chers anc6tres, d« aque locality, chsqx tant un nom slave monument (J'on g' visiter et 4\^jjd"\®^ aient des qIO-' trouverai^^'^g,^ )nalit4 P''l>. ' •■4*
138 ^ LB PANSLAVISlffi
La passion pour rhistoire des Slaves dispanis et i'amonr de Mina se liTT^rent dans le cceur du po^ie k une lutte dont la premiere sortit victorieuse. Apr^s la mort du pastenr Schmidt, on ^ offrit k KoUar la cure racante de Lobda. II eut le courage de refuser, o Je ne suis point Allemand, r^pondit-il, je suis Slovaque et je dois consacrer ma vie et mes forces a mon peuple. » Cost a peu pr6s la r^ponse que fit plus tard Thistorien tch^que Palacky a ceux qui liii offraient une candidature au " parlement germanique de Francfort,
La resolution du pofete ^tait vraiment h^roique. Car la m^re de Wilhelmine ne voulait pas marier sa fille en Hongrie. Elle consid^rait ce pays comme une contr^e barbare, une sorte de Sib^rie. Le pauvre amoureux quitta I^na le coeur navr^. II avait obtenu, il est vrai, le droit de correspondre avec sa bien-aim6e; mais sa correspondante le laissa souvent sans nouvelles. II finit par croire k la mort de Mina; morte, elle devint plus que jamais sa Muse. II devait T^pouser au bout de quinze ans d'attente ! ^
Durant son voyage de retour, il eut Toccasion de traverser la Boh^me; il se retrouvait chez des frferes slaves, ceux-l4 bien vivants. G'^taitla seconde fois qu'il avait Toccasion de visiter Prague, la ville dor^e aux cent tours*
« Quelle difference, ^crit-il dans ses Memoiret^ entre ce s^jour et le premier. La premiere fois j'etais ignorant comme Adam dans le paradis; maintenant j 'avals goilte le fruit amer et douloureux de Tarbre de ia science; il me sembla que
EOLLAR LB P06tE DU PAKSLAVISME 139
Prague repf^sentait Fhistoire p^trifi^e de la Boh^me. »
Cette histoire, il se plaisait h en causer avec son jenne ami, Palacky, le futur annaliste de cette nation iilustre et malheureuse. Tons deux ^taient ^alement prdoccup^s des mis^res de leur race et des moyens d'y remedier : « Cher ami, s'^criait Kollar, aons sommes infortun^s ! Notre peuple est miserable. C'est maintenant seulement que je vois sa triste situation et tout ce qui lui manque. En ^changeant ces propos, nous pleurions tous deux, nous tenant embrass^s, et n'ayant d'autre t^moin que la lune qui brillait au-dessus de nos tetes. »
Cette g6n6reuse et patriotique douleur, le poete Ta tradaite dans un des sonnets dont se compose son grand po6me :
« Seigneur, Seigneur, toi qui as toujours voulu le bien de tous les J)euples : h61as I il n'est personne sur la terre qui rende justice aux Slaves. . « Parlout ou j'ai pass^, le g^missement de mes fn^res a partout assombri la joie de mon kme. O toi ! juge des juges, je te le demande : En quoi mon peuple est-il coupable?
« On lui fait tort, on lui fait grand tort et le monde se rit de nos plaintes et de nos tristesses.
« Du moins que ta sagesse m'^claire sur ce point. Qui p^che ici, celui qui fait le tort ou celui qui le subit? »
Nomm6 vicaire de la communaute 6vang61ique de Pesth, qui comprenait des Allemands et des SloTaques, le jeune pasteur s'efforga de relever le niTean moral et intaliectuel de ses compatriotes.
140 LE PANSLAVISHE
II cr6a poureux une 6cole, il les ^rigea en paroisse ind^pendante. Son patriotisme slave le fit naturellement mal venir des Magyars et il dut parfois recourir k la haute protection de TEmpereur, qui se plaisait surtout k maintenir la discorde parmi ses peuples. Tant6t on cherchait, a lui arracher sa demission, tant6t on le mena^ait de mort. II tint bon malgr^ tous les efforts de ses ennemis.
