‹ Le panslavisme et l'intérêt françaisChapitre 44 sur 67 · Rieger 6tail le gendre de Palacky · texte numérisé non relu

Rieger 6tail le gendre de Palacky

t. On salt qite pour assimileir les Ruases de LUhuanie et de rUkraine les Polonais leur ont impost Tunion avec TEglise romaine, union a laquelle un grand nombre d'entre eux ont d'ailleurs refus6 de s'associer.

LE CONGltts t)E MOBCOO EN 1867

4e6 torts et nous -aYons reconaa que ^muls Kvim, raiBon de r^nnexer des pays qui tovs aTaienI ^€ ^lev^s par la violeooe .

« l^ons avoDS d6clar6 que le ^oupe petit-riisse a ie droit de se r^elaioBr de Taus^ AU^adu qu^au jugement de la scieilce vous ne faites qu'une seiile «t mf^me natioB^,

« Mais nous ne pouvoDS dissimuler qoe les Polosais, groupe des Slaves oocid^Btajux^ different des Russes par la langue eit par Thistoire, et les pai^l«es tie m4»a estimable ami, le profiesseur Pogodine, aae garaxiitissent que tous <les R/uss^ 6clair^s <et fitstes reconnaissent au^i ie droit des Polonais. Jie wms dans cet accord Tassuranoe d'an meilleur «n«enir pour les Slaves. Car TamiOUT muluel dies Slaves, la fraternity paoslave ne sarait point ume w^Tii6, mais une vaine parole, si r^gois;me d'an groupe pr^tendait T^lever a^m-dessniLs des autres^ i^toriser a engloutir les autres groupes.

M Le veritable amour fratemel, le T^ritabto let nobhB panslavisme n'est possible que si chaque Slave cQnsid^re les autres Slaves comme ses ^gaux,

« Lorsque s'est produite rinsurrection polonaiBe, nous avoos recoimu qu'elle faisait beauDOup de toitaux Russes dans lemoode entier. Mainteoant je dis qu'elle a ^t^ un malhieur pour tout 1« mojade fiiave.

«« Instruisons-nous par I'Mstodre de iDoti« race. Les anciens Slaves die TElbe qui ooeupaient nagrn^e

1. Gonsulter sur cette questioir NiederlS, ia Race vlave ^46di1ioQ tfaraA^ise, pp. -49 et suiv.)

la moiti6 de la Germanie actuelle, ^talent divis^s entre eux et se faisaient la guerre. Dans ces guerres les AUemands venaient d leur aide contra des fr^res slaves, et c'est ainsi que, se d^molissant les uns les autres, tous sont tombes en servage ou ont p6ri.

« Messieurs, qui peut nous garantir que cette catastrophe ne se r^p^tera pas, si nous ne nous laissons pas instruire par les legons du pass6 et par Tamour fraternel?

« Si la lutte entre les Russes et les Polonais continue, si dans cette lutte 11 s'agit de Texistence nationale, qui nous garantit que les Polonais n'appelleront point a leurs secours contre les Russes les AUemands. arrives a Tunit^ et a T^tat de grande puissance militaire? Et moi je pr^vois avec douleur que dans une telle lutte un grand peuple slave p^rira encore de fagon ou de Tautre. Et que deviendra alors notre Slavic et le role que doit remplir la civilisation europeenne un peuple si considerable qui occupe la moiti6 de TEupope? « Avec Taide de Dieu, cette catastrophe ne se produira pas et j'esp^re bien que I'histoire sera une legon pour nous, et que, p^n^tr^s du sentiment de la solidarity et de I'amour fraternel, nous reconnaitrons que nous devons suivre une autre voie que celle des infortun^s Slaves disparus.

«... Si parfois la guerre delate entre des frferes, si Tun des deux a fait du tort k I'autre et si Tun des deux fr^res remporte la victoire, qu'arrive-t-il? La rancune, la haine, doivent-elles subsister 6ternellement? Je pense qu'il arrive un moment oix

LE CONGRfes DE MOSCOU' EN 1867 225

Tamour fraternel doit triompher^ ou le vainqueur magnanime doit dire k Tautre : « Tu vois, je t'ai 6cras^; tu es en mon pouvoir et je puis faire de toi ce que je veux; mais je suis juste, je veux me conduire avec toi comme un fr^re, te donner ce qui te revient et t'aider a exister. »

Rieger sentait qu'il s'aventurait sur le terrain des considerations politiques, sur un terrain particuli^rement glissant et dangereux; il s'excusait et d6clarait en appeler au coeur g6n6reux de TEmpereur.

