Rieger était le gendre de Palacky
2. On sait que pour assimiler les Russes de Lithuanieet de l'Ukraine les Polonais leur ont imposé l'union avec l'Eglise romaine, union à laquelle un grand nombre d'entre eux ont d'ailleurs refusé de s'associer.
des torts et nous avons reconnu que vous aviez raison de réannexer des pays qui vous avaient été enlevés par la violence.
« Nous avons déclaré que le groupe petit-russe a le droit de se réclamer de vous, attendu qu'au jugement de la science vous ne faites qu'une seule et même nation^.
(( Mais nous ne pouvons dissimuler que les Polonais, groupe des Slaves occidentaux, diffèrent des Russes par la langue et par l'histoire, et les paroles de mon estimable ami, le professeur Pogodine, me garantissent que tous les Russes éclairés et justes reconnaissent aussi le droit des Polonais. Je vois dans cet accord l'assurance d'un meilleur avenir pour les Slaves. Car l'amour mutuel des Slaves, la fraternité panslave ne serait point une vérité, mais une vaine parole, si l'égoïsme d'un groupe prétendait l'élever au-dessus des autres, l'autoriser à engloutir les autres groupes.
« Le véritable amour fraternel, le véritable et noble panslavisme n'est possible que si chaque Slave considère les autres Slaves comme ses égaux.
« Lorsque s'est produite l'insurrection polonaise, nous avons reconnu qu'elle faisait beaucoup de tort aux Russes dans le monde entier. Maintenant je dis qu'elle a été un malheur pour touUle monde slave.
« Instruisons-nous par l'histoire de notre race. Les anciens Slaves do l'Elbe qui occupaient naguère
1. CousultfM- Bur cello qucslion Nioderlé, la liucc slave (édition française, pi». 4'J et suiv.)
la moitié de la Germanie actuelle, étaient divisés entre eux et se faisaient la guerre. Dans ces guerres les Allemands venaient à leur aide contre des frères slaves, et c'est ainsi que, se démolissant les uns les autres, tous sont tombés en servage ou ont péri.
« Messieurs, qui peut nous garantir que cette catastrophe ne se répétera pas, si nous ne nous laissons pas instruire par les leçons du passé et par l'amour fraternel?
« Si la lutte entre les Russes et les Polonais continue, si dans cette lutte il s'agit de l'existence nationale, qui nous garantit que les Polonais n'appelleront point à leurs secours contre les Russes les Allemands arrivés à l'unité et à l'état de grande puissance militaire? Et moi je prévois avec douleur que dans une telle lutte un grand peuple slave périra encore de façon ou de l'autre. Et que deviendra alors notre Slavie et le rôle que doit remplir la civilisation européenne un peuple si considérable qui occupe la moitié de l'Europe?
« Avec l'aide de Dieu, cette catastrophe ne se produira pas et j'espère bien que l'histoire sera une leçon pour nous, et que, pénétrés du sentiment de la solidarité et de l'amour fraternel, nous reconnaîtrons que nous devons suivre une autre voie que celle des infortunés Slaves disparus.
« ... Si parfois la guerre éclate entre des frères, si l'un des deux a fait du tort à l'autre et si l'un des deux frères remporte la victoire, qu'arrive-t-il? La rancune, la haine, doivent-elles subsister éternellement? Je pense qu'il arrive un moment où
l'amour fraternel doit triompher, où le vainqueur magnanime doit dire à l'autre : « Tu vois, je t'ai écrasé; tu es en mon pouvoir et je puis faire de toi ce que je veux; mais je suis juste, je veux me conduire avec toi comme un frère, te donner ce qui te revient et t'aider à exister. »
Rieger sentait qu'il s'aventurait sur le terrain des considérations politiques, sur un terrain particulièrement glissant et dangereux; il s'excusait et déclarait en appeler au cœur généreux de l'Empereur.
« Je ne veux pas, ajoutait-il, que les Russes cèdent un pouce du terrain auquel les attachent l'honneur et le droit de leur nation; mais quand les Polonais reconnaîtront loyalement les droits de votre nationalité, et notamment du groupe petit-russe, je pense que vous, qui êtes les victorieux et les plus puissants, vous tiendrez à montrer que vous ne voulez "pas les dénationaliser, que vous tiendrez à leur manifester un amour fraternel.
« Je sais, Messieurs, que ce que je vous ai dit ne paraîtra ni juste ni agréable à beaucoup d'entre vous; mais Dieu m'est témoin que je n'ai parlé que par amour pour vous, d'un cœur entièrement dévoué à tous les Slaves et je vous prie d'y bien réfléchir à tète reposée. Dieu veuille que mes propos soient tombés sur un bon terrain.
« Je le répète, je ne veux faire aucun tort au droit de la nation russe, mais, si ce droit est reconnu loyalement par les Polonais, j'espère (juc les Russes en leur qualité de bons Slaves, de lidôles disciples des grands apôtres slaves, Cyrille et
Méthode, prononceront les premiers ce beau mot de la charité chrétienne : réconcilialion. »
Le témoin oculaire tchèque auquel j'emprunte les éléments de mon récit ne dissimule pas qu'un grand nombre de Russes furent désagréablement surpris par ce qu'ils avaient compris ou ce qu'on leur avait expliqué de ces paroles prononcées en langue tchèque — ce qui atténuait singulièrement les effets — et qu'ils donnèrent des signes de mécontentement.
