S/&CO
« Comme l’hèrbe desséchée qui entoure le pied des arbres peut embraser toute une forêt, de même aussi un enfant d’un mauvais naturel suffit pour déshonorer toute une famille. »
C’était ainsi que Souca-Daroucha exhalait sa douleur et la déposait dans le sein de son ministre. Amara-Satty possédait au plus haut degré toutes les qualités qui doivent orner l’esprit et le cœur d’une personne de son rang. Il réunissait tout ce que recommande le sloca suivant :
« 11 faut qu’un ministre ait l’esprit équitable et le jugement droit; qu’il connaisse tous les différens genres de vie; qu’il se conduise avec dignité et indépendance ; qu’il jouisse d’une bonne réputation. Rechercher Ja gloire; se faire à tous les caractères; gagner les cœurs par des paroles affables et conciliatrices ; s’attacher à bien connaître le naturel et les dispositions de
FXPOSTTÎOI'T.
tous ceux qui l’entourent; savoir discerner le caractère des hommes par leurs discours : voilà encore une partie de ses devoirs. Il faut aussi qu’il se conserve sobre et tempérant, que toutes les sciences lui soient familières, qu’il connaisse tous les genres d’industrie. La prudence est un besoin pour lui. 11 doitsavoir toutes les langues. » Amara-Satty avait l’esprit orné de toutes ces qualités, et tâchait de les inspirer aussi au roi son maître. Il partageait sincèrement la douleur de ce bon roi , affligé profondément de la conduite irrégulière et incorrigible de ses trois fils. Le naturel de vos fils, lui disait-il, ne justifie que trop la vérité de ces anciennes maximes:
ca.
« L’énnemi d’un fils , c’est un père qui contracte des dettes ; l’ennemi d’un mari, une femme qui se livre à des amours étrangers ; et l’ennemi d’un père, un enfant d’un mauvais naturel. » .
y&ca.
« Cojnme la lune paraissant la nuit sur l’horizon, réjouit plus. la nature que ne font toutes les étoiles ensemble, ainsi un seul fils doué de bonnes dispositions est préférable à cent autres d’un naturel peryers. »
IO PANTCHA-TAHTRA , . -
Enfin, voulant tenter une dernière ressource, Amara-Satty conseilla au roi de convo- • quer une assemblée générale de tous les brah- . mes vitou vansa (i) qui vivaient dans son royaume ; il espérait qu’il s’en trouverait quelqu’un qui entreprendrait de changer le naturel pervers et de réformer les habitudes vicieuses des trois jeunes princes, et qui tâcherait de leur donner une éducation analogue à leur rang élevé.
Souca-Daroucha approuva l’avis de son ministre. Il convoqua donc une assemblée générale de tous les vitou vansa qui se trouvaient dans son royaume; et lorsque tous ces illustres brahmes se furent rendus an palais du roi, celui-ci leur fit part du sujet de son affliction et leur dit qu’il les avait tous rassemblés dans l’es- . pérance qu’ils lui découvriraient le moÿen de réformer le naturel stupide et grossier de ses trois fils, et que quelqu’un d’entre eux se chargerait de leur donner une bonne éducation. « Si c’est avec raison, ajouta-t-il, qu’on vous donne le nom de Dieux brahmes, Dieux de la terre, rien ne doit être au-dessus de votre pouvoir; et dans l’affliction où je me trouve, vous n’hési-
» (i j Vitou vansa est le nom qu’on donne aux personnes qui
cultivent les sciences, et sur-tout aux poètes.