« Je ne veux pas, ajoutait*il, que les Russes cedent un pouce du terrain auquel les attachent rhonneur et le droit de leurpation; mais quand les Polonais reconnaitront loyalement les droits de votre nationality, et notamment du groupe petit-russe, je pense que vous, qui 6les les victorieux et les plus puissants, vous tiendrez a montrer que vous ne voulez pas les d^nationaliser, que vous tiendrez a leur manifester un amour fraternel.

« Je sais, Messieurs, que ce que je vous aiditne paraitra ni juste ni agr^able a beaucoup d'entre vous; mais Dieu m'est t^moin que je n'ai parl6 que par amour pour vous, d'un coeur enti^rement d6vou6 a tons les Slaves et je vous prie d'y bien r6fl6chir a t6terepos6e. Dieu veuille que mes propos soient tomb^s sur un bon terrain .

« Je le r6p6te, je ne veux faire aucun tort au droit de la nation russe, mais, si ce droit est reconnu loyalement par les Polonais, j'esp^re que les Russes en leur quality de bons Slaves, de fiddles disciples des grands ap6tres slaves, Cyrille et

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ll^hode, prononcer^nt les premierB oe be«ii mot de 1^ chfltrit6 chr^tieaiie : r^concilMioa. »

Le t^moin oculaire Cchdqae auquel j'^mpruote les 614meiyts de man r6cit ne dissimnle pas qu'un grand nombre de Russes forent d^sa^ablement surpris par ce qu'ils aTaient compris bu ce qu'en lenr aTait expliqu^ de ces paroles prononci^es en langue teh^qne — ce qai att^nuait eingQli^remeat les elTets — et qn'ils doan^reat des sigoes de m^ coBtentement.

Evidemment il avait fallu beaucoup de courage 4 Toraleur pour risquer une d-marche aussi audaeieuse, aussi tdm^rairement pr^inatiur^e.

Lorsque le texle de son dis^urs me parFiat k Paris d?,ns les premiers jocrs de j«in 1867 je fn'empressai de le communiquer k mon voisio, ie Tieux gMeralAndr6 Zamojski, cfaezlequel jem'^tais pen de temps auparavant, rencontr^ avec mes amis de Prague. Le g^n^rai dtait au lit, soufframt d'un terrible accfes de goutte : il ne lisait pas ic tch^que et je lui traduisis le texte du discours aussi litieralement -que possible. Le malade ^am-^ tait avec la plus grande attention et^ quaad jWfitermiii6 ma lecture :

« Evidemment, me dit-il, Je ne puis m'associer a toutes les paroles de M. Rieger, mais nous ae pouvons que lui Mre reconnaissants de ce qu'il a tente de faire pour nous.' »

Je reviendrai tout k Theure sur les suites de eet Episode.

Les membres du C(0ngr6s se s^parerent arec de^ illusions dont bien pen devaieat ee r^aliser.

LE CONGAjka 1>£ MfiMBCOV EN^ 1867 227

L'aatenr de Is brochure teh^que, ^ laqueUej'ai Ua lant^d'emprunta, au lendemam du retour dana sa patrie r^sumaii ainsi ses conclusions :

Le Congr^ip slave de Moseou ne nous a pas seuleappris la* puissaace de r^l^ment slave, mais . la force de Tid^e slave. Uid^ de la solidarity qui jnsqu'akors n'avait 6t6 cultivte qu'en th^orie a p6ur la premiere fois sur le ^ol russe acquis une base r^elle, uo terrain solide. Sans toucher k la situation politique et aux devoirs des groupes isol^s, eette eolidajrit6 peut 6ire pratiqu^e chez tons les groupes slaves par les proc^d^ qui ont 6U indiqu^s k Moseou.

On a d^cid6 ce qui suit :

i^ Au moins tous les deux ans un congr^s panslave aura lieu dans une ville indiqu^e d'avance.

2^ Dans ces congr^s on discutera librement les diverse^ questions qui se rattachent a la solidarity (mutualiie) litt^raire, scientifique, artistique, et d'une fa^on g^n^rale a la solidarity morale et k I'union des Slaves.

3° Ces questions et les projets qui s'y rattachent pourront Mre pr6par68 dans des congr^s locaux, scientifiques, litt^raires et artistiques.

4<* Ces congr^s se r^uniront du l*"" aout au !•■ octobre.

5° Une soci^t^ d'^dition sera fondle pour entretenir la solidarity inteliecluelle des peuples slaves.

6^ Un comity permanent sera institu^ a Moseou pour ^tablir Tunion des Slaves .

