‹ Le pantin du diableChapitre 16 sur 23 · QUELQUES LIEUX COMMUNS · texte numérisé non relu

QUELQUES LIEUX COMMUNS

VA-t'en, Natacha, quitte-nous, dit doucement Mikhaïl en se penchant vers sa sœur.

Silencieuse, elle marche, suivant, sans presser le pas, l'humide sentier champêtre.

La pluie vient de tomber, une pluie fine et mélancolique. Une odeur prîntanière monte maintenant des champs et des bouleaux blonds. Un soleil languissant s'attarde là-bas, sur les hauteurs.

Il y a longtemps, déjà, que Natacha n'est plus «la Française ». Elle vit ici, dans cette campagne perdue, sur la ligne du chemin de fer de Varsovie, si perdue que les rares habitations y sont toutes vermoulues,^ ruinées comme à la suite d'un pogrom. Un pauvre hameau, deux ou trois cabanes sur le bord d'une petite rivière, et c'est tout. Natacha s'est réfugiée dans l'une d'elles où la veuve du sacristain lui loue une chambre.

Ce jour-là, depuis le matin, Natacha attendait Mikhaïl. Il était déjà venu deux fois la voir ; ils avaient erré ensemble par la forêt marécageuse et fraîche, puis, à travers champs, Natacha avait reconduit son frère jusqu'à la halte du train.

Elle attendait Mikhaïl, tout seul, naturelle-

ment. Le contraire ne lui serait pas venu à l'esprit. Et voici que, ce matin, il était arrivé avec Iakob et Khessia. Comment cela avait-il pu se produire? Pour quelle raison leur avait-il confié qu'elle se trouvait ici? Ou l'avaient-ils appris eux-mêmes? Pourquoi venaient-ils?

Il y eut une longue et pénible conversation. Pénible pour Natacha qui ne voulait ni n'osait se livrer devant eux comme devant Mikhaïl. Ils étaient toujours les mêmes : Khessia clignotant tristement de ses longs cils, Iakob se tenant comme s'ils s'étaient vus la veille. Ils parlèrent, entre autres, de Youri Dvoïékourofî. Pour la première fois, Mikhaïl se prononça avec fermeté contre le fait d'user de son appartement, de ses services. Cependant, à une grossière insinuation de Iakob, il répliqua d'un ton tranchant qu'il ne redoutait nullement une trahison de la part de Youri. Il ne permettait point qu'on le soupçonnât. S'il ne voulait plus, désormais, s'adresser à lui, c'était seulement parce que Youri avait, consciemment, renoncé à s'occuper d'eux et de leur « cause ».

Khessia, également, s'irrita.

— • Comment pouvez-vous parler ainsi, Iakob? Il ne faut pas, même par plaisanterie, dire de pareilles choses#sur Dvoïékouroff... Vous ne le connaissez pas.

Iakob se contenta de hausser les épaules.

— C'est votre affaire ! Je souhaite que vous n'ayez pas à vous en repentir.

Ils s'en vont à présent tous les quatre vers la halte. Iakob le premier, suivi de Khessia, qui le rejoint avec peine, à cause de ses pieds menus, accoutumés aux pavés des villes. Elle glisse, trébuche sur cette terre humide et molle.

Et Mikhaïl se penche de nouveau vers sa sœur :

— Reprends ta liberté, Natacha, murmure-t-il

tristement. Tu le peux I Cela n'a plus d'importance.

La coiffure de la jeune fille s'accroche à une branche qui laisse tomber sur elle quelques gouttes illuminées de soleil.

Elle s'arrête, ôte son écharpe.

— Et toi?

— Moi?... Tu sais tout sur moi... presque tout !

— Que puis-je savoir? Tu as parlé, je t'ai écouté... comme si je te comprenais. Mais je cesse de comprendre. Tantôt tu veux agir, tantôt tu ne veux pas 1

— J'attends 1

Il lui prit la main ; ils continuèrent à marcher à travers la campagne silencieuse.

— Ce que je vais te dire, Natacha, je n'ose presque me le dire à moi-même. Ne crois pas que j'aie pour mobile la crainte d'une trahison de celui-ci ou de celui-là. J'ai connu cela jadis, quand parmi nous se sont découverts les premiers traîtres, et que nous nous sommes soupçonnés les uns les autres, en désespérés, chacun étant à peine sûr de lui-même... Beaucoup d'entre nous sont tombés, alors, et ne se relèveront plus. Oui, j'ai vécu tout cela. C'est du passé. Il m'en est resté une foi plus robuste encore dans la justice de notre lutte pour la liberté et dans la droiture de ceux qui ont succombé. Nous avons envers eux un devoir immense et doux. Mais un nouveau sens, en quelque sorte, du passé et de l'avenir, m'est apparu...

Natacha fit un geste d'impatience.

— Un nouveau sens... un nouveau sens... Ce sont des lieux communs, Mikhaïl I Ce n'est pas ma faute si je ne te comprends pas. Et les lieux communs n'engendrent pas l'action.

— Je ne puis cependant t'en dire d'autres.

Si tu ne comprends pas, aie la foi, simplement. Ou reprends vite ta liberté. Pour moi, j'attendrai.

— Pardonne-moi, Mikhaïl I Un mot encore. Sais-tu seulement, toi-même, ce qu'il faut faire?

— Je le sais. Et je veux le faire. Mais je ne le puis pas... avec eux. Ils sont vieux, Natacha, et ils font comme s'ils n'avaient pas vécu, comme si rien ne leur avait ouvert les yeux.

— Suis-je vieille, moi aussi? demanda Natacha en souriant.

— Oui... toi aussi !... Comprends-moi bien : nous sommes dispersés de tous côtés ; les uns ont eu peur et ne veulent plus se mêler de rien ; les autres sont restés avec nous, mais ces vicissitudes ne leur ont rien appris : obstinément, stupidement, ils demeurent enfoncés dans le même marécage. Toi, tu es de ceux qui ne veulent plus rien. Ceux qui restent voudraient agir, c'est vrai, mais ils ont des âmes de vieux, attachées aux possibilités anciennes. Et ce sera toujours ainsi avec eux, si ce n'est pis.

Le train siffla longuement, plaintivement au loin. Ils avaient presque perdu de vue Iakob et Khessia.

— Je reste pourtant avec eux, reprit Mikhaïl. Je suis prisonnier, Dvoïékourofï a raison. Et prisonnier, non de ma cause ou de ma foi, mais bien de ces gens-là, auxquels je ne crois plus. Peut-être nous perdront-ils, eux et moi, et sans but. Quant à m'évader, impossible. Et j'attends.

Natacha s'arrêta.

— Mikhaïl, quitte-les ! C'est toi qui dois les quitter 1... Tu parles de ce que tu crois, mais il y a aussi les apparences extérieures dont il faut tenir compte. Les trahisons du passé peuvent se répéter. Non, moi non plus, je n'ai pas confiance en eux... Tiens, regarde, par exemple,

Iakob... Est-ce qu'il ne te fait pas peur?...

— Tais-toi 1 dit sévèrement Mikhaïl. Je ne les quitterai pas. Et ne nomme personne. Je me laisse guider par les conjectures et les sentiments. Je me refuse de croire à une ruine sans signification. J'attends, mais rassure-toi : si je ne recule pas, je ne me lancerai pas non plus dans la nuit, comme un aveugle. Pour le moment, je suis prisonnier, soit 1 Je ne puis faire autrement. Il f^ut vivre sa vie jusqu'au bout.

Natacha pressa le pas. Sous les arbres encore nus, le sol était fangeux et glissant. Mais on apercevait déjà là-bas, à travers les branches, le toit rouge de la petite gare.

— Mikhaïll

— Chère?

— Qu'attends-tu donc?... Des hommes nouveaux?

— Je ne sais pas... Mais il faut que chez les vieux, les anciens, quelque chose soit brisé, quelque chose reconstruit... Voilà ce qui importe.

Natacha eut un sourire d'incrédulité.

— Et tu attends que Khessia, Iakob, Youss et les autres, changent? Comment, pourquoi changeraient-ils? Tu ignores toi-même ce que tu veux.

— J'attends, afin d'y voir plus clair. Rien de plus. Si ce n'est pas eux, c'en seront d'autres, plus libres, plus forts, plus ouverts au mouvement de la vie. Qui sera marqué du signe divin? Comment oser le deviner? Pour cela, il faut y voir clair, étudier toujours davantage. J'attends,, je regarde... en eux et en moi.

— Mais ces « hommes nouveaux », n'est-il pas effrayant de les attendre? dit Natacha d'un air pensif. Qui peut savoir ce qu'ils seront. Et s'ils ressemblent à Youri Dvoïékourofï?

— Dvoïékouroff?... Oui, celui-là est tout à fait nouveau. A moins qu'il ne soit déjà tout à fait vieux. Est-ce seulement un homme?

— Et qu'est-il donc?

— Un organisme...

— Un organisme humain, Mikhaïl ! Il me semble quelquefois que nous tous, nous ne sommes que des dégénérés, des êtres de hasard... ou que nous sommes encore des sauvages, tandis que Youri est un exemplaire normal d'humanité, et que l'avenir, pour leç gens comme lui...

— Laissons cela, veux-tu, interrompit en riant Mikhaïl. Nous arrivons, le train sera ici dans une minute. Disons-nous plutôt adieu. Ce n'est plus le moment de bavarder.

Iakob et Khessia les attendaient au dernier détour du sentier.

— Voici mon train, dit Iakob. Adieu et bonne santé 1

Il y eut un roulement sourd et la cheminée noire d'une grosse locomotive apparut à droite, derrière un massif d'arbustes.

— Vous allez de ce côté? demanda Natacha.

— Oui. C'est préférable.

Et Iakob, son pardessus jeté sur les épaules, grimpa en courant le petit escalier de bois qui conduisait au quai de la gare et disparut.

Le train s'arrêta une demi-minute à peine et repartit.

