‹ Le panslavisme et l'intérêt francçaisChapitre 40 sur 56 · LES SLAVES D'AUTRICHE-HONGRIE APRÈS L'ÉTABLISSEMENT DU DUALISME · texte numérisé non relu

LES SLAVES D'AUTRICHE-HONGRIE APRÈS L'ÉTABLISSEMENT DU DUALISME

Situation désavantageuse faite aux Slaves dans l'Etat austrohongrois. — L'opposition tchèque et la Déclaration. — L'opposition en Moravie. — La Résolution galicienne. — Les réclamations des Slovènes. — Les Serbo-Croates. — Insurrection des Bocchesi. — Les Magyars et les Slaves. — Persécution des Slovaques.

L'institution du dualisme livrait les Slaves qui constituaient la vraie majorité de l'empire austrohongrois en proie à deux minorités également rapaces, celles des Allemands et des Magyars. Le cabinet, représenté par le Saxon Beust proposait parfois certaines mesures d'apparence libérale qui rendaient sa politique sympathique à l'opinion publique de l'étranger et chez nous faisaient réclamer par certains naïfs comme Pellelan « la liberté comme en Autriche.» On était si ignorant des véritables conditions ethnographiques et historiques de l'Empire! En 1SG6, Thiers, plaidait au Corps Législatif la cause de l'Autriche qui, disaitil, comptait quinze millions d'Allemands. Il prenait pour des Allemands les Tchè(iues de Bohème et de Moravie, les Slovènes de Styrie, de Carinthie, de

LES SLAVES d'auTRICHE-HONGRIE 251

Carniole et d'Istrie. Il y a encore aujourd'hui de braves gens qui prennent les Dalmates pour des Italiens.

Les erreurs de Thiers, étaient partagées par l'historien Duruy. J'eus l'occasion d'être reçu par lui vers 1868 ou 18G9, <à l'époque où je lui demandai à enseigner le peu que je savais aux cours annexes qu'il venait de fonder àla Sorbonne. Il rêvait l'unité de l'Autriche pour faire pendant à l'unité romaine dont il était Thistorien. Je ne me laissai pas convaincre par ses arguments, j'insistai si vivement que, quelque temps après, il faisait pénétrer Rieger auprès de Napoléon III, et il me chargeait d'écrire pour sa collection l'histoire de rAutriche-Ilongrie.

On a souvent cité comme un modèle de libéralisme la loi organique du 21 décembre 18G7, sur les droits généraux des citoyens des royaumes et pays représentés au Ileichsrat. Cette loi consacre toutes les libertés nécessaires, l'égalité des citoyens devant la loi, l'inviolabilité du domicile, le droit d'association, la liberté de conscience. L'article 19 do cette loi est ainsi conçu : « Tous les peuples de l'Klat sont sur le pied ;d'égalité et chaque peuple en particulier a droit à ce que l'inviolabilité de sa nationalité et de son idiome soit garanti. L'égalité de tous les idiomes usités dans l'Empire, par les écoles, l'administration, la justice et la vie publique est reconnue par l'État. Dans les pays où coexistent dilTérentes nationalités, les établissements publics d'éducation doivent être

organisées de manière que, sans être contraints d'apprendre une seconde langue, chaque citoyen puisse acquérir tous les moyens nécessaires d'instruction «. Cet article si important n'a jamais été loyalement appliqué. Voyons par exemple ce qui s'est passé pour l'instruction publique.

Il y a en Cisleithanie cinq Universités allemandes, celles de Vienne, Prague, Insprûck, Gratz et Czernovitz. Celle de Czernovitz a été érigée dans la Bukovine, qui est un pays roumain, pour fêter le centenaire de l'annexion de cette province à la Couronne. L'enseignement aurait dû être donné en roumain et en petit-russe, mais on a imposé l'usage de la langue allemande. En revanche, les sept millions de Tchèques n'ont qu'une seule Université, celle de Prague et on persiste à leur refuser pour la Moravie celle de Briinn qu'ils réclament depuis longtemps. De même dans l'enseignement secondaire la langue allemande pour les pays tchèques et Slovènes, la langue italienne pour les pays croates occupent une situation privilégiée.

D'autre part les Slovènes qui constituaient il y a un demi-siècle un total de plus de 1.200.000 hommes ont en vain réclamé une Université. Ils n'ont pas même une faculté de droit.

La Bohême protesta énergiquement contre la nouvelle Constitution ; la presse indépendante fut exposée à toute espèce de persécutions. Mais les jurés des villes tchèques acquittaient généralement les articles de leurs compatriotes.

