LA VACHE ET LE RENARD
connaissance de nos jours , dest de dévorer ceux qui nous nourrissent et qui nous font du bien.
Suspens au moins ton mauvais dessein pour quelques instans, ajouta le brahme, et voyons si la morale que tu viens d’annoncer trouvera des approbateurs. Rapportons l’affaire à des arbitres, et si nous en trouvons trois qui approuvent ton dessein, je ne m’oppose plus à ce que tu me dévores.
Le crocodile accéda à la demande du brahme et consentit à ne le dévorer qu’après avoir trouvé trois arbitres qui ne désapprouveraient pas son dessein.
Ils s’adressèrent d’abord à un manguier planté sur le bord du fleuve, et le brahme lui adressant la parole, lui demanda s’il était permis de faire du mal à ceux qui nous avaient fait du bien.
Je ne sais pas si cela est permis ou non, répondit le manguier ; mais je sais bien que c’est là précisément la conduite que les hommes, tes semblables, tiennent envers moi. En effet, j’apaise leur faim en les nourrissant de mes fruits succulens ; je les garantis des ardeurs du soleil , en les couvrant de la fraîcheur de mon ombre; mais dès que la vieillesse ou quelque accident m’a mis hors d’état de leur procurer ces biens, oubliant aussitôt mes services antérieurs, ils
5a LF. BRAHME, LE CROCODILE, l’aRBRE,
coupent toutes mes branches, et finissent par me priver de la vie en m’arrachant avec les racines : d’où je dois conclure que la vertu de nos jours parmi les hommes, c’est de détruire ceux qui les nourrissent.
Après ce premier arbitre , les plaideurs virent une vieille vache qui paissait sans gardien sur le bord du fleuve, et ils l’appelèrent. Le brahme lui fit la même question et lui demanda s’il était permis de faire du mal à ceux qui nous faisaient du bien , et si c’était une vertu de nuire à ceux qui nous avaient rendu service.
Que parles-tu de vertu? repartit la vache : la vertu de nos jours , c’est de dévorer ceux qui nous nourrissent, comme je ne l’éprouve que trop par une malheureuse expérience. J’ai jusqu’ici rendu à l’homme les services les plus importans, j’ai labouré ses champs, je lui ai donné des veaux et je l’ai nourri de mon lait, et maintenant que, devenue vieille, il n’a plus rien à attendre de moi , il me rebute, et je me vois ici" abandonnée au bord de ce fleuve , et exposée à chaque instant à devenir la proie des bêtes féroces. .
Il ne manquait plus que le témoignage d’un troisième arbitre pour consommer la ruine du brahme. Les plaideurs ayant aperçu un renard ,