XII
POUR s'amuser
ON vient juste de demander monsieur au téléphone 1 dit le portier à Dvoïékourofî, comme celui-ci descendait l'escalier.
Youri ne pouvait supporter ces appels téléphoniques, spécialement à son appartement des Iles, où l'appareil se trouvait dans la loge du concierge. Aussi avait-il défendu, une fois pour toutes, à ce dernier de le déranger. Ce n'était pas le cas, par hasard. Il entra et prit le récepteur.
— Allô, allô I... Eh bien? fit-il d'un ton brusque.
— Ha, ha, ha I Voulez-vous bien être plus poh... C'est moi, Moura !
Youri eut un geste de dépit.
— Vous, Moura? Qu'y a-t-il? Sacha vous a chargée de quelque chose pour moi?
— Ah! mon Dieu, pourquoi donc Sacha?
C'est moi qui ai quelque chose à vous dire I
— Quoi?
— Tout à l'heure. Ne soyez pas impatient... 'Comme il est grincheux !
— Je suis occupé, Moura... Je dois sortir.
— Non, non 1 Ou plutôt, si vous devez sortir, venez chez nous. Vous aurez une surprise... Devinez !... Mlle Thérèse est ici. C'est de sa part que je vous téléphone. Elle veut savoir à tout prix votre adresse... Il paraît que vous ne répondez pas aux lettres...
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— Quelles lettres?... Quelle Thérèse?
— • Allons, allons, la ravissante Thérèse, vous savez bien... elle est ici, à côté de moi, elle grille d'envie de vous voir. Elle aurait voulu se mêler à notre conversation, mais elle ne comprend pas un mot de ce que vous dites... Tenez, elle va vous parler elle-même.
Au bavardage de Moura succéda une autre voix, vaguement connue de Youri, et qui, également en français, se mit à lui parler d'une lettre adressée à la Fontanka, d'un rendezvous et du temps passé.
— Veuillez m'excuser... mais je ne vous connais pas...
Il eut l'impression de quelque chose de désespéré dans l'accent de cette voix, bien qu'elle parlât sur un ton vif et joyeux, comme s'il la connaissait depuis longtemps et devait être très heureux à la pensée de revoir cette Mlle Thérèse... « Moura écoute, certainement », réfléchit Youri. « Sans cela... » Et il ajouta en russe :
— Vous n'êtes pas Thérèse?... On vous gêne, dites?... Vous me comprenez?
— Oui, oui, répondit-on gaiement.
— • Vous êtes chez les Levkovitch?
— Oui.
— Alors, attendez-moi. Je viens à l'instant. Là nous verrons.
Il jeta le récepteur et sortit. Il n'avait point reconnu la voix de Natacha, sa pensée étant loin d'elle à cette minute. Mais de quoi s'agissait-il? La curiosité le brûlait.
De longtemps il n'avait mis les pieds chez la comtesse. C'était là, évidemment, que lui avait écrit cette fausse Française. Fallait-il s'y rendre, chercher les lettres? Cela n'en valait pas la peine. La chose n'en serait que plus amusante ainsi.
Soudain, il plissa le front. Il avait songé,
d'abord, à quelque ancienne aventure sentimentale. Ne s'agissait-il pas, plutôt, et encore, de quelque micmac révolutionnaire?... C'était clair, allons ! Comment ne l'avait-il pas deviné tout de suite?... Mais cette fausse Française, qui était-elle? Que faisait-elle chez Levkovitch? Et que lui voulait-on, à lui?
Que faire? Youri songea, en souriant, qu'on ne se débarrassait pas aisément de ces gens-là. C'étaient, d'autre part, des hommes intelligents. Dommage qu'il ne pût leur venir en aide, à l'occasion.
Arrivé devant la maison de Levkovitch, Youri consulta sa montre. Il avait autre chose à faire, et ne consacrerait que dix minutes à cette personne énigmatique...
Moura avait apporté une belle dot à Levkovitch, et l'aisance régnait dans le ménage. La tenue de leur appartement, cependant, n'indiquait point cette aisance ; tout y était désordonné, à contresens et prématurément usé. A regarder ces divans clairs, de style bête, sur lesquels se roulait Moura, ces coussins décousus et froissés, cet appartement évoquait à la fois celui d'une femme légère et d'une famille de cinq enfants.
Youri se dirigeait vers le cabinet de Sacha lorsque Moura, toute rouge, surgit en trombe de la salle à manger.
— Ah! ahl vous voici... Venez vite... Je reconnais qu'elle est charmante. Nous sommes déjà une paire d'amies. Impossible, par exemple, d'en tirer rien de clair à votre sujet...
Elle lui saisissait le bras, l'entraînait avec une pétulance puérile.
Il entra dans la salle à manger, aperçut une gracieuse silhouette, et, s'efforçant de sourire sous un chapeau démesuré, un visage hâlé, aux yeux clairs, comme vides... Natacha.
