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CHAPITRE XV LE CONGRÈS DE MOSCOU

La Société des Sciences naturelles de Moscou invite les Slaves à son Congrès. — Palacky et Rieger à Paris ; ils négocient avec les Polonais. — Le banquet de Moscou. — Discours de Pogo'line et de Rieger. — Pamphlet de Klaczko. — Strossmayer et Palacky. — Le Congrès archéol(igii|ue de Kiev.

La réunion slave de Moscou durant l'été de l'année 1867 ne fut pas un congrès proprement dit, comme avait été celle de Prague en 1848, mais une réunion amicale, sans caractère officiel, oîi des Slaves de divers pays se rassemblèrent pour échanger leurs idées sur les problèmes communs à la race tout entière.

La Société des Sciences Naturelles de Moscou avait organisé dans cette ville une exposition anthropologi(|ue et un congrès ethnographique. Elle eut l'idée d'inviter <^ cette réunion scientificjue Ips représentants des diverses nations slaves : Pologne, Bohême, Serbie, Monténégro, Bulgarie et aussi les Slave.s non ('iiianciitt's de l'empire ottoman.

bien entendu le gouvonicrnfnt russe n'intervenait pas offlciellement, mais il avait donné toutes les autoritiations et toutes les facilités nécessaires,

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et nolamment, comme les Slaves en général n'éUicni; pas riches, il avait accordé aux invités la circulation gratuite sur les chemins de 1er db 1 empire.

Tous les pays slaves — sauf la Pologne qui avait ses raisons de s'abstenir — acceptèrent l'invitation. Les délégués les plus nombreux étaient ceux des pays tchèques ; à leur tète étaient les deux chefs de la nation, î/historien Palacky et son gendre Ladislas Rieger qui en était le véritable chef politique, l'archiviste poète Erben que nous avons déjà rencontré au congrès de Prague, Jules Grégr, publiciste distingué, propriétaire de La Gazette nationale, des érudits, des députés des journalistes, un peintre célèbre, Mânes, môme un représentant de la noblesse, ^e comte Villani, un survivant de 1848.

La Slovaquie envoyait notamment le docteur Mudron, un de ses principaux chefs politiques, la Croatie, le D' Gaj l'apôtre de Tillyrisme, les Serbes de Hongrie, le publiciste Polit Desantchitch, la Serbie, le D'' lanko Schaîarilc, bibliothécaire de Belgrade, neveu de l'illustre slaviste tchèque, historien et philologue. Milan Militchevitch dont la vie tout entière a été consacrée à des travaux excellents sur l'histoire et l'ethnographie de sa nation, Vladan Georgevitch homme de lettres et homme d'État; deux délégués de la Bukovine représentaient la nation ruthènc, autrement dit la Petite- Russie.

Rieger et Palacky, qui faisaient partie de la députation tchèque, n'avaient pas suivi le même itinéraire que leurs compatriotes. Ils étaient d'abord

allés à Paris pour visiter l'Exposition universelle, pour s'entretenir avec leurs amis de France et aussi avec les chefs de l'émigration polonaise. On était presque au lendemain de l'insurrection de 1862-63, insurrection organisée à Paris par l'émigration dont les chefs étaient alors le vieux général André Zamojski et le prince Ladislas Gzartoryski, propriétaire du fameux hôtel Lambert. Les Polonais de Galicie n'avaient pas suivi les Slaves de la Cis- et de la Transleithanie^ dans leur campagne contre l'établissement du dualisme. Ils avaient gardé une attitude isolée et particularisle. Les deux délégués de la nation tchèque furent reçus courtoigement à l'hôtel Zamojski et à l'hôtel Lambert; mais les conversations n'aboutirent pas et ils partirent pour la Russie. Toutefois Rieger avait promis d'intervenir, autant que les circonstances le permettraient, comme médiateur entre les deux nations et de chercher un modus vivendi honorable pour les deux parties.

Ils rejoignirent à Vilna la caravane qui était entrée dans le royaume de Pologne par Graniça, sur la frontière de Galicie. En agissant ainsi ils avaient évité un épisode assez pénible.

A Trzebinio — la première station de l'empire russe, à Czenstochowa, le grand sanctuaire catholique polonais, à Varsovie dans la capitale du royaume de Pologne, les invités slaves étaient chez les Polonais et c'étaient uniquement des foncliou-

1. Je rappelle que ces deux mois désignent les pays en deçà et au delà de la Leitha, qui sépare la Hongrie des autres pays do Sa Majesté.

naires et des officiers russes qui leur faisaient les honneurs.