’ EXPOSITION
terez pas un seul instant à me rendre le service que je réclame de vous, quand ce ne serait que pour me témoigner par là votre reconnaissance pour 1<*5 bienfaits sans nombre que je n’ai cessé jusqu’ici d’accorder aux personnes de votre classe. »
Les illustres brahmes vitou Dansa avaient prêté une oreille attentive aux paroles du roi. Ils parurent tous interdits à la proposition quil leur faisait, et se regardèrent quelque temps les uns les autres en silence ; enfin ils lui répondirent en ces termes :
Grand roi! la faveur que tu viens de •nous
demander est entièrement au-dessus de notre » •
pouvoir; car bien qu’il soit vrai que nous soyons les Dieux brahmes, les Dieux de la terre, et que nous puissions opérer dès choses extraordinaires, il nous est impossible de donner de l’esprit et une bonne éducation à des hommes que la nature a faits grossiers et stupides. Si tu veux savoir jusqu’où s’étend notre pouvoir, nous te le dirons sans déguisement : Nous saurions , si nous voulions , extraire de l’huile d’un sable aride. Nous pouvons Ressusciter les morts. Il nous est facile d’apporter de l’eau de la rivière dans une couverture de laine, sans qu’il en tombe une goutte. Nous sommes assez puissans pour faire croître des cornes sur la tête d’un lièvre. Toutes
1 2 PAHTCHA-TANTR k ,
ces merveilles et bien d’autres prodiges plus extraordinaires encore, nous pouvons les opérer; mais donner de l’esprit et une bonne éducation à des gens nés grossiers et stupides ( nous te le répétons avec regret), c’est une tâche au-dessus de notre pouvoir.
Le roi , mécontent de cette réponse des brahmes, entra aussitôt dans une grande colèçe contre eux, et leur dit avec beaucoup d’emportement que puisqu’ils se refusaient au service qu’il exigeait d’eux , il allait se venger en leur enle^tmt toutes les terres et les rentes qu’ils possédaient dans s.es états , en les dépouillant de tous leurs privilèges, en faisant renverser tous leurs agrahra (i), et en lès chassant tous ignominieusement de son territoire. .
Parmi les vitou vansa assemblés, Vichnou- Sarma était un des plus savans. Ce brahme, voyant la colère du roi et les suites qu’elle allait avoir, s approcha de lui, lui adressa la parole avec beaucoup de douceur , et l’engagea à réprimer cet emportement , lui reprçsen- tant qu’il ne convenait pas à 1A1 prince de témoigner de la colère contre qui que .ce fût, et suf-tout contre les dieux brahmes. Il ajouta qu’il
(i) On nomme ainsi les villages habités par les Brahmes.
EXPOSITION. ‘ l3
se chargeait lui-même de l’éducation de ses trois
fils, et que s’il voulait les confier à ses soins, il espérait pouvoir changer leur’ naturel et reformer leurs manières ; qu’il ne demandait pour cela qu’un court espace de six mois, et qu’il tâcherait durant ce temps de leur donner une éducation analogue à leur haute condition et à leur élévation future.
Le roi fut au comble de la joie en entendant la proposition de Vichnou-Sarma ; il n’hésita pas un instant à mettre ses fils sous sa tutelle; et pour lui témoigner sa reconnaissance, il lui donna aussitôt le sapt-driga (i), c’est-à-dire, des joyaux d’or et d’argent enrichis de cinq espèces de pierreries, des étoffes précieuses de soie, des pièces • de toiles fines, un palanquin, une maison et du bétel. Il fit appeler ses trois fils, les lui confia et le congédia avec toute l’assemblée des vitou vansa.
Vichnou-Sarma s’étant rendu chez fin, tous les autres brahmes l’y suivirent, et commencèrent par lui faire de vifs reproches sur ce qu’il
(i) Le sapt-anga (ou sept dons), souvent mentionné dans les livres indiens, est encore en nsage parmi les princes dti sang; pn le donne aux personnes qu’on veut spécialement honorer : il consiste dans les soft articles mentionnés cidessus. *' *
l4 ‘ PA.NTCHA.-TANTJIA ,
avait eu le vain orgueil de s’élever au-dessus d’eux tous, en se chargeant témérairement d’une entreprise dont le succès leur avait paru à tous impossible.
