‹ Le panslavisme et l'intérêt francçaisChapitre 35 sur 56 · Paris, Alcan · texte numérisé non relu

Paris, Alcan

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s'accrut de six nouvelles signatures, parmi lesquelles je relève ^seulement celle du prince Lubomirski (1817-1872). Ce magnat galicien était un des rares Polonais qui aient défendu le système fédéraliste eu Autriche. Il a rendu de sérieux sérieux services à la Galicie et contribué notamment à la fondation de l'Académie polonaise de Gracovie. Jean Dobczanski (1820-1866) était un publiciste très actif qui a collaboré à de nombreux journaux de Lwow (Lemberg). Notons encore l'adhésion d'un comte Jean Waldstein représentant de la célèbre famille bohémienne sur le compte duquel nous n'avons pas d'ailleurs de renseignements particuliers. Parmi les signatures ajoutées le 12, nous notons encore celle d'un comte Kolovrat-Krakovsky (1794-1872) qui appartenait à une vieille famille aristocratique.

La proclamation fut traduite en illyrien, c'est-àdire en serbo-croate. Le mot illyrien était alors à la mode et j'aimerais à l'y voir revenir lora de l'organisation définitive de ce groupe politique qui peut constituer quelque jour un État de douze millions d'hommes*. Elle fut également traduite en polonais, en serbe de Lusace et en allemand.

Elle fut accueillie avec enthousiasme. « Il convient, disait un journal polonais, Le Progrès^ de Lwow (Lemberg), il convient de répondre à cet appel des Tchècjues. Seul un Congrès slave peut arriver à l'entente des peuples slaves qui, jusqu'ici, a si peu existé. Jusqu'ici le gouvernement

1. Voir {a Liquidation de l'Autriche-Uongriet par Loui» Léger. (Paris, Alcan).

s'est efforcé de maintenir la discorde parmi les peuples pour faciliter la germanisation. »

La Gazette du Paysan, journal Slovène, qui paraissait à Lublanja (Laybach), écrivait :

« Chez nous, l'esprit national s'est énergiquement réveillé. Il faut donc espérer que beaucoup de zélés Slovènes se rendront à cette invitation. Le Congrès a clairement fait connaître son triple objet : 1° L'intégrité de l'Empire est garantie. L'antique et intégrale fidélité est gardée à l'empereur ; c'est donc un mensonge et une infâme calomnie de déclarer qu'il s'agit de séparatisme, de russisme ou de toute autre idée avec laquelle les Slaves n'ont rien à voir. 2° Les Allemands ont leurs droits ; les Slaves auront les leurs ; aucune nation ne songera à en opprimer une autre. 3" Les Slaves s'entendront ensemble pour établir leur nationalité sur la base la plus solide. »

Les Slaves avaient beaucoup d'ennemis. Il était évident que l'idée du Congrès allait être exploitée contre eux. Pour répondre d'avance aux accusations et aux calomnies, le Comité publia la proclamation suivante, qui fut rédigée par François Palacky, et qui porte la date du 5 mai :

« Nous avons adressé un appel à nos frères de l'Empire d'Autriche, pour les inviter à se réunir à Prague, le 31 mai, à l'effet de délibérer sur nos intérêts communs. Ayant égard à nos obligations envers nos compatriotes non slaves, nous croyons devoir nous expliquer clairement et franchement sur les idées et les principes qui nous ont inspirés.

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« Nous déclarons solennellement que nous sommes résolus à rester fidèles à la maison de Habsbourg- Lorraine qui règne sur nous en vertu du droit héréditaire et des principes constitutionnels ; nous sommes résolus à maintenir l'intégrité et l'indépendance de l'Empire par tous les moyens en notre pouvoir. Nous repoussons donc toutes les accusations de séparatisme, de panslavisme, de russisme qui pourraient être portées contre nous par des accusateurs mal intentionnés.

« 2° Nous déclarons solennellement que nous n'avons jamais eu l'intention de faire du tort à quelque nationalité non slave, ou de l'opprimer ; nos efforts ont toujours tendu à obtenir la reconnaissance et la mise en pratique de l'égalité des droits pour toutes les nations de l'Empire.

« 3° Nous déclarons enfin que nous sommes résolus à revendiquer dans leur plénitude les droits qui nous appartiennent en vertu du principe ci-dessus énoncé, à les défendre contre toute attaque, d'où qu'elle vienne. Donc, la réunion slave que nous préparons n'a pas d'autre cause que le désir d'atteindre ce but par les moyens les plus sûrs et les plus pacifiques.

« Notre indépendance nationale et notre union dépendent du maintien de l'intégrité et de l'indépendance de l'Empire d'Autriche. Donc notre entreprise est dans son essence de nature conservatrice et n'a rien en elle-même qui puisse le moins du monde inquiéter nos concitoyens équitables et libéraux des autres nationalités. »

Les Slaves autrichieDS répondirent nombreux

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cet appel. Le 30 mai, 159 hôtes étaient arrivés, dont 24 Jougo-slaves, autrement dit Illyriens, 30 Polonais. Le reste se composait de Slovaques, de Moraves, de Petits-Russes, ou Ruthènes. La plupart arrivaient par la gare de Vienne et leur arrivée donnait lieu à d'enthousiastes manifestations; les maisons étaient pavoiséesde drapeauxaux couleurs tchèques (blanc et rouge) ou slaves (c'est notre drapeau tricolore).

«Les frères Croates, Serbes, Polonais, Slovaques, Petits-Russes et Tchèques parlaient chacun leur langue maternelle cl tous se comprenaient, dit une relation du temps. »

Ceci est une illusion nationaliste. J'ai quelque pratique de toutes ces langues depuis plus d'un demi-siècle. Ils ne se comprenaient pas plus que ne se comprendraient dans un Congrès panlatininiste des Français, des Portugais, des Espagnols et des Italiens. ï!s se devinaient, si l'on veut.

L'enthousiasme était grand dans la foule ; l'ordre était maintenu par la Svornost (la Concorde), légion de garde nationale, et par la Slavia, légion académique d'étudiants.

Le 2 juin, arrivèrent encore 70 adhérents.

Ce jour-là eut lieu l'ouverture solennelle du Congrès :

A neuf heures du matin, les membres se réunirent à l'hôtel du Musée-National qui n'était pas encore le splendide édifice que l'on voit aujourd'hui se dresser à l'extrémité de la place Saint- Vacslav. C'était un modeste palais de la rue du Fossé.

