‹ Le panslavisme et l'intérêt francçaisChapitre 41 sur 56 · L'AUTRICHE-HONGRIE ET LA BOHÊME AU LENDEMAIN DE · texte numérisé non relu

L'AUTRICHE-HONGRIE ET LA BOHÊME AU LENDEMAIN DE

brusque réaction. — Le ministère Hohenwart. — Séance mémorable de la diète de Bohême. — Le rescrit royaL — Les articles fondamentaux. — Intrigues allemandes et magyares. — Dissolution de la diète. — Un misérable roi.

Survint la guerre franco-allemande de 1870. Si l'Autriche avait eu à sa tête un vrai politique au lieu d'un fantoche couronné, l'occasion eût été bonne pour elle de reprendre quelque avantage sur la Prusse, ne fût-ce que du côté de la Silésie, si traîtreusement enlevée par Frédéric II à Marie- Thérèse. Mais François-Joseph avait bien d'autres idées en tête. La guerre actuelle nous a révélé l'intensité de la préparation allemande au point de vue militaire. La préparation politique et diplomatique n'était pas moins bien organisée, Dieu sait quels flots d'or dérivés du fonds des reptiles ont coulé sur Gonstantinople, sur Sofia, sur Athènes, sur Bucarest qui a finalement eu le courage de se dérober. Plus je réfléchis aux événements politiques dont l'Autriche a été le théâtre depuis un demi-

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siècle, plus je me persuade qu'ils ont été influencés non seulement par la nullité morale de François-Joseph, mais encore par des faits secrets de corruption auxquels peut s'appliquer le brocard latin : Is fecit cui podest.

Les Allemands d'Autriche et les Magyars, bien loin de songer à la revanche, se réjouissaient également des victoires allemandes. Au lendemain de la guerre, en 1871, on vit paraître dans l'antique capitale de la Hongrie, à Presbourg (Poszony), une revue dont la couverture était entourée d'un cadre aux couleurs germaniques et qui s'intitulait fièrement : Die Deutsche Wacht an der Donau (la garde allemande du Danube pour faire pendant à la fameuse garde allemande du Rhin). D'autre part, les pays serbes du bas Danube qui avaient naguère formé une voiévodie ou province relativement indépendante, étaient réincorporés au royaume de saint Etienne. Désormais, les Magyars affectaient de ne reconnaître les Serbes que comme secte religieuse.

Les Magyars souhaitaient que les parties allemandes ou germano-slaves (Jq la monarchie fussent absorbées le plus tôt possible par la Grande Allemagne. Ils pensaient ainsi avoir les mains entièrement libres pour magyariser tout à leur aise ces régions dont les Tontons, d'antre part, prétendaient monter la garde. Étranges illusions qu'ils poursuivent encore aujourd'hui !

On vit alors se produire tout à cou[i un phénomène tout à fait inattendu et qui devait n'avoir d'ailleurs qu'une durée éphémère. François-Joseph

parut soudain touché d'un éclair d^ bon sens et de probité politique. Il appela aux affaires un cabinet destiné à faire prévaloir la politique fédéra- j liste. " !

L'homme qui présidait ce cabinet, le comte Hohenwart, avait fait toute sa carrière dans l'administration. Il avait servi tour à tour à Rieka (Fiume), où il avait eu l'occasion d'étudier les conflits des Italiens, des Croates et des Magyars, à Trente où il avait observé ceux des Italiens et des Allemands, à Lublania (Laybach), où il avait observé la lutte des Slovènes et des Allemands. Il était donc mieux qualifié que personne pour connaître les rapports, les frottements perpétuels des diverses nationalités. Il commença par appeler deux Tchèques dans le cabinet; Habetinek, pro- 1 fesseur de droit à l'Université" de Prague, eut la Justice, Joseph Jireczek, savant distingué, eut l'Instruction publique et les cultes. Si l'on compte le ministre polonais pour la Galicie, il y avait donc pour la première fois trois Slaves dans le ministère cisleithan. Grand émoi dans le camp des centra- i listes teutons auxquels ces deux Tchèques ne disaient rien de bon. Pour montrer leur défiance, les centralistes ne votèrent qu'un mois de cré- 4 dits alors que le cabinet en demandait deux. Le 26 février se réunit à Vienne un congrès du parti allemand libéral (ils appellent leur oppression libérale!) qui protesta solennellement contre les tendances fédéralistes du nouveau cabinet.