En 1838, il 6crivait k son ami le juriste polonais Maciejowski :
« Nous autres Slovaques, nous n'avons gu^re le temps actuellement de nous occuper d'arch^ologie. Nos adversaires les Magyars s'efforcent d'an^antir notre langue et notre caract^re national; la lutte pour le salut est notre plus saint devoir. »
En 1839, il ^crivait au m6me correspondant :
« Nous devons lutter au prix de notre sang.
D'ann^e en annee les Magyars proc6dent plus cruellement contre les Slaves. Leur fureur contre moi, qui suis regard^ comme le chef, d^passe toute description, lis consid^rent tout livre slave qui parait ici comme un attentat contre la nation magyare. »
Notez bien ceci et rappelez-vous que depuis 1840 la fureur des Magyars a singuli^rement augments.
Et en 1841, Kollar apprenait au c^l^bre physiplogiste tch^que Purkynije qu'on avait voulu le d^pouiller de ses fonctions de pasteur et qu'un dimanche on lui avait envoys un huissier pour lui signifier defense d'aller au temple.
Ces mis^res sont attest^es par d'autres que par lui. En 1839 le jeune slaviste russe Bodiansky se
KOLLAR LE PoAtE DU PANSLAVISME 141
trouvait a Pesth. Voici ce qu'il mandait k la date du 13 mars a soa confrere russe Pogodine :
« Au moment ou j'^cris ceci, Kollar entre dans ma chambre, le visage boulevers^, et me tend une leltre ou on Taccable de menaces pour le cas ou il ne cesserait pas de s*occuper du slavisme et des Slaves. Un anonyme promet de venir le tuer le 15 septembre prochain, s'il n'a pas change de conduite. Les Magyars sont encore des sauvages comme ils T^taient il y a mille ans. II faut Mre ici pour voir a quel point de brutallte est poussee la persecution des Slaves. »
Kollar finit par retrouver et par ^pouser sa ch^re Mina. En 1849, il fut nomm6 professeur d'arch^ologie et de mythologie slaves a TUniversit^ de Vienne. II mourutdans cette ville en 1852. Ce fut un philologue et un arch6ologue lamentable, un detestable professeur. Mais comme publiciste, comme agitateur, comme po^te il a rendu a la cause slave de grands services que notre devoir est de faire ressortir ici.
Nous avons d'abord a nous occuper de sa brochure sur la Solidarite^ ou mieux la Mutualite slave. Nous examinerons ensuite.ses poemes.
II paraissait' dans ce tfemps-l^ a Presbourg ou h Pesth une revue tch^queappel^e la Hronka^. Kollar y ecrivit un certain nombre d'articles qu'il r^unit en brochure, mais cette fois il les r^crivit en allemand pour 6tre compris de tons les peuples slaves.
1. G'est-k-dire la riveraine du Hron, affluent du Danube, qui arrose les pays slovaques. Les Allemands Tappellent Gran.
142 L£ PANSLAVISHB
Le Tch^ue ne meurt pas de faim, dit un proTerbe que j'ai d6}k cil6, pourvu qu'il sache rallemand. Le titre exact de cet opuscule ^tait assez long : Uber die literarische Wechselseitigkeit zwischen den verschitdenen Stxmman und Mundarten der Slawischen Nation^ c'est-a-dire : De la Mutuality litUraxre des dwerses branches et langues de la nation slave (Pesth, 1837) •
Comme on le Toit par ce titre, Kollar estime qu*il n'y a qu*une seule langue slave, qu*une seule nation.
Gomme nous Tavons d^ja vu plus haut, cette notion ^tait aiors fort r^pandue et elle a penetr6 m^me an College de France.
Pendant longtemps, dit-il en r^sum^, les peuples slaves sont rest^s isol^s les uns des autres. Depuis queique temps, lis commencent a se regarder comme un grand peuple ; ils s'^veillent au sentiment de la nationality. Cette union morale r^pond k un besoin urgent. Elle m^rite Tattention de tout Slave 6c]air6; parfaitement innocente en ellem^me, elle peut ais6ment donner lieu a des malentendus, a des erreurs. Qu'est-ce que la mutuality litt^raire des Slaves? G'est Tint^r^t commun que toutes ies branches du monde slave prennent aux productions intellectuellesde leur nation. Comment la pratique-t-on ? En achetant et en lisant des livres publics dans tons les dialectes slaves. Ghaque dialecte doit puiser une nouvelle force dans les autres, se rajeunir, s'enrichir par leur concours.