Le Gouvernement imagina de renvoyer les jour-

LES SLAVES d'aUTRICHE-HONGRIB ^53

nalistes devant les jurés des villes allemandes du royaume qui ne pouvaient pas lire dans l'original les articles incriminés, mais dont on pouvait attendre des condamnations. Quand les diètes provinciales furent convoquées, les Tchèques qui, d'après le régime électoral exposé plus haut, étaient maintenus dans une minorité factice, refusèrent de s'y rendre et publièrent le 22 août 1868 le manifeste connu sous le nom de Déclaration qui résume leurs griefs et leurs revendications. En voici les principaux articles :

1° Il y a entre la Bohême et le souverain un rapport de droits et de devoirs mutuels qui oblige également les deux parties ; 2° l'Autriche n'est pas un Etat unitaire ; le royaume de Bohême n'est rattaché au reste de la monarchie que par le lien de l'union personnelle; 3° aucune modification ne peut être apportée à cet état de choses que par un contrat nouveau entre le royaume et la dynastie; 4° aucune assemblée étrangère à la Bohême, Reichsrat ou délégation, ne peut imposer au royaume les dettes de l'Empire ou d'autres charges publi(inc3; 6" la nation hongroise a le droit de traiter avec le souverain de ses intérêts mais non pas de ceux de la Bohême ; 7" la Cisleithanie n'a pas de fondement historique, et la Bohême n'a pas à se faire représenter dans une assemblée cisieithanienne.

[*ou de te nps après, les députés tchèques do la diète de Moravie publiaient une déclaration analogue : Le dualisme, disaient-ils, n'est fondé ni en droit historique, ni eu droit politi<iiie. Aucun

député du margraviat de Moravie n'a eu le droit de traiter au nom de ce pays dans le Reichsrat, ni de céder le pouvoir législatif et les droits de la diète de Moravie à la représentation d'un autre pays. Le pouvoir constituant du Reichsrat a eu pour base une violation manifeste d'anciens droits et ses décisions sont nulles et non avenues.

Un accommodement n'est possible que sur la base de notre droit historique et par une transaction du souverain avec notre diète légitimement élue et composée.

En Galicie, les Polonais et les Petits-Russes incorporés à l'Etat autrichien par la conquête, sans aucune revendication historique à exercer envers la dynastie, devaient se montrer plus conciliants que les Tchèques. Au fond ils ne se considéraient que comme des hôtes temporaires de l'Etat autrichien et visaient à faire de la Galicie la base sur laquelle ils reconstruiraient un jour la Pologne ou l'Ukraine.

Il y avait cependant parmi eux un parti fédéraliste et démocratique. En 1868 il exprima ses vœux dans une résolution qui faisait pendant à lu déclaration tchèque. Elle formulait le programme suivant : La diète du pays nomme seule des députés au Reichsrat. Le Gouvernement ne pourra jamais ordonner d'élections directes. Les députés galiciens ne prennent part aux délibérations du Reichsrat que pour les affaires communes à la Galicie et aux autres pays cisleithans. Les affaires commerciales de la province, les institutions de crédit, le droit de cité et la police des étrangers,

LES SLAVES d'autriche-hongrie 255

l'enseignement, la justice et l'administration rentrent exclusivement dans la compétence de la diète. La résolution réclamait en outre un Gouvernement séparé, responsable devant la diète et un ministre responsable. Soumise au Reicbsrat en 18G9, cette résolution fut naturellement repoussée par la question préalable ; elle avait d'ailleurs contre elle les députés Petits-Russes qui redoutaient la prépondérance des Polonais.

A l'autre extrémité de la monarchie, les Slovènes persistaient à réclamer la formation d'un royaume de Slovénie — ou d'illyrie, c'est le nom qu'a légué Napoléon — qui aurait compris Trieste, ristrie, Gorica. Gradisca, la Carniole, la Carinthie méridionale, la Styrie méridionale. On remarquera qu'ils comprenaient dans leurs prétentions des territoires également revendiqués par les Italiens. A la diète de Dalmatie la lutte était vive entre les Italiens, alors soutenus par le gouvernement, et la majorité slave qui représentait les Serbo-Croates. Vers la fin de l'année 1869 une insurrection éclata aux Bouches de Cattaro. Cette région est habitée par des Serbes, population essentiellement guerrière comme ses voisins les Monténégrins. Les Bocchesi — comme on les appelle en italien, voulaient bien porter les armes et combattre pour la défense de leurs montagnes, mais ils se refusaient à subir la nouvelle loi sur la landwehr qui prétendait les enrégimenter et les transformer en Kaiserlilcs. L'étal de siège et la loi martiale ne purent venir à bout de leur résistance ; deux généraux autrichiens épuisèrent en vain contre ces tireurs

habiles, retranchés dans des situations imprenables toutes les ressources de la stratégie. Pour les réduire il fallut leur envoyer un compatriote, le général croate Rodich, un ancien colonel de Jellachich dans la lutte contre les Magyars. Il réussit à les soumettre, plus par la persuasion que par la force, et obtint pour eux une amnistie qui mit fin à ce sanglant épisode.

