LE PÉCHÉ
YOURI ne croyait pas être libre ce matin-là. Il avait passé la nuit hors de chez lui. Cependant il lui arriva, vers onze heures et demie, de se trouver dans les parages de la maison de la comtesse ; ce que voyant, il décida d'y entrer pour quelques minutes et de jeter un coup d'œil sur ce qui s'y passait. Quel effet avait produit sa lettre à sa sœur? Il était curieux de l'apprendre d'elle.
Il entra sans être remarqué, ayant toujours sa clef sur lui, et parvint ainsi jusqu'à sa chambre. Il fut surpris d'y trouver Litta, immobile, les oreilles rouges d'émotion, un livre devant elle et les yeux dans le vague. Elle tressaillit au bruit de la porte.
— Ahl Youroulia, te voilà I Dieu soit loué ! D'une voix précipitée et qui bégayait, elle
lui raconta tout... qu'ils étaient dans la salle d'études... depuis longtemps déjà... qu'elle n'osait pas y rentrer... et l'heure du déjeuner s'approchait...
Youri fronça les sourcils.
— Oui... évidemment... le soir serait préférable !... Mais pourquoi cette émotion? Je vais arranger cela tout de suite.
Il se dirigea vers la salle d'études.
Il revenait, quelques instants après, en compagnie de Natacha, dont le regard brillait.
— C'est ma petite sœur, dit gaiement Youri,
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en désignant Litta. Une bonne fille... Mais vous 'avez déjà fait connaissance?
— Oui, et je l'aime déjà...
Et Natacha remuée à la fois d'une joie intérieure et d'un nouveau souci, attira comme tout à l'heure la jeune fille à elle.
— Bien, fit Youri. Maintenant, Oulitka, va dans la salle d'études, congédie ton professeur et reviens me trouver. Tu as dit adieu à Natacha?
— Ahl c'est vrai I Au revoir !... Vous partez?... Revenez vite... Ainsi vous vous appelez Natacha?
— Je ne sais pas... dit en souriant celle-ci.
— Oui, oui... je comprends... Enfin, pourvu que nous nous revoyions I...
Elle se hâta vers la salle d'études. Elle eût voulu dire quelque chose à Mikhaïl. Mais quoi?... Elle ne savait rien. Il la regarda doucement, presque affectueusement.
Litta reprit possession d'elle-même, et d'un air entendu :
-^— Votre sœur n'habite sans doute pas Pétersbourg? fit-elle.
— Non...
- — Alors, il sera très commode que vous vous voyiez chez Youri. Surtout le soir. Il ne vient personne ici...
— Nous avons déjà causé de tout cela, dit Mikhaïl, en prenant congé de Litta.
Elle revint trouver Youri. Natacha était partie. Il lui parut préoccupé.
— Litta! dit-il brusquement, si tu veux me faire un plaisir... tu tiendras ta langue...
— Ohl crois-tu que je ne comprenne pas...
— Il ne s'agit pas de cela. Mais il faut que tu saches que, désormais, je ne m'intéresserai plus à eux, que je ne me mêlerai plus de leurs affaires... et je te conseille d'en faire autant.
Et puis, après tout, fais ce qui te plaira. En ce qui me concerne, si je leur permets d'organiser des rendez-vous chez moi et m'entretiens avec eux à cette occasion, c'est tout bonnement parce que ce léger service ne me coûte guère. Mais toi, entends-tu, ne te laisse pas entraîner à commettre quelque imprudence... Il ne faut nuire aux autres qu'à la dernière, la toute dernière extrémité,
Litta le regarda avec des yeux écarquillés.
— Que dis-tu?... Ce que je sais, moi, c'est qu'il ne faut jamais leur nuire...
— Il ne le faut jamais par sottise ou par imprudence ; jamais pour sa propre satisfaction. Mais il existe un cas dans lequel on le peut : lorsque l'on est obligé de choisir entre les autres et soi-même. Dans ce cas-là, il est sage, indubitablement, de nuire aux autres plutôt qu'à soi.
— Ohl Youri I... si le tort qu'on se fait est léger...
— Peu importe ! Le tort fait à autrui est une déplaisante bêtise ; mais celui qu'on se cause à soi-même, c'est, comment dire, c'est un véritable péché...
— Je ne comprends pas, commença résolument Litta...
Youri l'interrompit.
— Laissons cela. Tu n'as pas besoin d'en comprendre davantage. En tout cas, sois prudente... D'ailleurs, quand une situation exceptionnelle vous fait tomber dans ce péché dont je parle, il est encore facile de s'en tirer... avec un peu de chance. Adieu, ma chère, je ne déjeunerai pas ici.