G'est 1^, au fond, une id6e juste; les l&ngaes slaves se sont corrompues le plus souvent sons
en Dalmatie et en Boh^me. Je ne suis pas si sur que cela des sympathies de Francois II pour les Slaves, et, sur le compte de ce vilain personnage, je m'en tiens a ce que me disait naguere feu Palacky : « Francois II ! mais il 6tait pire que Tib^re. »
Plus tard, le Create Jellachich, d^veloppant Tid^e de KoUar, dira : « On nous accuse d'etre des panslavistes; mais nos sympathies vont aux peuples slaves, et non a leurs gouvernements. »
« La mutuality slave, continue Kollar, n'a pas pour objet de m^langer par force tons les dialectes pour en faire une langue artificielle. Tons ont une » vie ind^pendante qui doit etre respect^e. » Kollar en reconnait quatre : le russe, Tillyrien (ou serbocroate), le tch^que-slovaque et le polonais. II li^eglige le bulgare, encore fort peu connu a cette ^poque, et que certains prenaient pour un dialecte serbe. Tons les Slaves doivent se consid^rer comme appartenant a une m6me famille et prendre pour devise : Slavus sum^ nihil slavici a me aliemem puto, (Je suis Slave, rien de ce qui est slave ne m'est stranger.) Malheureusement, jusqu'ici, la connaissance des langues slaves est tellement peu r^pandue que, lorsqu'on veut traiter quelque question d*int^r6t g6n6ral, il faut se servir d'une langue ^trang^re. — Et c'est ce que fait Kollar luimeme en ^crivant sa brochure en allemand. « Tout Grec 6clair6, continue Tauteur, comprenait les quatre dialectes hell^niques. Ainsi, tout Slave intelligent devra comprendre le tch^que, le polonais, le russe et Tillyrien. » Kollar s'abuse ici. II
KOLLAB LE POiTE DM PANSLAVISWE 145
«st a-Tissi difficile pourun Slave de poss^der k fond ces quatre lan^ues que pour un Latin de puss^der le fran?ais, I'italien, Tespagnol et le portugaisr^ous D'avons qu'un seul dictionnaire grec ; nous soxnmes obliges d'avoir un lexique special pour cha.que langue slave, de m^me que pour chaque la.Tigue latiDe.
D'oii vient, se demande le po^te, cette id6e de mutuality? Elle est nee chezles SlovaquesdesCarpa.tbes. Ge sont eux qui, ies premiers, ont 6tendu les bras pourembrasser tons Ies Slaves, Dans I'ouvrage du Slovaque SchaFarik, ainsi que dans un grand miroir, les Slaves se sont, pour la premiere fois, contempt^s en lant que nation, Aprfes les Slo- -vsques sont venus les Busses, les Creates, !ee Polooais, les Serbes, II est bien regrettable que le g^nie de la mutuality n'ait pas inspire les plus \ ^minents pontes contemporains, le Husse Pouch-
^ kine, le Polonais Mickiewicz. Les pieds sur le sol
rnsse ou polonais, la t6te planant dans I'Sther slave, lis auraient pu 6tre vus de toute la nation- Ici, rid6e de Kollar tourne vraiment a la raono- ' manie. D'aprfes sa tb^orie, c'est lui |e pofeVfe ^***\
slave par excellence, qui devrait fiire 1® p^vvs ^i^O des poMes slaves. Malheureuseitigj^i \a. -^ aXeN^-^ %!& pofemes ne se mesure pas A I'id,^ ' :^ Ves K-nss^^gsP*' mais au g^niequi les execute. *l ,
Kollar note que Ies Slaves j, e^'^ *^"^ ^
groupesdilT^rents : ceux qui ^^ jV^^^ V^'^Tl^^^^ et ind^pendante; ceui quj *\i^\<^® ^^^^^^vfe^^X?" ^ itres peoples et i qui J'^, \ '^ ~
it d'en avoir uoe. ^
dautres peoples et li qui J'„ V ^ v t -e> ^*'
146 LK PAIVSLAVISME
Pour ceux-la, I'id^e de la race est un d^dommagement, une consolation, un refuge moral. Avec la tendance naturelle de son esprit, il exag^re singu* li^rement les choses quand il compare la nation €t la litt^rature slaves k un grand arbre partag6 entre quatre grandes branches; chaque branche produit des fleurs et des fruits particuliers ; aucune d'entre elles ne pent 6tre d^truite sans qufe I'arbre devienne malade ou soit d<^form^. La destruction des Slaves de la Baltique et de TElbe n'a fait aticun tort au g^nie litteraire ou artistique de la Russie ou de la Pologne; en revanche, elle a fait un tort effroyable aux int^r^ts gdn^raux de la race slave et de Thumanit^.
