CHAPITRE XIX L'AUTRICHE-HONGRIE ET LES SLAVES BALKANIQUES
L'Autriche-Hongrie et la Serbie. — Zèle des Magyars pour la Turquie. — Persécution des Serbes. — La campagne russe en Bulgarie. — Le traité de San Stefano. — Le traité de Berlin. — L'Aulriclie en Bosnie-Herzégovine. — Serbes et Bulgares. — Kailay et la Bosnie. — Une expédition française en Bosnic-Horzégovine. — Un article d'Anatole Leroy-Beaulieu. — Le procès d'Agram. — Le procès Friodjung. — Le procès de Banialouka.
Si l'Autriche avait su garder une attitude correcte et ôcjuitable vis-à-vis des divers peuples soumis à sa domination, elle aurait pu songer à jouer un rôle protecteur vis-à-vis des nationalités baîkani({ues qui peu à peu s'aiïranchissaient du joug de rOsmanli, elle aurait pu les réunir sous sa tutelle dans une fédération pacifique de nations affranchies et autonomes qui aurait constitué le véritable Empire de l'Est (Ofclster-Reich).
Malheureusement du cabinet de Vienne on pouvait tout attendre, excepté une politique humaine et honnête. Depuis que la i)rincipaulé de Serbie s'était constituée aux portes do la Hongrie, en dépit de la mauvaise volonté autrichienne, la diplomatie
viennoise s'efforçait de la maintenir dans un état de sujétion absolue et lui cherchait sans cesse les plus misérables chicanes. Nation agricole, le peuple serbe vit surtout de l'exportation des porcs et des pruneaux. Pendant longtemps il n'a eu de débouchés que sur la Save et le Danube. Pour le réduire à merci il suffisait aux hommes d'Etat viennois d'im.aginer une épizootie quelconque pour empêcher les exportations et Dieu sait si l'Autriche savait user et abuser de cet argument.
La principauté de Serbie était peu de chose en elle-même. Mais dès longtemps on pouvait prévoir qu'elle était appelée à jouer vis-à-vis des Sud- Slaves de la péninsule un rôle analogue à celui que le Piémont avait joué vis-à-vis des populations de la péninsule italienne. On sait que depuis Novare l'Autriche n'a rien épargné pour faire échec au Piémont qui avec l'appui de la France et de la Prusse a fini par triompher.
Les diverses tribus slaves soumises aux Turcs depuis le xv* siècle, Bosniaques, Herzégoviniens, Monténégrins, Bulgares, etc.. ne supportaient qu'avec impatience le joug qui les tenait assujettis et ne demandaient qu'à s'y dérober.
Au cours de l'année 1874 une insurrection provoquée par des abus intolérables éclata en Bosnie- Herzégovine. Les insurgés rêvaient de s'affranchir de la domination musulmane et de s'annexer au Piémont de leur race, c'est-à-dire à la principauté de Serbie. Grand était l'embarras de François-Joseph. Roi apostolique de Hongrie, il ne pouvait rester officiellement indifférent aux misères de ses core-
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ligiouriaire8,les. chrétiens balkaniques. Il louvoyait de son mieux et sans grâce entre les deux partis. Tantttt il laissait impunément les Turcs violer son territoire et ravager les frontières de la Croatie. (Ce n'étaient que des Slaves qui pâtissaient.) Tantôt il leur interdisait de débarquer dans l'enclave dalmate de Klek des armes et des troupes. A Constautinople son ambassadeur, d'accord avec l'ambassadeur russe Ignatiev, engageait la Porte à accomplir ces fameuses réfornr.es qu'elle promettait toujours et n>.v<5cntait jamais. Les diplomates qui les recoH) mandaient savaient bien au fond quelle était la vanité de leur.") palabres.
En janvier 1876 une note de M. Andrassy résuma les vœux de l'Europe civilisée et une conférence réunie à Constantinuple fut chargée d'en préparer la réalisation. Elle n'aboutit qu'à démontrer une fois de plus l'impuissance de la diplomatie et l'incorrigible opiniâtreté de la Porte. La Serbie et le Monténégro en a[«pelèrent aux armes. Leur entrée en campagne fut pour François-Joseph une nouvelle cause d'embarras. Les Slaves de l'Empire ne dissimulaient pas leurs sympathies pour les insurgés et leurs alliés. Palacky, comme je l'ai raconté dans sa biographie, mourut en les bénissant et en faisant des vœux pour les succès de leurs armes. De leur côté les Magyars qui se sentaient les plus forts ne négligeaient — comme aujourd'hui — aucune occasion de faire éclater leur haine contre les Sorbes et leurs sympulhies pour les Ottomans oppresseurs. Quand Abdul Kérira pacha remporta sur les Serbes la victoire de Djunis (30 octobre 187 ci
une souscription fut ouverte à Budapest pour lui offrir un sabre d'honneur. Ah ! s'il s'était agi chez les Slaves austro-hongrois d'en offrir un au prince de Serbie c'est cela qui eût été du Panslavisme!
Il y eut mieux. Une députalion magyare se rendit à Conslantinopîe pour échanger avec les fonctionnaires et les softas ou étudiants musulmans des manifestations enthousiastes. Le général Klapka, Theureux défenseur de Komarom en 1848, qui naguère avait offert au roi de Prusse contre l'Autriche le concours de son épée, mit son expérience militaire au service de la Porte contre les Slaves chrétiens qui évidemment étaient les ennen^.is de la civilisation. Un peu plus tard les softas* vinrent à Budapest rendre à leurs frères magyars la visite qu'ils en avaient reçue. Tout cela est bien oublié aujourd'hui et tout cela se répète en ce moment, avec l'adjonction d'un élément imprévu, les Bulgares. Il n'y eut aucune accusation de Panturcisme ou de Panislamisme.
D'autre part, le sultan, pour remercier les Magyars de ces manifestations désintéressées, renvoyait à l'empereur-roi quelques épaves de la fameuse bibliothèque de Mathias Corvin, la Corvina, naguère pillée par les ancêtres des Osmanlis. Ces manifestations, en somme assez puériles, étaient dirigées non seulement contre les Serbes, mais aussi contre les Russes auxquels les Magyars ne pardonnaient pas le rôle que Nicolas I" avait joué dans la répression de leur insurrec-