Le 28 mars, Hohenwart annonça au Reichsrat qu'il présentait un projet de loi sur l'élargissement

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du pouvoir législatif des diètes provinciales et il déposa ce projet le 25 avril. Le projet fut renvoyé à une commission de 24 membres qui, à l'unanimité — sauf 5 voix polonaises — refusa de l'accepter et nomma rapporteur le grand ennemi des Slaves, le D' Herbst. Le 9 mai, ce projet fut repoussé au Reiohsrat par 88 voix contre 58. Il n'est pas inutile de se rappeler comment est organisé le système électoral dont cette assemblée est issue. Le 26 mai unf adresse de défiance contre le ministère fut votée par 93 voix centre 66. L'empereur déclara qu'il n'avait pas à tenir compte de cette adress*> et que le cabinet continuait à garder sa confianf*e.

Cel*e. réprnse impériale ne fut pas sans influencer les 'apposants. Le budget fut voté au mois de juin pa" 77 voix contre 66. Il en fut de môme à la Chambre des Seigneur? dans des séances où l'on vi* assister les princes de la maison impériale et les princes de l'Église, également désireux de se conformer à la volonté du souverain.

Le '•4 septembre suivant furent convoquées les diètes régionales. Dans la première séance de la diète do Bohème, le lieutenant royal le comte Bohuslav Chotek, lut un rescrit royal portant la date lu 11 septembre et conçu en ces termes :

« Quand par notre patente du 20 juillet 1870 nous avons convoqué nos diètes à se réunir, nous avons été particulièrement ému par les graves événements dont l'Europe était le théâtre et dont les résultats et les lointaines conséquences devaient n/'cessairenient attirer notre attention. Avec l'aide

de Dieu, nous avons réussi en face de cette tempête à conserver à notre Empire les bienfaits de la paix. Nous pouvons maintenant d'une âme tranquille nous livrer aux travaux qui peuvent consolider l'Empire à l'intérieur. Notre désir est que tout d'abord soient enfin réglés de façon juste et satisfaisante les rapports de notre royaume de Bohême avec la monarchie, dont nous avons promis la revision par un rescrit du25 aoùtl870. Ayant présente à l'esprit la situation politique de la Couronne de Bohême, ayant conscience de la gloire et de la puissance que cette couronne nous a prêtées à nous et à nos prédécesseurs, nous souvenant en outre de la fidélité inébranlable avec laquelle la p-opulation du royaume a de tout temps soutenu notre trône, nous reconnaissons volontiers les droits de ce royaume et nous sommes prêts à les renouveler par le serment du couronnement. Mais nous ne pouvons d'autre part nous dérober aux engagements solennels que nous avons pris vis-à-vis des autres royaumes et provinces par notre diplôme du 20 octobre 1860, par les lois fondamentales du 26 février 1861, du 21 décembre 1867 et par le serment du couronnement prêté à notre royaume de Hongrie. Nous prenons donc volontiers en considération les circonstances exposées dans 'les humbles adresses de la diète de notre royaume de Bohême, le 14 septembre et le 15 octobre de l'année 1870, qui nous demandent de mettre en concordance les droits de ce royaume avec ce que réclament la puissance de l'Empire et les intérêts des autres royaumes et provinces. Nous invitons

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donc la diélc à aborder ses travaux en tenant compte de la nécessité de mettre d'accord le droit public de notre royaume de Bohême avec ceux des auli'es pays, de telle sorte que l'on puisse, sans y faire tort, terminer un conflit dont la prolongation pourrait mettre en grave péril la prospérité de nos fldôles nations. Nous avons confié à notre gouvernement le soin de présenter à la diète un nouveau régime électoral dont il a déjà été fait mention dans notre rescrit du 26 septembre 1870 et une loi pour la protcclion des deux nationalités dans le pays.

« Nous adn.'ssons à la diète notre salut impérial et royal.

« Donné à Vienne le 12 septembre 1871.

François-Joseph, hohenwart. »

A travers toute cette jihraséologie de chancellerie, un seul article domine, l'engagement pris par François-Joseph de se faire couronner comme ses prédécesseurs et de mettre par conséqtient lo royaume de Bohème sur le môme pied (jue le royaume de Hongrie. Naturellement cet engagement ne faisait l'allaire ni des Allemands, ni des Magyars.

Le rescrit royal et les deux projets concernant le régime électoral et le régime des nationalités furent renvoyés à une commission de trente membres. Dès la seconde séance de la diète, les Allemands qui élaient venus à la jiremit're s'abstinrent; les centralistes convoquèrent à \Mennc une

réunion de leur parti pour prolester contre tout arrangement avec la Bohême. Quelques-uns des plus fanatiques d'entre eux, et notamment le célèbre Giskra, se rendirent à Budapest pour conspirer avec les Magyars contre les Tchèques.

