UN CANDIDAT AU SUICIDE
reux et tu veux te faire voir. Fais-moi la grâce de t'en aller.
Knorr se leva. Il ne riait plus. Son uniforme d'étudiant aux manches flottantes et comme vides semblait, le long de son corps voûté, pendu à un porte-manteau.
— Bien, bien, je m'en vais. Adieu I Youri lui mit la main sur l'épaule.
— Allons, allons, mon pauvre Knorr, tout ça est idiot, simplement idiot ! Tu es en train de devenir neurasthénique, si tu veux que je te le dise. Tellement neurasthénique que tu es capable, en sortant d'ici, d'aller te faire sauter le caisson, avec un air important, par-dessus le marché, comme si ce n'était pas de la dernière banalité... Tu n'as pas eu de grand malheur, mon pauvre vieux... beaucoup de petits, seulement... et tu es fatigué. Ne t'en vas pas 1... Repose-toi !
Youri l'obligea de se rasseoir.
— Tu es fatigué, n'est-ce pas?... Tout te semble inutile, vide... répugnant, même?... C'est cela?
Knorr, docilement, se rassit. Écoutait-il, n'écoutait-il pas?... Tout à coup, il releva la tête.
— Oui, c'est sans aucune raison que je suis venu te voir, fit-il doucement. Oui, je suis las. Je mourrai peut-être aujourd'hui, c'est vrai... Je suis venu tout de même... te rappeler Khessia... Tu la verras, peut-être... Elle t'a aimé...
Youri tressaillit.
— Elle ne me plaisait pas, tu le sais. J'avais seulement pitié d'elle... et peur. J'étais stupide. Il était inutile d'avoir pitié ni peur.
— Bien, bien, sourit Knorr. Cela n'a pas d'importance. Or, moi, j'ai aimé Khessia.- C'est toi qu'elle aimait. Qu'y pouvais-je? Je ne sais même pas où elle est maintenant. Et depuis longtemps déjà, sans doute, je ne l'aime plus.
108 LE PANTINDU DIABLE
Une idée traversa l'esprit de Youri.
— Tu ignores où elle est, dis-tu? Et tu ne sais rien d'elle?... A propos, te rappelles-tu ce que tu m'as demandé à l'Eldorado... si je pouvais assurer sa sécurité?...
Knorr secoua la tête.
— Je ne t'ai pas vu depuis. Ni toi, ni personne. Suis-je même sorti de chez moi, je ne sais plus !
— Écoute, Knorr, dit en s'animant Youri, écoute. Il y aura temps pour tout. Pour te tuer, également, si tu en as envie... Mais pour l'instant, fais-moi un plaisir : sortons ensemble.
Knorr leva sur lui un œil surpris et morne.
— Sortir? Où irons-nous?... Tout de suite?
— Oui, tout de suite. C'est pour moi. Tu viens?
— Bien, dit Knorr. Allons ! Je ne comprends pas. Mais tout m'est égal.
LIZOTCHKA avait ses nerfs.
Les avoir de temps à autre lui paraissait distingué et indispensable.
Ce jour-là, elle s'était querellée avec Vierka, prise de bec par téléphone avec l'oncle Corbeau, auquel elle avait interdit de venir la voir. Pour le moment, vêtue d'un peignoir, elle était allongée sur un canapé de son salon et s'ennuyait aigrement, en compagnie du gramophone.
Aucune lumière dans la pièce ; seule, venue du dehors, la clarté douteuse de la nuit blanche. Un cérémonieux coup de sonnette : Youri et Knorr.
— Oui, madame est chez elle, dit en minaudant, Vierka. Un peu indisposée, ajouta-t-elle, apercevant l'étudiant qui accompagnait Youri.
Youri se frotta les mains.
— Allons, c'est parfait ! Si madame est souffrante, nous la guérirons, dit-il gaiement, en jetant son pardessus à Vierka.
. Lizotchka fit à Youri un accueil littéralement foudroyant, lui reprochant de n'être pas venu depuis des siècles, et bien qu'au fond, elle fût enchantée de le voir.
— Quel mystère y a-t-il encore? fulminat-elle. Vous disparaissez tout à coup et reparaissez de même... Et qui est avec vous?... Ahl Knorrouchka 1...