Vichnou-Sarma écouta patiemment les reproches des brahmes : s’avançant avec modestie au milieu de l’assemblée, il se prosterna tout aü long devant les illustres vitou vansa et ayant obtenu la permission de parler , il justifia sa démarche en les assurant qu’elle ne provenait d’auAin sentiment d’orgueil ou de présomption comme ils sè l’étaient imaginé , mais qu’elle était uniquement fondée sur un désir sincère de leur rendre service à tous : Je n’ai pu voir sans trembler, ajouta-t-il , la colère .du roi et les extrémités auxquelles il allait se porter contre toute notre caste. J’ai voulu parer, en gagnant du temps, le coup fatal dirigé contre nous tous. Si je n’ai pas détourné les maux imminens dont nous étions menacés, je les ai au moins suspendus pour six mois : or pendant cet espace de temps combien ne peut-il pas survenir d’événemens imprévus qui nous tireront de cette fâcheuse position et me dégageront entièrement des obligations que j’ai contractées envers lé roi? Qui sait même si, durant cet intervalle, le hasard et ma destinée ne . ‘ 0
me favoriseront pas et n’amèneront pas des in-
EXPOSITION
cidens propres à assurer le succès de mon entreprise ?
Quoi qu’il en soit, n’est-ce pas beaucoup, si, dans les difficultés de la vie et dans les divers accidens fâcheux qui nous menacent, nous pouvons gagner du temps? et dans l’intervalle ne survientil pas souvent des circonstances qui nous délivrent, entièrement des maux qui nous attenfiaient, des hasards heureux qui facilitent nos desseins, et font même tourner à notre avantage ce qui d’abord paraissait devoir causer notre ruine ? Daignez écouter un exemple qui vous convaincra de cette vérité.
Ca JftUc îi’un Rot djattgtf tn ftarçott.
Dans la ville de Barty-Poura , capitale du pays appelé Anga-Dessa , régnait le. roi Nihla-Kétou. Ce prince avait* une femme qui demeura long- , temps stérile; cependant, parle mérite des vœux * et des sacrifices que son épouse et lui ne cessèrent d’offrir pendant long-temps , la reine obtint enfin des Dieux la fécondité. 'Malheureusement elle n’enfantait que des filles, ce qui affligeait vivement le roi, qui désirait avec ardeur avoir
-iaç
lG PANTCHA-TANTKA ,
au moins un fils pour successeur et héritier de son trône. Voyant que ses vœux n étaient pas remplis et que sa femme continuait à ne lui donner que des filles, il conçut le dessein de la répudier pour en épouser une autre , et fit part de sa résolution à Vahaca , son premier ministre. Celui - ci , voulant favoriser la reine, fit à son maître de pressantes remontrances pour le dissuader de son projet ou du moins pour l’engager à en différer l’exécution ; et comme la reine se trouvait alors enceinte , il vint à bout, après beaucoup de sollicitations et de prières, de lui persuader d’attendre au moins jusqu’au temps de l’accouchement : Ne se peut-^ il pas, lui dit-il, que l’enfant qu’elle porte maintenant dans son sein soit un, fils, et qüe dans quelques mois vous receviez d’felle l’objet de vos désirs ardens? En attendant qu’elle accouche, ajouta-t-il, si vous voulez me la confier, j’en prendrai le plus grand soin , je la logerai dans un endroit séparé de ma maisoh , je ferai pratiquer avec exactitude sur elle toutes les cérémo- • nies prescrites pour les personnes de son rang lorsqu’elles sont enceintes , et je ferai offrir dans tout le royaume des sacrifices aux dieux pour obtenir qu’enfin vos vœux ne soient plus frustrés.
J,e roi céda aux instances de son ministre, êt
EXPOSITION
lui livra sa femme pour qu'il prit soin d’elle jusqu’au temps de ses couches. Le ministre la conduisit chez lui , et lui assigna pour demeure une partie de sa maison où elle pût vivre avec décence et d’une manière conforme à sa dignité. Enfin elle accoucha, et cette fois encore elle mit au monde une fille.
