‹ Le panslavisme et l'intérêt francçaisChapitre 36 sur 56 · CHAPITRE XÎV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XÎV

La réaction. — Le programme de Palackj' et le programme centraliste. — La Constitution de 1861. — La guerre de 186G, proclamation allemande au royaume de Bohême. — Établissement du dualisme. — Griefs des Slaves. — Le procès Kober.

Nous n'avons pas le dessein de refaire dans ce chapitre l'histoire générale des Slaves d'Autriche que nous avons écrite ailleurs. Nous n'avons à en rappeler ici que certains traits généraux.

L'Etat autrichien semblait destiné par sa configuration ethnographique à former une Confédération monarchique dont un Etat voisin, la Suisse républicaine, lui donnait le parfait modèle. Cette Confédération aurait eu avant tout pour base le respect des peuples et des langues.

Mais il y avait, en outre, àtenir compte de l'histoire de certains groupes, notamment des royaumes de Bohème et de Hongrie, et ces groupes étaient loin d'être parfaitement homogènes. H y avait à concilier la tradition historique et les droits des nationalités.

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En montant sur le trt^me, le jeune François- Joseph avait déclaré qu'il était prêt à partager ses droits avec les représentants de ses peuples, mais qu'il espérait arriver à réunir en un grand corps d'Etat tous les pays et toutes les races de la monarchie.

C'était là un programme centraliste que Joseph II avait naguère essayé d'imposer; or, seul le fédéralisme pouvait satisfaire toutes les races et toutes les traditions historiques. Palacky avait élaboré un projet qui formulait les desiderata des fédéralistes. Il n'admettait que quatre ministères communs à tout l'Empire, la guerre, la marine, les finances et les affaires étrangères. Chaque Etat ou province devait jouir d'une entière autonomie; les Diètes nationales choisissaient un certain nombre de députés qui, réunis, constituaient la Diète centrale. Palacky comptait sept nationalités : allemande, tchèque, polonaise, italienne, jougo-slave, magyare et roumaine; peut-être eût-il mieux valu en compter huit ; les Ruthènes ou Petits-Russes n'auraient probablement pas longtemps consenti à faire ménage avec les Polonais, mais à ce moment-là, de même que les Rulgares, dans la Péninsule balkanique, ils étaient généralement ignorés. Chacune de ces nations aurait été représentée à Vienne par une chancellerie. Mais, ep l'absence des Hongrois — qui, certainement d'ailleurs, n'y eussent pas adhéré — le projet de Palacky ne pouvait être voté. La Diète de Kromerize (Kremsier), fut dissoute et une Constitution octroyée par un manifeste impérial. Cette Couslilution, qui ne fut point appli-

quée, ji'était qu'un expédient qui ne répondait en rien aux exigences légitimes des nations. Elle fut d'ailleurs supprimée par un décret du 1" janvier 1852. L'Etat tout entier fut régi par la réaction, l'absolutisme et la germanisation. Le jury et la publicité des tribunaux furent suspendus ; l'égalité de la langue allemande et do la langue nationale supprimée dans les écoles. La police remplaça le pouvoir judiciaire ; la liberté de la presse fut complètement étouffée. Il n'était pas permis de publier un seul journal en langue non allemande. Le clergé, inféodé au souverain, déclarait, en 1849, que les nationalités étaient un reste du paganisme, « que la différence des langues était une conséquence du péché et de la chute de l'homme ». C'était probablement la première fois que l'on voyait la légende de Babel intervenir dans la vie politique d'un Etat.

Vis-à-vis des Slaves balkaniques, la politique autrichienne restait absolument négative. Elle ne pouvait songer à leur venir en aide alors qu'elle s'appliquait à étouffer le slavisme dans l'intérieur de ses Etats. Incapable de faire prévaloir son influence au delà du Danube, l'Autriche se contentait d'annihiler celle de la Russie et s'appliquait à maintenir les chrétiens dans le servage ottoman.

Ce régime centraliste et germanisateur aboutit en 1859 à la perte de la Lombardie. Des régiments hongrois ou slaves s'étaient débandés pour ne pas combattre. En Bohême, les paysans disaient : « Si nous sommes vaincus, nous aurons la Constitution ; si nous sommes vainqueurs, nous aurons l'Inquisition ».

