Étudiants turcs
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tion en 1849 et les sympathies qu'il devait nécessairement professer pour ses coreligionnaires les Slaves balkaniques. D'autre part, les Turcs n'étaient pas fâchés d'évoquer les souvenirs de la guerre de Crimée.
Des contre-manifestations avaient lieu à Prague, en l'honneur du général russe Tcherniaiev, l'un des héros de la récente guerre balkanique. En revanche, le gouvernement magyar à Budapest faisait arrêter le général serbe Stratimirovitch, qui avait pris part à l'insurrection de 1848 et qui était allé olTrir son épée au prince Milan Obrenovitch. Enfin, il faisait arrêter le vaillant député et publiciste de Novi Sad, Svetozar Miletitch et, sous prétexte de haute trahison, sur de faux témoignages le faisait condamner à cinq ans de prison. Or, sait-on quelle était la base juridique du procès? C'étaient des textes d'anciennes lois qui déclaraient coupables de haute trahison ceux qui fournissent des armes aux Ottomans et autres infidèles 1
On pense bien que l'Autriche, toujours préoccupée de maintenir les Slaves balkaniques sous la main des Turcs, en attendant de les faire passer sous la sienne, on pense bien que cet État de proie ne vit pas avec plaisir la campagne balkanique entreprise par la Russie et la Koumanie pour la délivrance des Bulgares.
On lui avait, il est vrai, promis d'avance une compensation pour le cas où elle observerait visà-vis de la Russie, lors de la campagne de Bulgarie, une neutralité bienveillante. Elle assista donc d'un œil en apparence indifférent à cette campagne qui
aboutit au traité de San Stefano. La Russie par une habile et heureuse intervention avait libéré le Monténégro et la Serbie et du Danube à l'Archipel refoulé les Turcs devant ses armées. Le 31 jan vier 1878, les troupes russes étaient à Andrinople. Le 3 mars, Ignatiev faisait signer à la Porte le traité de San Stefano. Ce traité agrandissait considérablement la Serbie et le Monténégro, augmentait de la Dobroudja la Roumanie, qui, en revanche, rétrocédait à la Russie une partie de la Bessarabie. Une principauté de Bulgarie était créée entre le Danube, la Mer Noire et l'Archipel. La Turquie ne gardait en Roumélie qu'un lambeau de terre qui s'étendait de Gonstantinople au mont Rhodope, plus Salonique et la presqu'île de Ghalcidique.
Si ce traité avait été maintenu tel qu'il avait été signé, la paix du monde balkanique était, je crois, assurée pour longtemps. Mais, c'était la ruine des ambitions auslro- allemandes sur li péninsule, notamment sur Salonique. La méfiance envers la Russie était une vieille tradition de la politique britannique. Malheureusement cette méfiance allait servir les intérêts autrichiens et par suite allemands, La Grande-Bretagne oubliait ou ignorait que l'Autriche en Orient et partout était désormais l'humble servante, l'agent docile, l'avantcourrière de Berlin. On craignait de voir Péters bourg s'établir à Gonstantinople, on ne voyait pas que l'Autriche allait frayer à Berlin le chemin de Salonique. C'est à Berlin, devant l'Europe réunie en Congrès, que fut revisé le traité de San Stefano.
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C'est là que se signa une paix d'où découle en ligne droite la guerre actuelle, sans compter les doux qui l'ont précédée.
Rappelons ce que fut l'œuvre sacrilège du traité de Berlin (13 juillet 1878).
D'après la rédaction nouvelle, la Bulgarie ne touchait plus à l'Archipel dont l'accès est indispensable à son plein développement économique. La partie septentrionale comprise entre le Danube et les Balkans recevait le nom de principauté de Bulgarie ; vassale et tributaire de la Porte, elle devait avoir un prince chrétien ; la partie méridionale, qui n'allait plus jusqu'à la mer, recevait le nom de Roumétie orientale et devait être pourvue d'un gouvernement chrétien nommé par la Porte. Evidemment ces deux parties devaient tendre à se réunir et il y avait dans celte création hybride le germe de sérieuses complications pour l'avenir.