Le quai-plateforme, aux planches mouillées de pluie, était désert. En face, devant la haie, un moujik crasseux se tenait à côté d'une brouette. Un chien jaune et décharné errait entre les rails. Le soleil semblait vouloir et ne pouvoir disparaître. Il continuait, eût-on dit, à briller malgré lui. Des alouettes chantaient là-haut d'une voix perçante. Au pied du remblai, s'élevait déjà du fossé la blanche vapeur

du soir. L'humidité flottait, maladive, combattue par les dernières lueurs de ce soleil moribond, qui doraient encore les bouleaux mal séchés.

Tous les trois arpentaient le quai, ne sachant trop que dire.

Khessia, entre les deux autres, paraissait toute fluette et désemparée. Mikhaïl la regardait affectueusement ; mais Natacha sentait avec terreur qu'elle commençait à la détester. Pourquoi Khessia se trouvait-elle là? De quoi venait-elle se mêler? Quel « changement » Mikhaïl pouvait-il attendre d'elle? Illusion 1 Elle eût voulu dire encore tant de choses à son frère et cela lui était impossible devant cette juive. Et voilà que Mikhaïl allait partir avec Khessia, et que Natacha resterait seule. Oui, il était prisonnier. Et de qui? De gens pareils à cette Khessia, qu'il se faisait un scrupule d'abandonner à leur sort... et qui l'empêchaient d'agir...

— Vous partez, Natacha? demanda soudain Khessia.

Natacha la regarda durement.

— Je n'en sais rien. Oi;i, probablement. J'ai envie de partir.

De nouveau, entre eux, le silence retombe. Ils écoutent crépiter le chant des alouettes, contemplent le soleil obstiné, attendent le train qui emmènera tout à l'heure Khessia et Mikhaïl.

Natacha voudrait demander à Mikhaïl quand ils se reverront, s'ils se reveiront encore — et se tait.

YOURI passa fort joyeusement ces quelques jours. Nul ne l'importunait ; il faisait des folies avec Lîfeotchka.

Deux fois, même, et avec plein succès, il revit Machka, ayant repris, pour la circonstance, son déguisement de commis-fleuriste. Machka le divertissait encore ; elle l'attendrissait aussi, grâce à son insouciance primitive et à ses petites prétentions. Elle ne paraissait même pas se demander si son élégant commis l'épouserait un jour... Cette joie de vivre dans le présent suffisait à Youri. Elle est un peu bête, pensait-il gaiement, mais si sincèrement instinctive ! Lizotchka, elle, est déjà gâtée ; c'est égal, elle aussi, est sympathique.

Ne rencontrant plus Khessia rue Preobrajenskaïa, il ne songea pas à questionner Lizotchka à son sujet, et, comme Lizotchka ellemême n'en disait rien, il décida que la lingère ne devait plus le préoccuper désormais. Qu'il en fût ainsi des autres !... Knorr avait également disparu. Khessia l'avait, sans doute, réentraîné à sa suite, dans ces idiotes et dangereuses manigances... Tant mieux pour lui, si c'était son goût. Youri se réjouissait, en tous les cas, de l'avoir empêché de s'expédier dans l'autre monde. Véritablement, les enfants ont de ces idées !...

Une seule pensée désagréable le tourmentait,

celle de Sacha Levkovitch. On ne saurait se passer complètement de soucis. Mourotchka était peu sûre, et Sacha en proie aux idées noires. Cela finirait par un éclat. Fallait-il effrayer Mourotchka? Il ne se sentait point pour l'instant disposé à aller les voir. Plus tard, il aviserait.

Un paquet d'invitations qu'il reçut sous enveloppe fermée rappela à Youri la séance des « Questions du Jour » qui devait avoir lieu le lendemain. Bien qu'il n'eût point assuré Morsoff de sa présence, la curiosité de savoir ce qui se passait dans ces réunions s'éveilla tout à coup en lui.

Il adressa quelques invitations aux premiers noms qui lui vinrent à l'esprit. Puis il réfléchit que ce serait une bonne farce de prendre avec lui sa soeur Litta, sous le nez de la comtesse. Cela la distrairait d'entendre des conversations intelligentes, et il n'aurait d'autre embarras que celui de la conduire et de la ramener à la maison.

Il entreprit d'en parler à la comtesse et mena si habilement l'affaire qu'il obtint le consentement de la vieille dame. Le programme annonçait une « causerie sur le Verdict de Dostoïevsky. Youri craignant que le nom de Dostoïevsky n'effarouchât la comtesse, prit soin de ne point lui montrer le programme ; il se contenta de lui exposer qu'il s'agissait d'une société « scientifique » fondée par « la plus haute élite intellectuelle », et, précisément à cause de cela, encore un peu « fermée ». Litta, palpitante d'émotion, attendait, sans grand espoir. Mais la comtesse ne lui imposa même pas une de ses dames de compagnie et lui donna son autorisation sans conditions aucunes. Elle avait confiance en Youri.

— Alors, c'est entendu pour demain, dit

Youri à sa sœur, lorsqu'ils se retrouvèrent dans le vestibule. Sois prête. Coifîe-toi comme une grande personne. Mais n'en es-tu pas une déjà? Tiens, prends encore ceci. Ce sont deux invitations qui me restent. Donne-les à qui tu voudras.

La jeune fille rougit, remercia d'un signe de tête. Elle songeait qu'elle les offrirait le lendemain à Mikhaïl. Lui serait-il possible de les accepter?...

Le « Verdict », le « Verdict »? se demandait de son côté Youri. Je ne me rappelle rien de positif là-dessus. Sans doute un délayage métaphysique quelconque...

— Je connais le « Verdict », Youroulia, dit soudain Litta, comme si elle eût deviné sa pensée. Cela fait partie du « Journal » de Dostoïevsky. Quelques pages, en tout... sur le suicide. Il s'agit d'un homme qui ne comprend pas la raison de la vie et de la souffrance si le néant nous attend tous après la mort. Dostoïevsky veut dire, je pense, que si la preuve existait du néant qui nous attendrait tôt ou tard, personne, dès à présent, ne consentirait plus à vivre et se suiciderait de suite... Je connais très bien Dostoïevsky, tu sais. Je l'ai lu chez toi, dans ton cabinet. C'est très intéressant. Très effrayant, aussi.

— Cela se trouve dans son « Journal », dis-tu?

— Oui. Je sais où. Je vais te le chercher I L'instant d'après, elle apportait un petit

volume défraîchi, d'édition ancienne et l'ouvrait à l'endroit requis.

— Te rappelles-tu, maintenant?

— Vaguement, dit Youri en prenant le livre. Je l'emporte. Je le relirai chez moi.

Aux Iles, Youri apprit que Levkovitch était venu pour le voir, et qu'il était reparti après

une longue attente. Il en conçut d'abord de l'ennui, et fit ensuite réflexion que cela valait peut-être mieux ainsi.

Il profita de la soirée pour parcourir les pages qu'il avait oubliées, de Dostoïevsky. Elles lui plurent par leur simplicité. Il comprit, dès les premières lignes, ce que Morsoff aurait le devoir de dire, et combien il serait facile de le remettre dans le droit chemin, s'il avait la tentation de s'en écarter.

Youri ne dédaignait pas, de temps à autre, les dissertations intellectuelles ; n'étaient-elles pas aussi un jeu, et lequel !... le seul qui n'eût point de conventions, et permît d'être sincère, tout en restant un jeu.

Des jeux : quelle diversité l'existence n'en offrait-elle pas? C'est pour cela que Youri la trouvait bonne à vivre.

ILS s'assemblent.

Ou plutôt, ils sont déjà rassemblés.

Il y a foule. La plupart s'entassent dans- des pièces voisines de la grande salle, dans laquelle ils ne pénètrent pas encore. Elle n'est occupée, pour l'instant, que par de vieilles dames et un lot de nouvelles recrues sans notoriété.

Le local est spacieux et en quelque sorte absurde, à cause d'une destination que l'on n'aperçoit point. Il possède aussi une bibliothèque, sombre et fraîche. Quant à la salle, lorsqu'il s'y tient séance de la société, les organisateurs l'arrangent de façon assez bizarre : une longue table, placée d'ordinaire sur une estrade, est déménagée, installée au centre de la pièce et entourée de plusieurs rangées de chaises destinées au pubhc. Ce mode de procéder n'est pas extrêmement pratique, vu l'étroitesse de la salle ; mais ainsi en ont décidé Morsoff et ses acolytes. Ils détestent 1' « estraderie », et leur idéal eût même été de supprimer ce qu'on appelle l'assistance. Ils rêvent d'une assemblée dont chacun serait une cellule active et parlante.

Ceci n'est certainement qu'un rêve, et la majorité de ceux qui sont ici constitue précisément un public ; non pas un public tout à fait ordinaire, mais enfin un public.

Tout cela plut à Youri, aussitôt arrivé.

Il fit asseoir la craintive Litta dans la salle où l'insolente lumière la déconcerta encore davantage et se mit à errer aux alentours. Quelle étrange assemblée ! Et quel mobile amenait ici tous ces gens disparates? La mode, le désœuvrement, l'intérêt pour les « Questions du Jour »? La naïveté, le désir d'un passe-temps quelconque?

Toutes ces raisons, probablement.

Les littérateurs foisonnaient. C'étaient ici le gros Raevsky, le poète du xix^ siècle et l'émule d'Apoukhtine, s'entretenant tranquillement avec le vulgaire Ryjikoff, le poète du xx^ siècle ; là, l'aimable et impassible Yachvine, portant partout le même visage et la même égalité d'humeur, que ce fût chez lui ou chez les autres, pendant la journée ou aux soupers de cinq heures du matin. Il était en compagnie de Gloukharefî, nouvelliste glabre et sans un cheveu, qui lui exposait lentement quelque théorie. Ce Gloukhareff, au parler nonchalant, avait inventé une nouvelle religion qu'il pratiquait, sans chercher d'ailleurs à faire de prosélytisme.

