AVE3 DISPARUS DE LA BALTIQUE ET DE l'eLBE
OU Lipsko et veut dire le bois de tilleuls, du mot lipa, tilleul qui a fourni un grand nombre de noms de lieux dans les pays slaves. Nous trouvons dans la Saxe Royale une ville de mines qui s'appelle Chemnitz. C'est la déformation du mot Kamenica (de Kamen, pierre) qui veut dire, la mine, la carrière. On trouve une vingtaine de noms analogues dans les parties encore slaves de la Bohême et de la Moravie. La Silésie est encore aujourd'hui en partie polonaise. On ne sera pas surpris d'y rencontrer des noms de villes slaves, tels que Torgau (la ville du commerce), Glogau (la ville des houx). Dans l'Allemagne du nord, nous n'avons pas moins de trois villes portant encore le nom de Stargard (Stary Grad, le vieux château). Le nom de la Poméranie (en allemand Pommern) veut dire en slave le littoral (po, le long de, more, la mer). Je pourrais multiplier ces noms à l'infini. Ils rappellent les anciens habitants de ces contrées aujour. d'hui germanisées et les luttes qu'ils ont eues à soutenir contre leurs envahisseurs, ces luttes que l'annaliste Widukind, moine de Corvey, en Westphalie, résumait ainsi au x' siècle : Trauseunt dies plurimi, Gcrmanis pro (jloria et pro magno latoque imperio, Sclavis pro libertate ac ultime servitute varie certanliùus.
C'est du nom des Slaves fait prisonniers et vendus comme serfs par les Allemands que vient notre mot d'esclave.
Ces Slaves disparus étaient établis dans lo bassin de l'Oder, de la Save ot de l'Elbe.
Ils be répartissaient en trois grandes familles.
1° Les Obotrites, qui occupaient le Mecklembourg et le Holstein jusqu'au fleuve Warnawa (en allemand Warnau) ;
2° Les Lutitses ou Vélètes, entre l'Oder et l'Elbe ;
3° Les Serbes sur l'Elbe moyen et dans les bassins de son affluent la Sale, de l'Oder et de la Bobra. Ces Serbes (Srbi), leur non\ est absolument identique à celui de leurs congénères du Danube; mais leur langue est bien difl'érente de la leur.
Chacun de ces groupes était divisé en une infinité de tribus. Et ces tribus n'avaient aucune idée des intérêts communs de la race.
Le christianisme fut prêché à ces Slaves par des Allemands et leur conversion fut la première étape de la germanisation. Les évêchés sont des avantpostes du germanisme. Les noms se transforment et prennent une physionomie allemande. Ainsi Mezibor ^ devient Mersebourg. En 1022, Pribigniev, prince des Obotrites, qui porte un nom bien slave, se fait baptiser et son fils reçoit le nom allemand de Gottschalck.
L'ile de Rûgen devient le dernier refuge du paganisme slave. En If 68, les Danois détruisent le sanctuaire païen d'Arkona. Eux aussi, ils ont travaillé à la grandeur future de la Prusse. Une fois convertis, lesSlaves deviennent nécessairement des tributaires; peu à peu ils s'assimilent aux Allemands. Ecoutez ce fragment de la fondation d'un évêché dans la ville slave de Ratibor (1158) :
« Par droit d'héritage, dit Henri le Lion, nous
1. La ville entre les bois. — Le slave bor, forêt, devient en allemand burg.
SLAVES DISPARUS DE LA BALTIQUE ET DE l'eLBE 23
avons reçu de nos ancêtres des peuples païens appelés Wénèdes (Venedi, ail. Windisch, — c'est le nom que les Allemands donnent volontiers aux Slaves). Dès le temps de Charlemagne ils étaient des rebelles, ennemis de Dieu et de la sainte Église, et, après avoir soumis leurs tètes obstinées à la foi chrétienne, ils sont souvent retournés à l'abomination du paganisme. Même de notre temps, nous n'avons pas cessé d'accabler souvent avec le glaive les cols asservis des infidèles et, pour les punir de leur méchanceté, nous avons considérablement augmenté les tributs, et maintenant, les ayant ainsi accablés, nous régnons depuis longtemps sur eux pour l'accroissement de notre puissance. »
De tous ces Slaves disparus, les Serbes de Lusace seuls subsistent encore.
Quand les autres Slaves, ceux do Bohème notamment, ont connu cette tragique histoire elle leur a donné lieu de faire d'amères réflexions sur leur propre destinée.
Le poète Kollar qui en qualité d'étudiant en théologie séjourna à léna de 1815 à 1819, à léna, c'est-à-dire dans les régions mômes qu'avaient naguère habitées ses congénères disparus, y était sans cesse hanté par le souvenir de ces ancêtres. « Chaque localité, chaque village, chaque rivière, chaque montagne portant un nom slave — écrit-il dans ses Mémoires — me semblait un tombeau, un monument d'un gigantesque cimetière. Je voulais visiter et étudier toutes les communes qui portaient des noms slaves et rechercher si l'on n'y
trouverait pas encore quelques traces de la nationalité primitive. »
Mais KoUar était plus poète qu'archéologue, et dans le prologue de son poème la Fille de Slava, sur lequel nous reviendrons, il a éloquemment traduit ses patriotiques émotions.
