LE PÉNITENT IMMOLÉ
Darnanaca venait de finir son récit. (darataca, qui lui avait prêté une oreille attentive, réfléchit quelques momens, puis rompant le silence: Quelque défiance que doivent nous inspirer les exemples et les raisonnemens que nous venons de rappeler, je pense qu’il est de notre intérêt de retourner auprès du roi lion. En effet, depuis que nous ne sommes plus à son service, objets des dédains publics, nous menons ici une vie obscure et misérable. Mais nous ne serons pas plutôt rentrés en grâce auprès de lui , que nous verrons chacun s’empresser de nous rendre les plus grands honneurs; et sans parler de l’éclat et des dignités dans lesquels nous vivrons nousmêmes, nous serons encore à portée de rendre service à nos parens .et à nos amis , de faire des largesses aux indigens, de secourir ceux qui vivent dans l’oppression, et de pratiquer, toutes sortes de; bonnes oeuvres. Ne voyons-nous pas chaque jour un chien, pour quelque vile nourriture, courir de côté et d’autre, caressant son maître en agitant sa queue, et revenir satisfait du peu qu’on lui a donné; un éléphant, oubliant sa fierté naturelle, se familiariser avec l’homme et se soumettre à lui par le même motif: pourquoi, dans la situation pénible où nous nous
l’ôiseak a deux becs. $7
trouvons, hésiterions-nous à retourner auprès du roi et à rentrer à son service? .
A ces réflexions de Carataca, Damanaca répondit, par cette ancienne maxime :
• <Sfâca . ■ ' •
« Le vol, l’art de dompter les chevaux, les richesses accumulées, la colère, la magie et le service des rois, ont presque toujours des suites funestes. »
Ainsi, ajouta-t-il, toutes réflexions faites, je ne veux pas retourner à la cour du lion. Si tu veux accepter son service, tu peux y aller seul ; mais pour moi je ne t’y accompagnerai pas.
Tu as tort, reprit Carataca , dans une affaire aussi importante que celle-ci , nous devons marcher de concert si nous voulons réussir ; sans quoi , nous courons à notre ruine ; et si nous séparons nos intérêts , nous éprouverons le sort de l’oiseau à deux becs.
r®iseau à îtfur bers.
Dans un désert vivait un oiseau à deux becs*, lequel s’étant un jour perché sur un manguier,
l’oiseau a Oeux becs.
se rassasiait de ses fruits délicieux. Tandis qu’avec un de ses becs il les cueillait et les avalait, l’autre bec, jaloux, se plaignit à lui de ce qu’il ne cessait pas dè manger, et ne lui laissait pas le temps de cueillir aussi des fruits et de les avaler à son tour. Le bec qui travaillait dit à celui qui était oisif : Pourquoi te plains-tu ? et qu’importe que ce soit toi ou moi qui avalions les fruits, puisque nous n’avons tous les deux qu’un même estomac et qu’un même ventre? Le bec oisif, outré de dépit de ce que l’autre bec, qui ne cessait de manger, ne voulait pas lui donner le temps d’avaler des fruits à son tour, résolut de se venger aussitôt de ce refus. Il crut ne pouvoir mieuxy réussir qu’en avalant un grain de l’arbrisseau yteya, poison des plus subtils qui se trouvait à sa portée. Il l’avala et l’oiseau mourut à l’instant.
Ce fut la désunion des deux becs qui causa leur ruine : par-tout où règne la division on n’a que des maux à attendre.
D’ailleurs ne connais-tu pas cet ancien proverbe :
«On ne doit jamais aller seul en voyage, ni se présenter sans soutien devant les rois? »
. Veux-tu de nouveaux exemples qui te montrent les avantages qu’on trouve à se soutenir
LE BRAHME ET l’^CREVISSE. 39
mutuellement et à se rendre des services réciproques dans les différentes circonstances de la vie ? Ecoute avec attention.
AVENTURES DU BRAHME CAHLA-SARMA.
€al)la-£ûrma rt l’flÜcrmssr.