— Excuse-nous, ma chère Lizok, dit joyeusement Youri. Tu es une personne intelligente, je le sais... Réponds-moi : ta lingère est-elle ici?
— Ma lingère ! fit Lizok d'un ton déçu, vous venez pour ma lingère?... Vous auriez dû le dire tout de suite. Mais depuis quand restet-elle ici le soir?...
Voyant que Youri fronçait les sourcils, elle s'empressa d'ajouter :
— Elle n'est peut-être pas encore partie... il m'a semblé entendre sa voix, tout à l'heure.
— J'envoie Vierka acheter quelque chose pour le thé, dit Youri en sortant du salon.
Knorr et Lizotchka restèrent seuls.
— C'est vous, n'est-ce pas, qu'il a amené pour voir la lingère? demanda enfin Lizotchka, fatiguée du mutisme de Knorr.
Elle ne l'aimait pas beaucoup.
— Je ne sais pas, répondit Knorr avec effort.
— Vous ne savez pas?... C'est possible. Avec un fou comme Youri, on ne sait jamais où l'on va, ni pourquoi... Mais, n'êtes-vous pas malade?
— Non, dit Knorr et il se tut.
Dans l'encadrement de la porte se montra une petite femme brune au visage anguleux et pâle. Elle portait une robe de couleur sombre et un châle sur les épaules.
— Knorr, voici Maria Adamovna qui veut vous parler, dit Youri en entrant derrière elle. Vous vous reconnaissez bien, n'est-ce pas?
Maria Adamovna s'approcha de l'étudiant et lui serra la main.
— Viens, Lizok, continua Youri. Laissons-les causer ensemble. Tu m'aideras à préparer le thé.
Lizotchka satisfaite oublia ses nerfs et suivit joyeusement Youri.
Le salon sentait la poussière et le renfermé. Maria Adamovna, qui n'était autre queKhessia
en personne, alla d'un pas feutré vers une des fenêtres, dont elle écarta largement les rideaux. La lueur de la nuit blanche entra, plus claire et plus grise. .
— Ne vous découragez pas, Norik, dit Khessia d'une voix égale et douce, en lui prenant de nouveau la main. On dit que vous vous découragez. Il ne le faut pas. Je ne vous oublie pas. Tout dernièrement encore, tenez, je parlais de vous. J'aurais bien su vous trouver.
Knorr toussota.
— Mais de quelle utilité puis-je être pour vous?... Comment êtes-vous ici, Khessia?
— Oui, vous pouvez être utile ! Le principal est que vous ne vous laissiez pas aller. Quel enfant vous êtes I... Je vous prie, soyez un homme. Croyez-vous que les choses soient plus gaies pour moi? Mais c'est mal de se décourager.
— Pourquoi êtes-vous ici?
Khessia eut un faible sourire et ses paupières clignotèrent, en un plissement familier à ses grands yeux aux longs cils.
— Vous savez bien qu'il me fallait être à Pétersbourg... C'est Dvoïékourofï qui a trouvé ce moyen, de me placer comme lingère, chez cette... dame...
Knorr s'emporta.
— Comment a-t-il osé?...
— Laissez, laissez, murmura Khessia. C'est bien comme cela. Il était impossible de faire autrement. D'ailleurs, je m'en irai bientôt. Je vous le répète, il était impossible de faire autrement. C'eût été dangereux.
La sonnette tinta discrètement dans le vestibule.
— Il faut que je m'en aille, dit précipitamment Khessia. Donnez-moi votre parole, Knorr, promettez-moi...
— Quoi?
— Que vous ne serez plus comme cela, que vous reprendrez courage. Vous reviendrez avec nous 1...
— A quoi puis-je vous être bon?... Et je n'y tiens guère. Je ne suis plus des vôtres.
— Quand ce ne serait que pour moi, dit Khessia d'un air indifférent et triste. Il y a quelque temps, Iakob me parlait de vous...
Il y eut un nouveau coup de sonnette. Khessia s'interrompit, le regard anxieux.
On entendit marcher dans le vestibule. Youri allait ouvrir la porte.
Sa voix retentit aussitôt, surprise et rude :
— Qu'y a-t-il? Que venez-vous faire ici? On ne perçut pas la réponse.