La Serbie ne gagnait que h' titre du royaume qu'elle prit peu de temps après. En revanche, le Monténégro vit ses acquisitions singulièrement r kluites. Il abandonnait Spizza à l'Autriche. H obtenait, il est vrai, la libre navigation sur la J5oïana, gardait Niksich, Podgoritza, et Antivari. Mais dans ce [)ort il était loin d'être le maître. L'Autriche y faisait la police s.initaire et maritime. Car le Monténégro ne devait avoir ni pavillon, ni vaisseaux de guerre; il restait complètement isolé de la Serbie, son alliée naturelle. La guerre avait eu pour point de départ l'insurrection delà Bosnie et de l'Herzégovine. Quel était alors le rêve des insurgés? De se réunir au Piémont sud-slave,
à la Serbie,, au Monténégro, de luême que la Toscane et le royaume de Naples s'étaient naguère réunis au Piémont italien.
Ou ne leur fit pas l'honneur de leur demander ce qu'ils voulaient être. On chargea purement et simplement le gendarme de la Prusse, rAutrichc- Hongrie de rétablir l'ordre dans les deux provinces. Elle obtint en outre, le droit d'occuper militairemeut le Sandjak de Novi Bazar — tout simplement à l'eiïet d'isoler la Serbie du Monténégro, {)ue l'Allemagne, l'Autriche, aient signé ce protocole, cela ne se comprend que trop bien, que la Turquie et la Russie l'aient subi, cela se comprend encore. Mais que la France et l'Angleterre aient pu le signer je n'ai jamais pu le comprendre. Toutes les misères de l'heure actuelle dérivent du traité de Berlin, pire encore dans ses conséquences que n'a été le traité de Francfort!
C'est par suite du traité de Berlin que l'Allemagne a mis officiellement les pieds sur le sol de la péninsule Balkanique. On prétend qu'Andrassy, en annonçant à François-Joseph le résultat du traité, lui aurait dit : « Sire, je vous apporte la clef des Balkans ». Le mot résume toute une politique. Mais si François-Joseph avait reçu la clef, c'était pour être le portier et non le vrai propriétaire.
A peine investi du mandat qu'il s'était fait confier par le Congrès de Berlin, le gouvernement autrichien se met en mesure de l'exécuter. L'occupation des deux provinces ne fut pas si aisée qu'on aurait pu l'imaginer. Il y eut de vigoureuses résistances à main armée. Le 31 juillet 1878, les
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premières troupes autrichiennes passèrent la Save. L'Herzégovine ne fut définitivement occupée qu'à la fin de septembre et la Bosnie qu'à la fin d'octobre. Pour en assurer la possession il avait fallu faire marcher trois corps d'armées et dépenser . 62 millions de florins. Ce n'est pas là ce qu'on peut appeler une annexion librement consentie comme le fut, par exemple, celle de la Savoie à la France.
Quels devaient être les résultats de ce traité absolument dirigé contre les Slaves balkaniques? Evidemment les intéressés devaient s'efforcer par tous les moyens possibles de se dérober à ses conséquences. J'ai parcouru la Serbie et la Bulgarie au cours de l'année 1882 et il ne me fut pas difficile de comprendre les malaises qu'éprouvaient à la fois les Serbes et les Bulgares. Ce malaise se constatait particulièrement à Belgrade.
J'écrivais à mon retour : « Le métier de roi a parfois de dures exigences; l'une des plus cruelles (jue Milan I" ait eu à subir, c'est certainement le vasselage autrichien qui lui est imposé par les circonstances. Ses conseillers l'acceptent avec une gaîté de cœur plus ap[)arente, peut-être, que réelle. La masse de la nation est-elle d'accord avec son gouvernement? Oui, si l'on en croit cerlair^es manifestations officielles de l'opinion publique non, sans doute, si l'on fait parler à cceur ouvert ceux qui doivent j)Our des raisons politiques, mettre une sourdine à leur pensée. »
J'écrivaisceci dans la A^ouue/Zeyfevue, en avril 1883.
