PRÉDICTION DE POUROHITA
laver à l’eau froide. Si malgré toutes ces précautions, et sans l’intervention d’aucune cause extérieure , le froid vient à gagner la partie dctnt parle la prédiction du brahme, c’est alors et non auparavant que vous aurez à en appréhender l’accomplissement.
Ces raisons, auxquelles Paramarta ni aucun de ces disciples n’avaient eu assez de pénétration pour faire attention , leur parurent à tous si justes et si convaincantes, qu’elles dissipèrent aussitôt les alarmes du gourou : celui-ci revint peu-à-peu de sa profonde mélancolie , et eut bientôt repris l’appétit, les forces et la gaîté qu’il avait auparavant.
Quelque temps après ce fâcheux accident, il en survint un autre à-peu-près de la même espèce, mais qui eut des suites bien plus funestes que le premier. Une nuit, lorsque le gourou dormait, il survint un orage qui déchargea une grande quantité de pluie, et comme le toit du mata n’était pas bien couvert, l’eau tomba en différens endroits, et sur-tout à la place où était couché Paramarta ; cependant comme il dormait d’un profond sommeil, il ûe s’aperçut de rien. La natte sur laquelle il était couché fut bientôt toute mouillée par les gouttes d'eau qui tombaient du toit. Cependant il continua de
dormir sans interruption sur ce lieu humide jusqu’au lendemain matin. En se réveillant, il s’aperçut que sous lui tout était froid, etils’imagina que si la natte était froide et humide, c’était à la froideur de son corps qu’il fallait l’attribuer : Pour le coup , s’écria-t-il après quelques momens de réflexion, ma dernière heure approche ; il n’y a pas moyen , cette fois, d’attribuer cette froideur à une cause extérieure , puisque je n’ai été ni étendu à la renverse sur la boue, ni lavé avec de l’eau froide: la froideur que je sens, et qui s’est même communiquée à la natte sur laquelle j’étais couché, ne peut donc provenir que de la disposition intérieure de mon corps. Ainsi la prédiction du bralime pourohita, confirmée par l’explication qu’en a donnée Bouffon, doit maintenant s’accomplir, et ma fin ne saurait être éloignée.
Après avoir roulé durant quelque temps ces idées mélancoliques dans son esprit , le gourou appela ses disciples, leur fit part du^ujet de ses alarmes et des raisons sur lesquelles elles étaient fondées. Ces derniers , qui n’avaient pas assez de jugement pour deviner que la cause de la froideur et de l’humidité du dos du gourou, ainsi que de la natte sur laquelle il était couché, provenait de la pluie tombée la nuit, furent
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de la .même opinion cpie leur maître, et convinrent tous que l’époque de l’accomplissement de la prophétie de l’astrologue était enfin arrivée.
Malheureusement, lorsque cet accident survint. Bouffon n’était pas dans le village pour en expliquer la cause, et tous ceux qui approchaient le gourou étant gens aussi bornés que les cinq disciples, personne ne fut capable d’assigner à la froideur qui l’avait saisi d’autre cause que la nécessité de l’accomplissement de la prédiction du pourohita.
Paramarta se disposa donc à mourir, et comme tous ceux qui l’entouraient étaient fermement persuadés que l’époque de sa mort était réellement venue, et que tout ce qu’on pourrait faire ne saurait prolonger sa vie, personne, cette fois , ne s’empressa de le soulager ou même de le consoler. Aussi son imagination étant trèsvivement frappée de l’idée de sa dissolution prochaine, son état alla s’empirant de jour en jour; il ne prenait aucune nourriture, était dans une agitation continuelle, et ne pouvait dormir un instant ; enfin il tomba bientôt dans un délire continuel, durant lequel il ne cessait de répéter la sentence : La froideur du derrière est un signe de mort !
Parvenu au dernier degré de faiblesse, il
tomba un jour dans une syncope qui le laissa sans aucun signe extérieur de vie et qui dura long-temps. Ses disciples, croyant qu’il était réellement mort, l’entourèrent tous pour pleurer et célébrer le deuil, en donnant les marques extérieures d’affliction usitées dans cette circonstance : après avoir témoigné leur douleur à la manière ordinaire, ils s’empressèrent de laver le cadavre (i), afin de finir vite la cérémonie des funérailles. Pour cet effet, ils remplirent d’eau un grand bassin qui était dans le mata, et y portèrent le gourou, dont l’évanouissement durait encore. Dans le temps qu’ils le lavaient , la froideur de l’eau , le frottement , le mouvement , l’exposition au grand air , firent sur lui une révolution favorable, et il commença à revenir de sa syncope, et à donner des signes de vie. Ses disciples s’en aperçurent; mais tous furent d’avis que ces signes de vie venaient à contre-temps, et que Jeur maître ne devait pas penser à vivre lorsque l’heure de sa mort était venue. Dans cette persuasion, ils lui enfoncèrent la tête dans l’eau et le suffoquèrent.
(i) Cette pratique de laver les cadavres avant de les enterrer ou de les brûler, est universellement suivie par les Indiens de toutes les castes.