Evidemment il avait fallu beaucoup de courage à l'orateur pour risquer une démarche aussi audacieuse, aussi témérairement prématurée.
Lorsque le texte de son discours me parvint à Paris dans les premiers jours de juin 1867 je m'empressai de le communiquer à mon voisin, le vieux général André Zamojski, chez lequel je m'étais peu de temps auparavant, rencontré avec mes amis de Prague. Le général était au lit, souffrant d'un terrible accès de goutte : il ne lisait pas le tchèque et je lui traduisis le texte du discours aussi littéralement que possible. Le malade écoutait avec la plus grande attention et, quand j'eus terminé ma lecture :
« Évidemment, me dit-il, je ne puis m'associer à toutes les paroles de M. Rieger, mais nous ne pouvons que lui être reconnaissants de ce qu'il a tenté de faire pour nous. »
Je reviendrai tout à l'heure sur les suites de cet épisode.
Les membres du Congrès se séparèrent avec dés illusions dont bien peu devaient se réaliser.
L'auteur de la brochure tchèque, à laquelle j'ai fait tant d'emprunts, au lendemain du retour dans sa patrie résun^.ail ainsi ses conclusions :
Le Congrès slave de Moscou ne nous a pas seuleappris la puissance de l'élément slave, mais la force de Tidée slave. L'idée de la solidarité qui jusqu'alors n'avait été cultivée qu'en théorie a pour la première fuis sur le soi russe acquis une base réelle, un terrain solide. Sans loucher à la situation politique et aux devoirs des groupes isolés, celte sitlidarité peut être prati(iuée chez tous les groupes slaves par les procédés qui ont été indiqués à Moscou.
On a décidé ce qui suit :
1° Au moins tous les deux ans un congrès panslave aura lieu dans une ville indiquée d'avance.
2'^ Dans ces congrès on discutera librement les diverses questions qui se rattachent à la solidarité (mutualité) littéraire, scientifique, arlisUquc, et d'une façon générale à la solidarité morale et à l'union des Slaves.
3° Ces questions et les projets qui s'y rattachent pourront être prépaies dans des congrès locaux, scientifiques, littéraires et artistiques.
4° Ces congrès se réuniront du l*"" août au 1*"" octobre.
5° Une société d'édition sera fondée [>our enlreleuir la solidarité intellectuelle des peuples slaves.
6° Un comité permanent sera institué à Moscou pour établir l'union des Slaves.
On a, continue l'auteur de la brochure tchèque, reconnu le besoin de rapprocher le plus possible
les diverses nations slaves. Il paraît désirable d'établir une terminologie scientifique unique pour toutes les langues. On a d'autre part exprimé le désir de voir une langue slave vivante devenig la langue littéraire commune de tous les Slaves. Cette langue paraît devoir être le russe. Mais l'admettre comme langue littéraire à la place du tchèque ce serait commettre un suicide intellectuel et priver la nation de tout aliment spirituel, juste au moment où elle en a le plus besoin.
Avant tout, concluait la brochure tchèque, le monde slave de l'Occident doit se dérober au joug de la culture allemande qui ne lui fournit pas des aliments propres à développer son organisme. Soyons moins allemands, cultivons moins la langue et la littérature allemandes pour nous livrer avec plus d'ardeur aux langues et aux littératures slaves.
Cultivons avant tout la solidarité slave. Le lien intime qui dès maintenant réunit la grande famille slave ne peut pas être sans influence sur ses destinées politiques. La grande misère des peuples slaves, c'a été leur isolement.
Ces dernières phrases résument l'idée fondamentale du panslavisme et c'est pourquoi le panslavisme n'a cessé d'être dénoncé, attaqué, flétri par tous ceux qui avaient intérêt à exploiter les peuples slaves, notamment les Allemands, les Magyars, les Turcs, les Hellènes.
D'ailleurs les six résolutions que j'ai exposées plus haut sont restées lettre morte. Je ne connais que deux circonstances où elles aient obtenu un semblant de réalisation.
On sait qu'entre toutes les grandes Académies des deux mondes il existe une Association internationale qui a déjà produit d'heureux résultats, mais qui se trouvera évidemment dans des conditions difficiles au lendemain de la paix. Il sera bien difficile aux délégués de Paris, Londres, Pétrograd et Rome de se réunir désormais à Berlin. Il existe actuellement six académies slaves, celles de Pétrograd, Cracovie, Prague, Agram, Belgrade et Sofia auxquelles il faut ajouter la Société royale des sciences de Prague, la plus ancienne des Sociétés savantes dans le monde slave. Il y a quelques années elles se sont entendues entre elles, sauf, je crois l'Académie polonaise de Cracovie, qui fait bande à part, pour l'entreprise et la publication d'œuvres poursuivies en commun. C'est là un excellent type do panslavisme scientifique. D'autre part et dans un ordre d'idées tout différent, il existe dans les différents pays slaves un certain nombre de sociétés de gymnastique, appelés Sokols (les faucons). Ces sociétés, dans les pays tchèques avaient, avec l'agrément des autorités autrichiennes, constitué une fédération qui en 1912 convoqua toutes les sociétés sœurs des pays slaves à un grand concours de gymnastique qui eut lieu à Prague au mois de juin. J'assistais en compagnie d'un certain nombre de délégations françaises, à cette solennité. Tous les pays slaves envoyèrent des délégués, sauf la Pologne qui no voulait pas que ses gymnastes pussent se rencontrer, mémo dans le stade, avec ceux de la Russie. Les fôtes de Prague purent néanmoins être consi-
è30 I,B PANSLAVISME
dérées comme des fêles panslavistes. Aujourd'hui elles ne seraient plus possibles. Depuis le début de la guerre la fédération des Sokols tchèques a été dissoute.