Tout en g^missant sur les mis^res de sa race, Kollar a une foi indomptable dans son avenir. Qu'on ne lui oppose pas le long sommeil, la longue suj^tion des Slaves. Pour les nations, la prescription n'existe pas. Un peuple qui a dormi de Iongues ann^es, qui a subi ie joug des Strangers, qui est rest6 ^loign^ de toute civilisation, a autant da droits, une fois reveille, k la liberty, a la culture, que ceux qui, durant des si^cles, sont rest6s ea possession de tous ces biens. Les dons de Dien sont inali^nables, et celui-la se trompe qui croit qu'il y a d^ peuples autoris^s a confisquer poor toujours la liberty et le droit a la civilisation de leurs voisins et de leurs descendants. (Ceci est evidemment pour la Kultur allemande.)
Ici, il convient de citer les propres paroies de Kollar :
« Nous sommes, il est vrai, arrives un 'peu en
KOLLAR LE POBTE DU PANSLAVISME 147
retard, mais, en revanche, noiis sommes plus jeunes. Nous savons ce qu'ont fait les autres nations, mais ce que nous devons faire^ les autres ne le sayent pas. Tel peuple attend plus ou moins longtemps pour arriver k la maturity, mais il iinit par y arriver. » -
Ces id^es, Kollar les reprendra en vers dans un des sonnets dont se compose son po^me.
Kollar s'exag^re singuli^rement les r^sultats de la mutuality litt^raire des Slaves. EUe accroitra leur culture au point de la rendre gigantesque. EUe ouvrira un immense march^ a la librairie. Au point de vue politique, tons les Etats qui poss^dent des sujets slaves retireront de la mutuality des avantages jextraordinaires. Les relations litt(^raires sufilront a toutes les ambitions ; aucun peuple ne rftvera d'etre annex6 a un autre. Chaque tribu slave restera chez elle, car elle trouvera chez elie tons les avantages qu'un peuple yoisin pourrait lui ofifrir. M6me avec des souverains non slaves, les Slaves auront, si le prince est tolerant; plus de garantie et de s6curit6 pour Tautonomie et Texistence de leurs dialectes. Une tribu ne courra pas le risque d'etre assimil^e ou absorb^e, comme elle le serait avec un souverain parlant une langue slave.
Ici, il est n^cessaire d'ouvrir une parenth^se- Kollar se faisait, ou voulait se faire de singuli^res illusions. S'il vivait aujourd'hui il verrait comment le souverain de la Prusse a traits les Polonais de Poznanie et comment Frangois-Jogepb agissait visa-vis des Serbes, des Creates, ^ T;cVi^^^^^9 ^^*
Slovaques; des Russes de Galicie, improprement appel^s Ruth^nes. Les deroi^res lignes du paragraphe semblent faire allusion aux tentatives des Russes pour absorber ou annihiler les Polonais. Mais Tallusion est n^cessairement discrete.