Dans cette première réunion, Palacky fut élu président, le prince Lubomirski et le poète croate Stanko Vraz, vice-présidents.

Le cortège se rendit d'abord à l'église Notre- Dame du Tyn, paroisse de l'Hôtel de Ville, et là, devant la statue des apôtres slaves, Cyrille et Méthode, le chanoine Stulc dit des prières appropriées à la circonstance. Puis on se réunit dans la grande salle de l'île Sophie, décorée des drapeaux des diverses nations slaves de l'Empire, au milieu desquels flottait l'étendard jaune et noir de l'empereur.

Le président du Comité préparatoire, sans doute par prudence, ne s'était pas rendu à cette réunion. Parmi les hôtes du Congrès, figuraient le Polonais Libelt, de Poznan, pubiiciste et philosophe distingué, et l'agilaleur russe Bakounine qui, en principe, ne devaient point avoir voix délibérative.

Le président du Congn'îs, l'historien Palacky, prononça le discours suivant :

« Ce que nos pères n'auraient jamais osé espérer, le jour d'aujourd'hui le réalise. Nos frères slaves, de leurs lointaines [)atries, se sont rendus en grand nombre dan» notre glorieuse Prague, pour s'y réclamer de leur grande race, pour s'y donner les mains en vue d'une alliance éternelle d'amour et de fraternité. Appelé par votre volonté à la jtrésidence de cette respectable Assemblée , je vous salue, vous tous qui do près ou de loin, êtes venus à cette réunion fraternelle. Vous, frères Jougo-slaves, vaillants Illyriens, Croates et Slavonieris, vous, délégués de l'héroïque et pieuse nation serbe, vous, qui

êtes venus des deux versants des Carpathes, Slovaques, Petits-Russes et Polonais égalementcélèbres par votre vaillance et vos malheurs, et vous frères de Moravie, et vous, représentants de notre belle patrie tchèque. C'est le sentiment de la liberté, de l'amour fraternel et de la concorde qui nous a réunis en cet endroit. La liberté dont nous jouissons en ce moment n'est point parmi nous une hôtesse nouvelle et inconnue. Ce n'est pas une plante exotique ; c'est un arbre poussé sur notre sol, c'est l'antique héritage de nos ancêtres. Les anciens Slaves, tous égaux entre eux devant la loi, n'ont jamais eu la prétention de dominer les autres peuples. Ils entendaient leur devoir beaucoup mieux que telles tribus renommées de nos jours qui, même aujourd'hui, ne comprennent pas la liberté sans la domination. Eh bien ! apprenonsleur comment on doit comprendre et respecter l'égalité entre les nations. L'objet essentiel de notre Congrès, c'est de rappeler au monde troublé ce principe naïf, mais éternel : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît à toi-même. Là est la source divine de tout droit et de toute justice. Un grand peuple, comme le nôtre, n'aurait pas perdu sa primitive indépendance s'il ne s'était divisé, fragmenté, si ses membres n'étaient devenus étrangers les uns aux autres, si chacun d'eux n'avait suivi une politique différente. Ces misères étaient peut-être nécessaires pour qu'instruits par une expérience séculaire, mais cruelle, nous ayons enfin conscience de nos besoins véritables. Si nous sommes rentrés en possession de notre antique

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héritage, si nous sommes mainlenaDt et si nous devons rester libres, nous devons en rendre grâces, d'abord à notre réveil national, à la conscience de ce qui peutseul nous apporter le salut ; nous devons en outre remercier notre bienfaisant souverain, l'empereur-roi Ferdinand, qui a volontiers reconnu nos droits, ainsi que nos besoins, qui les a pris à cœur. Nous devons encore rendre grâces au sentiment généreux qui anime tous les membres de cette Assemblée, le sentiment de l'amour fraternel et de la concorde. Le Slave est et sera invincible tant que l'idée de l'union et de la concorde dominera dans son cœur. Sous ces auspices s'ouvre pour nous une ère nouvelle et glorieuse. Heureux ceux qui, commenous, se sont réunis à cette fête de la concorde!

(t Pour moi qui connais les anciennes misères, les soulTrances de notre race, et qui envisage d'un œil assuré les grandes destinées de mon peuple bien-aimé, je m'écrie dans un transport avec l'homme de l'Evangile : « Seigneur, tu peux main- « tenant congédier ton serviteur ; car nos yeux ont « vu le salut que tu nous as préparé à la face du « monde, la lumière de la révélation pour les « peuples et la gloire de la race slave. ».

« Messieurs, en vertu de la présidence que vous m'avez confiée, je proclame l'ouverture du Congrès slave, je déclare que son droit et son devoir est de délibérer au nom do la patrie et de la nation dans un esprit de liberté, de concorde et de paix. »

Nous ne pouvons avoir la prétention de rapporter ici tout le détail des débats. Ils ont été publiés

dernièrement à Prague, en un volume qui, dans les circonstances actuelles, ne nous est pas accessible.

Le premier orateur, après Palacky, fut le Polonais Lubomirski. Les Slaves, d'après lui, apparaissaient maintenant comme un troisième groupe à côté des Germains et des Latins. Ils allaient faire plus qu'eux pour l'humanité. Ils ne voulaient pas rendre à leurs ennemis ce dont ils avaient souffert. Ils voulaient s'organiser en fédération. Déjà les Polonais avaient tenté une fédération*, mais leur projet n'avait pas réussi parce qu'il ne comportait pas la liberté absolue. Maintenant, instruits par l'expérience, ils voulaient réparer les fautes du passé.

Parmi les orateurs qui' suivirent, je note seulement le nom du Petit-Russe Boriskievitch qui revendiqua les droits de sa nationalité alors presque absolument ignorée.

Je citerai à peu près en entier le discours de Schafarik. C'est la seule fois dans sa vie que l'illustre ethnographe et archéologue sortit du silence de son cabinet pour aborder à la tribune des matières politiques :

« Qu'est-ce qui nous a rassemblés ici? La crise de trois races 1 Une crise sans exemple dans l'histoire de l'humanité, un mouvement sous lequel la terre frémit et tremble, devant lequel s'écroulent' les géants, devant lequel s'évanouit le pouvoir

1. Lubomirski faisait, je pense, allusion aux rapports de la Pologne catholique avec la Lithuanie russe ou ruthène,

orthodoxe et uniatc

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des baïonnettes et des espions, au nom duquel le peuple réclame sa part de l'héritage de Dieu. Ce mouvement nous a mis en marche et réunis ici.

