CHAPITRE XVIII LA CONFÉRENCE SLAVE DE PRAGUE EN
Intér/'t de celte conférence. — Résolution prise dans l'intér<^t général des peuples slaves. — Réconciliation des Russes et des Polonais. — tchec de la conférence.
La conférence slave de Prague au cours de l'année 1908 n'a pas eu l'ampleur des réunions de 1848 et 1867. Elle a cependant marqué une étape intéressante dans l'histoire des idées panslavistes et elle a préparé la réconciliation si désirable des éléments russes et polonais. A la suite des événements que l'on sait, cette réconciliation paraît aujourd'hui un fait accompli. Dieu veuille qu'elle [)uis8C se réaliser de façon concrète et défiiiilivr dans la vie politique des nations!
Au fond, l'idée premit^re de cette conférence paraît appartenir à un patriote russe, M. Borzenko, d'Odessa. Possesseur d'une grande fortune, M. Borzenko avait fait connaître, dés l'année 1000, l'intention de consacrer une somme considérable aux intérêts de la race slave.
Nous avons écUaiigé à ce sujet des corrcspon-
dances et nous nous nous étions arrêtés à l'idée d'un congrès international de statistique slave.
Dans le courant du mois de mai 1908, un homme politique tchèque, dont le nom a fait grand bruit dans ces clernières années, M. Charles Kramar, se rendit à Pétersbourg pour échanger quelques idées avec les hommes politiques russes. Président du club tchèque du parlement de Vienne, membre de la diète de Prague, publiciste et orateur do premier ordre, M. Kramar jouait un rôle analogue à celui que Rieger tenait quarante ans auparavant dans le monde slave. Marié à une Russe, propriétaire en Crimée, le monde russe lui était familier et il y jouissait d'un crédit considérable. Il était accompagné de deux de ses collègues au Reichsrat, M. Elibovitski, député des Petits-Russes de Galicie,' et M. Hribar, député Slovène au parlement viennois.
Ces représentants des Slaves autrichiens entrèrent en relations avec les membres du cercle poétique de Pétersbourg et du cercle d'action sociale, îl ne s'agissait point pour eux de traiter des questions politiques qui sont du ressort des chancelleries et des congrès diplomatiques, mais des intérêts matériels et moraux de la race slave. Les députés polonais n'étaient pas bien nombreux dans la Doumf : mais c'étaient des esprits pratiques qui comprenaient toute la portée du mot légendaire que Nicolas P'" avait jadis adressé à leurs ancêtres : « Messieurs, point de rêves ! » D'autre part, depuis quelques années, chez les Polonais de Cracovie, s'é^ii constitué un groupe qui prêchait le rappro- (h'jr^^nt a/cc les peuples slavcb.
Ce groupe a eu pour initiateur le professeur Zdziechowski, de l'Université de Gracovie. Il avait pour organe un périodique publié dans cette ville, la Revue slave. Malgré ses tendances, ce recueil était à cette époque interdit en Russie par la censure officielle toujours soupçonneuse vis-à-vis des Polonais.
Assurés de la bonne volonté des Polonais de Pétersbourg, M. Kramar et ses collègues s'abouchèrent avec les hommes politiques russes.
Un certain nombre de ces derniers avaient fini par comprendre les intérêts de la race slave et la nécessité de lutter contre la politique envahissante de l'Allemagne. Les conditions d'une entente morale entre les deux grandes nations slaves étaient plus faciles à établir en 1908 qu'en 1867. 11 fut décidé qu'une conférence slave internationale se réunirait à Prague et que les divers peuples slaves y seraient représentés.
Cette conférence eut lieu en effet et le D"" Kramar en fut nommé président. Les divers groupes slaves étaient représentés par des hommes politiques, des publicisles, des hommes de lettres. L'épisode est trop récent pour que je me risque à citer des noms. Je craindrais de blesser ceux que j'aurais oublies. Les séances eurent lieu dans le local de l'Hôtel de Ville. Les matières à l'ordre du jour de la conférence étaient toutes en principe étrangères à la politique.
Elle avait à 8'occu[)er d'un projet d'exposition pan3lav<3 à ^foscou, de l'organisation du tourisme slave ou plutôt interslave, de l'extensiou et de
l'organisation des Sokols (sociétés de gymnastique) à tous les pays slaves, de l'établissement d'une banque slave, de l'organisation des rapports littéraires et de la fondation d'un marché central de librairie slave pour échapper au monopole de Leipzig, de l'organisation d'un comité i)ermanent des pays slaves.
Les débats n'étaient pas publics et les journalistes n'ont été admis qu'à condition de prendre l'engagement d'honneur de ne point révéler les débats sur lesquels on leur demanderait le silence.
La politique devait en principe rester étrangère à ces débats; mais il n'était point possible qu'elle ne s'imposât pas à certains moments, en dépit de toutes les précautions protocolaires. Voici comment elle fit son apparition.
A propos d'une exposition qu'on se proposait d'organiser à Moscou, les délégués polonais déclarèrent que le royaume, c'est-à-dire la Pologne russe, était disposé à y prendre part; mais, ajoutaient-ils, vu les circonstances difficiles que le pays traverse, cette participation ne sera peut-être pas aussi brillante qu'on aurait pu l'espérer.