Il s'agit avant tout pour le gouvernement autrichien de faire plaisir à l'Allemagne et de livrer la nation tchèque en proie aux appétits farouches du teutonismc. Les Sokols slaves doivent céder la place aux Turnvereine allemands.
L'expédition des Slaves à Moscou provoqua naturellement une certaine émotion en Europe. On y vit — non sans raison — une manifestation panslaviste et le panslavisme élaitalors très mal coté en Allemagne et, par suite, naturellement en France et en Angleterre. Même en Bohême il y eut des mécontents. A leur tête était le poète et pamphlétaire Joseph Fricz qui avait vécu à Paris, qui était inféodé à l'émigration polonaise et qui depuis Sadow^a avait transporté son séjour à Berlin où il publiait une Correspondance Tchèque. Il fît paraître à Prague une brochure en langue tchèque où il prenait violemment à partie les voyageurs de Moscou et leur faisait la leçon. Cette brochure, en dehors du public tchèque auquel elle était destinée, ne fît pas grand bruit. Ce qui en fît beaucoup plus ce fut un article de Julian Klaczko dans le numéro du !•' septembre 1867 de la Bévue des Deux Mondes.
C'était un curieux personnage que JuUan Klaczko. C'était d'origine un juif lithuanien ; dans mon récent voyage à Wilna, j'ai retrouvé, dans le quar-
lier israélite, nombre de ses homonymes, peut-être de ses parents, tou^; plus russes les uns que les autres et qui écrivaient leurs noms avec rorlhograj)he russe :
KLIATCHKO
II avait débuté par uu volume en hébreu : Podajun Visla, sylloge hebrseoram carminum atque narrationum (Leipzig, 1843) et par une brochure allemande qui avait fait quelque bruit : Die deutsche Ilegemonen. Offenes sendschreiben an G. Gervinus {Berlin, 1849). Puis il était venu s'établir à Paris, s'était converti au catholicisme, était devenu d'un nationalisme polonais intransigeant, et, comme les Polonais étaient très bien vus sous le règne de Napoléon III, il avait bénéficié de leur popularité; il avait été nommé bibliothécaire du Corps législatif, tandis que son compatriote, Charles-Edmond Cliojecki, connu dans notre monde littéraire sous le nom de Charles-Edmond, remplissait les mêmes fonctions, au Sénat. Il écrivait dans la Revue, des Deux-Mondes où il a donné de rares essais sur les choses polonaises ; son esprit cosmopolite se plaisait surtout aux études de philosophie politique; ses convictions catholiques, très ardentes, l'inclinaient vers l'Autriche et le rendaient essentiellement hostile à la Prusse luthérienne et à la Russie orthodoxe. On sait qu'au temps do M. de Beust, il a fini par passer au service du gouvornement autrichien. On comprend que dans ces conditions-là il dut être peu tendre pour le panslavisme.
Ce fut lui qui se chargea d'exprimer dans la
Revue des Deux-Mondes (n" du 1" septembre 1867), les rancunes de l'hôtel Lambert contre les membres de l'expédition moscovite. Il le fit dans un article intitulé : Le Congrès slave de Moscou et la ■propagande panslaviste. Le vieux Buloz n'était pas en état de comprendre qu'un Polonais catholique ne pouvait être assez désintéressé pour renseigner exactement le public français sur le caractère véritable des relations des Slaves, d'un côté, avec leurs oppresseurs ou leurs exploiteurs, de l'autre, avec leurs congénères de Pétersbourg et de Moscou. D'autre part, Buloz, imbu de préjugés anlirusses — qui subsistèrent longtemps encore après la guerre de 1870 — ne voyait pas le danger qui nous menaçait du côté de Berlin et ne soupçonnait pas l'appui qu'aurait pu nous apporter contre le pangermanisme, l'organisation fêdérative du monde slave, autrement dit le panslavisme. Il n'y a point d'autre mot pour désigner cette union que nous devons désirer et dont le nom seul terrorise l'Allemagne.
Au moment où l'article parut, au début de septembre 1867, je voyageais chez les Slaves méridionaux. J'avais rencontré à Zagreb (Agram) et à Belgrade, des patriotes qui revenaient de Moscou et qui m'avaient fait comprendre leur point de vue. Au retour de mon voyage, j'ai essayé de l'expliquer à mes compatriotes.