D*ailleurs, Kollar ne se dissimule pas les obstacles qui peuvent 6tre opposes a la mise en pratique de la mutuality slave. Les reflexions qu'il pr^sentait k ce sujet, il y a trois quarts de sifecle, etaient encore de mise dans une p^riode irbs r6cente, et je ne suis pas sur qu'elles n'aient pas encore aujourd'hui Toccasion de se presenter a tel ou tel esprit. « Chez la plupart des peuples europ<5ens, dit Kollar, r6gnent encore de graves pr^jug6s contre les Slaves. On en a peur ; leurrace constitueune sorte de spectre; autrefois on meprisait les Slaves parce que leur situation int^rieure 6tait miserable; aujourd'hui on les insulte parce qu'ils veulcnt changer cette situation. II y a encore des peuples en Europe qui considferent tout Slave comme un ennemi, tout livre ^crit en slave comme un attentat contre la litt^rature de la nation dominante. »
Les peuples en question, ce sont les Allemands et les Magyars. G'est moi qui les d^signe. Kollar, sujet austro-hongrois, ^tait tenu k plus de reserve. Mais est-il bien sur qu'a certain moment nous n'ayons pas fait partie de ces peuples-la?
« Les obstacles interieurs — c'est Kollar qui reprend la parole — tiennent a Tindolence des Slaves eux-m^mes, a leur goiit pour le particularisme, k leur attachement exag^r^ pour le dialecte local. »
150 LB PANSLAVISMB
roeuvre est accompagn^ d'an commentaire qui Gonstitue tout un volnme. C'est une mine fort riche de documents historiques.
J'ai eu la patience de lire en entier ce commentaire ; j'ai eu Toccasion d'y faire plus d'une d^couverte int^ressante. L'auteur y a r^uni des textes inOniment pr^cieux pour Thistoire de la lutte des Slayes contre leurs ennemis s^cnlaires, les Germains.
J'ai dit quelles pens^es lugubres avait inspirdes au po^te le s6jour a I^na, dans une region qu'il consid6rait comme le tombeau des Slaves, ses anc^treSi Cette m^lancolie, il Ta traduite dans le prologue du po^me^ qui est un des beaux morceaux de la po^sie tch^que.
« Elle est la, devant mes yeux mouill6s de larmes, cette terre, berceau jadis, aujourd'hui tombeau de.monpeuple. Arr6tez-vous, mes pas I De tons cot^s vous foiilez des lieux sacr^s. Vers les cieux, fils des Garpathes*, dirige tes regards, ou plut6t appuie-toi <;ontre ce grand chene, qui tient encore t^te aux outrages du temps.
(i Mais il est pire que le temps, Thomme qui, dans ces contr^es, a fait peser sur ton col, 6 Slave, sa verge de fer; il est pire que les guerres sauvages, que la foudre, que le feu, lorsqu'il dirige sa rage aveugle contre tes freres. si^cles anciens qui planez sur moi, 6 contr^e, image de toute honte ! De TElbe infid^le^ aux tlots d^vo-
1. Les Carpathes sont les montagoes du pays slovaque, patrie de Rollar.
2. Le po^te appeUe I'Elbe infidMe parce qu'apr^ avoir pris sa source chez les Slaves le fleuve s'est laissd germaniser.
Le po^te, 14chant la bride a son imagination, fait de ces Slaves disparus les premiers laboureurs, les preipiers industriels, les premiers maitres de TEurope primitive, et il s'^crie :
« Nation industrieuse, quels remerciements astu reQus pour tes services ? Comme des frelons flairant le miel s'introduisent dans une ruche et tuent la reine et les abeilles, ainsi de perfides voisins ont soumis les Slaves et leur ontjet^ au col une lourde chaine. »
Cette chaine, elle pfese encore aujourd'hui sur une grande partie de la race.
u Cette terre, dit Kollar dans un des sonnets du premier chant, elle a bu le sang de mes fr^res, verse par la main de perfides assassins.
« Et ce qu*il y a de plus deplorable, c'est que les descendants de ces Cains n'ont pas encore commence a se repentir. »
J'ajouterai : Et ils ne se repentent pas encore aujourd'hui. Bien au contraire.
Pour emp6cher le retour de cesmis^res, le po^te ne voit qu'un remade, et ce remade c'est le panslavisme politique, dont il s'^tait d^fendu dans sa brochure allemande.
M6ditez bien ceci :
« Sonnet 54. — Si les mines de la Slavic doivent 6tre relev^es par vos mains, posterity k venir, croyez-en Texperience qui, par mes l§vres, vous donne ce conseil :
« Fondez un Etat appeie d'un seul nom, solide, pour que les strangers n'osent pas y toucher; fiddle k la concorde, pour que les strangers ne le
KOLLAR LE POilTE DU PANSLAVISME 153
d^truisent pas encore par un Douveau d^sastre.
