LE REVOIR
C'EST à tort que Litta s'était plainte à son frère : dans la morne maison, où nul ne s'occupait d'elle, la jeune fille jouissait d'une liberté que ne connaissent point d'ordinaire ses pareilles. La comtesse ne lui demandait qu'une menue monnaie d'obéissance et de se conformer à ses habitudes, ce qui était aisé. Personne ne s'intéressait à Litta ; depuis le départ de sa dernière gouvernante et hormis ses heures de leçons, elle pouvait rester seule des journées entières. Quant aux livres, il y en avait assez dans la chambre de Youri, et de tous les genres.
La comtesse ne surveillait même pas les leçons de sa petite-fille ; s'agissait-il d'un nouveau maître, elle envoyait une de ses discrètes dames de compagnie assister à la première séance, et c'était tout.
Youri, suivant sa promesse, avait fait agréer Mikhaïl comme professeur de mathématiques de Litta. Ce cours, un peu ihiprévu, s'organisa néanmoins de façon parfaite. Il avait lieu le matin. Mikh&ï], modestement vêtu, se rendait dans la salle d'études et ne restait auprès de son élève que le laps de temps strictement nécessaire à la leçon. Ni l'un ni l'autre ne se permettait aucune digression étrangère à ce qui faisait l'objet de cette leçon. Litta montrait d'ailleurs une grande aptitude aux mathématiques, et
tous les deux, sans la moindre arrière-pensée, se laissaient entraîner par le charme de leur travail.
Litta, il est vrai, éprouvait parfois le désir de causer avec Mikhaïl, de lui poser certaines questions. Mais sa timidité l'emportait sur sa curiosité passagère. Et les yeux bleus de Mikhaïl étaient si froids, regardaient si loin d'elle...
Ce matin-là, ils étaient en train de chercher la solution d'un problème nouveau et difficile pour Litta. Les fenêtres de la salle d'études, vaste pièce nue, donnaient sur une cour, «t leurs stores baissés contre un soleil sans éclat n'en laissaient filtrer qu'une lueur jaune.
La porte s'ouvrit. Une vieille femme de chambre en bonnet blanc appela Litta.
La jeune fille eut un geste d'impatience et l'air un peu étonnée, se dirigea vers le corridor.
— De la part de Youri Nicolaïévitch, dit à mi-voix la femme de chambre.
Tout le monde parlait bas dans la maison de la comtesse. Et Glikéria, la femme de chambre, était sérieuse et bien stylée. Mais elle aimait tellement Youri qu'elle ne pouvait s'empêcher, CTi prononçant son nom, de parler un peu plus haut que d'habitude...
— Un billet de Youri Nicolaïévitch... Mademoiselle attend la réponse.
— De qui voulez-vous parler?... C'est de la part de Yourotchka?...
Litta en hâte déchira l'enveloppe. Le billet ne portait que quelques lignes :
« Oulitka, reçois de suite la porteuse de cette lettre. Reçois-la dans la salle d'études, si ton professeur de mathématiques est auxwès de toi. Là, tu verras. C'est sa sœur. Je viendrai bientôt. Je t'embrasse, ma petite. Brûle ce billet. »
— Glikéria, écoutez... il m'écrit... écoutez,
conduisez cette demoiselle dans la salle d'études. Le professeur y est, mais cela ne fait rien... Tout de suite, tout de suite I... Non, non, ajouta-t-elle devant la mine subitement inquiète de Glikéria, Youri va bien, il doit venir lui-même... il a seulement prié cette demoiselle de me rapporter deux livres...
Litta revint en courant retrouver Mikhaïl. Elle déchira soigneusement la lettre et dit d'un air troublé :
— Voilà bien mon frère Youri... Il ne peut jamais s'expliquer clairement... Enfin, il doit avoir ses raisons pour cela... Elle va venir ici, à l'instant...
— Vous êtes occupée, dit Mikhaïl en se levant. Dans ce cas, permettez-moi...
— Non, non, elle vient justement ici pour...
— Mais je ne puis...
Natacha entra, en robe noire, très simple, dans la lumière jaune de la salle d'études.
Elle et Mikhaïl, immobiles l'un en face de l'autre, se regardèrent silencieusement pendant quelques secondes. Litta, déconcertée, les regardait également tous les deux, sans comprendre.
L'embarras se peignait sur les traits de Mikhaïl et de Natacha. Troublés par cette rencontre imprévue sous un toit étranger, ils ne savaient que penser et se tenaient prudemment sur leurs gardes, lorsque Litta rompit un silence qui menaçait de devenir pénible.
— Youroulia, fit-elle naïvement, et sans trop se rendre compte elle-même de ce qu'elle disait, Youroulia m'a écrit qu'il fallait... dans la salle d'études... que c'était la sœur...
— Vous savez donc? s'écria Natacha, la dévisageant brusquement.
Et tout de suite elle se précipita vers Mikhaïl, l'étreignit sans une parole.
— C'est mon professeur de mathématiques...
LEREVOIR 97
nous travaillons ensemble les mathématiques, continuait Litta.
Elle sentait déjà, d'instinct, la nécessité de leur faire comprendre que Youri, avare, suivant son habitude, d'explications superflues, avait organisé cette surprise...
Cependant Natacha ne savait quelle contenance garder, ni ce qu'elle pouvait dire devant la jeune fille. Son immense joie de revoir Mikhaïl se dissimula soudain. Ce qu'elle avait voulu était arrivé : ils étaient en présence l'un de l'autre. Mais ensuite?...
Le billet de Youri à Natacha était encore plus concis que sa lettre à Litta :
« Demain, à onze heures, allez avec cette lettre chez ma sœur. Dites que vous attendez une réponse, et que vous venez de ma part. Habillez-vous simplement. Parlez russe. »
C'était tout.
Natacha, sans raisonner, avait obéi.
Et maintenant?
Litta, de nouveau, vint à son secours.
— Je vais dans la chambre de Youroulia, dit-elle en prenant son cahier. J'y serai plus tranquille pour étudier encore un peu ce problème. C'est à côté. Et personne ne viendra ici. A tout à l'heure !
Natacha saisit la jeune fille par la main et tout à coup l'embrassa. Litta rougit d'émotion joyeuse, et de la soudaine certitude que cette « sœur » était une amie. Et tout doucement, elle se glissa derrière la porte.
Mikhaïl et Natacha restèrent seuls.