Il y avait encore le fluet professeur Ryndine, l'air effarouché par la foule qu'il n'aimait contempler que de loin, et principalement du haut de sa chaire ; l'historien Pitomsky, noir et véhément, déjà discutant avec une pléiade de journalistes dans le voisinage du buffet.

Youri se dirigea vers Pitomsky. Il l'aiderait à trouver Morsoff. Chemin faisant, il côtoya, près d'une porte, un groupe fort différent des autres : tous gens graves, et, qu'ils fussent jeunes ou vieux, portant des blouses et de grandes bottes. Il remarqua de même, non loin de là, le reflet d'une croix sur une soutane de prêtre.

Youri n'avait guère le loisir d'observer les physionomies, encore plus variées, si possible.

que les vêtements. Quelques jeunes filles allaient et venaient, sans doute des étudiantes ; il y avait même une femme du peuple, figée dans un coin, contre le mur.

Curieuse collection î On y trouve à boire et à manger, pensa Youri.

Dans le voisinage de Pitomsky, il reconnut un jeune poète de talent qui le salua, d'un beau visage tranquille.

— Vous ici 1 s'étonna Youri. Un solitaire de votre espèce...

— Et pourquoi pas? J'y ai bien lu un rapport, dernièrement...

Étrange ! pensa de nouveau Youri.

Pitomsky lui fit un accueil joyeux, un peu exubérant — c'était son genre — ■ et lui proposa de l'emmener à la bibliothèque.

— Y a-t-il toujours autant de monde ici? demanda-t-il, comme ils y pénétraient.

— Gela arrive !... Mais quoi, tout ça, c'est du « public ». Il y a pourtant, parmi ce public, des personnalités remarquables.

Morsofî se tenait près d'une table, expliquant verbeusement on ne sait quoi à une dame timide et mûre.

Il se précipita sur Youri.

— Vous parlerez, n'est-ce pas?... Quel thème, hein I Vous verrez notre auditoire...

— Je l'ai déjà vu... Je ne sais si je parlerai. Vous avez positivement de tout, ici... A qui m' adresserais- je en particulier?

— Mais à tous !... C'est précisément à tous qu'il faut parler.

— Vous avez raison, accorda Youri.

Cela me paraît un exercice bien illusoire, ajouta-t-il en lui-même... Mais si c'est un jeu, pourquoi ne pas le jouer, en effet?

Un secrétaire, auprès d'eux, se mit à agiter une sonnette. La bibliothèque, cependant, ne

cessait de se remplir. Les jeunes étudiantes allaient de Morsofî à Ryndine, de Ryndine à Pitomsky, les interrogeant à voix basse. Plusieurs ouvriers questionnaient tout bas un monsieur hirsute, à la mine doctorale. Ensuite parut Viatcheslavoff, avec sa démarche paresseuse et clopinante. Sans trop savoir pourquoi Youri n'aimait guère ce remarquable écrivain. Il examina curieusement son visage qu'auréolaient des touffes clairsemées et blondes.

S'il parle du « Verdict », ce sera sûrement quelque élucubration dans le genre de celle de Morsofî, songea-t-il, s'étant rappelé que ce dernier se proclamait lui-même un admirateur de Viatcheslavoff.

On passait de la bibliothèque dans la salle, qui bientôt fut pleine. La violence de la lumière et de la chaleur oppressèrent Youri. On s'assit à l'étroit autour de la table. Il remarqua avec étonnement que le dessus du panier de l'assistance .occupait les derniers rangs de chaises, laissant les premiers aux blouses et cafetans de tout à l'heure.

Hél hél une préséance en son genre, se dit-il. Notre Morsik fait de la démocratie...

Se retournant, il découvrit Litta. Auprès d'elle, était assise une jeune femme brune, dont l'attitude penchée l'empêcha de distinguer les traits. Il ne vit point Mikhaïl. Aucune présence ne rétonnait déjà plus. Tous devaient être ici, qu'il les vît ou non.

— Messieurs, commença Morsoff, je tiens à vous dire qu'il n'y a pas ici de président. Nous évitons, comme d'habitude, de donner à cette réunion un caractère officiel. Nous n'aimons pas ce qui s'appelle l'orateur. Chacun de vous peut se mêler à la conversation, faire les remarques qui lui viennent à l'esprit. Je veillerai seulement au maintien de l'ordre indispensable.

J'ouvre la séance par un exposé de ma manière de voir au sujet du passage de Dostoïevsky, notre thème de ce soir...

Bien que le discours de Morsoff ne marquât point une originalité particulière, il fut néanmoins intéressant et spirituel. Dostoïevsky, dit-il, imagine la lettre d'un désespéré, d'un matérialiste s'entend, qui se suicide par ennui, cet ennui qui se trouve à l'origine de presque tous les suicides réels. S'il était donné à chacun de pouvoir et de savoir expliquer lui-même, jusqu'au bout, l'état d'esprit qui précède sa mort volontaire, il n'est point douteux qu'il laissât exactement cette lettre. Tout suicidé pense qu'il lui est impossible de vivre, parce qu'il ignore la raison pour laquelle il doit accepter de souffrir. Pourquoi souffrir? se demandet-il. De quel droit la nature le fit-elle naître, misérable, et le jeta-t-elle, sans son consentement, dans la vie? Que si on lui objecte la possibilité de modifier les conditions de l'existence, de l'organiser sur des bases raisonnables, des principes sociaux plus acceptables que ceux du présent, il répond de nouveau : A quoi bon ? Il réfléchit que toute vie, heureuse ou non, sera demain retournée au néant. Il juge impossible de vivre sous cette menace. Et ce sentiment d'imminence, il ne peut le vaincre.

Morsoff analysa fort subtilement ce dernier point. Il démontra qu'une fois admis ce sentiment de l'imminence du néant, la vie devenait en effet impossible et que, pénétré par lui, nul de ses auditeurs ne saurait vivre même jusqu'au lendemain matin.

— Je sais, ajouta-t-il, que beaucoup s'imaginent sincèrement convaincus de l'entier anéantissement de leur personnalité après la mort, qui pour cela ne songent pas au suicide ; ce fait prouve simplement qu'ils n'ont pas médité sur

la question, qu'ils n'ont pas vu devant eux, dans leur regard, ce néant de demain, et que la conception imaginaire qu'ils s'en forment n'a rien à voir avec le sentiment de son imminence. De sorte que, je l'affirme, la notion de la personnalité...

« Il prétend qu'on n'aime pas les orateurs ici, se dit Youri qui s'ennuyait. Il n'a pas de raison pour s'arrêter. Tout à l'heure il remontera jusqu'au christianisme... »

Mais Morsoff effleura à peine ce sujet ; il ne tarda pas à se lancer dans des digressions, se mit à parler d'une manière ampoulée et incompréhensible et, finalement, se tut.

Il n'y eut aucune observation dans l'assistance. Personne, au reste, n'aurait eu le temps d'en faire, Pitomsky s'étant empressé de prendre la parole. Il parla du christianisme, de la foi, de la doctrine de l'immortalité, de la perspicacité de Dostoïevsky et aussi de ses grossières erreurs. Le tout avec une fougue telle que Youri lui-même s'étonna. Il était malaisé de le suivre, mais agréable de l'écouter. De vieilles dames tendaient leurs cous desséchés, leurs yeux ne quittant pas le visage hirsute dont l'agitation faisait, à chaque instant, tomber le pince-nez.

« Pour qui tout cela? se demandait Youri. Si c'est pour les adeptes sérieux, ils sont convaincus d'avance ; si c'est pour Raevsky, Stassik et ma Lizotchka, qu'espèrent-ils? »

Il réfléchit aussitôt que cela ne s'adressait à personne en particulier, mais à tous. Et puis, n'était-ce pas un jeu?

Pitomsky ayant terminé, il se fit un mouvement parmi les premières rangées de chaises. Quelqu'un toussa : un certain petit jeune homme, à large face et sourcils relevés, un ouvrier, à en juger par sa blouse bleue.

— Vous désirez?... fit en se tournant vers lui, d'un geste prévenant, le « non-officiel » président.

L'homme toussa de nouveau et par petites phrases hachées, bien que sans timidité, commença :

— Voici... c'est... rapport à votre discours... Quel intérêt ça peut-il avoir pour nous, ces méditations sur la mort, si, de l'autre côté il y a... comme qui dirait... le néant? Moi je dis comme ça : Nous vivons, ce qui veut dire simplement qu'agit en nous l'instinct de conservation... Une supposition que le néant soit prouvé, l'instinct naturel agira quand même... Une supposition que j'aurai faim, par exemple? Je me mettrai à chercher de quoi manger... que le néant me menace ou qu'il n'y ait pas de néant...

— Ahl ahl s'écria Pitomsky, qui n'avait point écouté, cela veut dire, d'après vous, qu'on a la preuve du néant?... Que la science est venue et l'a établi une fois pour toutes?... Où a-t-elle établi cela, la science, dites?

Morsofl fit un geste.

— Permettez, permettez, ce n'est pas la question...

Pitomsky et l'ouvrier, l'un en face de l'autre, parlaient tous les deux à la fois, sans se comprendre. Plusieurs s'en mêlèrent aussi, ce qui ne fit qu'augmenter le malentendu. Un vieillard en grandes bottes caressa sa barbe et cria :

— Comment peut-on nier l'immortalité de l'âme?... Gela est mauvais... On fait trop de philosophie, voyez-vous 1 Les gens d'éghse aussi... Ils embrouillent les choses... Ils afîaibUssent la foi...

— Vous êtes toujours à parler de foi, fit une voix claire, et une jeune fille tenta de se frayer un chemin vers Pitomsky et Morsoff. Mais comment l'acquérir, cette foi, si elle est perdue?

Je suis venue ici, j'ai écouté, attendu... je croyais entendre quelque chose...