Le ministre, qui connaissait les dispositions du roi , fut désespéré de cet événement et vit bien qu’il n’y avait pas d’autre moyen de prévenir la ruine de la reine, que de cacher le sexe de l’enfant et de le faire passer pour un garçon. Il s’arrêta donc à ce parti, et le jour même de l’accouchement de la reine, il fit publier, au son des trompettes et autres instrumens, quelle était accouchée d’un fils; il fit dresser dans toutes Ls rues des tornams (ou arcs de triomphe), et ordonna qu’on fît dans tout le royaume des réjouissances publiques en mémoire de cet heureux événement.
Cette agréable nouvelle porta à son comble la joie et le bonheur du roi : il voyait enfin exaucés des vœux si long-temps stériles. Il fixa le douzième jour de la naissance fie l’enfant poar la cérémonie du nama-carma (i), et il donna ordre
(i) C’est-à-dire pour lui donner un nom. Voyez , sur cette cérémonie , Moeurs de l'Inde , tome F., page au.
l8 PANTCttA-TANTRA,
qu’on fit les préparatifs nécessaires pour que cette importante cérémonie eût lieu avec pompe - dans son palais et en sa présence.
Cette détermination du roi jeta le ministre dans un nouvel embarras, et il fallut chercher quelque subterfuge pour empêcher que l’enfant ne fût vu du prince et son sexe reconnu. Le ministre appela en particulier le pouhorita (i), et après l’avoir gagné par des présens et des promesses, il lui déclara les motifs qui l’engageaient à cacher au roi le sexe de l’enfant, et le pria de lui rendre service dans l’embarras où il se trouvait; ce qu’il poüvait faire, en annonçant au prince que son enfant était venu au monde sous une constellation malheureuse, et avec d’autres mauvais augures qui ne permettaient en aucune manière de le montrer à son père Ou de le produire en public, sans s’exposer aux plus grands malheurs, avant qu’il eût atteint l’âge de seize
ans et qu’il fût marié.
L’astrologue se rendit aussitôt chez le roi; il lui dit d’un air grave et sérieux qu’il venait de tirer l'horoscope ’dc son enfant nouveau né, et lui annonça d’un ton solennel que la constella-
(i) Pu astrologue du roi. Voyez Mœurs de l'Inde , t. I". , page 180... . 1
• 1 KXPOSITION. . iy
• lion sous laquelle il était né, ainsi que tous les autres augures, étaient si défavorables, qu’il ne pouvait pas, sans s’exposer lui-onèrue et exposer tout son royaume aux plus funestes aceidens , voir cet enfant ou le produire en public avant qu’il fût marié.
Le roi, consterné de cette prédiction,. appela son ministre, lui fit part de ce que l’astrologue venait de lui annoncer, et lui demanda son avis sur le parti qu’il convenait de prendre.
Le ministre, avec l’air d’une personne qui n’avait aucune part dans cette intrigue, essaya de consoler, son maître, et l’engagea à se résigner patiemment à sa destinée. « Le principal point, lui dit-il, c’est d’etre assuré qu’il vous est né un fils, et un héritier légitime de votre trône. Par cet heureux événement, vos désirs se trouvent remplis. C’est un sacrifice pénible, sans doute, de rester seize ans sans voir cet enfant chéri; mais puisque telle est votre destinéê, il faut vous r y soumettre', et tous vos soins, poilr le présent, doivent se borner à placer cet enfant en lieu de sûreté, sous la surveillance de personnes attentives à ce que rien ne lui manque,. et chargées de lui donner une éducatiôo royale. Si .vous voulez m’honorer de votre confiance en le livrant à mes
ÎO PAWTCHA-TANTH A ,
vivre séparé (le vous, je -m’engage volontiers à . '
.avoir constamment les yeux sur lui, à lui témoigner sans cesse toute la tendresse d’un père, et à n’épargner aucun soin, aucune peine pour qu’il reçoive une éducation conforme à son illustre naissance et â sa haute destinée* v * .