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On eut en effet, en 1861, une Constitution.

Elle créait deux Chambres, l'une dite des Seigneurs, dont les membres représentaient certaines catégories sociales, princes, grands propriétaires, prélats, quelques hommes plus ou moins éminents nommés par le souverain ; on pouvait être sûr d'avance que les Slaves n'y seraient point en majorité ; l'autre Chambre, celledes députés, comprenait 3i3 membres nommés par les Diètes provinciales, 85 pour la Hongrie, 20 pour la Transylvanie, 9 pour la Croatie-Slavonie, 5 pour la Dalmatie, 54 pour la Bohême. 22 pour la Moravie, 6 pour la Silésie, 28 pour la Haute et Basse-Autriche, 3 pour Salzbourg, 13 pour la Styrie, 5 pour la Carinthie, G pour la Carniole, 6 pour l'islrie et Trieste, 38 pour la Galicie, 3 pour la Bukovine, 12 pour le Tyrol et le Vorarblerg. Bien entendu, il ne s'agissait pas de faire nommer ces Diètes par le suffrage universel, qui eût peut-être reflété la proportion des nationalités.

Le nouveau régime substituait à la représentation des masses celle des intérêts. Il répartissaif les électeurs en trois curies :

1° La grande propriété qui appartenait à des familles généralement inf(''0'Jécs à la dynastie;

2° Les villes, où, même en pays slaves, il y avait de nombreuses colonies germaniques ou judéogermaniques et dont un cerlain nombre étaient l'objet de scandaleux passe-droits. .

3* Les paysans des camp;ignes.

Les circonscriptions électorales étaient reparties de la façon 1» plus arbitraire : en Bohême, par

exemple, les villes slaves avaient un député pour 12.020 électeurs, tandis que les villes allemandes en avaient un pour 10.315. Dans les circonscriptions rurales, les Slaves avaient un député pour 53.206 électeurs, tandis que les circonscriptions allemandes en avaient un pour 40.800 électeurs. La ville allemande de Reichenberg, avec 19.000 habitants, avait trois députés, tandis que la ville tchèque de Prague, avec 150.000 habitants, n'en avait que dix, alors qu'elle aurait dû en avoir plus de vingt.

Certains villages allemands constituaient, ce qu'on appelle dans la vie politique anglaise, de véritables bourgs pourris. Par exemple, le village allemand de Parchen, avec 500 habitants, avait un député ; la ville tchèque de Kladno, avec 8.000 habitants, n'en avait pas un seul. Les conditions étaient les mêmes dans les pays slaves.

Les Tchèques ne consentirent à envoyer de députés à Vienne qu'en réservant tous les droits du royaume. Les Hongrois se refusèrent complètement à se faire représenter à Vienne. Le ministère avait proclamé la liberté de la presse, mais pas pour les Slaves. Dans l'espace de trois ans, en Bohême et en Moravie, quatorze journaux eurent à se partager soixante et un mois de prison simple ou dure (avec jeûne et fers) et 21.500 florins d'amende.

En 1865, l'empereur dut congédier son premier ministre Schmerling et négocier avec les Hongrois. En 1866, survint la guerre désastreuse avec la Prusse. Le roi de Prusse avait occupé Prague et

comme il avait l'intention d'exploiter l'Autriche, après l'avoir assujettie, il ne s'était livré à aucun des excès qui déshonorent aujourd'hui les armées de son successeur. Il avait adressé au glorieux royaume de Bohême une proclamation qu'il serait intéressant de reproduire. Je n'en ai malheureusement plus le texte intégral sous les yeux. Je ne retrouve dans mes notes que ce fragment : « Si notre cause juste était victorieuse, l'occasion pourrait peut être se présenter pour les Bohémiens et les Moraves (autrement dit les Tchèques), de réaliser leurs vœux, ainsi que les Hongrois. Puisse alors ui;e heureuse étoile assurer leur bonheur à jamais ! » On sait aujourd'hui ce que veulent dire ces vœux peu désintéressés.

Au courant du mois d'août suivant, un député, à la seconde Chambre de Prusse, Lubienski, s'avisa d'évoquer ces paroles pour réclamer en faveur de la nationalité polonaise. Il fut durement rabroué par Bismarck ([ui lui répliqua qu'un document militaire, publié en pays ennemi, ne pouvait pas être invoqué dans les affaires intérieures du royaume.