« Elle est là devant mes yeux mouillés de larmes, celte terre, berceau jadis, aujourd'hui tombeau de mon peuple : 0 siècles anciens qui planez sur moi comme la nuit, ô contrée, image de toute honte ! De l'Elbe infidèle ^ aux flots dévorants de la Baltique, la voix harmonieuse des Slaves retentissait naguère. Elle est muette aujourd'hui. Qui a commis cette criante injustice? Qui a dans un seul peuple déshonoré toute l'humanité? Rougis, jalouse Germanie, voisine de la Slavie! Ce sont tes mains qui ont commis cet attentat. Jamais ennemi n'a fait couler autant de sang que ta main n'en a versé pour détruire le Slave. Celui-là seul est digne de la liberté qui sait respecter la liberté d'autrui. Celui qui met des esclaves aux fers est lui-même un esclave. Qu'il enchaîne la main ou la langue, c'est tout un... Il ne sait pas respecter les droits des autres.
« Qu'êtes-vous devenus, chers peuples slaves qui viviez jadis ici?... je regarde au loin à ma droite, je fouille l'horizon à ma gauche. Mon œil dans la Slavie cherche en vain les Slaves. »
Remplacez les Serbes de l'Elbe par les Serbes
1. Le poète l'appelle inûdèie parce que le fleuve, après avoir coulé en pays slave (la Bohême), court ensuite en pays allemand.
SLAVES DISPARUS DE LA BALTIQUE ET DE l'eLBE 25
du Danube. La tactique allemande est la même vis-à-vis des Slaves du midi que naguère vis-à-vis des Slaves du nord. Elle se résume dans le mot que Bismarck appliquait naguère aux Polonais : ausrotten, c'est-à-dire extirper, déraciner, exterminer.
Un demi siècle après Kollar, un grand Français évoquait le souvenirdes Slaves baltiques. C'était au lendemain de nos désastres en 1871. Renan, dans une de ses lettres à Strauss, s'exprimait ainsi :
« Chaque affirmation du germanisme est une affirmation du slavisme ; chaque mouvement de concentration de la part des Allemands est un mouvement qui « précipite » Je Slave, le dégage, le fait être séparément. Il verra cette longue exploitation historique de sa race par la vôtre — et le nombre des Slaves est le double du vôtre. Songez quel poids pèsera dans la balance du monde, le jour où la Bohême, la Moravie, la Serbie, toutes les populations slaves de l'empire ottoman sûrement destinées à l'affranchissement, races héroïques encore, toutes militaires et qui n'ont besoin que d'être commandées, se grouperont autour de ce grand conglomérat moscovite, qui paraît bien le noyau désigné de la future unité slave.
« Une des blessures des Russes sera un jour d'avoir été civilisés par les Allemands. Ils le nieront, mais ils se l'avoueront tout en le niant et ce souvenir les exas[iérera. L'Acadéiuic de Saint- Pétersbourg en voudra autant un jour à celle de [Berlin pour avoir été allemande que celle de BerUu nous eu veut pour avoir été autrefois à
moitié française. Nbtre siècle est le siècle du triomphe du serf sur le maître. Le Slave a été et, à quelque égard, est encore votre serf.
r. « Sous prétexte d'une étymologie germanique vous prenez pour la Prusse tel village de Lorraine. Les noms de Vienne, de Worms, de Mayence sont gaulois; nous ne vous réclamerons jamais ces villes, mais, si un jour les Slaves viennent revendiquer la Prusse proprement dite, la Poméranie, la Silésie, Berlin pour la raison que tous ces noms sont slaves ; s'ils font sur l'Elbe et sur l'Oder ce que vous avez fait sur la Moselle; s'ils pointent sur la carte les villages obotrites ou vénètes, qu'aurezvous à dire? »
Il y a plus de trente ans, je citais ces paroles de Renan dans ma leçon d'ouverture du Collège de France et cette leçon se terminait par ces paroles :
« J'ai la ferme conviction de servir non seulement la science, mais le pays en vous apprenant à mieux connaître une race qui, malgré son éloignement, a été plus d'une fois en contact avec la nôtre et dont le développement ultérieur ne sera pas sans influence sur notre avenir. »
Le moment est venu où ces paroles doivent se réaliser.
Comme on peut en juger par ces considérations, les Serbes de Lusace, en dépit de leur petit nombre, ou plutôt à cause de ce petit nombre, ne sont pas un élément à négliger dans la constitution de la nouvelle Europe. Ils nous donnent une leçon d'hisitoire que les publicistes et les hommes d'État ne sauraient trop méditer.