Les Croates, disais-je en résumé, cherchent et trouvent des sympathies chez les Slaves d'Autriche ; ils ne croient même pas devoir refuser celles que leur offre en Russie le parti dit slavophile. Le slavisme est une conséquence naturelle de la situa-
tien des Slaves dans l'Empire d'Autriche et l'Empire otloman. Opprimés par les minorités allemande, magyare, italienne, ou turque, il n'est pas étonnant qu'ils cherchent, dans une action commune, le salut de leur existence et retournent à leur profit l'exergue de la monarchie autrichienne : Viribus iDiitis... La formation d'une grande Allemagne qui ne dissimule pas son ambition et réclame la Moldau et le Danube, comme fleuves germaniques, donne aux Slaves des craintes légitimes^ pour l'avenir. D'autre part, le rôle protecteur que la Russie a pris en faveur des chrétiens d'Orient leur inspire une confiance que l'on aurait tort de blâmer avant de s'en être rendu compte. Ils ne veulent pas de la Russie comme dominatrice, mais ils ne croient pas devoir la rejeter comme alliée, si jamais son alliance leur devenait nécessaire. D'autre part, tout en plaignant les Polonais, les Slaves méridionaux déclaraient n'avoir point de raison spéciale de s'intéresser à eux. Les Polonais, après avoir échoué dans leur tentative contre les Russes, sont allés se mettre au service de la Porte. Contre qui ? Contre les Russes ? Non pas ; mais contre les Serbes, contre les Bulgares, c'est-à-dire contre des frères slaves, contre des peuples qui, comme la Pologne, réclament la vie et l'indépendance.
Uu sétait imaginé chez nous que l'Exposition ethnographique de Moscou avait été improvisée,
1. Ceci (!tait écrit dans la fievue Moderne, en avril 1868. Réimprimé dans te Monde slave (2« édition, Paris, 1897). Voir l'essai intitulé Agram et tes Croates.
le Havre ou Dunkerque et ce grand port devenu polonais.
Que si la Prusse orientale, morceau assez dur à digérer, semble trop difficile à assimiler pour la seule Pologne, on peut convenir d'un partage avec le voisin russe. La Passarge, par exemple, pourrait servir de frontière aux deux Etats; la Pologne se chargerait de Danzig et la Russie de Kœnigsberg. Ce qu'il faut, c'est que le germanisme disparaisse absolument de ces régions; ausrotten, dirons-nous à notre tour et que la Baltique y redevienne — ce qu'elle était naguère sur tout son littoral — une mer slave.
Nous ne voulons point tracer ici les limites exactes de la Pologne du côté du monde russe. Il y a là des questions délicates qui tiennent fort au cœur des deux nations et qui devront être résolues dans un esprit de concorde et de tolérance. Puissent les deux parties avoir l'idée dans les cas trop complexes ou trop épineux de recourir à des tiers arbitres absolument désintéressés.
Un point délicat à régler dans la question polonaise, c'est celle du régime politique. D'après les traditions historiques, la Pologne était un État républicain-aristocratique, présidé parun roi électif. Ce régime a fait ses preuves. Elles étaient détestables; il faudra trouver autre chose.
On se rappelle qu'au début des hostilités, dans l'été de l'année 1914, le grand-duc Nicolas avait adressé au peuple polonais une proclamation qui lui promettait avec un régime nouveau la réparation de tous les torts des temps passés.
sympathie pour la Russie et pour les Russes. L'auteur oubliait que la politique ne peut pas uniquement se régler sur les intérêts d'un peuple malheureux, et que ses compatriotes, si bons chrétiens qu'ils fussent, n'avaient point dédaigné de s'allier aux Turcs, aux Magyars, même aux Autrichiens contre les Slaves.
Quand l'article parut, l'indignation fut profonde dans tous les pays slaves. J'étais à Diakovo, chez M?"" Strossmayer, le grand évêque, quand le numéro de la Revue, à laquelle il était abonné, lui arriva. Un matin, je le vis entrer dans ma chambre, les larmes aux yeux, tout ému :
— Tenez, mon ami, voilà ce que les Polonais écrivent de nous !
