CHUTE DE CHEVAL
pli de ces ordures, le disciple appelant le gourou : Seigneur! seigneur! lui dit-il, arrêtez-vous un moment , voici quelque chose qui est tombé du cheval et que je vous apporte conformément à vos ordres.
Paramarta tourna la tète et s’arrêta pour recevoir ce que lui apportait son disciple ; mais lorsqu’il vit son turban plein de fiente de cheval : Tchy! tchy ( 1 ) ! s’écria-t-il, qu’avez-vous ramassé-là? Pouvez- vous avoir aussi peu d’esprit? Jetez vite ces ordures et courez laver mon turban..
Les disciples, étonnés de s’entendre encore gronder, dirent à leur maître d’un ton d’assez mauvaise humeur : Comment faut-il donc nous conduire pour vous plaire ? Il n’y a qu’un instant , vous vous fâchiez contre nous pour avoir omis de faire une chose que vous n’aviez pas commandée, et à présent vous nous grondez pour avoir exactement suivi vos ordres ! Ne nous avez-vous pas enjoint tout-à-l’heüre de ramasser tout ce qui tomberait de cheval ?
Il y a des objets, reprit le gourou, qui méritent d’être ramassés, et d’autres qui ne le méri-
(1) Sorte d’exclamation fort commune parmi les Indiens pour exprimer du dégoût, de l’averjsioil.
DU GOUROU PARAMAUTA. 3l5
tent pas; il faut ramasser les uns et laisser tomber les autres
Nous n’avons pas assez de talent, repartirent les disciples, pour faire le discernement que vous venez d’indiquer en termes généraux :
ainsi donc pour que nous ne soyons plus exposés à l’avenir à encourir votre colère par des méprises qui pourraient vous être désagréables, faites-nous une liste des objets qui doivent être ramassés, afin que nous puissions connaître Ceux qui ne doivent pas l’être.
Le gourou trouva raisonnable l’avis de ses disciples et se fit aussitôt apporter un stylet à à écrire, et une feuille de palmier, sur laquelle il écrivit une liste des effets qui devaient être ramassés s’ils venaient à tomber. Il-donna cette • liste aux disciples et leur ordonna de s’en tenir à ce quelle indiquait et de ne faire ni moins ni davantage.
Les disciples promirent de se conformer exactement à la liste, et ils continuèrent tous leur route en paix : à quelque temps de là , ils arrivèrent à un petit fossé plein de boue qu’il fallut traverser. Pour un cheval ordinaire ce n’était point un mauvais pas; mais la vieille rosse que moulait Paramarta fut incapable de s’en tirer, et au premier pas quelle fit dans le fossé, quoi-
CItUTK DE CHEVAL
que son pied ne fût enfoncé dans la boue qjne jusqu’au milieu de la sole, il ne lui fut pas possible de l’en tirer, et elle tomba d’un côté et le cavalier de l’autre. Le pauvre gourou restait étendu tout de son long, à la renverse, sans avoir la force de se relever, à cause de son grand âge. .
Les disciples voyant que le cheval se débattait violemment pour se relever, tandis que le gourou restait tranquillement étendu immobile au milieu de la boue, jugèrent que c’était le cheval qui souffrait le plus et qui devait être le premier secouru : çe fut donc lui qu’ils aidèrent d’abord à se relever , et ce ne fut qu’après avoir fait fran- ' chir le fossé au cheval, qu’ils se rendirent auprès de leur maître. Celui-ci commençait déjà à s’impatienter de ce qu’on le laissait si longtemps étendu sur la boue, et les appelait à ' grands cris à son secours. Les disciples l’entourèrent, et celui qui avait la liste écrite des objets à ramasser s’ils venaient à tomber, la sortit de son petit sac de voyage, avertit les autres disciples de ramasser avec ordre , les uns après les autres, les divers objets à mesure qu’il les énoncerait, et fit la lecture de sa liste :
« Si mon turban vient à tomber, vous le ramasserez. - , . v - ■ •
» Si la toile dont je me ceins les reins vient à tomber, vous la ramasserez.
» Si la toile dont je me couvre la tète et les épaules vient à tomber, vous la ramasserez.
» En un mot, si quelqu’un des vëtemens et autres objets que je porte sur moi viennent à tomber, vous les ramasserez.»
Les disciples, se conformant littéralement à la teneur de cette liste, mirent leur maître entièrement nu, et le laissant étendu à la place où il gisait, s’en allaient emportant avec eux tous ses vëtemens.
Le gourou les voyant partir, les rappela vite et leur dit de le relever; les disciples refusèrent de le faire, disant que son nom ne se trouvait pas sur la liste qu’il leur avait donnée. Paramarta usa tour-à-tour de prières et de menaces pour vaincre leur obstination et les engager à le relever; mais tout fut inutile, les disciples refusèrent constamment de se rendre à ses sollicitations; pour justifier leur refus, ils lui apportèrent la liste : Voilà vos ordres , disaient-ils; lisez cette liste, nous nous y sommes conformés exactement. Si vous aviez envie qu’on vous relevât après votre chute de cheval, il fallait l’écrire sur la liste ; ne l’ayant pas fait , nous agirions contre vos propres ordres, et nous serions
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3 1 8 CITUTE DF. CIIEVAL DF PARAMARTA.
répréhensibles si nous vous relevions. Vous nous avez déjà grondés vivement deux fois aujourd’hui dans des circonstances où nous- n’avions aucun tort, nous ne voulons pas nous exposer à être grondés une troisième fois sur un sujet où tout le tort serait de notre côté.
Paramarta, voyant que ses disciples n’entendaient pas raison et paraissaient disposés à le laisser étendu à la renverse sur la boue , se fit apporter son stylet à écrire, demanda la liste, et y ajouta au bas en grosses lettres ces mots :
« Et si le gourou Paramarta votre maître vient à tomber , vous le ramasserez. »
Après cela, les disciples ne firent plus de difficulté ; ils prirent leur maître entre leurs bras et le transportèrent au-delà du fossé. Comme il avait tout le dos couvert de boue, ils le conduisirent à un étang voisin, où ils le lavèrent à l’eau froide ainsi que ses vêtemens, dont ils le revêtirent sans leur donner le temps de sécher. Après quoi, ils le remirent sur le cheval, et ils reprirent tous la route du mata où ils arrivèrent enfin très-fatigués de leur marche à travers les champs et les déserts, et le gourou Paramarta sérieusement malade de sa chute et des suites.