On a, continue Tauteor de la brochure tch^que, reconnu le besoin de rapprocher le plus possible

les diverses nations slaves. II parait desirable dV.tablir une terminologie scientifique unique pour toutes les langues. On a d'autre part exprim6 le d^sir de voir une langue slave vivante devenir la langue litt^raire commune de tons les Slaves. Cette langue 'parait devoir 6lre le russe. Mais Tadmettre comme langue litt^raire a la place du tch^que ce serait commettre un suicide intellectuel et priver la nation de tout aliment spirituel, juste au moment ou elle en a le plus besoin.

Avant tout, concluait la brochure toheque, le monde slave de TOccident doit se d^rober au joug de la culture allemande qui ne lui fournit pas des aliments propres k d^velopper son organisme.

Soyons moins aliemands, cultivons moins la langue et la litt^rature allemandies pour nous livrer avec plus d'ardeur aux langues et aux litt^ratures slaves.

Cultivons avant tout la solidarity slave. Le lien intime qui d^s maintenant r^unit lagrande famille slave ne pent pas Mre sans influence sur ses destinees politiques. La grande mis^re des peuples slaves, q'sl 6t6 leur isolement.

Ces derniferes phrases r^sument Tid^e fondamentale du panslavisme et c'est pourquoi le panslavisme n'a icess6 d'etre d6nonc6, attaqu^, fl^tri par tons ceux qui avaient int^r^t k exploiter les peuples slaves, notamment les Aliemands, les Magyars, les Tufcs, les Hellenes.

D'ailleurs les six resolutions que j'ai expos^es plus haut sont rest^es lettre morte. Je ne connais que deux circonstances ou elles aient obtenu un semblant de realisation.

LE CONGRlfeS DE MOSCOU EN 1867 229

On sail qu'enlre toules les grandes Academies des deux mondes il existe urie Association inlernationale qui a d6ja produit d'heureux r6sullats, mais qui se Irouvera^videmment dans des conditions difOciles au lendemain de la paix. II sera bien difficile aux d^l6gu6s de Paris, Londres, Pelrograd et Rome de se r^unir d^sormais a Berlin. II existe actuellement six academies slaves, celles de P6trograd, Cracovie, Prague, Agram,* Belgrade el Sofia auxquelles il faul ajouter la Soci^t^ royale des sciences de Prague, la plus ancienne des Soci6t6s savantes dans le monde slave. II y a quelques ann^es elles se sont entendues entre elles, sauf, je crois TAcademie polonaise de Cracovie, qui fait bande k part, pour Tentreprise el la publication d'oeuvres poursuiviesen commun. C/est 1^ un excellent type de panslavisme scientifiqiie. D'autre part et dans un ordre d'id^es tout different, il existe dans les diff^rents pays slaves un certain nombre de soci^t^s de gymnastique, appel^s Sokols (les faucons). Ces soci^t^s, dans les pays tch^ques avaient, avec Tagr^ment des autorit^s autrichiennes, constitu6 une federation qui en 1912 convoqua toutes les societes soeurs des pays slaves a un grand concours de gymnastique qui eut lieu k Prague au mois de juin. J'assistais en compagnie d'un certain nombre de delegations frangaises, a cette solennite. Tons les pays slaves envoyerent des deiegues, sauf la Pologne qui ne voulait pas que ses gymnastes pussent se rencontrer, m^me dans le stade, avec ceux de la Russie. Les fetes de Prague purent jieanmoins etre consi-

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d^r^es comme des f^ies panslavistes, Aujourd'hui elles ne s^raient plus possibles. Depuis le d6but de la guerre la f^d^ration des Sokols tch^ques a ^t^ dissoute.

II s'agit avant lout pour le gouTernement autri-

chien de faire plaisir k rAllemagne et de IWrer la

nation tch^que en proie aux app6tits farouches du

teutonisme. Les Sokols slaves doivent c6der la

'place aux Turnvereine allemands.

L'exp^dition des Slaves k Moscou provoqua natureliement une certaine Amotion en Europe. On y vit — non sans raison — une manifestation panslaviste etle panslavisme 6taitalors tres mal cot^ea Allemagne et, par suite, naturellement en France et en Angleterre. M^me en Boh^me il y eut des m^contents. A leur t6te ^tait le po^te et pamphl^taire Joseph Fricz qui avait \6cu a Paris, qui 6tait inf6od6 a T^inigration polonaise et qui depuis Sadowa avait transports son s6jour a Berlin od il publiait une Correspondance Tchdque. II fit paraitre k Prague une brochure en langue tch^que oil il prenait violemmenk a partie les voyageurs de Moscou et leur faisait la le^on. Cette brochure, en dehors du public tch^que auquel elle 6tait destinSe, ne fit pas grand bruit. Ge qui en fit beaucoup plus ce fut un article de Julian Klaczko dans le num6ro du !•" septembre 1867 de la Revue des Deux Mondes.