Morsoff, en désespoir de cause, agita sa sonnette. Le calme se rétablit un peu. Un homme se leva à son tour. Il paraissait encore jeune, avec un visage de simple et des yeux perçants. Une physionomie, au demeurant, assez agréable.

— Je crois, messieurs, dit-il, qu'il nous est difficile de trouver une solution qui soit bonne pour tout le monde... Aussi difficile que de parvenir à se faire entendre en public... Je crois que chacun porte au dedans de lui-même son Dieu, ou, si vous voulez, sa vérité, au nom de laquelle il ne se tue pas et qui l'aide à vivre... Cependant, l'instant n'est pas encore venu de dire cette vérité-là, de la crier devant tous... Tel qui sait et croit qu'elle conviendrait à tous les hommes, ne le dira pas ouvertement. Seraitce parce qu'il n'existe pas encore de mots pour cette commune vérité, ou d'endroit où elle puisse être ouvertement et définitivement exprimée?... D'ailleurs, cela est pour le mieux !

Il voulut poursuivre, lorsque l'interrompit, sonore et joyeuse, la voix de Youri.

— Vous avez tort. Pourquoi personne ne parlerait-il? Il y en a du moins qui parleront. Moi, par exemple, qui partout et toujours, pour peu qu'on me le demande, saurai dire « ouvertement » pourquoi je vis et comment je vis. C'est ma vérité, à moi, et je la crois, aussi, bonne pour tous. Beaucoup aujourd'hui ne vivent que par elle, mais l'ignorent pour leur malheur. Savoir comprendre est immense. Plus tard, tous le sauront, infailliblement. Sera-ce bientôt, dans longtemps, de ceci je ne me préoccupe pas. Cela m'est indifférent.

— Quelles énigmes nous proposez-vous là? demanda l'homme aux yeux perçants, tout en fixant intensément le beau et gai visage de Youri.

— Parlez, parlez 1 s'empressa Morsofî, et oubliant qu'il n'était pas un président officiel, il pontifia : « Messieurs, la parole est à Youri Nicolaïévitch Dvoïékourofï I »

Youri entendit derrière lui des bruits de chaises remuées. L'homme aux yeux perçants était assis en face de lui.

— Je ne sortirai point de notre thème, commença Youri. Cette lettre de suicidé m'aidera même beaucoup à répondre aux questions que l'on vient de poser ici. Je parlerai à ma façon, tout simplement. Donc, le suicidé de Dostoïevsky nous apprend qu'il est conscient, et au plus haut degré. Comme si ce plus haut degré résidait dans le fait de se poser à soi-même différents points d'interrogation 1 Hé bien, je pense que c'est plutôt un travers maladif, ou, tout au moins, une confusion. Car il finit par se contredire lui-même. Cependant, il a raison lorsqu'il dit : « S'il m'était donné de pouvoir choisir consciemment, alors, bien entendu, je souhaiterais d'être heureux pendant que je vis, et seulement cela, tout le reste me devenant indifférent après mon anéantissement. » Voilà le vrai 1 Souhaiter consciemment d'être heureux pendant que je vis, renferme proprement toute la vérité humaine, et aussi le salut de l'humanité. Le tout est de savoir désirer consciemment. Inconsciemment ou à demi consciemment, telle est la façon stupide et maladroite dont la majorité des gens vit 'et a toujours vécu.

Ce manque de netteté dans ce qu'on désire est la cause d'éternelles malchances. Les gens imaginent une foule de problèmes, et se plaignent de l'impossibilité où ils sont de vivre, ne pouvant les résoudre. Pourtant, ni ces problèmes, ni leurs solutions n'importent.

A la question : « A quoi bon? » le suicidé a l'air de répondre : « A rien 1 » Parfait I Je le dis

également. Mais pourquoi est-il nécessaire de mourir, si nous vivons pour rien? Or, c'est précisément parce que nous vivons pour rien qu'il nous faut affirmer la réalité de la vie et la vivre heureuse.

« Je serai anéanti », poursuit-il. « Je ne veux pas être anéanti. Ou alors, que toutes choses s'effondrent I » Que dites-vous de cette prétention? Voilà Ivan un tel qui pendant des centaines de siècles ne fut rien d'autre que néant, qui s'est mis à réfléchir et a décidé : t Que je puisse boire mon thé, ou que l'univers s'écroule 1 » Non, une conscience plus éclairée rendra surtout l'homme plus humble et plus simple. Les chrétiens se disent humbles. Pourtant, à mon avis, le christianisme lui-même a contribué à créer cette prétention dont je viens de parler, en flattant le caprice de chaque Ivan qui « n'admet pas » que le monde existe si on ne lui promet pas, en retour, de boire son thé pendant toute une éternité. Je reviendrai sur le christianisme ; mais, en attendant, je dis que nous devrons infailhblement en finir avec tous ces « pourquoi », « comment », « à quoi bon », et toutes ces investigations sur le sens de la vie. Je suis convaincu que la vie n'a aucun sens, et je m'assure fermement qu'il ne m'est pas nécessaire de lui en découvrir un.

— Tout cela est vieux comme le monde, cria Pitomsky. Et assez vide 1... Mais que vient faire là dedans le christianisme, je vous prie?

Quelqu'un se hâta, craignant d'être interrompu :

— Il ne s'agit pas de ça. Vous dites qu'il faut désirer d'être heureux. Et après? Est-ce qu'il suffit de souhaiter une chose pour qu'elle se réaUse? Et la vie, que peut-elle offrir, si vous la privez de sens? Je ne comprends pas que vous niiez la conscience?

Youri eut un sourire tranquille.

— En quoi la nié-je? Je viens pourtant de dire que c'était consciemment qu'il fallait souhaiter son propre bonheur, consciemment, sagement, et cela pour le temps que l'on doit vivre. Il faut que chacun se préoccupe de soi-même

\avec énergie et intelligence. Et c'est assez pour chaque homme de sa propre vie et de son propre souci.

L'homme aux yeux perçants se mit à remuer sur sa chaise, ayant l'air de vouloir placer quelques mots. Un de ses voisins, un vieillard, >e devança.

— Que signifie, grommela-t-il, ce principe qui consiste à se placer soi-même au premier plan? Car c'est bien ce que nous venons d'entendre, si je ne me trompe? De quelles règles vous autorisez-vous? Est-il possible que chacun raisonne de cette manière, et se réserve à lui seul le droit de boire du thé, comme vous dites...

— Mais en vertu de la doctrine du « tout m'est permis », s'écria le premier interlocuteur. Vieille plaisanterie !

— Où avez-vous pris cela? s'exclama joyeusement Youri. Tout n'est nullement permis. Nullement. Je voulais même aborder ce point. En organisant consciemment et intelligemment mon bonheur, je ne dois pas porter préjudice aux autres. Il faut avoir constamment cela devant les yeux. A ce propos, pour qu'il n'y ait point malentendu, je souMgnerai tout de suite ce que j'entends par ce mot de préjudice. Causer un préjudice à quelqu'un cela signifie le mettre dans une situation où l'on ne voudrait point être soi-même. Je ne chercherai pas plus loin que cette définition. Je déclare seulement ceci, que je ne me soucierai aucunement des autres, et que j'éviterai par ce moyen le préjudice colossal qui pourrait résulter de mon immixtion

dans les désirs d' autrui. Il y aurait encore pis, cependant : ce serait de chercher à fonder mon bien sur le tort fait à autrui, manœuvre en fin de compte inintelligente, car ce ne serait plus alors l'organisation de la vie, mais l'assujettissement à la vie, la vulgaire lutte pour l'existence. Dites-moi, — • et Youri se tourna du côté du vieillard, — croyez-vous qu'il n'y ait pas, sur la terre, de thé en quantité suffisante pour tout le monde? Il y en aura assez pour vous et pour moi, si nous savons en user avec sagesse. Je ne vous demande pas de me fournir du thé ; je me le procurerai moi-même, et vous en ferez autant pour vous. Ne nous préoccupons point l'un de l'autre, nous n'en serons que mieux servis.

Un brouhaha se produisit.

— Il a raison...

— Des mots, des mots !

— Pourtant, il peut y avoir un heurt d'intérêts...

— Laissez donc !

— Toujours la vieille théorie de l'égoïsme...

— Elle n'est pas neuve...

Morsoff empoignait sa sonnette. Youri reprit d'une voix forte :

— Ne m'interrompez pas, je vous en prie. J'ai presque terminé... Vous parlez de heurt d'intérêts... Il est possible tant que les gens normalement conscients sont en petit nombre. Par sottise, la plupart des hommes se nuisent les uns aux autres. Bon gré mal gré, c'est une fatalité inévitable. Mais ce qu'il faut éviter à tout prix, c'est de se faire du tort à soi-même. Chose assez facile, au reste, quand on le veut bien. D'autre part, il arrive aussi que l'on ait pitié de quelqu'un — la pitié est un sentiment naturel mais pénible, — et qu'on lui vienne en aide. Pour peu qu'il ne vous en

coûte rien, il en résulte alors un plaisir réciproque...

— Quelle idylle I ironisa Pitomsky. Ainsi, d'après vous, le mal n'existe pas?