Les Polonais, peuple soumis, étaient absents de cérémonies où leurs vainqueurs jouaient le rôle de maîtres de maison et cette circonstance n'était pas sans jeter quelque gêne dans les épanchements. Ainsi à Trzebinie un orateur russe s'avisa déporter un toast à l'Université tchèque de Prague et parut désagréablement surpris quand on lui apprit que cette université n'existait pas encore.

Les hôtes ne l'eussent pas été moins si la conversation avait porté sur l'Université polonaise de Varsovie, complètement russifiée depuis plusieurs années. Depuis les Tchèques ont été gratifiés d'une Université qui a rendu de grands services, mais dont les professeurs, nécessairement fonctionnaires autrichiens, ont dû parfois oublier qu'ils étaient les représentants intellectuels d'une nationalité slave.

A Vilna, Rieger dut prendre la parole : « Nous sommes ici pour la première fois, dit-il, sur un sol slave où le Slave est maître chez lui. Nous espérons tous qu'un meilleur avenir se prépare pour les autres Slaves et qu'ils seront aussi les maîtres chez eux. »

Ce toast n'était pas très heureux. Il était dans une ville naguère presque entièrement polonaise, russifiée en apparence, mais où les Polonais n'étaient certainement pas les maîtres chez eux. Rieger aurait mieux fait de garder le silence et de réserver son premier toast pour Pskov où réellement les Slaves, C'est-à-dire les Russes, étaient les maîtres chez

eux. J'ai eu à diverses reprises l'occasion de visiter la Pologne, mais en raison de circonstances que l'on devine, j'ai toujours — sauf en Galicie — gardé autant que possible Vincognito.

Le 20 mai, la députation arrivait à Pétersbourg. L'accueil fut naturellement enthousiaste. Au souper qui suivit l'arrivée les toasts les plus chaleureux furentéchangés. Un délégué tchèque, le D'-Brauner, avocat à Prague, fil ressortir le contraste absolu entre la chaleur avec laquelle les frères slaves étaient accueillis en Piussie et la façon dont ils étaient traités en Autriche.

En partageant l'Etat austro-hongrois entre les Allemands et les Magyars, Beust aurait prononcé, dit-on, deux paroles infiniment regrettables. La première, que j'ai déjà rappelée plus haut, était celle-ci : « Gardez vos hordes, nous garderons loa nôtres. » L'autre propos était celui-ci : « Quant aux Slaves, nous les mettrons au pied du mur. »

« Après dix siècles d'eiïorts et de luttes, disait Brauner, nos ennemis, pour nous remercier des services rendus, nous ont déclaré qu'ils voulaient non": serrer contre lo mur; vous, vous nous serrez sur votre cœur. »

Brauner ne pouvait pas parler autrement. Il devait ignorer ou oublier ce qu'il avait pu constater de Graniça à Varsovie et môme à Vilua. En Pologne, c'étaient les Polonais qui étaient au pied du mur,

Ilicgor tint un langage molng poétique, mais infiniment plus sérieux et ses paroles pourraient servir d'épigrnphe à ce livre :

« Les Slaves, disait-il, sont la nation la plus nombreuse de l'Europe. Mais hélas cette nation n'est pas la première. Nous devons chercher la cause de cette situation dans ce fait qu'ils sont les membres éparpillas d'une race. Chaque groupe a dû lutter contre un ennemi spécial, celui-ci contre le Magyar, celui-là contre TAllemand, cet autre contre le Tatare. Mais quand se lèvera le soleil de la solidarité slave, quand nous aurons reconnu que nous sommes un seul peuple, quand nous aurons appris à nous soutenir mutuellement, nous serons une grande nation, une nation aussi grande dans la réalité qu'elle l'est par le nombre. »

A Pétersbourg, la délégation qui avait passé la frontière russe à Graniça fut rejointe par un certain nombre de congénères, serbes, croates, tchèques et même par un Kachoube, le D'Cénova* — un membre de cette nation, dernier débris des Slaves baltiques, que nous avons dû plus haut adjuger à la Pologne. Ce Kachoube, évidemment, se considérait comme Slave baltique et non comme Polonais.

Le 22 mai, les Serbes de la principauté étaient reçus par le chancelier Gortchakov. « La nation serbe, dit le ministre, est une race forte et jeune à laquelle l'avenir réserve un grand développement. Je suis vieux et ne verrai pas ce développement. Mais mes successeurs veilleront sur les destinées de la nation serbe, comme j'ai fait moi-

1. Génova (1818-1881) était un médecin philologue qui a écrit un certain nombre d'ouvrages en dialecte kachoube sur liv langue ei le foik-Iore de ses compatriotes.

même ». On sait que c'est pour la défense de la nation serbe que la Russie s'est lancée dans la guerre en 1914.