A cette occasion, un député russe fit une importante déclaration : |
« Nous souhaitons vivement, dit-il, de voir disparaître le plus tôt possible les obstacles qui s'opposent au développement de la culture polonaise; les changements qui se sont accomplis en Russie nous garantissent — nous l'espérons — que les malentendus antérieurs ne se renouvelleront pas
à !a lumière de la conscience nationale*. Je prie les Poloiïais de considérer que le peuple russe a vu, lui aussi, se dresser ces obstacles de sorte que nous ne pouvions pas être ce que nous pouvons ôtre à la lueur de cette conscience. »
A la suite de cette loyale déclaration, les délégués russes se levèrent de leur place et allèrent serrer la main aux Polonais. L'exposition de Moscou fut votée à l'unanimité; les Polonais s'engagèrent à y prendre part.
A propos de cet incident, la Gazette nationale de Prague écrivait : « Quand même la conférence de Prague n'aurait donné que ce résultat, ce serait déjà suffisant. »
Au banquet oiTert par la ville de Prague le 16 juillet, un délégué russe, M. Maklovsky, fit entendre des parole.s do justice et de conciliation :
« Nous évoquons le souvenir du passé pour y voir les fautes qui ne doivent pas se reproduire. Nous savons que le conflit historique le plus com~ pli(iu6 se laisse ais-'ment résoudre si l'on aborde la solution dans un esprit de justice. Il est bien entendu que l'idée de l'union panslave im{)liquo l'idée de la liberté et de l'égalité de tous les peuples slaves.
« Ce que nous avons fait ici à Prague ne s'elTacera pas de l'histoire. Nous avons échangé ici des sentiments qui ne s'oublient [)as; nous nous sommes dit des paroles qui engagent. Nous avons commencé une œuvre qui ne périra pas. »
1. La conscience nationalo, c'esl-à-dire la Russie parlomcntiiire.
A ces paroles généreuses, un délégué polonais répondit en rappelant l'antique amitié de Miekicwicz et de Pouchkine, en buvant à l'idéalisme russe et à son généreux représentant, M. Maklovsky. Un toast fut porté en l'honneur des Polonais de Poznanie qui, pour des raisons faciles à comprendre, n'étaient pas représentés à cette fête de famille. Je ne puis entrer dans tous les détails des délibérations. Un projet particulièrement intéressant au point de vue économique, c'était celui qui concernait la fondation d'une banque slave internationale.
Dans sa dernière séance, la conférence constitua un comité exécutif qui fut chargé de mener à bien les résolutions prises. Prague fut choisie comme siège du comité dont la présidence fut confiée au D' Kramar. Comprenez-vous maintenant la haine dont ce patriote est l'objet à Vieime et à Berlin et la condamnation à mort prononcée contre lui pour haute trahison dès le début de la guerre?
Dans ce comité, la Russie et la Pologne devaient être représentées par trois délégués et trois suppléants, les peuples sud-glaves chacun par un délégué. Il avait été décidé que la prochaine conférence se tiendrait l'année suivante à Pétersbourg et cette résolution avait été votée à l'unanimité. Le délégué russe Krasovsky avait proposé et. fait adopter la résolution suivante :
« La conférence préparatoire proclame que l'idée du rapprochement des Slaves est réalisable et féconde et déclare que, pour mettre fin aux malentendus entre les peuples slaves, il est indispen-
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sable de reconnaître l'égalité du développement national de tous les Slaves. »
Le délégué polonais, M. Dmowski, prenant acte de cette déclaration, proclamait à son tour qu'une Russie équitable pour toutes les nations, et notamment pour les Polonais, était nécessaire, non seulement au peuple russe, mais aussi aux peuples slaves et à toute l'humanité. Il ajouta, aux applaudissements do l'auditoire, qu'une Russie équitable était la solution nécessaire du problème slave et que du moment où ils seraient assurés de cet 3Sprit d'équité, les représentants de la nation polonaise s'engageaient à travailler à l'œuvre commune de la race slave.
Le professeur Zdziechowski, de Cracovie, prit à son tour la parole en polonais, on tchèque, on russe pour rendre hommage au rôle conciliateur dos Tchèques et, en particulier, à l'activité bienfaisante du [)' Kramar.
A la fin de la séance, le chef de la délégation russe remit au président une somme de deux mille couronnes (en ce temps-là deux mille francs environ) pour contribuer aux frais d'une enquête sur les besoins économiques ou moraux de la solidarité slave; les délégués polonais réunirent de leur cAté une somme de seize cent cinfiuante couronnes. Cette collaboration financière des doux groupes — naguère ennemis — à une œuvre commune de solidarité slave est plus éloquente que les discours les [dus palliéti(}ues.
Dans sou discours de clôture, le président put constater que rien ne s'opposait plus à la récon-
ciliation des deux plus grands peuples slaves et l'on se sépara en se donnant rendez-vous pour l'année suivante à Saint-Pétersbourg.
Ce rendez-vous ne devait pas se réaliser. Des articles de ce beau programme aucun n'a été mis
exécution. Les Russes et les Polonais semblent aujourd'hui réconciliés. En revanche, les Serbes et les Bulgares sont à couteau tiré et M. Kramar, naguère condamné à mort, a dû expier dans les bagnes autrichiens son dévouement à la cause des intérêts slaves.