• — Le mal existe. Il existe aussi bien chez les hommes que dans la nature. Mais il est parfaitement possible de le vaincre à l'aide des seules forces humaines. La mort, elle, ne peut être vaincue, mais elle. n'est pas un mal. Le mal réside dans la douleur, et celle-ci, à la longue, disparaîtra. Il y a encore beaucoup de mal chez les hommes. C'est par cela qu'ils se nuisent. Mal aussi dans toutes ces « questions » dont je viens de parler, mal aussi dans l'amour. J'appelle amour ce sentiment qui, voué à une autre personne, égale ou dépasse en puissance celui que l'on a pour soi-même. Cela est un sentiment anormal — sous quelque forme qu'il apparaisse, — toujours un mal non douteux et qui toujours conduit au dommage commun. Le christianisme, considéré du point de vue historique, est très digne de respect, parce qu'il s'est peu à peu écarté de la formule : « aimer comme soi-même », et que, depuis longtemps, il insiste sur la « charité », c'est-à-dire l'essence de la pitié. Je conclus, messieurs. Excusez-moi de vous avoir si longuement entretenu de mes modestes opinions. Je vous ai dit « ouvertement » pourquoi je vivais. Je vis pour me procurer du bonheur, du plaisir, des amusements et des jouissances, en m'efîorçant autant que possible de ne causer à autrui ni tort ni gêne. Je souhaite à chacun ce qu'il désire, mais en lui laissant le soin de le trouver lui-même. Assurément, en n'observant que cette unique règle, causer aux autres le minimum de préjudice, je m'élève au-dessus des vieilles morales. Je ne le dissimule pas. Beaucoup de choses me sont permises qui vous paraissent encore illicites. Je ne

les détaillerai point, ce serait superflu. Je ne suis pas assuré contre les hasards regrettables, mais qu'y faire? Je vis dans un temps, encore très peu conscient, toutefois je vis suivant ma vérité, sans rechercher le sens de la vie, sans amour, sans crainte particulière ; je ne recherche que mon bonheur, et, en vérité, il m'arrive souvent de le trouver. Voilà tout, messieurs, j'ai fini.

Il s'arrêta et tous gardèrent le silence. S'ennuyaient-ils, approuvaient-ils..., la colère leur fermait-elle la bouche? On ne savait. Une demiminute, peut-être, passa de la sorte. Soudainement alors se leva l'homme aux yeux perçants, au visage de simple. Il vissa son regard dans celui de Youri, et le doigt levé, au milieu du silence, il prononça d'une voix nette :

— Tu es le pantin du diable... Voilà ce que tu es, oui I Que le diable joue avec toi, c'est ton affaire. Quant à moi, voir cela, non et non... Pouah !

Un instant ahuri, Morsofî commença d'agiter furieusement sa sonnette. Mais tout ceci s'était passé très vite et l'homme avait déjà disparu. Les adeptes en blouses se levèrent à leur tour. La salle devint houleuse, on entendit quelque part un éclat de rire, le tout dominé par le bruit de la sonnette de Morsofî...

Morsoff était rouge et confus. Il murmura quelques excuses :

— C'est la prertiière fois qu'une pareille sortie... Nous ne connaissons pas du tout cet affilié... Difficile de connaître tout le monde... Mais soyez certain que...

— Ne vous tourmentez pas, je vous en prie, interrompit Youri. Je ne suis nullement froissé, je vous assure 1

Il ne semblait, en effet, aucunement déconcertéi Le long et décoratif journaliste Zvia-

guintseff, — un démocrate malgré son apparence foncièrement aristocratique — se pencha vers lui ;

— Je ne suis pas métaphysicien, mais il me paraît réellement impossible de traiter de métaphysique avec plus d'aisance. De plus, en parlant avec tant de distinction une langue populaire, vous avez directement suscité cette protestation fanatique...

Morsofî reposait sa sonnette.

— Deux mots 1... fit un monsieur maigre, fort bien vêtu et qui portait un faux-col à la mode.

— Nous voulions annoncer une suspension de séance, objecta Morsofî. A la reprise, nous répondrons à M. Dvoïékourofî. Cependant, si vous voulez bien être bref...

Les faux-cols à la mode devaient impressionner favorablement Morsofî. Peut-être aussi compta-t-il sur cette nouvelle intervention pour faire oublier l'incident qui venait de se produire.

— Très bref 1... fit le monsieur en fixant ses yeux bleus sur Youri qui, seulement alors, reconnut Mikhaïl. Très bref. Que peut-on répliquer à M. Dvoïékouroff? Il a été sincère, jouant un peu, il est vrai, d'une naïveté cynique ; mais ce jeu, chez lui, est également sincère. Je veux seulement marquer que son discours n'a aucun rapport avec qui que ce soit, si ce n'est luimême. M. Dvoïékouroff s'estime normal et place sa propre conscience au niveau des plus hautes consciences humaines. Mais cela est une innocente illusion. Innocente, car le bonheur servile de M. Dvoïékourofî ne peut, sérieusement, tenter personne. La caractéristique de l'homme est de chercher d'abord la liberté, et ensuite le bonheur. Ici nous nous trouvons, de la part de M. Dvoïékourofî, en face d'un défaut

total de compréhension de la liberté. Tout en répudiant les moindres investigations de la raison et du sentiment, il est obligé de reconnaître la puissance du Hasard — et il la reconnaît — eL de l'admettre complète, éternelle. S'il veut être conséquent, il reconnaîtra également, dès lors, que lutter contre le Hasard, les constants hasards, devient impossible, et qu'il ne peut ([ue louvoyer entre eux, dans sa perpétuelle I^oursuite du plaisir. Ce louvoiement, cette poursuite, je les appelle le plus humiliant des esclavages. Ce système a, de plus, un mauvais côté : en fin de compte, ce hasard, transmué par lui en une loi éternelle, doit le perdre. M. DvoïékourofI veut regarder la vie comme un jeu à la roulette, et prétend gagner. Je lui souhaite de gagner longtemps. Mais il convient de ne pas oublier, qu'en définitive, c'est toujours la banque qui gagne. D'ailleurs, je le répète, tout cela n'a rien à voir avec l'humanité proprement dite, pour autant qu'elle se contente d'être humaine et de ne point envisager la vie comme une roulette. Y a-t-il, au surplus, des bases permettant d'affirmer que la norme pour chacun de nous est de devenir un joueur? D'autre part, et au point de vue des « Questions du Jour », je dois me joindre à ce contradicteur qui vient de quitter la salle... c'est-à-dire à son observation qui a précédé le discours de M. Dvoïékourofï : que si chacun d'entre nous a ses questions, ses réponses et sa vérité, alors il n'y a pas encore de termes exacts pour les caractériser, ni d'endroit pour pouvoir les exprimer.

Morsofï se leva bruyamment de sa chaise.

— Messieurs, je déclare la séance suspenduel

Tout le monde se leva en désordre. Morsoff

se hâta vers la bibliothèque. Il était agité,

écarlate. Cette dernière intervention n'avait

rien rendu ; elle n'avait pas plu au public. Il était visible, maintenant, que Youri lui était plus sympathique que son contradicteur. Il était si sincère, et, en même temps, si beau 1 Ses théories, néanmoins, avaient inquiété Morsoff. Il n'était pas tranquille. Il espérait pouvoir organiser quelque diversion à la faveur de la suspension de séance, demander aux professeurs, à Gloukharefl lui-même, de se faire entendre à la reprise ; ils discourraient sur la métaphysique, sur le christianisme en général, sur Dostoïevsky en général... Gloukharefî parlerait de sa religion particulière, de l'égotisme, de ce qu'il voudrait, détail sans importance, étant aphone et incompréhensible. En suite de quoi, lui, Morsofî, ferait un résumé...

Youri s'était rendu dans la bibliothèque. Il y fut de suite très entouré, pressé de questions. Expressions de sympathie, demandes d'éclaircissements?... Il ne pouvait s'y reconnaître, submergé sous un déluge de paroles, quand, par-dessus les visages émus et roses de deux, jeunes filles, il aperçut au loin un domestique] qui lui faisait des signes.

Youri, adroitement, se glissa hors de lafoule.|

— C'est là-bas... dans la loge du portier, un officier qui vous demande !

— Moi?

— Oui, monsieur. Il demande M. l'étudiant Dvoïékouroff I

Par des couloirs détournés, Youri descendit rapidement à la loge du portier. Il songea immédiatement à Sacha Levkovitch. Cette pensée l'inquiéta, l'assombrit, l'attrista.

L'officier se tenait appuyé contre le mur. Il était en pardessus, une casquette sur la tête. Son visage était bizarre et concentré. Ses lèvres avançaient en une telle grimace, que Youri, sur le moment, eut peine à le reconnaître.

— C'est toi, Sacha?

— • Rentre chez toi ! Aux Iles. Je m'y rendrai aussi.

— Ote ton pardessus et montons. Ensuite nous partirons, si tu veux.

— Non, inutile d'aller là-haut. J'y suis déjà entré un moment. Je viens de chez toi. Allons-y ensemble. Aux Iles I

Youri fronça les sourcils. Il réfléchissait. Évidemment, il fallait le suivre. Levkovitch parlait d'une voix sourde, la tête penchée et sans faire un geste. Il fallait le suivre. Youri trouvait d'ailleurs cette soirée déjà longue. Mais tout à coup, il se souvint :

— Cela ne m'est pas possible, Sacha. Je dois reconduire ma sœur à la maison. Ma sœur Litta est ici.

— Je l'ai aperçue dans la salle. A côté de la Française. Tu as engagé la Française pour elle aussi, alors?

Levkovitch éclata d'un rire glapissant et brusquement reprit sa face sombre. Youri n'y comprenait décidément rien. Ce rire inattendu, surtout, l'impressionna désagréablement.

— Reconduis-la tout de suite, fit Levkovitch. Je serai chez toi, aux Iles. J'attendrai. Allons, va I ordonna-t-il d'un ton de nouveau glapissant.

Se jetant gauchement de côté, il sortit.

Youri, horripilé, haussa les épaules. Cependant, il fallait agir. Mais rentrer dans la foule, chercher Litta, il ne le voulait à aucun prix. Dans la vaste loge qui servait de vestiaire, quelques personnes enfilaient silencieusement leurs pardessus. Youri avisa l'une d'entre elles : l'homme au faux-col, qui venait justement de lui donner la réplique.

— Dites-moi, flt-il à mi-voix et d'un ton détaché, comme s'il s'adressait à quelqu'un

d'indifférent, n'auriez-vous pas l'amabilité de dire à ma sœur qu'il est indispensable que nous partions?... Que je l'attends ici?...