Dans la ville de Soma-Poury, vivait le brahmè Cahla-Sarma. Ce brahme , après avoir langui longtemps dans une profonde misère, se vit tout-àcoup, par un concours de circonstances heureuses, élevé à un état brillant de fortune; il résolut alors d’entreprendre le pèlerinage au Gange, pour obtenir la rémission de ses péchés, en se lavant dans les eaux sacrées de ce fleuve. Il disposa donc tout pour le voyage et se mit en route. Un jour qu’il traversait un désert, il vint à passer près de la rivière Sarasvatty , dans laquelle il voulut faire ses ablutions ordinaires. Il ne fut pas plutôt entré dans l’êau, qu’il vit venir à lui une écrevisse qui, lui adressant la parole; lui demanda où il allait. Au Gange , répondit-il ,
LE BOi
en pèlerinage. Pour moi, reprit l'écrevisse, je suis bien lasse de demeurer depuis si long-temps dans ces lieux incommodes. Rends-moi, je t’en supplie, un service important; transporte - moi dans quelque autre endroit où je puisse vivre plus à mon aise. Tu peux être certain que tu n’obligeras pas une ingrate; toute ma vie, je conserverai le souvenir de ce bienfait. Si l’occasion vient jamais à se présenter, qui sait si je ne te pourrai pas être utile à mon tour ?
Surpris de ces dernières paroles, comment serait-il possible, lui demanda le brahme, qu’un ê.tre aussi vil que toi pût jamais rendre service à un homme, à un brahme sur-tout? Un exemple te répondra pour moi , repartit l’écrevisse :
Cf Roi et l’€lépl)ont.
Dans la ville appelée Prahbavaty-Patna , vivait le roi Ahditia-Varma. Un jour que ce prince était à la chasse , accompagné d’une nombreuse suite , au milieu d’une épaisse forêt , il vit venir à lui un éléphant d’une taille énorme, dont l’apparition subite répandit la terreur parmi toute son escorte. Le roi rassura ses gens, et leur dit
ET L’ÉLÉPHANT. 4l
qu’il fallait faire en sorte de se rendre maître de cet éléphant, et de le conduire à la ville royale. On se mit donc en devoir de tout disposer pour le prendre : à cet effet, on creusa une fosse profonde que l’on couvrit ensuite de branches d’arbres et de feuillages. Après quoi, les personnes qui accompagnaient le roi ayant cerné l’éléphant, ne lui laissèrent d’autre issue que celle qui conduisait à la fosse, dans laquelle il tomba -en cherchant à fuir.
Le roi , satisfait d’avoir si bien réussi , dit à ses gens qu’avant d’essayer de retirer cet éléphant de la fosse, il fallait le laisser jeûner et s’affaiblir pendant huit jours ; qu’alors il aurait perdu ses forces, et qu’ils pourraient aisément le dompter. 11 se retira donc avec son monde , laissant l’éléphant dans la fosse où il était tombé.
Deux jours après, un brahme qui voyageait sur les bords du fleuve Youmna , vint à passer près de ce lieu, et ayant aperçu l’éléphant dans cette fosse, s’approcha de lui et lui demanda par quel fâcheux accident il était tombé là. L’éléphant lui conta sa triste aventure, et lui fit part des tourmens qu’il endurait, tant des suites de sa chute, que de la faim et de la soif. En même temps *il le supplia avec instance de lui rendre service en l’aidant à se tirer de sa cruelle
4a l’élépuant •
situation. Le brahme lui répondit qu’il était hors 1 de son pouvoir de retirer d’une fosse si profonde une masse aussi énorme et aussi pesante que lui. L’éléphant lui Ct de nouvelles instances, et le conjura de l’aider au moins de ses conseils en lui indiquant quelques moyens de recouvrer sa liberté. Je ne vois qu’une ressource, reprit le brahme; si tu as précédemment rendu service à quelqu’un, c’est le moment de l’invoquer et de l’appeler à ton secours.
Je ne me souviens pas, repartit l’éléphant d’avoir jamais rendu service à qui que ce soit, excepté toutefois aux rats; ce que je fis de la manière suivante:
C€lfpl)ant et 1rs Bats.
Dans 1 e Calingadessa , régnait le roi Souvarna- Bahou. Une année, il survint dans son royaume une ihultitude innombrable de rats qui dévoraient toutes les plantes et répandaient par-tout la désolation. Les habitans se rassemblèrent et vinrent trouver .le roi pour le suppher d’avoir recours à quelque expédient qui délivrât le pays de ces rats et de leurs ravages. Le roi rassembla