« Ayez beaucoup de membres, mais une seule t^te, une i6te n6e de votre corps ; ne confondez jamais le blanc et le noir (c'est-^-dire le Slave at r^tranger).
« Ces errements nous ont perdus jusqu'ici ; pr6servez-vous de no^ fautes et faites une patrie solide et durable. » .
Kollar entreprend un voyage a travers les pays slaves. Son itin^raire Tamfene en Boheme,, au pays des Tch^ques asservis.
« Coulez, s'ecrie Kollar, coulez, mes tristes larmes, dans la Vltava, et portez ce conseil aux enfants de Slava : Plus de ces discordes qui ont d6j4 creus^ le tombeau de la patrie I... Que chacun travaille avec ^nergie dans le champ patriotique; les voies peuvent 6tre diff^rentes; seulement ayons tons une ^gale- bonne volont^... Souvent Thumble chaumi^re du patre peutfaire plus pour la patrie que le camp ou combattait Zizka. »
Ces vers pourraient servir de devise a la nation tch^ue, dont le grand effort national, au XIX* sifecle, a surtout 616 produit par des fils de bourgeois ou de paysans, par des savants, par des litterateurs et des pontes.
11 nous faut maintenant citer en entier une s6rie de sonnets qui sont aujourd'hui plus que jamais d'actualite. Souhaitons que les id^es qu'ils expriment descendent des hauteurs de la po^sie pour Mre interpr^t^es dans la prose des diplomates.
« Sonnet 138. — Slavie! Slavic! nom a la douce harmonie, aux amers souvenirs; nom cent fois
154 LK PANSLAVISHE
d^chire en lambeaux, poor hive toujours ensuite
« De rOural aux Garpathes, des deserts oa s'6tend TEqnateur, partout s*^tale ton Empire, jusqu'aux lieux ou se couche le soleil*.
tt Tu as beaucoup souiiert, mais tu as suft^cu a tons les attentats de tes ennemis, m6me k la triste ingratitude de tes propres enfants.
« Ainsi, tandis que d'autres bMissaient ais<^aient dans une terre molle, tu as ^tabli ton tr6ne sor les mines entassees paries si^cles.
« Sonnet 139. — De TAthos au Triglav^, k la Pom^ranie, des champs de la Sii^sie a ceux de KosoYO, de Constantinople a P^tersbourg, du lac Ladoga jusqu'4 Astrakan;
M Du pays des Cosaques k celui des Ragusains, du lac Balaton a la Baltique et k Azot, de Prague k Kiev et a Moscou, du Kamtchatka au Japon;
« Au pied de TOural ou des Carpathes, sur la Save, sur toutes les montagnes, dans toutes les Tallies, partout ou s'entend la langue slave,
« Exultez, fr6res, et vous et moi embrassonsnous tous ensemble; c'esl \k qu'est votre patrie : c'est la Panslavie.
« Sonnet 140. — Nous avons tout, croyez-moi^ chers amis, tout ce qui pent nous placer parmi les grands peuples, les peuples adultes de I'humanit^.
(t La terre et la mer s'^tendent sous nos pieds ;
1. Geci, bien entendu, est une fantaisie de po^te. Left Slaves n'ont jamais touch6 a Tifequateur.
2. Triglav, en allemand Terglou, la montagne aux trois. tetes, sur les confins de la Carniole et du littoral.
ROLLAII LE POfeTE DU PAKSLAVISME
noas &V0D3 I'or, I'argent, des mains ha laogage et d«B chants joyeux; il ne nous que la concorde et la culture.
CI Donnez-nous les, donnez-nous I'esp slave, et vous allez voir un peuple tel qu' eut jamais dans le pass£.
u Entre les Grecs et les Bretons, votre i lera sous la voAte 6toil^e du ciel.
« Sonnet 141. — Slaves, peuple a Tesj cbique, qui vivez dans la lutte et ies d^chi allez demander des lemons aux charboas
« Tant qu'ils sont group6s dans un anique ila brAlent et chauffent; mais le s'^teintj solitaire, qnand il est s^pard compagnon.