Et il ajouta, cette fois tout bas :

— Pourquoi es-tu venu, Mikhaïl? Ne t'at-on pas trop vu ? Prends garde ! Il y a des mouchards partout... ici aussi, certainement...

Mikhaïl ne répondit rien et, son chapeau à la main, monta rapidement l'escalier.

Un individu qui se dirigeait vers la porte de sortie, passa à ce moment devant Youri, sourit légèrement et lui dit, également à voix basse :

— Vous prenez trop de souci de ce que font les autres... Vous vous êtes piqué, pourtant, de ne vous préoccuper que de vous seul 1...

Et Youri entrevit le masque décharné de Iakob, et ses dents vertes.

Quelques instants se passèrent. Litta ne descendait pas. Cette attente devenait insupportable. Youri monta quelques marches. Une porte entr'ouverte laissait passer un bruit de conversations et une odeur de tabac. Il regarda avec une curiosité momentanément renouvelée, aperçut le démocrate féodal Zviaguintseff, une sèche étudiante de sa connaissance, les professeurs aux bajoues maigres... Non loin de là, le poète Raevsky causait d'un air grave avec un marchand quelconque dont l'embonpoint le disputait au sien...

Que le diable les emporte I pensa Youri, repris par ses préoccupations et il redescendit l'escalier.

Litta se montra enfin sur le palier. Elle se hâtait, prenant congé de la jeune femme brune qui se trouvait à côté d'elle dans la salle.

Youri reconnut Natacha. Il se rappela aussitôt la bizarre réflexion de Sacha à propos de « la Française ». Il s'irrita soudain.

Leui: imprudence est inqualifiable ! mâchon-

na-t-il. Ils sont vraiment devenus fous. Et si Sacha s'était par hasard assis auprès d'elle?... Il m'aurait fallu inventer encore Dieu sait quoi !...

— Tu veux partir? demanda sèchement Litta.

Il ne prit point garde à l'expression étrangement sévère de son visage. Il répondit affirmativement qu'il devait la ramener chez elle sans attendre davantage.

Sur le trottoir, il leur fallut patienter quelques minutes, tandis qu'on hélait la voiture de la comtesse. Il ne pleuvait pas, mais c'était pire : un piquant et maudit grésil imbibait la nuit blanchâtre, et la nuit s'alourdissait comme un édredon mouillé.

Un homme en longue houppelande passa sans hâte devant eux. Il s'était fourvoyé peutêtre, dans le brouillard, car il revint bientôt sur ses pas. Youri reconnut les yeux perçants. C'était celui-là qui l'avait traité de pantin du diable. Que faisait-il là, comme en faction? Il n'avait cependant point l'air d'un mouchard...

Youri montait en voiture lorsqu'il aperçut Mikhaïl qui sortait, aussitôt rejoint par l'homme aux yeux perçants. Ce dernier parut lui dire quelque chose. Un instant, Mikhaïl demeura sans bouger ni répondre. Son col tranchait sur son manteau sombre. L'homme continuait de parler, sans élever la voix. Et soudain tous les deux, Mikhaïl et l'homme, s'en allèrent côte à côte, se perdirent tout de suite dans la brume floue et froide.

Peut-être a-t-il voulu faire connaissance avec un partisan de ses idées, avec l'homme au « pantin du diable »? pensa distraitement Youri... Quant aux autres, là-haut, quelle façon de s'amuser î Après tout ça les regarde. Ce ne sont pas mes affaires...

Il n'avait, en effet, pas le temps de s'occuper d'eux. Il était anxieux, pressé d'être chez lui. Il songeait à Levkovitch, cherchait à s'imaginer ce qu'il conviendrait de faire. Mais qu'imaginer d'avance, alors qu'on ne sait rien !

Litta se taisait, comme morte. Youri l'avait presque oubliée. Les pieds des chevaux résonnaient sur le pavé de bois.

— Youri?

— Qu'as-tu? répondit-il du ton à demi surpris de quelqu'un qui se réveille.

La voix de Litta vibra singulièrement dans l'obscurité, elle se fit grave comme celle d'une femme.

— Youri, tu ne devais pas parler comme tu l'as fait... Je t'ai toujours aimé, Youri, et je t'aime encore. Mais si, en réalité, tu es un pareil... alors, je ne serai plus ta sœur, voilà tout !

— Voyons, voyons, dit Youri en riant distraitement.

— Il n'y a pas de quoi rire, je suis tout à fait sérieuse. J'ai été bien contente d'entendre Mikhaïl parler après toi, pour dire que c'était honteux. Et l'autre, le premier, avait raison aussi. Il a été grossier, bien sûr, mais il a eu raison, raison ! Comment est-ce possible, mon Dieu? Et de dire cela devant tout le monde !...

— Voyons, ma petite sœur, tu as perdu la tête, dit Youri avec un étonnement sincère. Tu ne comprends pas grand'chose, allons I Réfléchis et tais-toi.

Mais Litta ne pouvait déjà plus s'arrêter. Elle poursuivit avec une agitation fiévreuse et une telle insistance que Youri finit par l'écouter plus attentivement.

— Natacha I En voilà une qui m'a frappée, dit Litta. Elle suivait tes paroles, elle se déclarait tout à coup d'accord avec toi... Elle assu-

rait qu'il y avait de la sagesse dans ce que tu disais... Comment pouvait-elle?...

— Tu aurais mieux fait de ne pas les exciter à faire des bêtises inutiles, interrompit sévèrement Youri. C'est toi qui leur as donné les invitations? Toi?... Sans compter que tu pouvais les perdre tous les deux !,.. Oui 1 Sacha Levkovitch était dans la salle. Et s'il avait entendu ta Natacha, s'il l'avait écouté jacasser en russe? Allons, tu ne comprends rien, tu fais des stupidités, et te voilà maintenant avec tes sermons 1... Tu ferais mieux de te taire... Eux aussi, du reste, sont par trop bêtes d'aller se confier à une fillette comme toi !... Enfin, pour ma part, tu sais, pardonne-moi le mot, je m'en f... Ce que je te demande, seulement, c'est de me laisser tranquille, et tout de suite, n'est-ce pas? J'ai une affaire des plus sérieuses, et n'ai pas de temps à perdre en balivernes I

La voiture s'arrêta devant le perron de la comtesse. Dans le brouillard blanc, le visage de Litta apparut comme vieilli sous le coup de l'offense, de la colère et d'une terreur subite. Elle aurait voulu retenir Youri, lui dire encore quelque chose, une chose de la plus haute importance, mais elle ne put articuler une syllabe, la langue comme paralysée.

Elle entra. Ses pas s'étouffèrent sur le tapis de l'escalier. Youri remonta dans la voiture qui s'éloigna.

ON a allumé la lampe avec hâte et négligence ; elle éclaire mal et empeste. Assis devant la table, Sacha, toujours en pardessus et sa casquette sur la tête, écrit précipitamment quelque chose. Ce griffonnage terminé, il plie son papier et veut l'introduire dans une enveloppe. Il s'y prend de façon si maladroite que la feuille n'entre pas. Mordant sa moustache, Sacha s'obstine, lutte avec ce papier qui se froisse et cette enveloppe rebelle...

— Tu ne voulais pas m'attendre, Sacha?

dit Youri sur le seuil de la porte. Tu m'écrivais? Il est encore tôt, cependant. Juste dix heures...

Levkovitch se leva.

— Ha, ha ! Je croyais que tu ne viendrais pas.

— Pourquoi donc? Mais débarrasse-toi de ton paletot et causons.

— Causer? Non, monsieur ! Il ne s'agit point de causer. C'est fini de moi. Et aussi de vous.

— Tu deviens fou, s'écria Youri sans quitter du regard le visage immobile de son ami. Voyons, qu'as-tu à me dire?

Levkovitch détendit le bras et fit feu. Youri bondit instinctivement du côté de la porte, renversa une chaise et faillit tomber. Un nuage

de fumée blanche, puis grisâtre, s'épaissit par toute la chambre, ternit le carré lilas de la fenêtre et fit de la lampe une tache jaune.

Levkovitch retourna contre lui-même le canon de son long revolver d'ordonnance. Youri eut le temps de se précipiter, de lui empoigner la main, non cependant assez vite. La détonation retentit, plus assourdie cette fois. Il y eut un nouveau nuage de fumée, et, dans ce nuage, la vision de l'officier dont le corps lourd et convulsé tombait, heurtant le coin de la table, puis une étagère, et roulait enfin sur le parquet.

— Sacha 1 Sacha I Sacha !

Les yeux aveuglés et douloureux, Youri se courbait, cherchant à tâtons le corps de Levkovitch, essayant de découvrir la blessure.

La porte s'ouvrit ; des gens accourus en hâte questionnèrent. La fumée se dissipait un peu, s'éloignait en se balançant du côté du corridor.

— Je vous en supplie... le docteur Chichkovsky... sur le palier, là-bas, fit Youri. Mon cousin vient de se blesser... un malheureux hasard...

Levkovitch vivait encore. Il râlait, se remuait bizarrement en murmurant quelque chose d'incompréhensible. Lorsque, cinq minutes après, arriva le docteur, un. gros homme roux d'aspect débonnaire, il trouva l'officier déjà étendu sur un canapé. Youri lui fit remarquer l'uniforme noirci à l'épaule gauche et l'odeur de brûlé qui s'en dégageait. Là devait être la blessure.

Il n'y avait pas de temps à perdre. Youri et le médecin furent d'accord pour faire transporter le blessé à un hôpital privé qui se trouvait dans le voisinage, et où lui seraient immédiatement donnés tous les soins nécessaires.

Une demi-heure plus tard, dans le parloir mal éclairé de l'hôpital, un chirurgien Israélite, l'air

attentif et précis, exposait à Youri le résultat de la consultation. On n'avait point encore extrait la balle. La blessure était douloureuse, mais non mortelle, et de nature superflcielle.Le malade avait presque tout de suite repris connaissance, se plaignant de sa maladresse (ou de son imprudence) et parlait de sa femme.