Quatre mois après, les élections pour la Skoupchtina, la chute du ministère Pirotchanats, une insurrection grave confirmait mes prévisions.
Je reprends ma citation :
« Royaume indépendant, la Serbie est aujourd'hui dans une situation plus précaire que n'était naguère la principauté vassale, même au temps où les forteresses étaient occupées par les Turcs. Elle avait alors le plus précieux des biens, l'espérance. Aujourd'hui, elle a dû y renoncer du moins jusqu'à nouvel ordre *. »
Et du haut de quelles espérances Milan avait dû tomber ! Au début de l'insurrection, le jour anniversaire de la bataille de Kosovo, le 30 juin 1876, la Bosnie insurgée l'avait acclamé en qualité de souverain, tandis que l'Herzégovine acclamait Nicolas de Monténégro. Quel échec pour les ambitions des Serbes et du jeune Milan! Le titre de roi obtenu au mois de mars 1882 ne pouvait être pour de si amers désenchantements qu'une bien modeste compensation. On sait, d'autre part, a quel assujettissement économique la politique austro-hongroise réduisait la Serbie.
Dès le début, les Austro-Hongrois s'installent dans les deux provinces comme en pays conquis et y établissent sans difficulté cet ordre extérieur, cet vie européenne qui succède tout naturellement à l'anarchie plus ou moins pittoresque de la rie orientale. Bien entendu, toutes les relations intellectuelles ou politiques sont interdites avec la
1. La Save, le Danube et le Dalkan, p. 117. ^Paris, Pion, 1884.)
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Serbie et le Monténégro. C'est ainsi que l'on répond aux vœux des populations.
Pour consoler les Serbes de la perte de ces deux provinces, la politique viennoise s'imagina d'orienter leurs ambitions d'un autre côté. Divide ut imperes. Diviser les Slaves balkaniques, les jeter les uns contre les autres pour les dominer tour à tour, ce programme était d'autant plus facile à réaliser qu'il devait s'appliquer à des hommes inexpérimentés, dont quelques-uns d'ailleurs étrangers aux lois les plus élémentaires de la probité politique. Tel était par exemple le roi de Serbie, Milan.
Pour semer la zizanie entre les deux nations serbe et bulgare, on imagine de dériver les ambitions serbes sur la Macédoine, pays alors assez mal connu, que les Bulgares considéraient comme peuplé par des congénères et par conséquent destiné à leur revenir quelque jour (voir plus haut, p. 12). Quand la Bulgarie, pour réparer les sottises du traité de Berlin, s'annexa la Roumélie Orientale, le roi Milan, excité, on devine par qui, sous prétexte de défendre l'équilibre des Etats balkaniques, mobilisa son armée et marcha sur Sofia. 11 fut honteusement défait et, sans l'intervention officielle de l'Autriche, forcée de se démasquer, il aurait été pourchassé par le prince bulgare, Alexandre de Baltenberg, jusque sous les murs de Belgrade. La paix fut conclue à Bucarest (3 mars 1885), sous les auspices de l'Autriche, sans que la Bulgarie indignement attaquée, exploitée dans les plus légitimes de ses revendications nationales, ait obtenu l'ombre d'une réparation, pas mémo
an centime d'indemnité. Désormais des germes de discorde étaient semés entre deux nations faites pour s'entendre et pour barrer, d'un commun accord, le chemin de Salonique à l'ambition austro-allemande.
Cependant des relations plus cordiales finirent par s'établir entre les deux pays, surtout après l'abdication du roi Milan, l'un des plus ignobles personnages dont l'histoire ait .à enregistrer le nom. L'intérêt commun devait rapprocher les deux nations ; elles devaient tenter de compléter leur domaine national, sans empiéter mutuellement sur leurs territoires. On sait comment un traité d'alliance fut conclu avec la Serbie, le Montégro, la Bulgarie, la Grèce ; cqmment la puissance turque parut s'écrouler devant la victoire des Serbes à Koumanovo (23-24 octobre 1912), et des Bulgares à Loule-Bourgas (29 octobre, 2 novembre). On put croire qu'en Europe, un nouvel Etat allait apparaître, un Etat fédératif des nations balkaniques qui réglerait désormais la destinée de la péninsule. Mais l'Autriche veillait. Elle empêcha les Monténégrins de s'établir sur les bords de l'Adriatique où ils avait conquis Scutari, les Serbes de se maintenir à Durazzo ; elle sema la discorde
entre les Bulgares et les Serbes . •
Censuré ■ . , . .