« Le gouvernement des baïonnettes et des espions est désormais impossible. Si ce gouvernement était possible, il n'aurait pas échappé aux mains de ceux qui le tenaient, car ils étaient des géants d'une intelligence rare, d'une audace inouïe, mais Dieu n'était pas dans leur cœur.

« Les nations sont rentrées dans leur droit. Elles se sont réunies, elles délibèrent sur leurs intérêts et sur les nôtres, leur avenir et le nôtre, à Francfort et à Pesth, chez nous et au dehors de notre monarchie.

« Eh bien ! puisque les autres nations s'occupent de nous et prétendent régler notre avenir, délibérons nous aussi sur cet avenir. Nous nous connaissons certainement mieux que les autres ne nous connaissent, nous connaissons mieux qu'eux nos besoins, nos tendances, nos aspirations.

M Quel est le jugement que portent sur nous les autres peuples, nos voisins allemands, magyars, italiens? Sachons le reconnaître, si dur qu'il soit de le proclamer. Ils déclarent f|ue nous ne sommes pas capables de la pleine liberté, pas capables d'une vie politique supérieure, uniquement parce que nous somuîes des Slaves. Le Slave, d'après eux, est destiné par la nature à servir des peui)le8 élus, mieux doués et plus nobles.

« Or qui sont-ils, ceux qui nous jugent ainsi? Ceux qui ont fait peser, (jui font encore peser sur nous une main de fer, ceux (jni ont tondu la lainu

de nos brebis et qui se sont engraissés de la moelle de nos os, ceux qui ont vécu de la sueur de nos laboureurs, ceux pour qui nos fils ont versé leur sang, ceux qui, sous prétexte de nous civiliser et de nous protéger, nous dépouillent de notre caractère slave. Ceux-là, nous les appelons nos oppresseurs, les assassins de nos âmes.

« Si nous refusons de nous civiliser à leur manière, c'est-à-dire de nous germaniser, de nous magyariser, de nous italianiser, ils nous traitent de barbares et d'esclaves. Si nous voulons réellement nous civiliser, c'est-à-dire nous slaviser à fond, ils nous traitent de mauvais fils de la patrie, de traîtres, d'ennemis de leur liberté.

« Cette situation ne peut plus durer. Le sort en est jeté. L'heure décisive a sonné pour nous plus tôt que nous ne pensions. Montrons que nous sommes dignes de la liberté. Mettons-nous en état de pouvoir dire avec orgueil devant les nations : « Je suis Slave », ou cessons d'être Slaves. La mort morale est pire que la pire mort.

« La mort morale est pire que la pire mort, mais la vie morale est la vie la plus haute. Donc, avant de nous mettre à la merci des autres nations, pénétrons dans le fond de nos âmes, examinons ce qu'elles renferment de force morale. Constatons si nous sommes en état d'élever la voix dans le conseil des nations, si nous sommes en état de discuter avec elles de l'égalité de nos droits. Tout ce qu'il y a sous le ciel obéit à la force morale.

« Chers frères, ce n'est pas le moment de faire de longs discours. Ce qui importe avant tout, c'est

(l'agir. On ne passe pas sans combat de la servitude à la liberté. Ou la victoire et la liberté nationale, ou la mort honorable et, après la mort, la gloire ! »

Ce discours, ou plutôt ce sermon laïque où l'on retrouve l'austère descendant des hussites persécutés fut d'un effet prodigieux. Les Croates, en signe d'enthousiasme, tirèrent leurs sabres du fourreau, d'autres s'embrassèrent avec effusion. La séance fut levée au milieu d'une émotion générale.

Pour faciliter les travaux, le Congrès avait été divisé en trois groupes.

Le premier comprenait les Tchèques, les Moraves, les Silésiens, les Slovaques. C'est le groupe que nous entendons réunir aujourd'hui sous la rubrique du royaume de Bohême, après la liquidation de l'Autriche-Hongrie.

Le second groupe comprenait les Polonais et les Ruthènes ou Petits-Russes. Les événements ont marché depuis un demi-siècle et la reconstitution de la nationalité polonaise sur une base ethnique rend désormais ces deux éléments inconciliables.

Le troisième groupe comprenait les Slovènes, les Croates, les Dalmates et les Serbes réunis sous le nom commun de Jougo-slaves. C'est celui que j'appelle illyrien et dont je fais une confédération ayant pour foyer central le royaume de Serbie.

C'est à chacun de ces groupes qu'étaient dévolua les travaux préparatoires.

Le nombre total des membres du Congrès, en y comprenant ceux qui arrivèrent avec un lége

retard s'éleva à 363 dont 42 pour le groupe jougoslave, Ci pour le groupe polonais et petit-russe, 237 pour le groupe tchèque-slovaque.

Le programme des questions dont le Congrès devait s'occuper avait été résumé dans un mémorandum rédigé par François Zach dont la vie aventureuse mérite d'être rappelée ici. Il fut à sa façon un panslaviste en action. Il était, né en 1&07 en Moravie et commença par être un petit employé dans son pays natal. En 1830, il se rendit en Pologne et prit part à l'insurrection polonaise. Il .-e réfugia en France après l'échec de l'insurrection et, considéré comme émigré polonais, il obtint un emploi à la bibliothèque du château de Fontainebleau. Bien vu du prince Adam Czartoryslci, il fut envoyé par lui à Belgrade. De Belgrade il se rendit à Prague où il ligura dans notre Congrès. En 1849, il passa chez les Slovaques et combattit avec eux contre les Magyars, puis il revint à Belgrade où il attira l'attention du ministre Garachanine qui le fit nommer capitaine et lui donna la direction d'une académie de guerre qu'il l'avait chargé d'organiser. 11 fit désormais sa carrière militaire en Serbie. 11 prit part à la campagne de 1877-78 contre les Turcs, y perdit une jambe et fut pensionné avec le litre de général. Il est mort en 1889.

Le programme qu'il avait rédigé réclamait la transformation de l'Autriche en un Etat fédératif. Il insistait surtout sur l'émancipation des Slaves (le Hongrie que l'on s'efTorrait de magyariser. L'Autriche étant un Etat polyglotte il exigeait dei

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ses représentants officiels la connaissance de diverses langues et n'admettait la priorité d'aucune.