I je roi, ayant prêté une oreille .attentive au discours de son ministre, se conforma sans hésiter ./ à ses sages conseils, et persuadé qu’il ne pou- ' vait pas confier ce précieux dépôt à de meilleures mains, il le chargea du soin de son enfant, lui recommandant bien de faire auprès de lui l’office d’un tendre père jusqu’au temps où il lui serait permis de l’appeler sans danger auprès de sa personne.
Le ministre se chargea de la fille du roi, la mit entre les. mains de personnes de confiance qui étaient dans le secret, et lui donna de bonne heure les maîtres nécessaires pour lui apprendre les sciences Convenables à son rang et à son élévation future.
Enfin , vers l’âge de quinze ans* la princesse étant devenue nubile, le ministre s’adressa au roi pour l’avertir que le temps où il lui serait permis d’avoir son prétendu fils auprès de lui étant proche» il devait l’autoriser à. lui chercher une épouse digne de son rang et à le marier; il ajouta
- ' ' , Digitiz'ed by Çpogle
K X POSITION
qu’on devait la cherche»: chez les rois voisins, et qu’afin de l’obtenir plus sûrement, il fallait eu faire la demande avec tout l’appareil de la guerre.
Le roi permit à Vahaca de se conduire dans cette affaire comme il le jugerait à propos. Muni du consentement du prince, le ministre rassem-i bla toutes les forces du' royaume, et menant avec lui la fille du roi, il ,alla investir avec son armée la ville de Tattaly-Poura. La place se trouva bientôt réduite aux dernières, extrémités, et le prince qui' y régnait envoya des ambassadeurs à son ennemi pour lui demander à quelles conditions il voulait faire la paix, et lever le siège de la ville. Le ministre du roi Nihla-Kétou répondit qu’il n’exigeait de lui d’autre condition que de consentir à donner sa fille en mariage au fils de son maître , après quoi il se retirerait paisiblement avec son armée.
Le roi assiégé, ravi de pouvoir obtenir la paix à des conditions si faciles à remplir , consentit volontiers à ce qu’on exigeait de lui. On régla donc les conditions du mariage, et on fixa le cinquième jour pour la solennité des noces.
Pendant que ces événemens se passaient, il arriva qu’un géant Brahme , qui avait fixé sa demeure au milieu d’un arbre touffu d’un volume prodigieux, qui se trouvait près de Ten-
22 PANTCH ArTAfCm/V ,•
droit du camp où avait été logée, la fille du roi, ayant vu plusieurs fois cette princesse, fut frappé de sa rare beauté et en devint si éperdument amoureux, qu’il crut pouvoir déclarer la violence de sa passion au ministre sous la tutelle • duquel elle vivait, espérant obtenir de lui la permission de satisfaire ses désirs. Mais le ministre lui répondit que l’objet de sa passion étant déjà engagé ailleurs, il n’y avait pas moyen d’accueillir sa demande. En même temps, lui ayant appris l’histoire de la naissance et de l’éducation de cette fille, il lui fit part de l’embarras cruel dans lequel il se trouvait après avoir caché son sexe,* et favoir fait passer jusqu’à ce jour pour un garçon, et supplia le géant de, lui rendre un service important; ce qu’il pourrait faire aisément par le moyen de son pouvoir surnaturel et de ses enchantemens. La grâce qu’il lui demandait était qu’il daignât donner pour cinq ou six jours seulement son sexe d’homme à la princesse, et prendre pour lui le sexe de femme pour le même espace de temps; après quoi, il pourrait reprendre, s’il voulait, son propre sexe et rendre à la princesse le sien. Le géant accéda sans difficulté à la demande du ministre , et opéra aussitôt le . changement que ce dern\er avait désiré. -
EXPOSITION. . . a 3
Cette métamorphose opérée, on célébra avecla plus grande solennité les noces projetées, et lorsque toutes les cérémonies furent finies, le ministre, se disposant à conduire auprès du roi son maître les nouveaux mariés, appela auparavant le géant Brahme qui avait prètç son sexe d’homme à la princessé, et lui dit qu’il pouvait le reprendre s’il voulait, et lui rendre celui qu'il itvait pris.