... et, pour le plus grand profit de Vienne et de Berlin, jetales uns contre les autres les alliés d'hier. On sait dans quelles circonstance? la Roumanie crut devoir intervenir, les armes à la main, pour dépouiller la Bulgarie, et lui imposer un second
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traité de Bucarest. J'ai sur tous ces événements des opinions très nettes. Je les ai, autant que la chose était possible, exprimées dans une brochure récente et je demande la permission d'y renvoyer le lecteur^. Je me permettrai simplement de faire observer que la connaissance familière des choses serbes et bulgares m'autorisait à avoir une opinion un peu différente de celles qui ontcours aujourd'hui sur le conflit lamentable des deux nations slaves.
Les événements actuels sont la conséquence directe et fatale de l'occupation de la Bosnie et de rilerzcgovine par lAutriche-Hongrie, autrement dit par l'Allemagne. Ces événements sont trop présents à l'esprit du lecteur pour que je croie utile d'insister.
Ce qu'il n'est pas inutile de rappeler, ou plutôt d'apprendre aux lecteurs, ce sont les procédés employés par rAutriche-Hongrie pour abuserl'Europe sur cette prise de possession qui n'était en réalité qu'une annexion, une annexion d'autant plus abominable qu'elle était faite avec l'approbation des nations soi-disant civilisées.
Il s'agissait d'organiser cette conquête, d'en faire une province autrichienne et d'abuser l'Europe par un ensemble de réformes, de nature à frapper les yeux inexpérimentés. L'homme auquel fut confiée cette lâche était un Magyar piir sang, M. Bonjainin Kallay de Nagy-Kallo (1830-100;^). Il s'était de bonne heure appliqué à l'élude du
! 1. ta Lutte séculaire des Germains et de» Slaves, (i'oris, Maisuniiuuve, i!illt>.)
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problème oriental et de ses éléments slaves; il avait voyagé en Russie, en Roumanie, dans la péninsule balkanique. A l'âge de trente ans, il fut nommé consul général d' Autriche-Hongrie à Belgrade. C'était un poste d'observation de premier ordre et un admirable centre d'espionnage. Sa merveilleuse connaissance de la langue serbe, sa courtoisie lui assuraient l'accès de tous les milieux. Il occupait ses loisirs à écrire une histoire de la Serbie qui fut publiée en langue magyare, en 1877, et fut non seulement traduite en allemand, mais même en langue serbe. Il quitta la Serbie en 1875.
Quand l'Autriche occupa la Bosnie-Herzégovine, en 1878, elle eut naturellement recours à ses lumières et lui confia un portefeuille. Dans cette situation, Kallay s'occupa surtout des intérêts de sa patrie, la Hongrie; il rattacha Budapest à l'Adriatique par Saraïevo, en négligeant les voies les plus courtes entre Vienne et la mer. Il s'efforça de se concilieiiparticulièrement les musulmans et ferma de façon vigoureuse la frontière du côté de la Serbie vers laquelle tendaient les aspirations des intellectuels et des patriotes. Iljooussa tellement loin la censure, qu'il interdit sa propre « Histoire de la Serbie » dans le pays qu'il s'agissait de dénationaliser. La langue des deux provinces, comme je l'ai expliqué plus haut, c'est le serbo-croate, autrement, dit le serbe, pour ceux qui pratiquent la religion orthodoxe et l'alphabet cyrillique, à peu près identique à l'alphabet russe, le croate, pour ceux qui pratiquent la religion catholique et l'alphabet latin.
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Kallay essaya de substituer à ce nom subversif le nom de langue bosniaque ou encore tout simplement, langue du pays (Landssprache). Mais en cela il n'a guère réussi qu'à se rendre ridicule.