Dépassant le programme officiel du congrès et les limites de l'Empire il demandait Tégalité complète entre les Polonais et les Russes, l'émancipation des Serbes opprimés par les Turcs; l'enseignement des diverses langues slaves dans tous les pays slaves, l'établissement de congrès scientifiques slaves annuels, la tolérance religieuse absolue.

Il protestait énergiquement contre l'incorporation à la Confédération germanique de n'importe quelle partie des pays slaves. « Nous autres Slaves, disait-il, nous ne pouvons consentir à sacrifier l'indépendance de l'Eiat autrichien en nous laissant incorporer à un Etat étranger. Jamais, jamais nous ne reconnaîtrons la suprématie do l'Allemagne .. Jamais nous ne reconnaîtrons la décision de Francfort... Nous espérons que tous les Slaves seront d'accord pour leur dénier toute validité dans les régions slaves de l' Autriche. Ce que nous proposons, c'est la transformation de l'Autriche en Etal fédératif. »

Les commissions préparèrent un manifeste aux peuples de l'Europe qui fut définitivonienl rédigé par Palacky et que je traduis en entier :

« Le congrès slave de Prague est un évéïiomont nouveau, non seulement pour l'Europe, mais pour les Slaves eux-mêmes. Pour la première fois depuis que notre nom est apparu dans l'histoire, les membres dispersés d'une grande race se sont

réunis, venus de pays lointains, pour se reconnaître en tant que frères et délibérer pacifiquement sur leurs intérêts communs. Nous nous sommes entendus, non seulement dans notre belle langue parlée parquatre-vingts millions d'hommes^, mais par le battement harmonique de nos cœurs et l'égalité de nos intérêts nouveaux. La vérité et la franchise qui ont présidé à toutes nos délibérations nous ont décidé à déclarer aussi devant Dieu et devant les hommes, ce que nous voulions et quels principes nous ont dirigés.

« Les peuples romans et germaniques, naguère célèbres en Europe comme de puissants conquérants, ont depuis des siècles établi par la force du glaive leur puissance politique et su satisfaire leur besoin de domination. Leur constitution, reposant principalement sur l'idée de la force, n'a garanti la liberté qu'aux classes supérieures qui ont dominé grâce aux privilèges, en n'imposant au peuple que des charges. Aujourd'hui seulement, grâce à la force de l'opinion publique, qui, comme l'esprit de Dieu, s'est répandue soudain sur tous les pays, on a réussi à briser les chaînes de la féodalité, à rendre aux individus les droits imprescriptibles, éternels, de l'homme et de l'humanité. Les Slaves, eux, aimaient d'autant plus ardemment la liberté qu'ils avaient moins le désir de conquérir et de subjuguer. Chez eux la passion de l'indépendance empêchait toujours l'établissement d'une autorité centrale supérieure; peu à peu les diverses tribus

1. Ceci, je le répète, est faux. Voir plus haut, p. 172. La réalité est qu'on s'entendit surtout en allemand.

soul tombées dans la dépendance du voisin. Une politique depuis longtemps condamnée, a fini par dépouiller les héroïques Polonais, nos nobles frères, de leur existence nationale. Le vaste monde, on eût dit qu'il était pour toujours asservi, et les suppôts de la tyrannie n'hésitaient point à affirmer qu'il était incapable de liberté, mais cette opinion téméraire s'évanouit enfin devant la parole de Dieu qui se fait nettement entendre dans tous les cœurs au milieu des bouleversements eiïroyables de cette époque. L'esprit a enfin remporté la victoire; l'enchantement de la vieille malédiction est conjuré, l'édifice millénaire qu'avait construit et défendu la force brutale, d'accord avec le mensonge et l'iniquité, s'écroule devant nos yeux. L'esprit fécond d'une vie nouvelle souffle et crée de nouveaux mondes; la liberté de la parole, la liberté de l'action sont devenues enfin une vérité. Le Slave longtemps opprimé relève la tête, secoue le joug de la violence et réclame d'une voix puissante son antique bien, la liberté. Fort par le nombre qu'il représente, plus encore par sa volonté et par la récente union fraternelle de tous ses peuples, il n'en reste pas moins fidèle à son caractère naturel, aux principes de ses ancêtres. Il ne demande ni domination, ni conquête; il réclame la liberté, tant pour lui que pour tous, il demande qu'elle soit reconnue comme le droit le plus sacré de l'homme.

« C'est pourquoi, nous Slaves, nous rejetons, nous abominons toute domination de la force seule qui prétend faire la loi; nous répudions tous les privi-

lèges, tous les droits exceptionnels, toutes les distinctions politiques de castes. Nous demandons sans exception l'égalité devant la loi, les droits et les devoirs égaux pour tous. Là où parmi des millions d'hommes naît un seul esclave, là on ne connaît pas encore la vraie liberté. Liberté, égalité, fraternité de tous ceux qui vivent dans l'Etat, aujourd'hui, comme il y a mille ans,voilà notre devise. « Mais ce n'est pas seulement en faveur des individus que nous élevons la voix, que nous réclamons. Pour nous, la nation avec l'ensemble de ses intérêts moraux n'est pas chose moins sainte que l'individu avec son droit naturel. Si l'histoire nous montre un développement plus parfait chez certaines nations que chez certaines autres, elle nous montre aussi que la facilité de se développer n'est pas limitée chez ces dernières. La nature ne connaît ni nations nobles ni nations vilaines; elle n'a appelé aucune d'elles à régner sur les autres; elle n'a obligé aucune d'elles à servir d'instrument à l'autre pour satisfaire son égoïsme. Toutes ont un droit égal au développement humain : c'est là une loi divine que personne ne peut transgresser sans être châtié.

« Malheureusement, il semble que cette loi de nos jours, même chez les nations, n'est pas encore observée et pratiquée, comme il conviendrait. Les abus auxquels on a renoncé volontairement vis-à-vis des personnes^, l'assujettissement et le servage,

1. (; fl^ dirait Palacky s'il vivait aujourd'hui, s'il avait été témoin des abominations commises sur les personnes en Belgique et dans le Nord de la France?