Le roi de Prusse, en 1868, reconnaissait solennellement les droits du royaume de Bohème. Son successeur n'en fwait pas autant aujounl'hui.

Réduit à renoncer à l'hégémonie de l'Allemagne, François-Joseph était obligé d'entrer eu arrangement avec ses peuples. Il imagina qu'aucun de ses sujets n'était capable de réaliser cette tâche difficile, et il fit venir de Dresde M. de Beust, le malheureux adversaire de Bismarck. On sait quelle

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fut la solution adoptée par cet étranger : U partage de l'Empire entre les Allemands et les Magyars. On lui attribue un mot qui, vrai ou faux, peint admirablement sa politique : « Gardez vos hordes, aurait-il dit à un homme d'Etat hongrois, nous garderons les nôtres ». Ces hordes, c'étaient en Hongrie, les Croates, les Serbes, les Roumains, les Slovaques, les Petits-Russes; en dehors de la Hongrie, les Tchèques, les Slovènes, les Dalmates (autrement dit Serbo-Croates), les Polonais, les Petits-Russes. Ainsi fut établi, sans que les « hordes » sfaves eussent été consultées, le régime appelé dualisme, qui dure encore aujourd'hui.

Les habitants des pays étrangers à la Hongrie, autrement dit d'après la dénomination officielle « des autres pays de Sa Majesté » ou de la Cisleithanie, furent, purement et simplement, invités à envoyer des députés au Reichsrat qui devait se réunir à Vienne.

Les Tchèques et les Moraves s'y refusèrent; les Galiciens y consentirent et cette circonstance amena entre les deux nations, si unies naguère, lors du Congrès de Prague, un refroidissement qui décida beaucoup de Tchèques à se rendre à Moscou, comme nous l'expliquerons tout à l'heure.

On peut juger de l'état des esprits durant cette période par un procès qui fut jugé à Vienne r\u cours de l'année 1864. Dans un faubourg de la capitale on avait trouvé un portefeuille renfermant un certain nombre de bulletins au crayon, écrits en langue tchèque. L'un de ces billets était signé. Le signataire était le fils d'un éditeur b.'ien connu

de Prague. Il est mort depuis longtemps. On peut donc rappeler son nom sans le compromettre. Il était alors âgé de quatorze ans. Il s'appelait Charles- Edouard Kober. Le billet était ainsi conçu :

« Moi, Charles-Edouard Kober, je jure devant Dieu tout-puissant vengeance éternelle à l'empereur. Je jure que dans tous les dangers je soutiendrai mes alliés Charles et Alfred. Quand l'occasion se présentera de tuer l'empereur, je jure de le tuer. Je jure de ne trahir personne. »

On découvrit le jeune conspirateur avec ses deux complices, l'un Polonais, l'autre Hongrois, dans un pensionnat de la capitale et un procès de haute trahison fut instruit et jugé devant la cour de Vienne.

Le jeune Kober avait rédigé la formule du serment.

II l'avait donnée à ses deux camarades en les priant de la traduire dans leur langue respective et ce n'était pas un simple jeu, comme essaya de le démontrer dans une brillante plaidoirie le célèbre avocat Miihlfeld. Tous les actes, tous les écrits du jeune Kober témoignaient d'une haine profonde pour l'empereur et le régime autrichien.

A cette question : Quels étaient les motifs de votre haine pour l'empereur? le jeune accusé répondait : L'oppression de la nationalité slave. {Die (înturdriicliviiq dos Slniroitutns). Il avait quatorze ans, l'âge auquel la loi autrichienne, moins bien inspirée que la nôtre, déclare l'adolescent capable d'apprécier toute la portée de ses actes. Il

fut condamné à cinq ans de prison dure. On eut le bon sens de le gracier plus tard.

Cet enfant avait proclamé la vérité. L'oppression, l'exploitation de la nationalité slave, telle était, telle est encore la devise des Habsbourg, particulièrement de celui qui, pour le malheur des Slaves et à la honte de l'humanité, a régné plus de eoixante ans sur l'Autriche-Hongrie.

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