MOYNE
Mon Rév. Père. — Le jour même que vous partîtes de Trois-Rivières, je fus pris sur les trois heures du soir par quatre Iroquois d'en bas : la cause pour laquelle je ne me fis pas tuer, à mon malheur, c'est que je craignais de n'être pas en bon état. Mon père, si je pouvais avoir le bonheur de me confesser, si vous veniez ici, je crois que l'on ne vous ferait aucun mal ; et je crois que je m'en retournerais nnî^id et vous, si vous pouviez venir. Je vous
prie d'avoir pitié de ma panvre mère b ien affligée : vtmw ^avez, mon Père, l'amour qn'elle a pour moi. J'ai sa par un Français qui a été pris aux Trois-Rivières, le premier jour d'août, qu'elle se porte l)ien et qu'elle se cooaole dans la pensée que je me retrouverai auprès de vous- Nous 8ommes trois Français qui avons la vie ici : je me recommande il vos bonnes prières, particulièrement au Saint Sacrifice de la Messe, Je vous prie, mon Père, de dire \me messe pour moi. Je vous prie de iaîre mes baisemains i\ ma pauvre mère, et la consoler s'il vous piaît. Je vous prie de bénir la main qui vous écrit etqui a un doigt brûlé dans un calumet, pour amande honorable à la mu-jestè de Dieu, que j'ai offensé. L'autre a un pouce coupé. Mais ne le dites pas it ma pauvre mère.
M. le comte de Frontenae a gouverné l'espace de vingt ans. Il était l'amour et les délices de la Nouvelle-France, la terreur des Iroquois, et le père des nations sauvages alliées des Français. Il déclara la guerre li la NoiivelJe-Anglelerre de la part du Roi en 1689. Il soutint le siège de Québec en' 1690, contre toutes les forces des Anglais. Corlar, petite ville de \ù. Nouvelle -York fut emportée d'emblée par ses ordres, dans laquelle on épargna ime quarantaine d'Iraqiiois. Cette nation ne reconnut point ce bienfait. Elle se joignit dans la suite aux Anglais i mais il leur fit connaître que les ayant voulu considérer comme ses amis, il pouvait, quand il voudrait l*ur faire ressentir la force de ses armes. En effet le fort des Agniers, uue des cinq nations iroqiiuises, Ait pris d'assaut en 1(}93, dans lequel on prit 300 de leur^ guerriers. Il alla eu 1694, attaquer en personne, & l'âge de 74 ans, ]es Onnontagués qui sont de la même nation, oii il iiorla le fer et le feu, et quelque résolus qu'ils fussent de se défendre jusque à la mort ayant envuyè tous leurs vieillards et leurs femmes dans la profondeur des bois, ils furent contraials d'abandonner leur fort p'iul6t que de hasarder une défense incertaine : leurs campagnes de blé d'inde furent brûlées, ce qui leur causa une grande famine. Les Onneyoïillis eurent en mÈnic temps un pareil sort. Il les
obligea de le reeonnattie pour leur père dans toutes letf * ambassades où ils sont venus lui demander la paix ; mais ^ dans le temps qu^il allait la conclure, il mourut. La nouvelle de sa mort se répandit aussitôt chez eux. ,
Il fut sincèrement regretté. Tout ce que je peux en dire est que la Nouvelle-France a fait en lui une très * grande perte. On reconnut quehiues jours avant sa mort où l'on estime les choses quand elles sont prêtes à finir, et où l'on commence à les mieux vpir lorsqu'on va les perdre, combien le Canada avait d'amour et de tendresse pour lui. Ce n'était que larmes : on n'entendait de toutes parts que des louanges que l'on donnait à sa vertu et à ses belles actions ; de sorte qu'il pouvait déjà, jouir de sa réputation et de sa gloire, et goûter comme par avance les favorables jugemens qu'on devait faire de lui après sa mort : l'état ecclésiastique Thonorait pour sa piété, et la noblesse l'estimait pour sa valeur ; le marchand le respectait pour son équité, et le peuple l'aimait pour sa bonté.