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des ruiLions les pratiquent encore vis-à-vis *raii!ii s nations; elles revendiquent l'autorité au nom de la liberté sans savoir les distinguer. Ainsi le libre citoyen de la Grande-Bretagne se refuse à reconnaître l'Irlandais comme étant complètement son égal. Ainsi l'Allemand menace maint peuple slave de violence, s'il ne veut pas contribuer à la grandeur politique de l'Allemagne ; ainsi le Magyar n'a pas honte de ne réclamer que pour lui seul le droit de nationalité en Hongrie. Nous, Slaves, nous flétrissons radicalement toutes ces prétentions, nous les repoussons d'autant plus énergiquement qu'elles se couvrent à tort du manteau de la liberté. Cependant, fidèles à notre caractère propre, et repoussant toute idée de vengeance pour les torts du passé, nous tendons- une main fraternelle aux nations voisines qui sont prêtes à reconnaître comme nous, à défendre sérieusement l'égalité de toutes les nationalités, quelle que soit leur puissance politique, quel que soit leur nombre.

'< Nous flétrissons également et nous réprimons cette politique qui dispose impudemment des pays et des nations comme d'une matière livrée à l'arbitraire du souverain, qui permet de les prendre, de les modifier, de les partager à sa fantaisie, sans tenir compte de leur solidarité naturelle, de leur légitime iiidéfjendimce. La force brutale du sabre a décidé arbitrairement de la destinée de peujjlcs qui n'avaient pas môme paru dans le combat et dont habituellement on ne réclamait que des soldais et de l'argent- pour étayer un pouvoir arbitraire, ej, quelque flatterie hypocrite pour l'exploiteur.

« Considérant que l'état des esprits en notre siècle réclame de nouvelles combinaisons politiques, que l'Etat doit s'établir, sinon dans de nouvelles frontières, au moins sur de nouvelles bases, nous avons proposé à l'empereur d'Autriche, sous l'autorité constitutionnelle duquel nous formons la majorité de ses sujets, de transformer son Empire en une confédération de nationalités jouissant des mêmes droits, de façon à tenir compte des besoins de ces nationalités et de l'unité de l'Etat. Nous voyons dans cette fédération non seulement notre salut à nous, mais aussi le salut de la liberté, de la civilisation et de l'humanité et nous ne doutons pas de la bonne volonté de l'Europe à en aider la réalisa* tion. En tout état de cause, nous sommes résolus à acquérir, par tous les moyens possibles, pour notre nationalité, en Autriche, les mêmes droits que possèdent déjà les Allemands et les Magyars. Nous comptons sur le puissant appui que le bon droit a toujours trouvé dans les cœurs vraiment libéraux.

« Les ennemis de notre nationalité ont réussi à troubler l'Europe par l'épouvantail d'un Panslavisme politique qui menace, paraît-il, de détruire tout ce qui a été acquis jusqu'ici par la liberté, la civilisation et l'humanité. Mais nous savons le mot magique qui suffit à conjurer ce fantôme, et dans l'intérêt de la liberté, de la civilisation, de l'humanité, nous ne devons pas le dissimuler devant des nations tourmentées par les remords de leur propre conscience. Ce mot, c'est justice : justice pour la nation slave et pour chacun de ses groupes en particulier. L'Allemand se vante d'être, plus

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que toute autre nation, capable d'apprécier avec justice tous les traits principaux du caractère des autres nations. Nous souhaitons et nous demandons que, pour ce qui nous concerne, il ne soit point convaincu de mensonge. Nous élevons énergiquemeut la voix en faveur de nos malheureux frères polonais qui, par la perfidie et la violence, ont été privés de leur indépendance. Nous invitons les puissances à réparer enfin le vieux péché, à conjurer cette malédiction héréditaire qui pèse sur la politique des cabinets. Nous comptons en ce point sur la sympathie de toute l'Europe. Nous attendons des gouvernements de Prusse et de Saxe qu'ils cessent enfin de dénationaliser systématiquement les Slaves de la Lusace, de la Posnanie, de la Prusse orientale et occidentale. Nous demandons au ministère hongrois de cesser immédiatement l'emploi de procédés inhumains vis-à-vis des Slaves de Hongrie, des Serbes, des Croates, des Slovaques, des Petits-Russes, et d'assurer la garantie immédiate de leurs droits. Nous espérons qu'une politique égoïste n'empêchera pas plus longtemps nos frères de Turquie de constituer leurs nationalités sous forme d'Etats et de les développer par les moyens natui^ils.

« Enprotestant solenncîlement contre tant d'actes indignes, nous proclamons notre foi dans l'influence bienfaisante de la liberté. La liberté rendra plus justes les nations qui ont jusqu'ici dominé, et leur fera comprendre que l'injustice et l'orgueil n'apportent pas de honte à celui qui en souffre, mais à. celui qui les dépluie.

« Nous nous présentons de nouveau sur le théâtre politique de l'Europe comme les plus jeunes, mais non comme les moins nombreux. Nous proposons d'organiser un congrès général des nations européennes pour régler toutes les, questions internationales. Nous sommes convaincus que des nations libres s'entendront mieux que des diplomates salariés. Puisse ce projet être pris en considération avant que la politique réactionnaire des cours amène de nouveau à en venir aux mains des nations excitées par la haine et la jalousie. »

Ce manifeste aux pays européens est le seul acte du congrès, dont l'existence fut courte, comme nous le verrons tout à l'heure. Le congrès avait d'abord déclaré qu'il ne s'occuperait que des Slaves autrichiens ; mais il avait été, malgré lui, débordé. Il avait admis à ses délibérations un Polonais de Prusse, Libelt, un socialiste russe, ^akounine. Dans le document que nous venons de voir, il dépassait de beaucoup les limites de l'Etat autrichien. Il réclamait, comme nous la réclamons aujourd'hui, la reconstitution de la Pologne. On a remarqué cette phrase, où l'on reconnaît le style austère de Palacky — une sorte de Guizot slave — qui fut tout ensemble un historien et un moraliste : « Nous invitons les puissances à réparer le vieux pécké, à conjurer cette malédiction héréditaire qui pèse sur la politique des cabinets ». Vers 1863, mes contemporains polonpphiles se plaisaient à répéter une phrase du père Gratry : « Depuis le partage de la Pologne, l'Europe est en état de péché mortel ». Cette noble idée, le

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protestant Palacky l'avait exprimée avant notre compatriote.