G'6tait un curieuxpersonnage que Julian Klaczko. C'6tait d'origine un juif lithuanien ; dans mon recent voyage a Wilna, j'ai retrouvd, dans le quar-

tier Mra^lite, nombre de ses homonymes^peut-^tre de ses parents, tous plus russes les uns que les autres et qui 6crivaient leurs noms ayec Torthographe russe t

KLIATGHKO

II ayait d6but^ par un volume en h^breu : Poda-

jun Visla, sylloge hebrasoram carminum atque

narrationum (Leipzig, 1843) et par une brochure

allemandequi avail fait quelque bruit : Die deutsche

Hegemonen. Offenes sends chreiben an G.- Gervinus

(Berlin, 1849). Puis il 6tait venu s'^lablir k Paris,

8''6tait converti au cathoiicisme, ^tait devenu d'un

nationalisme polonais intransigeant, et, comme

les Polonais 6taient tr^s bien vus sous le r^gne de

Napoleon III, il avait b^n^fici^ de leur popularity;

il avait ^t^ nomrn^ biblioth^caire du Corps l^gis-

latif, tandis que son compatriote, Gharles-Edmond

Ghojecki, connu dans noire monde litt^raire sous

le nom de Charies-Edmond, renrplissait les mSmes

fonctions, au S^nat. II ^crivait dans la Revue des

Deux-Mondes ou il a donn^ de rares essais sur les

choses polonaises ; son esprit cosmopolite se plai-

sail surtout aux etudes de philosophie politique;

ses convictions catholiques, tr6s ardentes, Tincli-

naient vers TAutriche et le rendaient essentielle-

ment hostile k la Prusse luth^rienne et k la Russie

orthodoxe. On salt qu'au temps de M. de Beust, il

a fini par passer au service du gouvernement autri-

chien. On comprend que dans ees conditions-1^ il

dut 6tre pen tendre pour le panslavisme.

' Ge fut lui qui se chargea d'exprimer dans la

Revue des Deux-Mondes {n* du !•' septembre 1867), les rancunes de rh6tel Lambert contre les membres de Texp^dition moscovite. II le fit dans un article intitule : Le Congres slave de Moscou et la propaf/ande panslaviste. Le vieux Buloz n'6tait pas en ^tat de comprendre qu'un Poionais calholique ne pouvait 6tre assez d6sint^ress^ pour renseigner exactement le public frangais sur le caract^re veritable des relations des Slaves, d'un c6t6, avec leurs oppresseurs ou leurs exploiteurs, de Tautre, avec leurs cong6n6res de P^tersbourg et de Moscou. D*autre part, Buloz, imbu de pr^jug6s antirusses — qui subsist^rent longtemps encore apr6s la guerre de 1870 — ne voyait pas le danger qui nous menagaitdu c6t6 de Berlin et ne soupgonnait pas Tappui qu'aurait pu nous apporter contre le pangermanisme, I'organisation federative du monde slave,

autrement dit le panslavisme. II n'y a point d'autre mot pour designer cette union que nous devons desirer et dont le nom seul terrorise TAllemagne.

Au moment ou I'article parut, au debut de septembre 1867, je voyageais chez les Slaves meridionaux. J'avais rencontre k Zagreb (Agram) et k Belgrade, des patriotes qui revenaient de Moscou et qui m'avaient fait comprendre leur point de vue. Au retour de mon voyage, j*ai essaye de Texpliquer^ mes compatriotes.

Les Croates, disais-je en r6sume, cherchent et trouvent des sympathies chez les Slaves d'Autriche ; ils ne croient mfime pas devoir refuser celles que leur offre en llussie le parti dit Slavophile. Le slavisme est une consequence naturelle de la situa-

234 LB PANSLAVISHE

au lendemain de SadoTa, dans le but d'attirer k la Russie tous les Slaves et d'affaiblir encore TAutriche, si profond^ment ^branl6e. Sadowa est du mois de juillet 1866. Or, le projet d'Exposition avait 6i^ 6mis, d6s 1864, par la Soci6t^ des Sciences naturelles de Moscou. Lesicirconstances quis'^taient produites en Autricbe avaient naturellement pu exercer quelque influence sur la decision d*inviter les Slaves.