L'évêque était un grand catholique, mais il était aussi un grand Slave. 11 rêvait l'unité slave sous la forme de l'union des schismatiques à l'Eglise romaine. Il s'était trouvé à Paris, en même temps que Rieger et Palacky. Ils lui avaient expliqué les raisons de leur pèlerinage à Moscou, et il ne les en avait pas dissuadés. Lorsque, au cours de l'année 1889, la Russie célébra le millénaire dé sa conversion au christianisme, il envoya, au métropolitain de Kiev, un télégramme de sympathie chrétienne et de félicitations. Magyars et Allemands furent également indignés, et l'empereur l''ran(;ois-Joseph, roi apostolique (vous douliezvous qu'il fût si apostolique ?) écrivit à l'évêque une lettre de blâme où il l'accusait de trahir les intérêts de l'Eglise et la Patrie. « De quoi se méle-t-il ? disaiU'évôque à un de ses amis. Il oublie
qu'au point de vue confessionnel, c'est moi qu suis son supérieur. »
On a publié récemment dans Le Correspondant (n° du 25 août 1916), une lettre de lui à la princesse Lise Troubetskoï qui était, comme on sait, fort liée avec M. Thiers et qui passait pour être son Egérie. Dans cette lettre, l'évêque recommande chaleureusement l'alliance de la France et de la Russie. Je crois devoir la reproduire ici :
« ... Je vous prie. Princesse, de vouloir lui [à M. Thiers] témoigner de ma part toute mon admiration et les vœux les plus sincères de mon cœur pour qu'il réussisse dans l'entreprise de l'organisation de sa chère France. L'entreprise non seulement est française, mais certainement européenne, parce que, sans la France réorganisée et régénérée, il n'y aura jamais en Europe ni paix solide, ni liberté, ni indépendance, ni progrès quelconque. Je partage entièrement sa conviction que cette réorganisation, dans les circonstances actuelles, n'est possible que sous la forme républicaine, à la condition que la République devienne la tutrice féconde de tous les intérêts conservateurs et qu'elle donne à la nation sa part légitime dans les affaires du pays, mais qu'elle donne aussi à l'autorité publique assez de force et d'énergie pour pouvoir, en effet, vaquer à sa haute et, dans les circonstances actuelles, vraiment divine vocation- Je vous prie d'être convaincue que j'aime intimement et avec une conviction bien arrêtée la France; mais tout ce que je pourrais dire à cet égard à l'homme éminent et vraiment exceptionnel qui est
destiné à être le sauveur de sa malheureuse nation, il le sait mille fois mieux que moi. Quant à la France, il faut, selon mon faible jugement, avant tout tâcher de se mettre à la tête de la race latine. L'agglomération teutonique eiïectuée par les moyens immoraux et violents nous impose la nécessité absolue de nous unir le plus tôt possible, sous peine d'être écrasés par le lourd poids de l'Allemagne militaire. 11 faut avant tout que la France gagne par tous les moyens possibles l'Italie, ou plutôt qu'elle la détache de l'Allemagne qui peut devenir fatale pour nous tous, mais spécialement pour la race latine.
« Il faut que la France fasse une alliance étroite, intime, durable, presque, dirai-je, perpétuelle avec la Russie. Il existe, selon moi, depuis bien longtemps, une sourde conspiration en Europe contre la Russie, contre sa politique européenne spécialement. Pour égarer le monde, on a suscité en Europe une grande peur vis-à-vis de la Russie, quj inclut le but pervers de la chasser de l'Europe avec les forces combinées de l'Europe. La France, malheureusement, se fit plusieurs fois dupe de cette tendance abominable, à son grand détriment et désavantage. Les deux Napoléons ont bien illustré cette assertion. Si l'Allemagne qui veut étouffer toute la vie propre des nations européennes, si 'Angleterre qui veut sauvegarder ses intérêts asia tiques, si la Turquie qui veut continuer d'être le bourreau des Grecs et des Slaves dans les contrées les plus belles de l'Europe ont des raisons d'entrer
dans cette conspiration^ la France n'en a jamais eu aucune. Les intérêts de la France et de la Russie coïncident toujours et partout. Les événements nouveaux ont encore plus démontré la nécessité absolue d'une alliance entre la Russie et la France. Ce que vous m'avez dit, Princesse, du prince Gortschakoff me console beaucoup. Saluez-le révérencieusement de ma part. Qu'il prenne garde vis-à-vis de l'Allemagne, qu'il ne se laisse pas tromper par les paroles et par les apparences amicales de M. de Bismarck. Il est évident, selon moi, comme le jour, que l'Allemagne moderne tend avec son bras gauche vers la Baltique, avec sa main droite vers l'Adriatique et avec toute son âme et corps vers la mer Noire. Partout elle trouve des éléments slaves opposés à ses tendances et à ses convoitises. Nulle puissance au monde ne peut empêcher un grand conflit tôt ou tard entre l'élément teutonique et l'élément slave.