Le géant répondit au ministre qu’il n’était plus en son pouvoir d’opérer ce changement.
« Un génie voisin, ajouta-t-il, m’a vu dans mon nouvel état de femme, il a conçu pour moi une passion violente dont je porte maintenant le fruit • dans mon sçiu : c’est donc moi, à mon tour, qui ‘ " vous adresse mes prières; laissez-moi mon sexe de femme, et la fille du roi restera homme désormais.»
Le ministre ravi de cette circonstance, con- , sentit avec une vive joie à la proposition du géant, et retourna en triomphe auprès du roi son maître. Celui-ci, apprenant que son fils était marié et allait lui être présenté pour la pre* mière fois avec son épouse, vint à leur rencontre * et les conduisit avec la plus gr^pde pompe dans sa ville capitale, où-, dans l’excès de -sa joie, il fit asseoir son fils sur son trône , et lui céda sa couronne et toute son autorité.
a4 PANTCHA-TANTRA ,
En terminant ce récit que les brahrtfes avaient écouté avec la plus grande attention et eu silence, Vichnou-Sarma ajouta : Vous voyez par cette histoire tout ce qu’on peut gagner par le délai dans les entreprises qui nous paraissent les plus désespérées; un nouvel exemple vous prouvera que souvent des circonstances destinées à consommer notre ruine, tournent à la fin à notre bonheur.
Cf Gramme jeté îtans la iîlfr.
Vers le sud, dans le voisinage de la mer, se trouve une ville appelée Nétra- V atjr-Patna. Là vivait un brahme , réduit avec sa famille au dernier degré de misère. Ne pouvant plus supporter les maux qui l’accablaient , ce brahme résolut de quitter son pays, d’abandonner sa femme et ses enfans, et d’aller chercher fortune dans les contrées lointaines. Il était sur le point d’exécuter ce dessein, lorsqu’il fit la rencontre d’un marchand, nomçtié Ratna-Garba, qui, apprenant sa résolution, l’engagea à y renoncer, lui proposant d’entrer en société avec lui et de le suivre; il lui promettait une part dans les profits qui
. • 'exposition. a5
résulteraient de soij commerce, et lui donnait l’espérance de flaire fortune dans peu de temps. Le brahme accepta avec joie la proposition de ce marchand , et s’attacha à lui dès ce moment.
Peu de temps après, ils se mirent tous les deux en voyage, et s’embarquèrent pour une île située à une grande distance du Continent, et où ils pourraient se procurer les marchandises qui faisaient l’objet de leurs spéculations. Le marchand fit tant d’acquisitions qu’il se trouva débiteur de sommes bien plus fortes que celles qu’il avait apportées. Pour obtenir crédit de ses vendeurs, il leur promit de revenir quatre mois après pour les payer et faire de nouvelles emplettes; et pour caution, il leur laissa le brahme, son associé, qui devait rester en gage jusqu’au retour du marchand. Celui-ci prit avec lui toutes ses marchandises et s’embarqua pour son pays ; mais malheureusement le vaisseau qui le portait fit naufrage, et tout l’équipage périt.
Les créanciers de ce marchand, ignorant ce fatal accident, attendirent leur débiteur jusqu’au terme fixé pour son retour; mais -voyant qu’il ne revenait pas, ils s’imaginèrent qu’ils avaient été trompés par lui , et se vengèrent de sa prétendue fourberie sur le brahme qu’il leur avait laissé en gage. Ils le firent mettre. dans les fers . ’ * . %
26 P,V»ÏCHA.>TANTHA,
et le pauvre brahme mourut après y avoir langui dix ans. . • .. . .