Somme toute, les manifestations des. Slaves autricbiens n'avaient rien d^ plus grave ou de plus dangereux que les manifestations pangermanistes des Ailemands de Vienne ou de Gratz. lis affirmaient, en toute occasion, la solidarity des intdr^ts ailemands. lis se livraient k toute esp^ce de demonstrations prussopKiles, sans qu'oneut jamais song6 a les poursuivre en Autricbe et sans qu'on ei^t cbez nous Tid^e de s'en indigner. II n'en allait pas de m^me pour les Slaves dans la bienbeureuse Autricbe et surtout dans la Hongrie :

Extra Hungariam non $st vita^ Aut si esty non est ita^

Deux avocats d'Agram, MM. Subotic et Polit Desansic (Desansitcb), tous deux ^crivains et publicistes distingu^s, 6taient priv^s de leur cbarge k leur retour et il y eut d'autres executions.

L'articlede Klaczko, dont jeparlaistout ^Tbeure, n'etait pas seulement un pampblet contre la Russie — pampblet tr^s excusable sous la plume d'un Polonais — c'^tait aussi un requisitoire venimeux et maladroit contre tous les Slaves suspects de

qu'au point de Yue confessionnel, c'est moi qui suis son sup6rieur. »

On a public r^cemment dans Le Correspondant (n** du 25 aout 1916), une lettre de lui k la princesse Lise Troubetskoi qui 6tait, comme on sail, fortli^e avec M. Thiers et qui passait pour etre son Eg^rie. Dans cette lettre, T^v^que recommande chaleureusement Talliance de la France et de la Russia. Je crois devoir la reproduire ici :

« ... Je vous prie, Princesse, de vouloir lui [k M. Thiers] tenaoigner de ma part toute mon admiration et les yobux les plus sinc^res de mon coeur pour qu'il r^ussisse dans rentreprise de r.organisation de sa chere France. L'entreprise non seulement est frangais'e, mais certainement europ6enne, parce que, sans la France r^organis^e et reg^n^r^e, il n*y aura jamais en Europe ni paix solide, ni liberty, ni ind^pendance, ni progr^squelconque. Je partage entierement sa conviction que cette reorganisation, dans les circonstai;;ices actuelles, n'est possible que sous la forme r^publicaine, a la condition que laR^publiquedevienne la tutrice f^conde de tous les int^rets conservat6urs et qu'elle donne a la nation sa part legitime dans les affaires dii pays, mais qu'elle donne aussi k Tautorite publique assez de force et d'6nergre pour pouvoir, en effet, vaquer k sa haute et, dans les circonstances actuelles, vraiment divine vocation. Je vous prie d'etre convaincue que j'aime intimement et avec une conviction bien arr6tee la France; mais tout ce que je pourrais dire a cet 6gard k I'homme Eminent et vraiment exceptionnel qui est

238 LB PANSLAVISKE

dans eette conspiration^ la France n^en a jamais en aucune. Les int^rMs de la France et de la Russia coYncident toujours et partout. Les 6v^nements nouveaux ont encore plus d^montr6 la n^cessit^ absoiue d'une alliance entre la Russia et la France. Ce que vous m'avez dit, Princesse, xiu prince GorlschakofT me console beaucoup. Saluez-le r^v^rencieusement de ma part. Qu'il prenne garde vis-^ -vis de TAIlemagne, qu'il ne se laisse pas tromper par les paroles et par les apparences amicales de M. de Bismarck. II est Evident, selon moi, comme le jour, -que TAUemagne moderne tend avec son bras gauche vers la Baltique, avec sa main droite vers rAdrialique et avec toute son dme et corps vers la mer Noire. Partout elle trouve des 6l6ments slavey opposes i ses tendances et a ses convoitises. Nulle puissance au monde ne pent emp^xher un grand conflit t6t ou tard entre Tel^ment teutonique et r^l^ment slave.

« Celte chose git dans Tessence m^me des positions mutuelles et s'accomplira un jour avec la fatality des temp6tes dans Tatmosphere. L'h^riti^re naturelle et je dirai presque forc6e de la position europ^enne contre la Russie est TAllemagne, C'est pourquoi elle tient I'Autriche dans T^tat present de sa disorganisation et de sa faiblesse. L'Autricbe faible et d^sorganis^e est Tinstrument aveugle de son ambition et la proie tout a fait pr^te de sa convoitise. II est done d'une Evidence extreme quo la France doit chercher d^sormais Tamiti^ de la Russie et que la Russie doit aider la France, par tons les moyens, a se relever et a regagner, le plus

me ^•"' C*'"*"* 'oyage de Moscou :

d"'^'' ^"^i i f^^'Zi'"^' i^ bSnis pluWt le moment

B^'''j;^/^^'.^^i visiter la Russie. Les voyages

./ein^^"" Alleu>&gne, en Angleterre, en Ain6-

g„ fr*'"'''^mino.nd6a, comme le meilleurcom-

f^l""' ^"de J'^ducation ; je ne vols pas en quoi un

pl^^^'ga Bossie peut filre un mal et un pfch6,

'"•'"^carsion en Russie ni'a permis de corriger

,g d'ane erreur, d'6ludier plus a food les ques-

Hoas si diversea qui se rattachent k notre existence

aalioaale. Li, comme ailleurs, je n'ai cessg de

d^fendre mon programme polJlique qui se resume

en un mot : L'Autnche f^d^rative.