— • Ne peut-il la voir? demanda Youri.

'- — Il est préférable d'attendre un peu...

— Comme vous jugerez bon. Mais de toute façon, elle ne manquera pas d'arriver. Il vaut donc mieux la prévenir.

Youri passa encore presque une heurec hez lui, en compagnie du commissaire de police, à se débattre au milieu des formalités qu'entraînait ce scandale. Il lui parut que l'on ne croyait guère à sa version d'une imprudence de la part de l'officier... Mais, au fond, cela ne regardait personne. Youri remit le revolver au commissaire. Quant au billet à demi glissé dans l'enveloppe, il avait cru bon de le dissimuler tout de suite, à la faveur du tumulte. Il eut le temps de le parcourir et comprit, tant bien que mal, en quoi consistait l'affaire. Il comprit du moins comment il fallait agir.

La fumée, le bruit lui avaient donné la migraine ; et la seule pensée de ce stupide et malheureux Levkovitch lui causait des nausées de dépit. Demain, il serait sans doute déjà trop tard pour lui venir en aide. Les histoires arrivées par la faute d'imbéciles, et dont on ne peut pas toujours se dépêtrer, sont vraiment ce qu'il y a de plus désagréable dans la vie. Youri ne s'arrêta point à raisonner oiseusement sur ce qui se serait produit si Levkovitch, par hasard, n'avait pas manqué son coup en tirant sur lui. Cet idiot, dans l'état où il était, devait naturellement le rater. Ceci, d'ailleurs, était du passé. Il n'était pas encore une heure du matin

lorsque Youri sonna à la porte de l'appartement des Levkovitch.

Moura en peignoir et quelque peu décoiffée, était couchée sur le large divan et grignotait un sucre d'orge.

— Ah ! Youroulitchka I s'écria-t-elle d'une voix chantante, en apercevant Youri qui s'arrêtait sur le seuil. Je me demandais qui ça pouvait bien être si tard. Mais rien ne m'étonne de vous, homme capricieux 1 Sacha n'est pas ici. Allons, venez... Qu'avez-vous? ajouta-t-elle en regardant le visage de son hôte et se soulevant légèrement.

Tout était calme dans l'appartement. Youri ferma la porte à double tour et marchant vers Moura, il lui saisit le poignet et l'attira d'une telle secousse qu'elle vola hors du divan.

— Pourquoi as-tu fait cela? Pourquoi, espèce d'ordure...

— Yourotchka... Yourotchka...

Il l'empoignait par les cheveux, la traînait sur le tapis.

— Et mentir, par-dessus le marché... mentir bassement, bêtement, à son propre préjudice et à celui des autres... Non, ces tours que tu m'as joués, tu ne les recommenceras pas, tu ne les recommenceras pas 1

Il la battait, d'un air concentré, obstiné, avec le visage d'un moujik qui « donne une leçon 1) à sa femme. Elle tremblait, poussait de petits cris, mais ne tentait point de s'échapper.

— Youroulia... chéri... Yourotchka... je te jure... Tu me fais mal, Youri...

— Ainsi, c'est moi qui vous ai perverties, ta Léontine et toi? Mais quand donc? Quand? Est-ce que je n'ai pas quitté Léontine lorsque j'ai su que vous étiez toutes les deux des saletés, la « demoiselle » et la gouvernante? T'ai-je jamais touchée, dis-le-moi ? Pourquoi as-tu

raconté cela à un homme dont le seul tort est d'aimer une ordure comme toi? Pourquoi as-tu fait cela? Réponds I

Moura se crispait sur le tapis, se tordant, s'embarrassant dans les plis de son peignoir rose. Ainsi qu'une femme prise en faute elle se couvrait le visage de ses mains, et d'une voix étouffée, sanglotante, elle bégayait :

— Yourotchka... je n'ai pas eu l'intention... je ne comprends pas... je lui ai seulement dit... que je ne l'aimais pas... que je ne pouvais plus vivre avec lui... et il...

— Quoi? Quoi? hurla Youri d'un ton menaçant.

Et l'empoignant de nouveau :

— Que dis-tu? Que tu ne l'aimes pas? Que tu ne vivras plus avec lui?...

Il ne ressentait aucune méchanceté ; plutôt du dépit qui peu à peu se changeait en une certaine envie de rire. Cependant il se contint, l'affaire n'étant point encore liquidée.

— Alors, tu as osé lui dire que tu le quitterais? Qui t'a permis de lui dire cela?... Sais-tu bien que dans ce cas-là, je te...

En bonne conscience, Youri ne savait pas lui-même ce qu'il ferait. Toutefois, il n'était point gêné par ce détail.

— Je ne le ferai pas, Yourotchka... je ne le ferai pas... Pardonne-moi... j'ignore vraiment comment cela est arrivé... Calme-toi, Youri...

Il allait et venait par la chambre. Moura, toujours écroulée sur son tapis, n'osait bouger et suivait ce regard qui la fixait sous des sourcils froncés.

— Rappelle-toi bien ceci, ma petite : tu ne m'échapperas pas... Que je n'aperçoive plus même une ombre sur le visage de Sacha... Écoute-moi : tu vivras avec lui ; tu seras pour lui la femme que tu dois être. Aime-le, ne

l'aime pas — cela m'est indifférent. Je ne me préoccupe que d'une seule chose : qu'il ne puisse jamais, jamais douter de toi. Tu as compris?

— Oui... Yourotchka.

— Allons, viens ici.

Il s'assit sur le divan bas, releva Moura et lui fit prendre place à côté de lui. Elle se rapprocha et se remit à pleurer tout bas.

— Finis de pleurnicher ! Pour être une dinde, tu n'es cependant pas tellement bête que tu ne puisses comprendre que je te parle sérieusement. Je ne plaisante pas toujours, tu as pu t'en convaincre.

Elle ne répondit pas, se contentant de pousser des soupirs entrecoupés, comme les enfants à la fin d'une crise de larmes.

— Je saurai défendre Sacha, si tu recommences tes sottises, continua-t-il. Et alors, je ne t'épargnerai pas. Tu te perdras toi-même. Pourquoi as-tu inventé de pareilles idioties? Tu sais mentir mal à propos.

— Yourotchka, commença craintivement Moura, je ne sais en vérité moi-même comment cela est arrivé. Un mot suit l'autre... Je lui ai dit que je ne l'avais jamais aimé, et ainsi de suite... alors, il m'a traitée de pervertie, de menteuse, et il a ajouté que, toi aussi, tu me méprisais... Je me suis fâchée et j'ai répondu : — Eh bien, telle je suis, telle je resterai... — et, pour le mortifier, j'ai continué: — Ce n'est pas moi qui me suis faite ainsi... demandez-le à votre Youri... demandez-lui ce qu'il a fait de moi, quand nous demeurions tous à Tsarskoé, quels livres il m'apportait... demandez-le aussi à ma gouvernante Léontine, avec laquelle il... Youri, Yourotchka, pardonne-moi, je lui dirai que ce n'est pas vrai, je te jure que je le lui dirai.

— Ça valait bien la peine, gouape, de faire

dans ce temps-là tant de cérémonies avec toi, dit Youri entre ses dents et en repoussant Moura. Et tu sais bien que ce sont vos liorreurs à toutes les deux qui m'ont dégoûté de Léontine...

— Je suis coupable, je suis coupable... Toi, tu es bon, Yourotchka, tu es admirable, c'est toi seul que je...

Elle eut peur de terminer sa phrase.

Youri, méprisant, haussa les épaules.

— Allons, le temps passe et je ne suis pas venu ici pour des bagatelles. Dis-moi, as-tu réfléchi que tes stupidités pouvaient conduire Sacha... à faire quelque scandale... à se tuer, par exemple?... Que deviendrais-tu alors? On t'écraserait comme un vermisseau.

Pourquoi elle devrait être écrasée comme un vermisseau, nul ne le savait. Mais le ton de Youri ne laissait aucun doute et Moura se sentit froid dans le dos.

— Non, non, ne dis pas cela... ne le dis pas.

— Tu aurais dû y songer plus tôt. Maintenant, la petite mère, apprends que Sacha se trouve à l'hôpital, qu'il s'est tiré un coup de revolver chez moi et que, si je n'avais pas fait dévier son bras, il se serait probablement tué raide.

Moura fit entendre un gémissement. Elle eût voulu rire et pleurer comme une hystérique. Mais elle avait encore trop peur pour rire et elle avait déjà suffisamment pleuré.

— Il t'a demandée. Habille-toi et partons. Si l'on ne te permet pas d'entrer, n'importe : tu attendras jusqu'à demain matin. Et dès qu'on t'aura permis de le voir, tu t'expliqueras avec lui, comme il faut. Cela n'a pas d'importance, la joie ne lui fera pas de mal. Mais rappelle-toi bien que tu ne m'as pas vu, que tu n'as pas entendu parler de moi et qu'on t'a fait savoir

de l'hôpital que la chose s'est produite « par imprudence ».

Mourotchka était déjà debout. Elle écoutait avec attention, hochant affirmativement la tête.

— Oui... je comprends, je comprends. Je serai prête dans une minute. «Par imprudence »... Hum... oui. J'aurais deviné moi-même... Ah, Yourik! Ah! Yourik !

Elle courut, refaisant en chemin sa coiffure. Youri jugea superflu de lui raconter que Levkovitch avait d'abord tiré sur lui. Ce détail aurait pu gâter encore les choses. Mourotchka aurait pu en concevoir de la vanité ou avoir pitié de lui. Tout cela était inutile. Il ne fallait pas qu'elle raisonnât, il fallait qu'elle eût peur. Peur pour elle-même, et d'une façon durable. Ce qui, alors, la ferait agir avec finesse et tact.