On remarquera aussi dans ce manifeste les plirases relatives à l'émancipation des Slaves de Turquie. On sait comment ce programme a été réalisé. En livrant la Bosnie et l'Herzégovine à i'Autriche-Hongrie, sous prétexte de les pacifier et d'y rétablir l'ordre, les diplomates de 1878 ont tout simplement préparé la guerre effroyable qui s'est déchaînée au cours de l'année 1914.

A côté de ce document, qui garde aujourd'hui toute son importance et qui peut encore servir de base pour la constitution d'une Europe nouvelle, ie congrès avait préparé un projet d'adresse à l'empereur-roi. Ce document fut rédigé, sur les iudicaliuns d'une commission nommée ad hoc, par un Qélèbre jurisconsulte polonais, Antoine-Sigismond Ilelcel (1800-1870), qui était en même temps un philosophe distingué et qui, depuis, fut membre de la Diète de Kromeriz et du Reichsrat de Vienne.

Ce document explique les circonstances dans lesquelles le congrès a dû se réunir et les requêtes qu'il entend présenter au souverain. 11 lui dit franchement comment le régime antérieur de l'Autriche n'a pu être entretenu que par la bureaucratie et l'absolutisme.

« La nation passe soudainement, sans transition, d'une obscurité complète à la lumière éblouissante de la liberté, de l'âge de la minorité à un état qui exige une complète maturité poli-

tique. Des nationalités éloignées l'une de l'autre se dressent en ennemies l'une contre l'autre. La confiance et le crédit sont disparus, les revenus sont compromis, le commerce et l'industrie périssent; les liens de l'Etat autrichien se relâchent à vue d'oeil.

« La puissance de l'Autriche repose sur le libre développement de ses nationalités, particulièrement des nationalités slaves, qui ont été gravement, même mortellement lésées par la politique du régime disparu. La justice envers toutes les nations si longtemps opprimées est le moyen le plus énergique de faire échapper l'Autriche aux tempêtes actuelles. Nous, fils de la grande race slave, nous voulons contribuer à la renaissance de l'Etat autrichien. Les nations d'une même race, en fraternisant sous le sceptre de Votre Majesté, seront la garantie de l'égalité juridique des diverses nationalités qui feront de l'Autriche transformée un Etat fédératif. »

Suit l'exposé des desiderata des différents peuples slaves :

Les Tchèques remercient des garanties qui leur ont été données par la patente du 8 avril pour les droits de leur nationalité.

Les Moraves, frères des Tchèques, réclamen es mêmes droits ; ils demandent que les délégations de leur Diète puissent se réunir à la délégation de la Diète de Bohême pour discuter sur les intérêts communs.

Les Galiciens réclament les garanties qui ont été assurées aux Tchèques; ils demandent que les

fonctionnaires qui ignorent les deux langues de la province — le polonais et le petit-russe — soient remplacés par des fonctionnaires qui les connaissent; que les langues polonaise et petit-russe deviennent d'un emploi officiel dans l'administration; que les deux nationalités de la province et les diverses confessions religieuses soient mises sur un pied absolu d'égalité.

Les Slovaques et les Petits-Russes de la Hongrie demandent à être reconnus comme nation par les Magyars et à avoir les mêmes droits, à tenir des congrès nationaux chargés de veiller sur leurs intérêts. Ils demandent à posséder dans leur langue tous les organes de l'enseignement, depuis l'école primaire jusqu'à l'Université. Ils demandent qu'aucune nation dans le royaume ne soit considérée comme dominante, mais que toutes soient mises sur un pied d'égalité; que le droit d'association leur soit garanti comme il l'est aux Magyars.

Les Croates réclament le maintien de leur autonomie. Ceux-là étaient, par rapport aux autres nationalités, un peuple privilégié.

Les Slovènes de la Styrie et^du royaume d'Illyrie demandent à former un groupe unique qui prendrait le nom de Slovénie et dont la ca[)ita!c «orait Lublania (Laybach). La langue Slovène sera la seule langue de l'administration; une Université sera érigée à Lublania.

D'autre part, la Holiéme, la Moravie et les Slovènes {)rotestcnt contre toute incorporation à la Confédération germani(iuc.

Le comité avait décidé que ces différents articles devaient être soumis aux Diètes compétentes de Bohème, de Moravie, de Galicie, de Croatie. Mais les événements se précipitaient, et tous les vœux du congrès devaient, jusqu'à nouvel ordre, rester à l'état de pia desideria.

Le 10 juin était le jour de la Pentecôte. Ce jourlà, le Congrès suspendit ses travaux, mais non pas ses manifestations. Sur la place Saint-Vacslav — que l'on appelait aussi le Marché aux chevaux — s'élevait une statue équestre assez médiocre de ce saint, statue qui, dans ces dernières années, a été transportée sur la colline du Vysehrad. Devant cette statue, un prêtre serbe de l'Eglise orthodoxe, l'archiprêtre de la ville de Novi Sad, Paul Stamatovitch, avait célébré, huit jours auparavant, une messe orthodoxe en plein air. Le spectacle était nouveau à Prague. Une foule immense était venue assister à la liturgie. La messe se termina par des prières pour le patriarche serbe, pour l'empereur Ferdinand, pour les peuples slaves, pour les écrivains tchèques décédés. A la fin de Toffice, le prêtre bénit, en langue serbe, l'ensemble des nations slaves. Le jour de la Pentecôte, ce fut un chanoine de Lwow (Lemberg), un prêtre russe de l'Eglise uniate, Grégoire Ginilovitch, qui célébra à son tour la messe suivant les rites de son Eglise. Ainsi, les trois religions dominantes du monde slave, la catholique, l'orthodoxe, l'uniate avaient, tour à tour, pris part à cette réunion solennelle. On n'avait laissé de côté que la religion protestante, celle de la minorité, mais d'une minorité à

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laquelle appartenaient Palacky, Kollar et Schafarik.

Le lundi 12 juin, les Commissions du Congrès se rassemblèrent de nouveau ; elles décidèrent que le Congrès se réunirait le 14, pour adopter le texte définitif des deux Documents que nous venons de traduire et d'analyser.

Malheureusement, tandis que le Congrès poursuivait ses pacifiques délibérations, une émeute, dont les causes sont encore difficiles à déterminer, éclata à Prague. Il se glisse, dans toutes les révolutions, de mauvaises têtes qui, selon l'expression populaire, ne cherchent que plaies et bosses.