Dans un banquet offert au Club de la noblesse, on lut une pièce de vers du poète Tioutchev. Celte pièce qui attestait les sentiments fraternels de la Russie, se terminait par une strophe que l'on n'a pas osé reproduire dans le compte rendu publié à Prague. On eût risqué un procès de haule trahison. Cette strophe était ainsi conçue :

« La confiance dans la justice divine ne s'éteindra point dans nos âmes, dussions-nous prévoir des centaines de sacrifices. Un jour — s'il existe — le juge suprême rendra un arrêt certain : et ces mots, tsar libérateur, franchiront les frontières de la Russie ».

Le tsar libérateur, c'a été d'abord celui qui a décrété l'affranchissement des serfs; c'a été ensuite celui quia délivré la nation bulgare dont une partie a été ensuite maintenue en servage par la diplomatie européenne. Celui qu'annoncent les vers de Tioutchev, c'est celui qui libérera tout l'ensemble de la race slave, y compris la Pologne — j'entends la Pologne des Polonais. Il ne saurait être question de leur restituer ni Kiev, ni Smolensk.

Le 25 mai, les Slaves furent reçus à Tsarskoïe- Selo, par l'empereur. Ce fut l'ambassadeur d'Autriche, le comte Revertora, qui présenta les sujets austro-hongrois.

Parmi les innombrables toasts prononcés à Pétersbourg, je signalerai seulement celui d'un

officier russe, le général Ivanitsky : « Le malheur de notre nation, disait-il, c'est que — en dépit de notre croissance et de notre extension — nous avons dû, surtout pour ce qui concerne la civilisation et le progrès, nous adresser à nos ennemis, les Allemands. Ils se sont faufilés chez nous et, sous prétexte de nous civiliser, ils ont abominablement gâté notre langue. Ils ne nous ont pas réellement servis ; mais ils ont opéré au détriment de notre esprit national. Mais nous ne les croyons plus, nous ne croyons plus dans la science allemande. Vous, Tchèques, vous avez des savants : vous êtes un peuple éclairé ; venez prendre chez nous la place qu'occupaient ici les Allemands. Vous, vous comprenez les vrais intérêts slaves ». Ces paroles étaient parfaitement justes, et de nombreuses immigrations tchèques en Russie, ont en partie réalisé les idées du général.

Les pèlerins slaves arrivèrent le 28 mai, à huit heures du soir, à Moscou. Ils furent surtout fêtés dans cette capitale par l'historien publiciste Pogodine. Pogodine était un sincère ami des Slaves; mais il ne voyait leur salut que dans l'orthodoxie religieuse. A ce point de vue, il était l'adversaire déclaré des Polonais. Le premier Slave qui eut l'occasion de lui répondre était précisément un Serbe orthodoxe, Soubolitch, membre du tribunal de Zagreb (Agram), et poète distingué.

« Nous sommes venus, dit-il, à cette réunion fraternelle, et nous vous avons apporté trois dons : le premier, c'est Vamour, l'amour pur et saint qui anime tous les fils de la race slave. Pendant, notre

voyage nous avons appris à croire que cette vertu de la parenté a des racines solides dans la pensée et le cœur de la nation russe et cette foi est notre second présent. Notre troisième, c'est Vespérance. C'est ici, dans cette vieille et glorieuse Moscou, que s'est éveillée en nous l'espérance d'un meilleur avenir dans un accord fraternel avec la puissante Russie qui nous reçoit aujourd'hui ». De retour dans son pays, l'orateur dut expier ces paroles.

Les hôtes visitèrent naturellement l'Exposition anthropologique qui était le but officiel de leur lointaine excursion. L'objet de cette excursion n'était pas un Congrès politique comme celui de Prague, mais un échange de vues et d'idées.

Parmi les discours échangés, je note celui du D' Sokolov, président de la Société des médecins russes. .

« Notre Société, disait-il, a rendu de grands services, particulièrement dans le domaine de la pharmacie. Naguère, cette profession était presque entièrement aux mains des Allemands qui s'enrichissaient d'une façon inouïe. Par exemple, il vendaient doux roubles telle substance que la pharmacie, fondée par notre Société, vend deux kopeks et pourtant avec bénéfice^ »

Palacky prit la parole pour rappeler les épreuves que la science slave avait eu à supporter chez les Tchèques, notamment dans la personne de Schafarik.

1 . Lo kopok est au rouble ro quo le conlimc est au franc Noluns que réceiiiiiiciil encore notre pharmacopée était Bubmergée par la drogue allemande.