La voix de Youri insista.
— Que lui voulez-vous?
— Lui dire deux mots. C'est indispensable, fit le nouveau venu, d'un ton impatient et enroué.
Khessia regarda Knorr.
— Iakob ! murmura-t-elle. Il est arrivé quelque chose !
Elle se précipita dans le vestibule.
Sur le seuil, dans le rayon de l'ampoule électrique, se tenait un jeune homme élégamment vêtu, au visage rébarbatif, rasé, verdâtre. Un sourire ou une grimace tordait sa bouche, découvrant des dents rares.
— Mais la voilà, s'écria-t-il en apercevant Khessia. Il est inutile que je parle à madame I
Il se tourna vers Youri.
— Et vous, quels ordres avez-vous à donner ici? Je ne vous savais pas le maître de maison !
— • En tout cas, maître de la situation, répondit froidement Youri. Dites-lui, vos deux mots et ensuite allez-vous-en au diable.
Iakob s'inclina aimablement.
— Dvoïékourofï, ce n'est rien, implora Khessia. Il s'en ira tout à l'heure ! Qu'est-il arrivé, Iakob?
Youri tourna le dos et s'en alla. Une porte claqua derrière lui.
— Voici, dit Iakob. Ahl Knorr est là aussi 1 se reprit-il après un coup d'ceil du côté du salon. Parfait, mon cher I Mais qu'êtes-vous donc devenu? Khessia, je suis venu pour vous dire de ne pas aller ce soir au lieu de réunion convenu... Non, non, il y a une souricière... Je l'ai éventée. Il faut aller dans un autre endroit. Puisque voilà Knorr, nous pouvons aussi le prendre avec nous.
— Où irons-nous ? interrogea Khessia.
Et sur la réponse de Iakob :
— Bien. Allez avec Knorr. Je sortirai par l'escalier de service.
Elle disparut.
Knorr, sans rien dire, prit sa casquette.
— Quelle boîte I grommela Iakob entre ses dents. Et cet autre type qui fait ses embarras !
— Comment peux-tu, protesta Knorr, souffrir que Khessia soit ici dans...?
— C'est bon, c'est bon ! On tire parti de ce qu'on peut. Mais allons-nous-en 1
Ils sortirent.
— Oh! Youroulia, chuchotait Lizotchka, réfugiée avec Youri dans la salle à manger, Youroulia, j'ai toujours une peur mortelle pour toi. Je n'aime pas te voir fréquenter ces gens-là. Tout ça finira par quelque histoire ! Moi, 'je me moque d'eux, n'est-ce pas, mais je tremble pour toi. J'en ai des cauchemars pendant la nuit... Enlève-moi cette petite juive. Quant à eux, qu'ils aillent tous au diable avec leurs manigances ! Et qu'ils n'y entraînent pas les autres !...
Youri serra tendrement Lizotchka dans ses
bras et mit un baiser sur ses cheveux de poupée.
— Tu as raison, ma petite perspicace ! Moi aussi, ils m'assomment. Ils me relancent, me relancent, et la pitié me rend idiot. Nous te débarrasserons de cette juive, si elle ne s'en va pas d'elle-même. Elle n'a du reste aucune importance. Elle est seulement à plaindre. Knorr aussi... Et puis zut pour eux tous 1
Il se leva, fit de la lumière. Sur la table il y avait le thé, du vin et une assiette de noix.
— Où est Vierka? s'écria Lizok. Le samovar doit sûrement bouilhr. Tant pis, nous l'apporterons nous-mêmes de la cuisine.
Mais Vierka entrait déjà avec les zakouskis (1).
Le samovar sera prêt dans une minute.
Lizotchka et Youri prendront ensemble le thé, tranquillement, comme mari et femme. Ils resteront sagement à la maison, et le temps passera en bavardages. Lizok emmènera ensuite Youri chez elle, dans sa chambre à coucher et l'y gardera jusqu'au lendemain matin. Il y a si longtemps qu'il n'a passé la nuit ici... Oui, depuis qu'est entrée cette maudite lingère. Et voilà ! On aurait bien tort de se gêner 1...
(1) Hors-d'œuvre. — N.d. T.