En Hongrie les Magyars exultaient : « Les Hongrois, a dit très justement Laveleye, n'aperçoivent guère que ce qui est conforme à leurs désirs; pour ce qui les contrarie, ils sont aveugles. »

Hs avaient affaire à deux groupes de populations. D'un côté, les Croates et les Transylvains qui avaient une existence historique, un droit public parallèle à celui du royaume, de l'autre des peuples sans traditions, sans privilèges, sans droit écrit comme les Slovaques, les Serbes, les Ruthènes ou Petits-Russes qui fj ^tjnuaienten Hongrie le groupe galicien.

En 1866, la diète de Croatie avait voté diverses résolutions, déclarant que ce royaume — car c'en est un — n'abandonnerait rien de son autonomie, qu'il n'entendait pas se faire représenter à la diète hongroise, mais traiter directement avec le souverain.

Les Magyars firent deux fois dissoudre la diète croate, une première fois en janvier 1867, une seconde fois au mois de mai de la même année.

L'évêque Strossmayer, l'âme de l'opposition nationale, celui qui devait jeter un si grand éclat en 1869 au Conseil du Vatican, fut invité — par

LES SLAVES d'adtriche-hongrie 257

ordre royal à quitter le pays et à voyager. Félix eulpa I pourrait-on dire de celui qui a commis celle erreur. L'»îvêque vint à Paris, y rencontra Rieger et Palacky avant leur départ pour Moscou et se fit parmi les Français des. amis pour la cause qu'il défendait. Pendant ce temps-là un personnage louche était imposé aux Croates non pas comme ban^ mais comme locum tenens banalis. Il s'appelait Rauch et, comme on sait, ce mot en allemand veut dire fumée. Les étudiants d'Agram télégraphiaient à leurs camarades de Belgrade : i'yie épaisse fumée, une noire fumée nous couvre, et tout le monde comprenait l'épigramme. Cependant le gouvernement magyar en modifiant le régime électoral de la diète par des procédés analogues à ceux de la Cisleithanie, obtenait une, iiiajorilé favorable à ses projets. Il régnait sur Agram un terrorisme tel que les journaux qui voulaient rester indépendants étaient obligés de paraître à Vienne.

Les Serbes et les Slovaques sans droits historiques étaient encore moins bien traités que les Croates. VOmladina (La Jeunesse), société d'étudiants serbes <lont le siège était à Novi-Sad était l'objet de perpétuelles persécutions. En 18G7 elle avait tenu une réunion à Vrchats et dans celte réunion des réfugiés de l'Herzégovine, alors turque, des délégués du Monténégro indépendant avaient pris la parole. Ce fut assez pour faire interdire l'association dans toute la Hongrie.

D'autre part, le gouvernement serbe, terrorisé par Budapest, interdisait aux membres de l'asso-

dation de se réunir. Quand le prince Michel de Serbie fut assassiné en 1868 on accusa de ce crime les membres de l'Omladina, Des troubles éclatèrent à Novi-Sad et un certain nombre d'Omladinistes furent jetés en prison. Peu à peu,raction de l'Omladina se réduisit à celle de son journal La Jeune Serbie.

En 1878, les Hongrois avaient publié une loi sur les nationalités qui, en théorie, semble assez équitable, mais qui n'a jamais été appliquée. Les Slovaques, absolument impuissants sur le terrain politique, essayaient du moins de se rattraper sur le terrain de la culture intellectuelle. Ils avaient réussi à créer trois gymnases, soi-disant confessionnels, deux protestants et un catholique. On trouva le moyen de les fermer au cours des années 1874 et 1875. Les éditeurs sont généralement rares chez les petits peuples. Pour y suppléer, les Slaves ont créé à diverses reprises des Maticas (Ruches)^, qui sont de véritables sociétés de coopération littéraire.

Moyennant le versement annuel d'une somme déterminée, les souscripteurs reçoivent annuellement un certain nombre de volumes. En 1862, les Slovaques formèrent une Société analogue qui édita pendant onze ans un précieux annuaire et d'utiles publications. Ainsi donc, les Slovaques avaient la prétention de multiplier les livres en leur langue, et ces livres faisaient obstacle à la magyarisation. C'était du Panslavisme! C'était un crime

1. Le root Matica veut dire en Serbe la reine des abeillet. La première Matica fut fondée par les Serbes de Hongri».

LES SLAVES d'autriche-hongrie 259

contre la sûreté de l'État ! En 1875, la Matica fut dissoute, ses biens furent confisqués. Sa fortune s'élevait à environ 400.000 francs, qui ont élé employés à des œuvres de magyarisalion. Les gymnases slovaques furent fermés. Tout l'enseignement secondaire dut être donné en langue magyare. Il est même défendu aux élèves de parler leur langue maternelle en récréation, de posséder des livres slovaques. Ceux qui commettent ce délit sont exclus de l'établissement pour crime de Panslavisme

CHÂPITUE XVII

Page 1