Son rêve était de faire légitimer l'annexion autrichienne par l'opinion de l'Europe civilisée. Il aurait même voulu faire de sa province un but d'excursion pour les touristes curieux de jolis costumes et de beaux paysages, et voici ce qu'il imagina. Il avait engagé à son service un Suisse nommé M.., qui avait beaucoup voyagé et qui ne manquait pas d'un certain bagout. Il en fit son agent et le chargea d'aller en Europe, recruter des touristes naïfs qui ne manqueraient pas de faire une sérieuse réclame à l'occupation austro-hongroise et à son habile représenlunt. Un jour je vis débarquer chez moi, le sieur... Je connaissais un de ses ouvrages relatif à l'Asie centrale. Je l'interrogeai sur ses voyages. «J'ai renoncé tout à fait à l'Asie pour le moment, me ditil. Je me suis fixé dans une région qui m'intéresse prodigieusement,' c'est la Bosnie-Herzégovine. Ah ! Monsieur, quel beau pays 1 Si vous saviez tout ce que les Autrichiens ont fait pour sa transformation. J'en causais l'autre jour avec M. do Kallay, qui dirige avec tant de sagesse l'administration des nouvelles provinces. Quel malheur, me disait-il, que les Européens connaissent si peu le bien que nous faisons ici. Ah ! si un homme comme M. Louis Léger voulait nous faire l'amitié de venir nous visiter, comme je serais heureux de lui faire les honneurs do nos provinces, de lui
faire apprécier les progrès que nous avon^ réalisés! — Monsieur, répondis-je, froidement, si j'avais Tintention d'aller à Sai-aïevo, comme jo suis allé à Belgrade et à Agram, à Sofia, je ne suis pas sûr que, même avec un passeport, on me laisserait entrer. En tout cas, une fois entré, je suis certain qu'un certain nombre d'espions seraient immédiatement attachés à mes trousses et qu'on imaginerait toutes les roueries possibles pour me faire partir, comme ont fait naguère les Magyars quand j'étais à Diakovo, chez Monseigneur Strossmayer. Si c'est une invitation que vous m'apportez de la part de M. de Kallay, veuillez lui faire savoir que j"ai le regret de la décliner. » " M. M... se le tint pour dit et n'insista pas. Il fut plus heureux auprès de quelques-uns de mes compatriotes dont je ne veux pas rappeler ici les noms et qui doivent bien regretter leur imprudence. Il trouva un complice bien innocent, je crois, dans la personne de l'excellent Louis Olivier, docteur es sciences, directeur d'un recueil fort estimé, La Revue générale des sciences pures et appliquées.
Depuis quelques années, M. Olivier organisait des voyages collectifs fort goûtés. Il louait un navire au Havre ou à Marseille et emmenait un public d'élite dans les pays Scandinaves, en Russie, en Grèce, dans la Méditerranée. Des spécialistes leur faisaient des conférences en cours de route, sur les pays visités. La proposition de M. M... devait d'autant plus le séduire qu'elle donnait l'occasion d'une jolie excursion maritime, sur les
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côtes de l'Italie, de la Dalmatie et d'un voyage int(^ressant dans un pays pittoresque et considéré jusqu'alors comme peu accessible. Des arrièrepensées politiques de M. de Kallay, M. Olivier, docteur es sciences, n'avait je crois aucune idée, et rien ne pouvait lui faire deviner qu'il s'associait h une œuvre néfaste. Il était dans la situation morale de ces pèlerins slaves, dont j'ai conté plus haut l'histoire, qui entreprirent en 1867 le voyage de Moscou, sans se douter des questions angoissantes que soulèverait nécessairement le problème polonais. M. Olivier était avant tout un entrepreneur de voyages intéressants et instructifs. Celui qu'on lui offrait réunissait à coup sûr, les deux qualités. Il accepta et réunit autour de lui quelques intellectuels plus ou moins capables de comprendre l'œuvre de M. de Kallay et de l'expliquer à nos compatriotes.