« Nob ennemis nous ont pr6t^ je ne sais qnel plan et quelles id^es de coDspiratron. Je ne m'ea ^tonoe pas ; ils nousjugenl d'apr^s leur propre conscience...

« Les Allemands se moquaient nagn^re des Fran^ais qui, dans leurs salons, posaient cette question : Un Allemand peut-il avoir de I'esprit ? Mais eux-m6me8 ne jugent pas plus s^rieusement les Slaves et surtout les Busses. A la seule pens^e de ces voisins. leur cerveau s'tJchaufTe, et dans la

conscience de leur superiority, ils se f^licitent, comme le Pharisien de I'Evangile, de n'6lre pas semblables a ces barbarea. En r^alit^, ils n'en savent pas plus sur le compte des Russes, qne les Pran^aisn'en savent sur le compte des Allemands. « Du reste, tout en se r^Jouissanl des sympathies qu'il avait trouv^es cbez la nation rusae, Palacky avouait (il y a de cela pr6s d'un demi-si^cle),

242 LB PANSLAVII^fB

^Y^nements qui mVnt depuis loxigtemps dottlou-* reusement arraeh^ & man erreor. Je &e puis plus croire^ aujourd'hui m^me, k I'existence de TAutriche ; sans doute, elle est desirable et m^ine possible ; mais la domination de deux peuples dann un Etat aussi complexe est une absurdity n. Bt Palacky pr^disait^ non seulement la mine de TAutriQbe, mais ravilissement m^me de la nation magyare, dont pas un d6bris ne restera, disai1>4l, pour f^ter le deuxi^me mill^naire du royaume d*Arpad. , *

Quant a la nation tch^que, il Ini appliquait oiie formule qu'il s'agit aujourd'hui de r^aliser :

« Nous avons ^t^ avant I'Autriche. Nous serons encore apr^s elle. »

La reunion de Moscou n'avait pas 6t6 un Congrte proprement dit, comme Favait 6t6 celle de Prague, une Vingtaine d'ann^es auparavant. Elle avait 6i€ une simple reunion de patriotes et de savants qui avaient trouv^ une occasion d'^cbanger leurs id^es. Tons les assistants avaient pu constater qu'un nuage avait plan6 sur Tassembl^e^ que les meilleures volont^s s'^taieut heurt^es a une pierre d'achoppement : la question polonaise.

Ce malaise, j'ai eu Toccasion de le constater quelques ann^es plus tard dans une reunion scientifique a laquelle j'assistais dans la ville de Kiev.

C'6tait un Congr^s d'arch^ologie slave, organist, en 1874, dans cette vilie, par la Society arch^ologique de Moscou, sous les auspices d'un sp^cialisie Eminent, le comte Serge Ouvarov. Jusqu6-14, les Gongr^s arch^ologiques avaient ^^ purementrusses.

Le caract^re particulier de la viife de KieT la quaiifiait particQli^rement pour 6tre ie si^ge d'une reunion Internationale. Kier est Tancienne capitale du monde russeet la capitale Internationale qu'ont T^\6e certains panslavlstes. Elie est le foyer primiiif de la religion et. de I'histoire russes. Elle est le rendez-YOus naturel des Grands-Russes et des Petits-Russes, au milieu desquels elle est situ^e ; elle a nagu^re appartenu, pendant quelque temps, aux Polonais et est la residence d'une colonic polonaise assfiz considerable. En raisoa de toutes ces circonstances , les Slaves, strangers k TEmpire russe, avaient 614 invites, et on leur avait fait savoir que les communications pourraient 6tre faites dans tons les idiomes slaves.