Au dîner offert par l'Université, le recteur Barchev rappela que la politique actuelle de l'Europe était la politique des nationalités :

tf La cause de nos misères antérieures doit, disait-il, être cherchée dans la diversité du monde slave. Ces misères cesseront quand les Slaves seront unis, quand les droits de la nation slave seront reconnus, comme le sont ceux des nations italienne et allemande. »

Pour atteindre ce but, Rieger proposa l'organisation de congrès slaves où se réuniraient périodiquement les naturalistes, les historiens, les artistes et les économistes. Je ne sache pas que cette idée ait été définitivement réalisée. Il y a eu quelques timides essais — notamment celui de Kiev, dont je parlerai tout à l'heure — mais on n'a pas abouti à une organisation définitive.

Le 2 juin, un banquet de cinq cents couverts était offert dans le parc des Fauconniers (Sokolniki), aux quatre-vingt-deux hôtes slaves présents à Moscou.

Au centre de la salle, entre les deux tables principales, était dressé l'étendard des apôtres slaves, des saints Cyrille et Méthode qui ont été naguère les apôtres de la Grande-Moravie et qui symbolisent, ou plutôt qui devraient symboliser l'unité religieuse et morale des Slaves catholiques et orthodoxes par lesquels ils sont également vénérés. C'est sous cet étendard symbolique que les toasts furent prononcés.

Après les toasts officiels en l'honneur de l'Empereur et de l'Impératrice, ce fut l'historien Pogodine qui prit la parole :

7,E CONGUÈS DE MOSCOU EN 18G7 22i

« Je soubaite, dit-il, en résumé, que tous les Slaves, sans exception, à quelque Etat qu'ils appartiennent, jouissent des droits des citoyens du dixneuvième siècle, que nul d'entre eux ne soit soumis à l'oppression antérieure. Je souhaite le même bonheur au Tchèque et au Serbe, au, Croate et au Dalmate, au Russe de Galicie et au L^sacien, au Slovaque et au Polonais. Je viens de pronopcer le nom des Polonais. Mais où sont-ils? Je n^ les vois point dans notre réunion. Ils se tiennent au loin, l'œil courroucé, et ne prennent point part à notre œuvre commune. Nous regrettons ce séparatisme dans l'œuvre slave, nom pleurons sur lui... Mais nous espérons que le temps viendra où les Polonais rendront justice à notre bon et noble souverain et rentreront dans le sein de la Slavie.

« Nous souhaitons que notre Congrès soit le commencement de relations constantes dans l'intérêt de la science, de l'industrie, du commerce, Je la colonisation et que tous les Slaves, on vue d'un but commun, adoptent une langue commune. »

Pogodine, il faut bien le reconnaître, avait absolument manqué de tact. Il y a, dit le cardinal de PiCtz, des choses « qui ne s'entendent jamais si bien que dans le silence >>. Il eût beaucoup mieux fait de garder le silence sur l'absence des Polonais.

llieger estima que le moment était venu de tenir la promesse qu'il avait faite naguère durant son séjour à Paris, à Zaniojski et à Czartoryski. Il prit en main l'étendard de Cyrille et Méthode et, après quelques formules de politesse préliminaires, il continua ainsi :

« Mon ami Pogodinea prononcé une belle parole en souhaitant le bonheur et la félicité des Russes et des Polonais. Moi aussi, je constate avec tristesse que dans cette réunion fraternelle de tous les Slaves, seuls les Polonais sont restés en dehors; mais j'estime que ce procédé, qui vous étonne, n'est pas tout à fait sans raison.

« Lors de la dernière guerre — une guerre hélas ! fratricide — l'un des vôtres en appela à l'opinion impartiale des Tchèques ; car à ce momentlà toute l'Europe était contre la Russie.

« Messieurs, mon paternel ami M. Palacky* et moi, à l'époque où toutes les nations de l'Occident se déclaraient contre les Russes et manifestaient leurs sympathies aux insurgés, nous avons hardiment déclaré que nous regardions l'attitude des Polonais comme un malheur et que nous considérions les écrits qu'ils publiaient contre vous comme un grand tort fait à un peuple frère.

« En notre qualité de frères des Polonais et des Russes nous nous sommes tenus à l'écart et nous avons voulu porter un jugement équitable sur les uns et les autres. Nous savions par l'histoire que la noblesse et le gouvernement polonais ont fait grand tort au peuple russe en lui enlevant l'élément petit-russe, quand ils ont usé vis-à-vis de lui de procédés peu nobles, comme la prétendue union^. Nous avons considéré ces procédés comme

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