Il a publié les travaux que lui a inspirés ce voyage dans un numéro spécial de sa Revue qui porte ce titre modeste : La Revue générale des Sciences en Bosnie-Herzégovine. Le numéro qui porte la date du 30 mars 1900 comprend une introduction générale par les directeurs; des travaux de divers savants sur la nature physique en Bosnie et en Herzégovine; l'histoire et les monuments en Bosnie- Herzégovine ; la langue et la littérature eu Bosnie-Herzégovine; une étude sur les races, religions, nationalités en Bosnie-Herzégovine; une note sur l'administration actuelle do ces provinces, et un dcuxicino travail de M. Olivier, sur la science en Bosnie-Herzégovine. L'ensemble
de ces travaux pourrait être instructif s'ils étaient le résultat d'une enquête vraiment sérieuse et désintéressée. Malheureusement, au point de vue de ce qui nous occupe, les auteurs n'ont vu que ce qu'on leur a fait voir et n'ont dit que ce qu'on leur a laissé dire. Ils n'ont été en rapports qu'avec le personnel officiel, gouvernemental. L'accès des indigènes leur a été rigoureusement interdit et, d'ailleurs, aucun d'entre eux n'eût été capable de tenir une conversation sans l'aide d'un interprète qui eût été nécessairement un espion. L'ouvrage, comme le dit naïvement M. Olivier, est un hommage rendu à la grandeur de l'œuvre de M. de Kallay, qui a ouvert à la Bosnie- Herzégovine le chemin de la civilisation (p. 287). Je note, à la page 290 de ce trav^'^, un curieux aveu : « Dans les écoles oîi se pressent côte à côte et de jour en jour plus nombreux: Croates, Serbes et Turcs, le serbo-croate lu par tous les élèves, sous ses deux formes écrites, prend l'importance d'un idiome national : il devient réellement la langue bosniaque, comme la qualifie le Gouvernement, qui s'efforce de multiplier les liens entre tous les enfants du pays en vue de faire d'eux, s'il se peut, un seul peuple, le peuple bosniaque ».
Dans cet aveu dépouillé d'artifice, l'innocent docteur es sciences ne se doute pas qu'il dresse contre le Gouvernement de M. de Kallay la plus formidable accusation.
Ecoutez, d'ailleurs, cet autre aveu non moins naïf :
« A peine débarqués à Metkovic, nous reçûmes
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du Gouvernement le plus obligeant accueil ; et pendant toute la durée de notre séjour, l'Administration, informée de nos desseins, s'employa de toute manière à faciliter nos études. Non seulement elle mit à notre disposition son palais d'Ilidzc et, dans les campagnes, ses stations de gendarmerie, mais eu outre, elle eut l'amabilité de pourvoir tous les représentants de La Revue générale des Sciences, d'interprètes autorisés qui les mirent en contact avec la population, les conduisirent visiter les exploitations rurales, les forêts, les fabriques, leur montrèrent les constructions et la machinerie de l'Etat, leur ménagèrent l'accès des mosquées, des écoles, des prétoires et des hôpitaux. » Pour bien vous rendre compte des choses, imaginez une caravane d'Espagnols visitant l'Alsace-Lorraine sous la conduite de guides et d'interprètes prussiens et rendant compte ensuite de leurs impressions I
Je ne crois pas que Leroy-Beaulieu, qui faisait partie du voyage, ait publié à part son étude sur Les races, la religion, la nalionalilé en Bosnie- Herzégovine. Il a bien senti lui-même qu'il n'avait pas pu faire une enquête aussi impartiale que celles qu'il avait naguère entreprises en Russie.
Il y a eu un mouvement d'étonnement en Europe et de vives protestations à Constantinople, lorsque le gouvernement de Vienne a introduit dans les deux provinces le service militaire — clause non prévue par le traité de Berlin. Notre regretté confrère est tenté d'expliquer cette mesure par des
considérations esthétiques. Après avoir exalté le physique superbe des indigènes, il s'écrie : « On comprend que l'Autriche-Hongrie ait tenu à lever quelques bataillons parmi ces hommes d'aspect si martial. Entre toutes les troupes de l'Autriche, il n'en est pas d'aspect plus mâle et de plus guerrière tournure que les régimeiits bosniaques où servent côte à côte chrétiens et musulmans ».