« Cette chose gît dans l'essence même des positions mutuelles et s'accomplira un jour avec la fatalité des tempêtes dans l'atmosphère. L'héritière naturelle et je dirai presque forcée de la position européenne contre la Russie est l'Allemagne. C'est pourquoi elle tient l'Autriche dans l'état présent de sa désorganisation et de sa faiblesse. L'Autriche faible et désorganisée est l'instrument aveugle de son ambition et la proie tout à fait prête de sa convoitise. Il est donc d'une évidence extrême que la France doit chercher désormais l'amitié de la Russie et que la Russie doit aider la France, par tous les moyens, à se relever et à regagner, le plus
tdt possible, sa politique européenne. Nous autres, Slaves de l'ouest ou du midi, dans l'état actuel de notre dégradation, nous comptons pour rien ; mais à l'heure donnée, nous signifierons aussi quelque chose dans la table de la liberté et de la civilisation européenne. C'est pourquoi je vous recommande, Princesse, ces pauvres Slaves, je les recommande à vous et par vous à la France et, spécialement à la Russie. Nous sommes certainement un bon élément pour garder, affermir et étendre la puissance européenne de la Russie. »
Palacky, de son côté, écrivit à Saint-René Taillandier une lettre justificative, dontj'ai gardé copie, mais que je ne me crois pas le droit de publier tant que sa correspondance intégrale n'aura pas été éditée à Prague. Il avait naguère écrit à un ami de France :
« L'Autriche dans laquelle je voyais, il n'y a pas longtemps encore, le salut de ma nationalité, est maintenant, comme grande puissance, absolument perdue. Chez l'empereur François-Joseph la répugnance, ou plutôt la haine contre tout ce qui est Slave, est telle, qu'il aime mieux périr que d'être juste pour la majorité de ses peuples. Il croit peutêtre pouvoir réussir par la force dans la voie nouvelle où il s'est engagé. Ce n'est pas la première de ses illusions. Tout ce qui est slave, en Autriche, est persécuté avec une passion toujours croissante, et on s'applique à étoiiirer, dans les pof)ulations, jiiscpi'aux dernières étincelles de l'ancienne sympalhie. »
En 1872, dans un morceau que l'on peut consi-
dérer comme son testament politique, il s'exprimait ainsi à propos du fameux voyage de Moscou :
« Je ne regrette point, je bénis plutôt le moment où je me suis décidé à visiter la Russie. Les voyages en France, en Allemagne, en Angleterre, en Amérique, sont recommandés, comme le meilleur complément de l'éducation ; je ne vois pas en quoi un voyage en Russie peut être un mal et un péché. Mon excursion en Russie m'a permis de corriger plus d'une erreur, d'étudier plus à fond les questions si diverses qui se rattachent à notre existence nationale. Là, comme ailleurs, je n'ai cessé de défendre mon programme politique qui se résume en un mot : L'Autriche fédérative.
« Nos ennemis nous ont prêté je ne sais quel plan et quelles idées de conspiration. Je ne m'en étonne pas ; ils nous jugent d'après leur propre conscience...
« Les Allemands se moquaient naguère des Français qui, dans leurs salons, posaient cette question : Un Allemand peut-il avoir de l'esprit ? Mais eux-mêmes ne jugent pas plus sérieusement les Slaves et surtout les Russes. A la seule pensée de ces voisins, leur cerveau s'échauffe, et dans la conscience de leur supériorité, ils se félicitent, comme le Pharisien de l'Evangile, de n'êtrp. pas semblables à ces barbares. En réalité, ils n'en savent pas plus sur le compte des Russes, que les Français n'en savent sur le compte desAIJemsads. »
Du reste, tout en se réjouissant des sympathies qu'il avait trouvées chez la nation russe, Palacky avouait (il y a de cela près d'un demi-siècle),
LE CONGRès DE MOSCOU EN 1867 241
qu'elle avait encore beaucoup à faire pour se pénétrer de cet esprit slave, qui doit être avant tout un esprit de justice et de fraternité. Il désirait que des relations morales, plus intimes, s'élablisscnt entre ses compatriotes et les Moscovites ; mais il n'entendait nullement laisser absorber la nation tchèque dans la vie intellectuelle ou politique de la Russie. Il protestait hautement contre les théories de ces rêveurs qui prétendaient imposer le russe comme langue littéraire et l'orthodoxie comme religion à tous les peuples slaves ; il entendait maintenir, avant tout, la langue et la littérature de ses ancêtres :
« Si nous devons sesser d'être Tchèques, il importe peu, disait-il, que nous devenions des Allemands, dos Welches, des Magyars ou des Russes. »
C'est, avant tout, dans l'Autriche, qu'il cherchait un abri pour sa nationalité. Toutefois, au cas où l'Autriche finirait par s'écrouler, et où l'Allemagne en réclamerait les provinces slaves, il espérait bien que la Russie prendrait l'intérêt de la Bohême contre la Germanie et ne laisserait pas dislrairu, au profit de la Prusse, un seul mètre carré du royaume.
Naguère, au moment où il écrivait sa lettre au Parlement de Francfort (voy. p. 160), il croyait encore à la sagesse et à la justice des Allemands.
« Comment, s'écrie-t-il, pouvais-je prévoir que les Allen)ands parleraient de liberté et do Constitution et qu'ils proclameraient la domination d'un peuple sur un autre, ([u'ils exalteraient les droits des individus et qu'ils fouleraient aux pieds ceux des nations?... Je n'ai point à m'étendre ici sur les
événements qui m'ont depuis longtemps douloureusement arraché à mon erreur. Je ne puis plus croire, aujourd'hui même, à l'existence de l'Autriche ; sans doute, elle est désirable et môme possible ; mais la domination de deux peuples dans un Etat aussi complexe est une absurdité ». Et Palacky prédisait, non seulement la ruine de l'Autriche, mais l'avilissement même de la nation magyare, dont pas un débris ne restera, disait-il, pour fêter le deuxième millénaire du royaume d'Arpad.