Il la reconnut tout de suite, sans en être plus avancé pour cela. Que faisait-elle ici, dans cette toilette tapageuse, et que lui voulait-elle, à lui?
Encore des choses qui ne le regardaient pas, dont il faudrait se mêler, sans doute... Mais inutile de lui demander quoi que ce fût de difficile ou de grave. Il était bien décidé à refuser, à ne rien faire pour elle. Mieux valait en finir une fois pour toutes.
La conversation commença. Youri regardait Natacha, craignant qu'elle ne se trahît. Il n'avait aucune envie de s'expliquer sur tout cela avec les Levkovitch. Moura, en outre, l'agaçait. Que faire, dans une aussi stupide conjoncture?... Emmener Natacha? Mais Moura se collerait à eux et ce serait encore pire.
— Est-ce que Sacha est ici? demanda-t-il négligemment?
— Certainement. Je vais le chercher.
Moura sortie, Natacha baissa la voix.
— Vous viendrez me voir aujourd'hui? demanda-t-elle rapidement.
— Aujourd'hui... impossible.
— Demain?
— Je tâcherai... dans la matinée. Mais je ne vous promets rien. Cela me sera très difficile, demain.
— ■ Mon Dieu 1
Cette réponse parut désespérer Natacha, Sans raison, évidemment, puisqu'elle avait déjà patienté toute une semaine... mais précisément à cause de cela, peut-être, n'avait-elle plus la force d'attendre, fût-ce même un jour...
— Vous connaissez l'adresse de Mikhaïl?
~ Non.
Elle pâlit, soudain décontenancée. On entendait la voix de Moura qui allait revenir.
Youri se demandait toujours ce qu'il ferait
de Natacha, lorsqu'une idée folâtre lui traversa l'esprit. Quel jour était-ce donc, demain?... Samedi ? Parfait. Il devinait l'angoisse de Natacha. Elle ne pensait qu'à Mikhaïl. Bon, il arrangerait cela.
Il sourit et fit un signe de tête à Natacha. Elle ne comprit pas ce qu'il voulait dire, mais reprit courage et ^attendit.
— Bonjour, cher, dit Youri à Levkovitch qui entrait. Tu étais occupé? Mourotchka t'a dérangé? Moi aussi j'ai à faire, je m'en vais dans une minute. Permets-moi seulement d'écrire chez toi une lettre de recommandation pour ma charmante amie que voici. Deux mots pour quelqu'un qui lui sera utile, et qui, justement, reçoit aujourd'hui. Puis-je vous prier, Mourotchka...
— Certainement, certainement... A qui voulez-vous écrire?
— Vous savez trop de choses, Moura... vous vieilhrez de bonne heure, répondit Youri en sortant derrière elle.
Natacha demeura seule avec Levkovitch.
Elle garda le silence. Elle ressentait une sorte de déplaisir à feindre devant lui, à se servir d'une langue qui n'était pas la sienne. EJle était lasse de cette sotte comédie et avait pitié de cet homme pâle, à l'air bon malgré ses sourcils froncés. Il paraissait souffrant et triste ; elle se faisait un scrupule de lui mentir.
Moura reparut, frétillante, bientôt suivie de Youri qui tenait à la main une enveloppe non cachetée.
— Voici la lettre. Vous la lirez. Elle contient certaines instructions qui faciliteront votre visite... Quelque chose vous chiffonne encore?... Bon, demain ou après-demain, sans faute, je serai chez vous. Et maintenant, excusez-moi. Je suis en retard...
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« Mlle Duclos » se confondit en remerciements, s'empara de la lettre et se leva également pour prendre congé des Levkovitch.
La porte s'ouvrit, livra passage à un gros officier, puis à un jeune homme, sorte de bellâtre antipathique auquel Moura souhaita bruyamment la bienvenue.
— Borissofï I... Hé bien! vous avez la loge? Sacha Levkovitch accompagna Youri dans le
vestibule.
— Qui sont ces gens? demanda Youri d'un ton maussade.
Levkovitch ne répondit pas et se contenta de hausser les épaules.
— Viens donc me voir, Sacha, je t'en prie. Nous causerons.
— Je viendrai. J'en ai l'intention depuis longtemps. J'ai failli venir il y a quelques jours... et puis j'ai rebroussé chemin. Comment causer avec toi quand on ne sait pas soi-même ce qu'on va dire...
— Cela ne fait rien, viens tout de même. Je t'attendrai tous les soirs jusqu'à minuit. Sauf vendredi ; j'ai promis d'assister ce jour-là à une séance de cette fameuse société « Les Questions du Jour ». J'y vais en spectateur... peutêtre aussi parlerai- je...
— Ah I... Où est-ce? demande Levkovitch, l'air de penser à autre chose.
Youri donna l'adresse.
— Non, reprit Levkovitch, ne m'attends pas. Je te trouverai toujours. Ne te dérange pas pour moi.
Youri regarda son ami avec une compassion attristée, lui s'erra fortement la main et sortit.