■ Paites cette joie 4 votre m^re. If Rosses, Serl>es, Tch6ques, Polonais, vive; Kccord.
u Alors, ni la guerre, mangeuse d'hot les perlldes enaemis ne pourront vous en< votre peuple seraie premier du monde.
« Sonnet 142. — Pourquoi nos cceurs i raient-ils? Pourquoi se plongeraient-^^ deuil?Parce que nous avons trouv6 d»
un desert qu'aucune charrue n'aef.(;o^® '
■ Je ne veux pas d'une ^ictoiw <V^ ciei Bans effort; je pr^ffere 1^ - afoi I'obscurit^, pour fsire jalllir |j. ^^^s^i gnait Jadis le n^nt. ^ \^
■ Sans doute, d'autres auj, aplani; nous nona trainooa %v ment, derriSre eux. ^ X^\. ^
« Ea revanche, nous sommes un peuple plus jeune; nous savons ce que les autres ont fait ; mais personne ne peut encore deviner ce que nous serons un jour au livre de i'humanit^. »
« Ah! si je pouvais, ditun sonnet du troisi^me chant, de toutes nos tribus slaves dispers^es, or, argent, bronze, je ferais une seuie statue.
« Avec la Russie je fondrais la t^te; les Polonais formeraient le tronc ; les Tch^ques les bras et los mains. Des Serbes, des Lusaciens, des Croates, des Sil^siens, des Siovaques je ferais les v^tements et les armes.
tt Toute TEurope s'inclinei'ait devant cette idole,
car elle aurait la t^te au-dessus des nuages et les pieds sur la terre. »
Kollar qui, en sa quality de pasteiir, connait bien les Ecritures, cite quelque part ce mot d'lsaie : « Seigneur, tu as multipli^ ce peuple, mais tu n'as point multipli^ ses joies. » Et il le commente dans un sonnet path^tique :
« Cent fois je vous Fai dit; maintenant je vous le crie a vous, 6 Slaves morcei^s : Soyons un ensemble, et non des fragments ! Soyons tout ou rien I
i< On vous appelle un peuple de colombes. Mais, du moins, les colombes aiment un colombier commun. G'est 1^ la vertu que je vous souhaite.
« Slaves ! peuple morcel^ I G'est Tunion qui fait la force ; mais le torrent se perd k diviser ses eaux.
« Slaves! peuple k cent tMes, les sages ne connaissent pas de pire mort qu'une vie corrompue, vide et sombre. »
OfeTE Dr PANSLAVISUE
p^raoces du po^te se r£ J voudrais voir une pr( ti j'^cris, elle n'est pas Iraire. Les Teutons ne es vaincus le prograi tD^aDttr (ausrotten), i at mis en eux leur es] tccasionsde le regrettt , Slaves, dans cent ai La vie slave, comme t son empire, e les id^es fausses di n idiome d'esclaves, Qtes des palais et d
adversaires.
ileront par le canal si I, les chants de notre
la Seine et sur I'Elbe.
)u naitre k cette ^poi du moins, je pouvai
;rits vera 1830. A ceUe ipris Chez nous aux aces qu'on aurail trs rd'hui, nous ^von^ firience. Si nong "^**^ p6tits »i»sati^Kie,6 '^ ■manique, ^'^^ c^ us conviei^^^^ ices. Leur j d^^^i mt.C'est4%.^<^
ganisation de ce panslavisme que r^vait KoUar et dontrayenir est solidaire du n6tre.
C'est aux Slaves de comprendre que le grand int6r6t de leur race doit primer les interets momentan^s de telle ou telle tribu.
La paix, et par suite Tunit^ harmonieuse du monde slave ne pourront Mre assurees que lejour ou les Polonais et les Russes, les Serbes et les Bulgares se seront franchement r6concili6s.
Si les Slaves, ob6issant aux suggestions plus ou moins dissimul^es du mpnde germanique, persistent k se d^hirer entre eux, ils finiront comme ont fini nagu^re- les Slaves de TElbe et de la Baltique ; ils seront engloutis, ^cras^s, assimiles, et la M6diterran6e deviendra une mer germanique, comme la Baltique Test en grande partie devenue.
II y a beaucoup de reveries dans le po^me de Kollar, mais aussi beaucoup d'id^es dont il faut souhaiter la realisation dans le domaine politique.