Feu de Slaves r6pondirent a Tappel de laSoci6t6 russe. Les Polonais de Galicie ne consid^raient pas comme Mant encore arriv^e cette p^riode d'apaisement 0(1 les ressentiments politiques peuvent s'eflfacer devant Tint^ret sup^rieur de la science. Les Polonais de Posnanie qui, eux, sentent peser sur leurs ^paules toutle poids du joug aliemand et chez lesquels Tesprit de critique scientifique est peut-6tre plus d6velopp6 qu'en Galicie, firent un meilleur aecueil k la d-marche russe. Malgr6 une certaine opposition, la Soci^t^ des Amis des Sciences de Poznan (Posen), d^cida d'envoyer un de ses membres, M. Dzialowski, aujourd'hui mort depuis longtemps.

La Galicie envoya deux Petits-Russes : Tun, 6tait un publiciste, M. Plostchanski ; si mes souvenirs Bont exacts, il appartenait au parti quir^vait Tassi-

mililatioD, pure et simple, de la Petite- Russia k la Russie proprement dite; Taiitre 6tait un 6rudit, M. Kaluzniacki, qui 6tait alors professeur a Lwow (Lemberg), qui est devenu depuis professeur a Czernowitz. II apportait pour TExposition — annexe du Gongr^s — une int6ressante collection de manuscrits slavons. D'autre part, deux popes du clerg6 pelit-russe, de Bukovine, ^taient venus k Kiev et avaient apport6 de curieux ornements d'^glise.

La Boh^me, dont on aurait pu attendre beaucoup mieux, mais dont les savants ne sont pas tr^s riches, n'avait envoys que deux repr^sentants, appel^s tous deuxKolar, un nom pr6destin6I L'un, Joseph, 6tait lecteur de langues slaves, k TUniversit6 de Prague ; Tautre, Martin Kolar, 6tait professeur au gymnase de Tabor, la ville qui rappelle le souvenir des guerres hussites. G'^taient tous deux des hommes distingu^s, mais dont aucun ne repr^sentait une 6toile de premiere grandeur.

En revanche, la Pologne russe 6tait representee par deux savants de premier ordre, MM. Mierzwinski et Pawinski, tous deux professeurs k TUniversite de Varsovie.

La Moravie avait envoys son historien, je ne dirai pas national, mais plut6t officiel, Tabb^ Beda Dudik (1815-1890), Tauteur d'une grande histoire de Moravie, ^crite en allemand, qui fait pendant k celle de Palacky, mais qui est r^dig^e dans un tout autre esprit. Les mauvaises t6tes pr6tendaient que Tabbe avait 6t6, en r6alite, charg6 de surveiller le Gongr6s pour le compte du gouvernement autrichien. II etait accompagn6 d'un arch^ologue

LE CONGRilS DE MOSCOU EN 1867 245

morave, M. Wankel, auteu|^ d'importanles d^couvertes pr^historiques.

LaCroatie ^tait representee par un de ses savants Jes pluseminents, le professeur Jagic, aiors attache k rUniversite d'Odessa, actuellem^t professeur honoraire a celle de Vienne.

La Serbie, par M. Stoian Novakovitch, polygraphe el homme politique des plus actifs (1842-1914), que nous avons eu nagu^re k Paris, comma ministre de son gouvernement, et qui a 6te correspondant de notre Academic des sciences morales et politiques.

Comme on le voit, sur les 206 membres du Congr^s, les personnages etrangers k la Russie ne constituaient qu'une infime minorite, une dizaine tout au plus. Je n'ai point k insister ici sur le c6te technique du Congr^s. Je ne mentionnerai que deux incidents qui ont un rapport immediat avec Tobjet de ce volume.

J'ai dit que la Socieie des Sciences de Poznan avait deiegue M. Dzialowski. La journee du 7 aotit avait ete reservee aux membres etrangers du Congr6s. Ce jour-li, TabbeDudikdevait lire un memoire en allemand sur les tumuli slaves de la Moravie ; M. Stoian Novakovitch, un memoire sur la civilisation des Slaves orientaux avant Tinvasion des Mongols. Pensant qu'il serait pen compris, s'il lisait en serbe, il avait pris la peine de le rediger en langue frauQaise.

M. Dzialowski, lui,avait annonce qu'il communiquerait un rapport en langue polonaise sur Tarcheo- ^ogie de son pays, et notamment sur les tumuli de la Poznanie.

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Le sujet eUit, acoup mxr^ bian inoffensif. Mais, ce qui ne Tetait pas^ c'6tait Temploi public de ia laogue polonaise dans la capitale de TUkraine.