Il ne manquait pas d'ailleurs d'éléments réactionnaires — allemands ou magyars — qui avaient tout intérêt à faire échouer l'œuvre du Congrès. Le 12 juin, des coups de feu furent échangés entre des étudiants et des soldats de la garnison. La femme du commandant de la garnison, Windischgraetz, fui tuée dans son hôtel, par une balle égarée ; des barricades s'élevèrent.

La Vltava divise Prague en deux parties, la ville basse qui s'étend sur la rive droite, la ville haute qui s'élève sur la rive gauche et qui est surmontée par le château royal. Ce château est protégé par une batterie dont les canons ont vue sur la ville basse. Ce fut cotte batterie qui, durant trois jours, bombarda la ville basse où, d'ailleurs, elle fit peu de dommages. Un Congrès ne peut guère se tenir sous le feu de l'artillecio et les séances se trouvèrent, de fait, suspendues. On se rassembla de nouveau le 16 juin. Mais un grand nombre de

membres avaient déjà quitté Prague. On ne put délibérer. Le 28 juin, le Congrès fut définitivement ajourné sine die. Les membres étrangers se 'dispersèrent et retournèrent dans leur pays oij plusieurs jouèrent dans la vie intellectuelle et politique un rôle considérable. Nous allons voir tout à l'heure que le Congrès des Cercles politiques appelés les Tilleuls Slaves (Lipa slovanska), eut l'idée de convoquer un nouveau Congrès ; mais cette idée ne put se réaliser. En 1851, Kukulievic Sakcinski, dont nous avons parlé plus haut, conçut la pensée de convoquer un Congrès des littératures slaves à Belgrade ou à Varsovie, mais il ne put aboutir.

L'œuvre que le Congrès de Prague avait tentée fut poursuivie pendant quelque temps par la Société du Tilleul Slave (Lipa slovanska) . Pour comprendre cette dénomination, il faut savoir que cet arbre est considéré comme l'arbre national des Slaves, de même que le chêne en Allemagne est considéré comme l'arbre symbolique des Germains. Cette Société s'était donné pour objet, l'établissement du régime constitutionnel et de l'égalité absolue entre les éléments allemands et slaves du royaume, la défense de l'indépendance politique contre les prétentions de la Confédération germanique et du Parlement de Francfort, la consolidation de la solidarité slave, l'union fraternelle de tous les peuples slaves. Parmi ses membres, figurent la 'plupart des initiateurs du Congrès (Mathias Thun, Neuperg, Erb.en, Hanka, Jordan, Palacky, Rieger, Stulc, Villani, Vocel, Zap, etc.).

La Sociélt^ du Tilleul Slave créa en province un certain nombre de Sociétés affiliées. Elle survécut aux sanglantes journées de juin. Au mois d"août elle intervint auprès de la Diète de l'Empire par un mémorandum où elle exposait les cruautés commises inutilement à propos des journées de juin et réclamait en faveur des victimes; elle demandait la garantie du droit d'association, l'organisation définitive d'une garde nationale. Quand les nations slaves du royaume de Hongrie s'insurgèrent contre les Magyars, la Lipa publia, le 11 septembre 1848, une proclamation à la nation tchèque pour l'inviter à venir en aide aux frères slaves « afin d'attester que la nation tchèque comprenait toute l'importance de la première lutte slave dans les temps actuels ». Lorsque l'insurrection slovaque fut étoufTée dans le sang, la Lipa adressa, le l" octobre, une pétition aux députés slaves de la Diète pour les inviter à intervenir en faveur de leurs frères, à TefTet de leur garantir leurs droits nationaux.

Qu and le ban croate Jellacich, vainqueur des Magyars, s'approchait de Vienne, quelques esprits se demandaient s'il était l'instrument du slavismo ou de la réaction autrichienne. Le ban adressa à la Lipa une lettre, où il déclarait qu'il était enthousiaste de l'idée slave et que l'élément slave était l'appui le plus solide de l'Autriche.

Le 28 décembre 1848, fut convoqué, à Prague, un Congrès général de toutes les Llpas. Il fut décidé qu'elles se constitueraient en fédération et qu'elles auraient un Congrès tous les ans au mois

de mai. Cette décision fut le chant du cygne. La Ztpa, durant sa courte existence, fut donc un organe de la solidarité slave, autrement dit du Panslavisme. Elle disparut naturellement avec la période de réaction.

Avant de clore ce chapitre, nous devons encore au lecteur quelques détails sur certains membres du Congrès qui ont joué un rôle dans la vie politique ou littéraire de leur nation. A côté du prince Georges Lubomirski, le vice-président du Congrès était le poète croate Stanko Vraz. Il était d'origine Slovène, étant né à Cerovec, en Styrie, en 1810 (il mourut en 1850). Il avait rencontré des Croates à l'Université de Gratz, s'était familiarisé avec leur langue et c'est en croate qu'il publia ses poésies. Il avait traduit en cette langue quelques sonnetà de Kollar ; il avait fait les honneurs de sa patrie croate aux jeunes slavistes russes, Sreznevsky et Preis. Il était en correspondance avec le Tchèque Erben. Il avait entrepris une revue, A'oio*, à laquelle collaborait son ami Erben et où il s'efforçait de tenir ses compatriotes au courant des littératures slaves. Dans une lettre à Erben, datée du 5 août 1842, je trouve un curieux témoignage de l'influence des travaux de Schafarik auxquels j'ai fait allusion plus haut. Vraz lui commando 20 exemplaires de V Ethnographie Slave. « Si Schafarik ne peut m'envoyer les volumes, qu'il m'envoie du moins la carte. J'ai constaté que depuis le livre do Kollar sur La Mutualité des Langues Slaves, aucun

1. Le kolo est une rlnnso des Slaves méridionaux. Voyez plu8 liaut la uotc de la p. 41

travail n'a fait autant d'impression sur toutes les couches de la société que la carte des peuples slaves de Schafarik. Tout le monde s'émerveille et ne peut assez s'émerveiller de la grandeur de la race slave. Celte carte fera chez nous plus de patriotes que n'a pu en faire toute noire littérature. Grâces soient rendues à Schafarik, pour ce magique présent. »