Les créanciers , dont la colère n’épiit pas encore apaisée , ne voulurent pas permettre qu’on fit à ce brahme les cérémonies ordinaires des obsèques, et firent jeter son corps dans la mer. Son cadavre fut bientôt dévoré par les requins et autres poissons voraces, et il n’en resta plus que le crâné. Ce crâne surnagea longtemps à là surface de l’eau au gré des vents , qui l’agitaient dans tous les sens; à la fin les vagues le jetèrent sur le rivage : mais un long frottement contre les vagues et contre les objets qu’il rencontrait , l’avait rendu si poli et si brillant, que sa première forme était presque entièrement effacée ; on eût dit un coquillage des plus beaux ; ajoutez que , porté par les flots de côté et d’autre , il s’était rempli d’ambre et d’autres substances d’une odeur plus suave que le musc le plus odoriférant.
Dans cet état, ce crâne fut trouvé sur le rivage de la mer par une personne qui , n’en connaissant pas la valeur, le vendit à bas prix à un voyageur étranger qui visitait les provinces vôisines du Gange, et qui , se croyant possesseur d’un objet précieux , l’offrit à un rajah-poutre qu’il rencontra dans le voisinage du Gange. Ce dernier fut d’abord surpris de la rareté de cet ob-
• EXPOSITION. . ^7
jet, et l'acheta à un liant prix; mais en l’ examinant plus tard avec attention , il y découvrit certaines sutures etautres marques qui en révélaient la première origine. Tour mieux s’assurer du fait, il montra ce prétendu coquillage à un brahme astrologue. Celui-ci l’ayant bien considéré, affirma que ce n était autre chose en effet qu’un crâne humain , et ajoutant qu’il ne pouvait garder auprès de lui un semblable objet, il lui conseilla, comme une bonne œuvre, de rejeter ces restes de cadavre dans Iqs eaux sacrées du Gange , afin que celui à qui ils appartenaient put obtenir par là la rémission de ses fautes , et le bonheur du soUarga (i). • . .
Le rajah-poutre suivit le conseil du brahme et - / ' alla aussitôt jeter ce crâne dans le Gange ; en sorte qu’après une longue suite de malheurs , cç' brahme jouit enfin, long-temps après sa mort, du bonheur inestimable d’avoir ses derniers restes ensevelis dans les eaux du fleuve sacré.
Ap rès ce. récit, Vichnou 'Sarma racohta encore plusieurs autres histoires qui démontraient combien il est important d’employer à propos le délai dans les diverses chances de I31 vie qui ; : •
(i) Le souarga csl l’un des paradis drs Indiens. Voyez Mœurs (le P Truie , tmne II , page 3t)5. ' . '
j8 PASTCIIA-TANTRA , IMPOSITION. .
paraissent devoir nous conduire à une ruine cer-' taine : tous les vitou-vansa assemblés autour de lui , que ses récits avaient vivement intéressés, admirèrent l’esprit de leur collègue ■«t la sagesse qu’il avait fait paraître dans le choix des comparaisons dont il Jfvait tiré sa justification. Ils rendirent tous justice à la pureté de ses intentions et reconnurent que dans l’extrémité où ils s’étaient trouvés réduits, Vichnou-Sarma avait cherché sur-tout à gagner du temps, moyen dont ces exemples venaient de leur prouver le suctfès presque certain. En même temps, l’çsprit de prudence qui se manifestait en lui leur donnait quelque espérance qu’il pourrait, par la patience et la persévérance, venir à bout de réformer l’esprit et les manières de ses trois pupilles. Ils lui souhaitèrent donc toute sorte de succès, et se retirèrent.
Vichnou-Sarma, de son côté, forma son système d’instruction et se mit à travailler à l’éducation de ses élèves : pensant que le plus sûr moyen de leur faire goiitér la morale était de la leur présenter sous des formes agréables, il recueillit un grand nombre d’apologues moraux que nous allons rapporter.
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