Leroy-Beaulieu ne s'est entretenu avec les indigènes que par l'intermédiaire d'interprètes officieux et il y a des questions que naturellement il n'a pas pu leur poser. Quelles étaient leurs aspirations au moment de leur insurrection ? Que pensent-ils de la décision de l'Europe qui avait disposé d'eux sans les consulter, et du régime actuel ? Il faut savoir lire entre les lignes pour découvrir des aveux comme celui-ci qui échappe à l'apologiste, plus ou moins involontaire, de M. de Kallay.
« Cédant au penchant habituel de l'Etat moderne et peut-être aussi à de secrètes défiances (c'est moi qui souligne), le gouvernement de la Bosnie a voulu s'ingérer dans la gestion des communes serbes orthodoxes. S'il a d'habitude respecté leurs écoles, s'il a souvent même laissé aux paroisses le droit de les confirmer, il n'a pas voulu que les instituteurs, chefs d'une sorte d'école libre, pussent rester en fonctions sans son assentiment. »
Leroy-Beaulieu a visité des cercles, bibliothèques, des lieux de réunions serbes et il note ce détail :
« A côté dès portraits de l'empereur François-
L'.VUTRICnE-HONOrUE ET LES SLAVES BAI,KANIQUES 299
Joseph et de la défunte impératrice*, on y voit d'habitudeceuxdujcuneroi deSerbieetdu prince de Monténégro. De semblables images, surtout le portrait du prince de Monténégro, poète et soldat, se rencontrent souvent en Dalmatie, chez des Croates catholiques, qu'on ne saurait suspecter de tendances séparatistes^. Néanmoins on serait étonné si le gouvernement de Bosnie ne soumettait pas ces Sociétés serbes à la surveillance de sa police. Il veut s'assurer que, sous prétexte de littérature et de culture nationale, ces cercles ne fassent pas d'agitation politique et ne servent pas de foyer à la propagande des partisans de la Grande-Serbie. » Que pensaient les indigènes de cette Grande- Serbie ? C'est là une question que nos compatriotes n'ont pas osé leur poser et qui pourtant eût mérité quelques méditations. On s'imagine difficilement une enquête sérieuse sur la Bosnie-Herzégovine qui n'eût pas débuté par cette question.
1. La présence de ces portraits est obligatoire. Notez bien ceci. Celle des doux autres ne l'est pas. Celte question du portrait du souverain joue un grand rôle dans les Etats monarchiques. Aiu.si parmi les condamués à mort du récent procès do BanialouUa ligure un certain Miloutin lovanovitch, coupable d'avoir avec d'autres membres du Comité de la Société de lecture à Zepce, en 1914, publiquement enlevé l'effigie de rKmpercur de la Kalle de lecture et de l'avoir transporté dans l'ancionno cuisine, actuellement cabinet de débarras. Cet acte constitue tout simplement le crime de lèse-majesté.
2. Si Lcroy-Beaulieu vivait aujourd'hui, j'imagine qu'il tiendrait un autre langage. Il suffit de consulter la liste du comité jongo-slave où figuri-nt îles membres do tous les pays sud-slaves gouvernés par l'Autriche, notammeul de la Dalmatie et de la Croatio.
La consigne était d'être optimiste : qiiieta non movere. A la fin de son étude, Leroy-Beaulieu avoue bien que la situation est singulière et il ajoute ces paroles qui ont aujourd'hui un ironique et douloureux intérêt d'actualité :
« Quelques-uns annoncent que l'Autriche-Hongrie sera bientôt conduite à mettre fin à l'occupation en proclamant l'annexion. Il en est qui appellent déjà la Bosnie la J>{ouYelle-Âutriche. Ce que fera le gouvernement autrichien, il ne nous appartient pas de le décider ; nous ne serions pas surpris qu'il n'en sût rien lui-même ; mais pour l'Autriche comme pour la Bosnie, l'annexion nous paraîtrait présenter plus d'inconvénients que d'avantages. Annexer les provinces en dehors d'une entente formelle avec les puissances signataires du traité de Berlin, ce serait violer, manifestement, la convention internationale sur laquelle repose le droit de l'Autriche à gouverner ce pays*. Or, pareille violation des traités risquerait fort d'amener en Orient ou en Europe, des demandes de compensation et par suite des complications diplomatiques que l'Autriche n'a aucun intérêt à provoquer...