Cet épisode m'en rappelle un plus récent qui s'est passé non pas là-bas chez les Croates, mais chez les Athéniens de Paris. En 1869, le célèbre homme d'Etat tchèque Rieger vint à Paris, pour tâcher d'attirer sur ses compatriotes l'attention de nos politiciens et de nos publicisles. J'ai raconté ailleurs [La Renaissance Tchèque, p. 168 et suivantes), comment il réussit à obtenir une audience de Napoléon III. 11 en obtint une aussi d'un des maîtres de la presse, Adolphe Guéroult, directeur de L'Opinion IVationale. Il lui exposa sommairement l'ethnographie de l'Autriche et finit par lui mettre sous les yeux la carte ethnographique polychrome de l'Allemand Kiepert. Guéroult la contempla avec stupéfaction et laissa échapper cet aveu : « Ma foi, je n'avais pas la inuindreidée de (;a ! » C'était au lendemain de Sadowa, à la veille des événements de 1870. Combien de Français n'avaient pas la moindre idée de ça ! El tout récemment encore, à propos des événements de la péninsule balkanique, je sais tel diplomate « qui n'avait pas la moindre idée de va ».

Stanko Vraz était un des champions les plus énergiques de l'Illyrisme, autrement dit du Sla-

visme contre les prétentions des Magyars. « Nous vivons ici dans une lutte perpétuelle de notre nationalité contre la magyaromanie, écrivait-il à un ami, le 28 décembre 1842... Les Magyars déploient toute leur énergie pour étouffer dans fleur notre littérature, bien qu'ils prétendent n'en pas vouloir à la littérature. C'est pour cela que notre censure est si rigoureuse, car elle est sous les coups de celle de Pesth, »

Stanko Vraz eût certainement joué un grand rôle dans l'évolution littéraire et politique de sa nation si sa rie avait été moins brève. Il mourut à l'âge de quarante et un ans.

A côté de son nom, j'en rencontre dans le groupe jougo-slave deux autres qui méritent d'être relevés ici. Le premier, est celui du baron Kusljan qui, lui aussi, eut une vie assez courte. Il était né en 1817. Il mourut en 18G7. Il avait été un des agents les plus actifs du mouvement illyrien, il avait contribué à l'élection du ban Jellacich, le redoutable ennemi des Magyars; il eut l'honneur d'une polémique avec le grand Magyar Deak. Tour à tour avocat et notaire, c'était avant tout un juriste.

L'autre nom est celui de Popovitch Danicitch. Celui qui devait l'illustrer était alors âgé de 23 ans (1825-1882). i\ s'appelait primitivement Popovitch et prit le nom littéraire de Danicitch en souvenir d'une amie, Daniça, fille de Karadjitch, qui lui avait été enlevée par une mort prématurée. Il devait s'illustrer par de beaux travaux philologiques. Il fut tour à tour secrétaire de l'Académie d'Agram, professeur à l'Université de Belgrade. Nul n'a plus

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contribué que lui à établir entre Agram et Belgrade celte solidarité intellectuelle que nous voudrions voir appliquer désormais dans le domaine de la vie politique.

Le groupe polonais ruthène, autrement dit petitrusse, était présidé par Libelt, — ce qui était contraire aux décisions primitives, puisque Charles Libelt (1807-1875), était sujet prussien. Il avait pris part à l'insurrection de 1830 ; après avoir pris part au Congrès de Prague, il se rendit à celui de Francfort pour protester contre l'incorporation de la Pologne prussienne à l'Allemagne. Député au Parlement de Berlin, il défendit, sans relâche, la cause de ses compatriotes. Ses écrits sont relatifs à la philosophie et aux mathématiques.

Nous voyons figurer à côté de lui, parmi les Polonais, l'historien Antoine Walenski (né en 1805, mort en 1879), qui fut depuis professeur à l'Université de Cracovie et qui a publié d'intéressants travaux en français, en allemand et en polonais ; le comte Léon Sapieha (1801-1878), qui fut membre de la Chambre des seigneurs et maréchal de la Diète deGalicie ; Wladyslaw Zavvadzki (1821- 1891), qui fut un littérateur distingué; Wojciech Cybulski (1812-1867), né en Prusse, et qui en cette qualité n'aurait pas dû figurer au Congrès, fut député à la Chambre prussienne et professeur aux Universités de Berlin et de Breslau. Le Russe, Michel Bakounine, né dans le gouvernement russe de Tver, avait encore bien moins de droits à figurer dans une Assemblée où les Grands-Russes n'étaient d'ailleurs pas représentés.

Parmi le groupe tchèque ou mieux tchéco-slovaque, dont nous avons déjà signalé les principaux membres, il nous faut encore relever les noms de Vacslav Nebesky (1818-1882), poète, littérateur, historien, que j'ai connu il y a bientôt un demisiècle conservateur du Musée national et rédacteur en chef de la Revue qu'il publie; Miloslav Hurban (1817-1888), élève de Ludvit Stur, pasteur de l'Eglise réformée slovaque et, comme ses coreligionnaires Palacky, Stur, Schafarik, patriote très ardent. Il fut un des organisateurs de l'insurrection slovaque. Ecrivant tour à tour en tchèque et en slovaque, il fut un rude polémiste et eut l'honneur d'être deux fois emprisonné par les tribunaux hongrois. A côté de lui, figure son compatriote Hodza (1831-1878). Hodza était, lui aussi, un pasteur protestant. Kollar exerça sur lui une influence considérable ; poète et polémiste religieux, il prit, lui aussi, part à l'insurrection slovaque ; vers la fin de sa vie, il fut l'objet de persécutions qui l'obligèrent à quitter sa patrie pour se retirer à Tiesin (Teschen), en Silésie, où il mourut. Notons encore parmi les Tchèques, deux avocats qui, depuis, ont joué un rôle politique : François Brauner, et Joseph Fricz et parmi les représentants de l'aristocratie, le comte Jean Harrach.

Je ne veux pas prolonger outre mesure cette énumération. Elle suffît à démontrer que le Congrès de Prague fut en somme la réunion d'une élite intellectuelle. Si les conclusions politiques auxquelles il devait nécessairement aboutir avaient été réalisées, il y aurait, dans l'Europe actuelle,

un peu plus de justice et, conséquence bien lointaine — mais absolue — ou n'aurait pas vu éclater la guerre actuelle, qui n'est que la revanche et le châtiment des iniquités commises envers les Slaves et de l'indifférence avec laquelle les nations occidentales les ont laissé commettre.

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