La Petite^Russie, dont Kiev est la capitale, est UBe region ou les Polonais ne constituent qu'une infime minority, mais od ils ont nagu6re doming. Depuis rinsurrection de 1863, le goavernement russe a interdit Tusage public de la langue polonaise, dans les tribunaux, . dans Fensei^ement, dans Tadministratiou. EUe doit rester coniin^e au foyer domestique et k T^glise. Or, les organisar teurs duCongres, enannongant quetoutes les langaes slaves pourraient y 6tre employees, avaieni par Ik m^me autoris6 Temploi public du polonais. Les stances ^taient publiques et en g^n^ral tr^& suivies. Qu'arriyerait-il, si une lecture faite dans cette langue proserite donnait lieu a quelques manifestations tumultueuses, provoquait quelque scandale ? Le president, le eomte Ouvarov, pou- Tait ^tre rendu responsable, et Dieu sait ce qui .pouvait arriver.

L'avant-yeille dii jour de la lecture, le comte Ouvarov vint done me trouver pour me prior d'obtenir de Dzialowski, qu'il fit sa lecture en frangais. J'^tais dans Tesp^e un neutre dgalement sympathique aux deux partis. Je lui objectai que les deux d^l^gu^s tch^ues avaient Tintention de faire leur communication dans leur idiome national, que le comity avait pris des engagements formels — sans doute d'accord avec les autorit^s locales, qu'il ^tait trop tard pour les renier et qu'il m'^tait absoiument impos*

LE CONGRfcS DE MOSCOU EN 1867 247

sible de faire la d-marche qu'ii me proposait. II me r^pliqua que personne ne comprendraitle polonais. Je me permis de faire observer qu'il 7 ayait de8 Potonais dans la salle, que d'ailleurs deux lectures ^talent annonc^es en langue tch^que, que le tch^que ^tait bien moins familier aux Kieviens que le polonais. Bref, je d^clinai absolument la mission que le comte OuYaroT avail voulur m'imposer, et je fis bien. II se r^signa. La lecture de Dzialowskifut purement technique; il y avait naturellement dans la salle, ce jour-U, plus de Polonais que de Russes. lis applaudirent furieusement, mais aucun incident ne se produisit.

11 n'en fat pas de m^me le 12 aout, jour ou feu Golovatsky lut un travail sur les Ruth^nes, ou Petits-Russes de Galicie. Cejour-1^ s'accusa une fois deplus entre les Polonais, et les Petits-Russes improprement appel^s Ruth^nes, cet antagonisme qui a ^t^ une des causes principales des malheurs de la Pologne. Le lecteur, Jacques Golovatsky, (ou Holovatsky, 1814-1888) 6tait un professeur galicien qui avait commence par la carri6re pastorale. II 6tait pr^tre de T^glise uniate^ comme Tavait 6t^ son p^re. Mais \k n'^tait pas sa vraie Vocation. Passionn^ pour la langue et la litt^rature de la Petite-Russie, il avait reccueilli en Galicie et dans la Hongriedu nord-est des chansons popu-' laires qui ont 6t6 plus tard publi^es h Moscou. En 1840^ il avait fait k Lv^ow la connaissance de deux savants russes dont nous avons d4j& eu Toccasion de citer les noms, Pogodine et Sreznevsky. En 1848 il avait ^t^ nomm^ professeur de langue et de

litt^rature de la Petite-Russie k . TUniversit^ de Lwow (Lemberg). Diverses circonstances I'avaient jetd dans Topposition. En 1857, le gouvernement polonais de la Galicie, pour emp^cher le rapprochement des Ruthines et des Grands-Russes avait imaging d'introduire dans leur langue Talphabet latin. C*est, paratt-ilj ce que les Autriphiens ont imaging r6cemment pour les Serbes de Hongrie. Golovatsky protesta ^nergiquement dans une brochure intitul6e : Die ruthenische Sprache und Schrififrage in Galizien^ et, quand le regime reactionnaire qui se rattache au nom du ministre Schmerling eut r6duit les Petits-Russes a T^tat de minority, Golovatsky se rattacha a Topposition dont les Tch^ques 6taient alors Tavant-garde. En 1867 il se rendit au Congr^s ethnographique de Moscou et prononga un discours qui • n'6tait pas fait pour d^plaire k ses h6tes. Plus il avait eu Toccasion d'6tudier et d'enseigner sa langue maternelle, plus il avait reconnu la superiority de la langue russe telle qu'on la pratiquait a P6tersbourg et k Moscou, et il s'en dtait fait en Galicie TapOtre et le vulgarisateur. Evidemment il devait 6tre mal vu par les Polonais de Galicie et les Aulrichiens de Vienne.

Apr6s son retour de Moscou, Golovatsky 6tait naturellement un personnage suspect. Le lieutenant imperial, autrement dit le vice-roi de Galicie, Agenor Goluchowski, fit faire une perquisition chez lui et confisquer sa correspondance. On ne trouva pas de quoi Taccuser de haute trahison,

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