« Pour toutes ces raisons, concluait en 1900 Anatole Leroy-Beaulieu, il nous semble douteux que l'Autriche procède, au moins prochainement, à une annexion.
« N'y aurait-il, entre elle et les autres puissances,
1. Comme si l'Autriche s'était jamais gênée pour violer n'importe quelle convention conclue avec n'importe qui ! EUo aussi pratique la politique des chiffons de papier. (L. L.).
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entre elle et la Russie notamment, aucun engagement (le ne point porter alteinlc au statu quo des Balkans, le gouvernement autrichien nous semble trop prudent pour oublier le quieta non movere ! »
Telles étaient en mars 1900 les conclusions de l'excellent Anatole Leroy-Beaulieu, conclusions élaborées dans le cabinet du gouverneur civil de la Bosnie-Herzégovine. Huit ans après, le gouvernement austro-hongrois lui donnait un cruel démenti en annexant purement et simplement les deux provinces. L'acte porte la date du 8 octobre 1908. Dans une lettre datée du 7 octobre et adressée au ministre des Affaires étrangères, comte d'^renthal, l'empereur déclare que dans l'intérêt de la civilisation et de la politique, pour assurer les résultats déjà obtenus par l'occupation temporaire, il étend sa souveraineté sur les deux provinces. Pour calmer les susceptibilités turques, il retire ses troupes du Sandjak de Novi-Bazar. Dans une lettre adressée au successeur de M. de Kallay, qui était alors le baron Burian, ils déclare que ses sujets de Bosnie-Herzégovine jouiront désormais des mêmes droits que ceux de la monarchie !
Le tableau idyllique tracé par les collaborateurs de la Revue générale des Sciences n'était pas tout à fait d'accord avec la réalité. Beaucoup d'orthodoxes avaient émigré en Serbie et de musulmans en Turquie. Voici ce (jue je lis dans une publication éditée à l'rague — en langue tchèque — au cours de l'année 1909: « Le système absolutiste et bureaucratique do Kallay, combiné avec une crise économique, avait provoipié dans la popula-
tion un profond mécontentement. Les orthodoxes et les musulmans travaillaient à émanciper leurs écoles et leurs institutions religieuses de la tutelle de l'État et adressèrent de nombreuses réclamations à l'Empereur et aux délégations <. De ces réclamations, bien entendu, Vienne et Budapest tenaient peu de compte. Sous la domination turque, les Serbes avaient, réussi à créer un collège à Saraïevo. Il fut fermé, tandis que les Jésuites en créaient un à Travnik, qui fut doté d'une subvention de 80.000 couronnes. Après sept ans de lutte, l'épiscopat orthodoxe, autrement dit serbe, n'obtenait que 36.000 couronnes pour les jeunes gens qui se destinaient au sacerdoce. L'enseignement de l'allemand fut rendu obligatoire dans toutes les écoles et l'accès des emplois publics fut uniquement réservé à ceux qui possédaient cette langue ^ »
De 1878 à 1906, le gouvernement ouvrit 251 écoles primaires et 256 casernes pour loger 2.442 gendarmes. En 1906, le budget de Tlnstruction publique comportait 575.790 couronnes contre 3.753.189 couronnes destinées à la gendarmerie. De tous ces chiffres, l'enquête ouverte en l'honneur de M. de Kallay ne dit pas un mot!
En 1894, quelques communautés paroissiales et scolaires serbes demandèrent au gouvernement la permission d'organiser par leurs propres moyens l'instruction de leurs paroissiens. Cette requête fut taxée de provocation à la rébellion. Malgré