Quant à la nation tchèque, il lui appliquait une formule qu'il s'agit aujourd'hui de réaliser :
« Nous avons été avant l'Autriche. Nous serons encore après elle. »
La réunion de Moscou n'avait pas été un Congrès proprement dit, comme l'avait été celle de Prague, une vingtaine d'années auparavant. Elle avait été une simple réunion de patriotes et de savants qui avaient trouvé une occasion d'échanger leurs idées. Tous les assistants avaient pu constater qu'un nuage avait plané sur l'assemblée, que les meilleures volontés s'étaient heurtées à une pierre d'achoppement : la question polonaise.
Ce malaise, j'ai eu l'occasion de le constater quelques années plus tard dans une réunion scientifique à laquelle j'assistais dans la ville de Kiev.
C'était un Congrès d'archéologie slave, organisé, en 1874, dans cette ville, par la Société archéologique de Moscou, sous les auspices d'un spécialiste émineut, le comte Serge Ouvarov. Jusque-là, les Congrès archéologiques avaient été purement russes.
Le caraclère particulier de la ville de Kiev la qualifiait particulièrement pour être le siège d'une réunion internationale. Kiev est l'ancienne capitale du monde russe et la capitale internationale qu'ont rêvée certains panslavistes. Elle est le foyer pri milif de la religion et de l'histoire russes. Elle est le rendez-vous naturel des Grands-Russes et des Petits-Russes, au milieu desquels elle est située; elle a naguère appartenu, pendant quelque temps, aux Polonais et est la résidence d'une colonie polonaise assez considérable. En raison de toutes ces circonstances, les Slaves, étrangers à l'Empire russe, avaient été invites, et on leur avait fait savoir que les communications pourraient être faites dans tous les idiomes slaves.
Peu de Slaves répondirent à l'appel de la Société russe. Les Polonais de Galicie ne considéraient pas comme étant encore arrivée cette période d'apaisement où les ressentiments politiques peuvent s'effacer devant l'intérêt supérieur de la science. Les Polonais de Posnanie qui, eux, sentent peser sur leurs épaules tout le poids du joug allemand et chez lesquels l'esprit de critique scientifique est peut-être plus développé qu'en Galicie, firent un meilleur accueil à la démarche russe. Malgré une certaine opposition, la Société des Amis des Sciences de Poznan (Posen), décida d'envoyer un de i^ses membres, M. Dzialowski, aujourd'hui mort depuis longtemps.
La Galicie envoya deux Petits-Russes : l'un, était un publiciste, M. Plostchanski ; si mes souvenirs sont exacts, il appartenait au parti qui rêvait l'assi-
mililation, pure et simple, de la Petite-Russie à la Russie proprement dite; l'autre était uu érudit, M. Kaluzniacki, qui était alors professeur à Lwow (Lemberg), qui est devenu depuis professeur a Czernowitz. Il apportait pour l'Exposition — annexe du Congrès — une intéressante collection de manuscrits slavons. D'autre part, deux popes du clergé petit-russe, de Bukovine, étaient venus à Kiev et avaient apporté de curieux ornements d'église.
La Bohême, dont on aurait pu attendre beaucoup mieux, mais dont les savants ne sont pas très riches, n'avait envoyé que deux représentants, appelés tous deuxKolar, un nom prédestiné! L'un, Joseph, était lecteur de langues slaves, à l'Université de Prague ; l'autre, Martin Kolar, était professeur au gymnase de Tabor, la ville qui rappelle le souvenir des guerres hussites. C'étaient tous deux des hommes distingués, mais dont aucun ne représentait une étoile de première grandeur. I En revanche, la Pologne russe était représentée par deux savants de premier ordre, MM. Mierzwinski et Pawinski, tous deux professeurs à l'Université de Varsovie.
La Moravie avait envoyé son historien, je ne dirai pas national, mais plutôt officiel, l'abbé Beda Dudik (1815-1890), l'auteur d'une grande histoire de Moravie, écrite en allemand, qui fait pendant à celle de Palacky, mais qui est rédigée dans un tout autre esprit. Les mauvaises têtes prétendaient que l'abbé avait été, en réalité, chargé de surveiller le Congrès pour le compte du gouvernement autrichien. Il était accompagné d'un archéologue
morave, M. Wankel, auteur d'importautes découvertes préhistoriques.
La Croatie était représentée par un de ses savants les pluséminents, le professeur Jagic, alors attaché à l'Université d'Odessa, actuellement professeur honoraire à celle de Vienne.
La Serbie, par M. Stoïan Novakovitch, polygraphe et homme politique des plus actifs (1842-191 i), que nous avons eu naguère à Paris, comme ministre de son gouvernement, et qui a été correspondant de notre Académie des sciences morales et politiques.
Gomme on le voit, sur les 206 membres du Congrès, les personnages étrangers à la Russie ne constituaient qu'une infime minorité, une dizaine tout au plus. Je n'ai point à insister ici sur le cùté technique du Congrès. Je ne mentionnerai que deux incidents qui ont un rapport immédiat avec l'objet de ce volume.
J'ai dit que la Société des Sciences de Poznan avait délégué M. Dzialowski. La journée du 7 août avait été réservée aux membres étrangers du Congrès. Ce jour-là, l'abbé Dudik devait lire un mémoire en allemand sur les tumuli slaves de la Moravie ; M. Stoïan Novakovitch, un mémoire sur la civilisation des Slaves orientaux avant l'invasion des Mongols. Pensant qu'il serait peu compris, s'il lisait en serbe, il avait pris la peine de le rédiger en langue française.