Cependant la diète de Prague — diminuée des Allemands — avait nommé une commission de trente membres pour lui faire un rapport sur le rescrit. En même temps la diète élaborait les articles dits fondamentaux qui résumaient le programme définitif sur lequel «"établiraient les rapports du royaume de Bohême avec le reste de l'Etat austro-hongrois.

D'après ces articles la Bohême, de même que la Hongrie, se faisait représenter pour toutes les affaires communes de l'Empire par une délégation nommée par la diète de Prague et non plus par le Pieichsrat. Elle ne traitait avec les autres États cisleithans que par l'intermédiaire de ses délégués. Elle obtenait nn-:^ complète autonomie et ne reconnaissait comme affaires communes à toute la monarchie, que la guerre, la diplomatie et le commerce. Un sénat nomme par l'empereu» aurait réglé les conflits qui pouvaient s'élever entre les différents» royaumes ou provinces. Enfin la représentation des villes et des communes rurales aurait été considérablement augmentée, ce qui aurait définitivement assuré à la nation tchèque la prépondérance qui lui appartient dans le royaume en vertu de l'histoire et de la statistique. La diète de Moravie adhéra à ces articles fondamentaux et réclama l'institution ou plutôt le rétablissement

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d'une chancellerie spéciale pour les pays de la Couronne de Saint-Vacslav (Boliême, Moravie, Silésie).

Évidemment toutes ces innovations n'étaient pas du goût des peuples dominateurs qu'il s'agissai d'éliminer. Un des chefs du parti teuton s'écriait en plein Reichsrat : « Concéder à la Bohême ce qu'on accorde à la Galicie, ce serait réduire deux millions d'Allemands aux rôles de Ruthènes^. Mais il ne faut pas oublier que ces Allemands sont les congénères d'un grand peuple voisin. » Remarquez ce langage : s'il avait été tenu par un Ruthène, autrement dit un Petit-Russe, faisant allusion à la Grande-Russie il aurait très probablement valu à l'orateur un procès de haute trahison. Un autre orateur autrichien, notez-le bien, disait : « Nous n'avons pas vaincu à Sedan pour devenir les ilotes des Tchèques. » Ainsi c'étaient les Allemands d'Autriche qui s'attribuaient l'honneur de nous avoir vaincus à Sedan.

Des journaux comparaient la Bohême au Schleswiget faisaient des allusions fort claires au rôle libérateur de la Prusse. Que l'on n'oublie pas ce que je disais plus haut du fonds des reptiles. Ajoutez à ces motifs assez bas, la vieille haine de race, cette haine en vertu de laquelle la nation tchèque est considérée comme un pieu dans la chair allemande (Ein Pfal in deulschen Fleisch).

Hohenwart était bien ministre do l'Intérieur, mais le Saxon Beust restait chancelier de l'empire

1. Ceci confirma pleinonionl ro que nous avons dit plus haut des griefs des l'utilM-ltusveH de Galicie.

et marchait d'accord avec le président du Conseil hongrois, le comte Andrassy. Les deux compères agissaient de concert sur l'esprit timoré de François- Joseph et Dieu sait qui à Berlin tirait les ficelles.

Beust et Andrassy firent à l'empereur les courtes propositions suivantes :

1° L'accord conclu avec la Hongrie ne doit pas être soumis à une nouvelle reconnaissance ;

2° Toutes les lois qui s'y rapportent ne peuvent être modifiées que de la façon dont elles ont été élaborées;

3° La Constitution a déjà décidé du droit d'Etat des divers pays autrichiens ;

4° Le rescrit ne promet pas que les articles fondamentaux seront soumis au Reichsrat.

Hohenwart refusa de souscrire à ces articles sans l'autorisation des Tchèques. Les deux chefs de la nation tchèque, Rieger et Clam Martinitz, furent appelés à Vienne. Ils ne purent rien obtenir. Le 20 octobre le cabinet Hohenwart donna sa démission. Le 8 novembre, la diète du royaume votait une résolution où elle déclarait qu'elle ne permettrait jamais que les représentants des autres Etats de la monarchie devinssent les juges des droits de la Couronne de Bohême, qu'elle refusait de faire des élections au Reichsrat et qu'elle n'admettait pas que cette Assemblée pût prendre des résolutions concernant le droit d'Etat et la Constitution du royaume de Bohême. Le même jour la diète fut clôturée. Le comte Chotek remit sa démission de lieutenant du royaume; le prince Charles de Schwarzenberg prononça ces paroles :

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