M. Dzialowski, lui,avait annoncé qu'il communiquerait un ra[tpnrt en langue polonaise sur l'archéologie de son pays, et notamment sur les tumuli de la Poznanie.
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Le sujet était, à conp sur, bien inofTensif. Mais, ce qui ne l'était pas, c'était l'emploi public de la langue polonaise dans la capitale de l'Ukraine.
La Petite-Russie, dont Kiev est la capitale, est une région où les Polonais ne constituent qu'une infime minorité, mais où ils ont naguère dominé. Depuis l'insurrection de 1863, le gouvernement russe a interdit l'usage public de la langue polonaise, dans les tribunaux, dans l'enseignement, dans l'administration. Elle doit rester confinée au foyer domestique et à l'église. Or, les organisateurs du Congrès, en annonçant que toutes les langues slaves pourraient y être employées, avaient par là même autorisé l'emploi public du polonais. Les séances étaient publiques et en général très suivies. Qu'arriverait-il, si une lecture faite dans cette langue proscrite donnait lieu à quelques manifestations tumultueuses, provoquait quelque scandale ? Le président, le comte Ouvarov, pouvait être rendu responsable, et Dieu sait ce qui pouvait arriver.
L'avant-veille du jour de la lecture, le comte Ouvarov vint donc me trouver pour me prier d'obtenir de Dzialowski, qu'il fît sa lecture en français. J'étais dans l'espèce un neutre également sympathique aux deux partis. Je lui objectai que les deux délégués tchèques avaient l'intention de faire leur communication dans leur idiome national, que le comité avait pris des engagements formels — sans doute d'accord avec les autorités locales, qu'il était trop tard pour les renier et qu'il m'était absolument impos-
LE CONGBÈS DE MuSCOU EN 1867 247
sible de faire la démarche qu'il me proposait. Il me répliqua que personne ne comprendrait le polonais. Je me permis de faire observer qu'il y avait des Polonais dans la salle, que d'ailleurs deux lectures étaient annoncées en langue tchèque, que le tchèque était bien moins familier aux Kieviens que le polonais. Bref, je déclinai absolument la mission que le comle Ouvarov avait voulu m'imposer, et je fis bien. Il se résigna. La lecture de Dzialovvskifut purement technique; il y avait natuellement dans la salle, ce jour-là, plus de PolonJs que de Russes. Ils applaudirent furieusement, mais aucun incident ne se produisit.
Il n'en fut pas de môme le 12 août, jour où feu Golovatsky lut un travail sur les Kulhènes, ou Petits-Russes de Galicie. Ce jour-là s'accusa une fois déplus entre les Polonais, et les Petits-Russes improprement appelés Ruthènes, cet antagonisme qui a été une des causes principales des malheurs de la Pologne. Le lecteur, Jacques Golovatsky, (ou Holovatsky, 1814-1888) était un professeur galicien qui avait commencé par la carrière pastorale. Il était prêtre de l'église uniate, comme l'avait été son père. Mais là n'était pas sa vraie vocation. Passionné pour la lani^uc et la littérature de la Petite-Russie, il avait rcccueilli en Galicie et dans la Hongrie du nord-est des chansons populaires qui ont été plus tard publiées à Moscou. En 1840, il avait fait à Lnvow la connaissance de deux savants russes dont nous avons déjà eu l'occasion de citer les noms, Po-odinc et Sre/nevsky. En 1848 il avait été nommé professeur do langue et do
littérature de la Petite-Russie à l'Université de Lwow (Lemberg). Diverses circonstances l'avaient jeté dans l'opposition. En 1857, le gouvernement polonais de la Galicie, pour empêcher le rapprochement des Ruthènes et des Grands-Russes avait imaginé d'introduire dans leur langue l'alphabet latin. C'est, paraît-il, ce que les Autrichiens ont imaginé récemment pour les Serbes de Hongrie. Golovatsky protesta énergiquement dans une brochure intitulée : Die ruthenische Sprache und Schrififrage in Galizien^ et, quand le régime réactionnaire qui se rattache au nom du ministre Schmerling eut réduit les Petits-Russes à l'état de minorité, Golovatsky se rattacha à l'opposition dont les Tchèques étaient alors l'avant-garde. En 1867 il se rendit au Congrès ethnographique de Moscou et prononça un discours qui n'était pas fait pour déplaire à ses hôtes. Plus il avait eu l'occasion d'étudier et d'enseigner sa langue maternelle, plus il avait reconnu la supériorité de la langue russe telle qu'on la pratiquait à Pétersbourg et à Moscou, et il s'en était fait en Galicie l'apôtre et le vulgarisateur. Evidemment il devait être mal vu par les Polonais de Galicie et les Autrichiens de Vienne.
Après son retour de Moscou, Golovatsky était nalurcllement un personnage suspect. Le lieutenant impérial, autrement dit le vice-roi de Galicie, Agenor Goluchowski, fit faire une perquisition chez lui et confisquer sa correspondance. On ne trouva pas de quoi l'accuser de haute trahison,