Il ne la conduisit pas lui-même à l'hôpital. Il la mit dans un fiacre, donna l'adresse et lui rappela sévèrement :

— Ainsi, tu ne le quitteras pas sans lui avoir parlé. C'est compris? Je m'informerai de tout cela demain.

Dans sa précipitation apeurée et sous le coup des émotions qu'elle venait de traverser, Moura ne demanda même pas de quelle blessure il s'agissait et comment cela s'était produit. Mais Youri ne s'en inquiéta pas. Tout se passerait bien.

Il se sentit éreinté, n'ayant plus ni bras ni jambes. Dormir, dormir. Où? Aux Iles, tout devait être encore sens dessus dessous. Le mieux serait chez Lizotchka. Y aller sans faire de bruit et s'enfermer tout de suite afin qu'elle ne vînt pas le retrouver.

La pluie fine continuait de tomber, embrouillant toutes choses, et les maisons, vues à travers elle, semblaient plus immenses encore.

Dormir, dormir !

JE ne l'ai pas vu depuis vendredi... je n'ai pas la moindre idée ! dit Natacha d'un ton agacé. Elle se tenait sur le perron de sa cabane champêtre, la tête emmitouflée d'une étoffe rougeâtre, parce qu'il faisait froid comme en automne et que la pluie tombait.

Brusquement, arrivèrent les visiteurs : de nouveau Iakob, Khessia ; puis deux autres que Natacha connaissait de jadis mais qu'elle n'avait plus revus depuis longtemps : un jeune, grand et voûté, du nom de Youss, et un p'etit, d'âge mûr, Potap^Potapytch.

Tous « camarades » de jadis, en effet, et dont Natacha s'était éloignée, ayant remarqué l'empreinte spéciale gravée sur ces gens par leur vie étrange. Étrange, oui. Moines errants d'un ordre secret, ils vivaient dans le monde extérieur comme dans un camp ennemi. Perpétuellement guettés, traqués, ils devaient être nuit et jour sur leurs gardes, n'avoir d'autre pensée que celle du salut de leur « cause » et leur propre sécurité. Constamment déguisés, changeant de noms, de surnoms même, au risque de s'y perdre, l'esprit concentré sur une idée unique, tout, chez eux, se basait sur une confiance absolue les uns vis-à-vis des autres. Et comment auraient-ils pu véritablement se connaître, alors

que leurs rencontres étaient difficiles, périlleuses, parfois même impossibles !...

Des cas fréquents de trahison s'étant produits parmi eux depuis l'époque où la police réussit à introduire des espions dans leurs conciliabules,'les conspirateurs en devinrent plus soupçonneux, plus méfiants encore, et leur existence se fit plus pénible.

Ils en furent réduits à truquer leur langage, leurs manières, leurs allusions et jusqu'à leurs réticences. Étranges destinées, étranges vies I

— Ainsi, vous n'avez pas vu Mikhaïl et vous ne savez rien à son sujet? poursuivit Iakob. Vraiment bizarre et inconsidéré de disparaître de cette façon quand on a besoin de lui 1

Natacha le regarda d'un air irrité.

— Ce qui est inconsidéré, c'est d'arriver chez moi en .troupe. En quoi est-ce utile? •

— Allons, excusez-nous, dit Youss d'une voix de basse. J'étais de votre avis, mais c'est toujours la faute de Iakob. Il nous a raconté que cet endroit-ci ressemblait à un cimetière où on ne rencontrait que des chiens crevés. Et il n'y a que chez vous qu'on peut trouver Chourine.

C'est ainsi qu'ils appelaient souvent Mikhaïl.

— Enfin, puisque vous voilà, entrez et ne restez pas sous la pluie, dit Natacha en se détournant. Je vais demander le samovar.

Ils la suivirent.

— Ouf 1 jeta Iakob, enlevant et secouant son long manteau de cuir mouillé. Quel désert, ici 1 Je m'en doutais et j'ai emporté deux petites bouteilles de « roux ».

La chambre était spacieuse, basse et sombre, mais proprement meublée,

Natacha, d'un air dégoûté, regarda de travers la bouteille de cognac que tenait Iakob, et sortit pour aller chercher la femme du sacristain.

Les autres s'assirent autour de la table que couvrait une nappe rose. Khessia, silencieuse, prit place dans un coin.

— Puisqu'il donnait toujours des leçons chez la comtesse... alors la petite-fille de la comtesse doit connaître les issues les plus commodes... prononça lentement Youss.

Iakob se réveilla.

— Hein? Quoi? Quelles leçons? Qui a parlé de leçons? Khessia, c'est vous qui...

Khessia haussa les épaules.

— Qu'ai-je à voir là dedans? Je ne sais rien...

— Il est possible que j'aie fait une confusion, accorda Youss. Je suis un nouveau venu. J'ai dit cela parce que Chourine est absolument nécessaire. Nous ne pouvons pas nous passer de lui, rester ainsi, sans but. C'est tout l'un ou tout l'autre.

Natacha revenait. Elle s'assit non loin de la table, devant une petite fenêtre aux vitres troubles, et, la tête appuyée sur sa main, regarda ses visiteurs sans aménité.

— Il y a longtemps que je ne vous ai vue. Sœur, dit, en se tournant vers elle, Potap Potapytch.

« Sœur » c'était un des surnoms de Natacha.

— Vous toussez?

— Oui, toujours. Et je viens encore de reprendre froid par ce temps humide. Le thé me fera du bien.

— Avec de la crème d'archevêque, souligna, d'un ton dégagé, Iakob. J'ai un tire-bouchon dans ma poche.

Après le thé, Potap Potapytch se remit à causer avec Natacha. Elle lui répondait par monosyllabes, quand brusquement, s'adressant à tous :

— Je ne sais rien, dit-elle, et je désirerais ne rien savoir à l'avenir. Mikhaïl ne m'a parlé de

quoi que ce soit. Je l'ai vu comme on voit un frère. Rien de plus. Je pense partir d'ici dans une semaine.

Potap Potapytch fit un air surpris, soupira et recommença à tousser.

— Partir? dit en riant Iakob.

— Oui. Définitivement 1

— Ho! hol que dites-vous, Sœur? fit Youss d'une voix traînante. C'est donc officiel? En voilà une nouvelle î

lâkob s'en mêla :

— Cela dépend pour qui 1 Depuis longtemps, Nathalia Philipovna nous a donné à comprendre qu'elle avait d'autres... tâches. Chourine le savait.

— Non, ce ne sont pas d'autres tâches, dit Natâcha, se contenant. Il y a simplement que je suis fatiguée, excédée, que je ne suis bonne à rien... décidément à rien. J'aurais voulu vivre seule quelque part, recueillie en moi-même, m'occuper pour moi-même...

Potap Potapytch se remit à soupirer et Iakob à rire :

— Hé I oui. Pour chacun de nous aussi, il serait temps de se recueillir avec ses pensées et de commencer à se préoccuper de soi-même. Nous aussi, nous avons entendu ce nouveau sermon de félicité pour chacun et pour tous. Sans ce sermon, du reste, ce serait la même chose. Il y a tant à faire : un tel choisit la science, un tel veut entrer au service de l'art... Quant à vous, Nathalia PhiUpovna, dans votre retraite, vous dessinerez sans doute des fleurs sur porcelaine?

— Iakob... Sortez ! s'écria Natacha en se dressant. Comment osez-vous me parler ainsi?

Tous se levèrent à la fois. Youss gesticulait dans la direction de Iakob.

— ■ Allons, allons, qu'y a-t-il, en somme?

Petite Sœur, on ne peut pas se fâcher ainsi ! Ne faites pas attention, messieurs...

Iakob avait eu peur. Il pâlit et murmura quelque excuse.

Natacha fît un geste d'indifférence et se rassit. Potap Potapytch toussota quelque chose d'accommodant. Le nuage passa peu à peu. Tout le monde devint sinon gai, du moins plus loquace, et Iakob plus à son aise, bien qu'il ne s'adressât plus directement à Natacha.

— ■ A propos. Sœur, vous avez vu Pétia, l'été passé? demanda Potap Potapytch.

— Oui, je l'ai vu. Par hasard. Pas longtemps.

— Moi aussi, aux environs de l'automne, fit Youss.

Il ajouta, inspectant les murs du regard :

— Dites-moi, Sœur, chez vous... rien à craindre, n'est-ce pas?

— Le sacristain n'est pas ici. Et sa femme est sourde.

— Oui, j'ai vu Pétia, répéta Youss. Il ne pouvait pas reculer, mais, comme j'ai compris, lui-même n'insistait pas là-dessus. On a cru en lui. L'affaire est claire.

— L'affaire est claire, ajouta Potap Potapytch. Aux premières nouvelles de lui, j'ai vu nettement en quoi consistait le tour, et, bien que, jusqu'au dernier moment, je n'aie rien su en détail, je puis dire que je sais tout. Il ne pouvait pas mieux finir, une fois que cette idée lui était entrée dans la tête.

— Bizarre idée, dit Natacha en s'emmitouflant dans son châle.

Pétia était le jeune frère de Potap Potapytch, qui l'avait pour ainsi dire élevé. Le sort de Pétia fut terrible. L'explosion d'une bombe qu'il avait préparée lui-même le mit en miettes dans son propre appartement. Cela se passa peu de temps après le scandale qui ébranla l'or-

ganisation secrète jusque dans ses fondements. Son chef depuis plusieurs années, un nommé Ivan Nicolaïévitch, qui n'était autre que le fameux Azeff, fut découvert comme étant, de longue date, un agent du gouvernement. Pétia décida d'agir par le même moyen, mais au profit .des révolutionnaires. Enfreignant leur défense, il rompit avec ses camarades et alla proposer ses services au département de l'Okhrana. Il réussit à obtenir de deux très importants fonctionnaires du gouvernement la promesse de venir chez lui l'aider dans ses préparatifs. De ces deux, il n'en vint qu'un seul qui mourut en même temps que Pétia lors de l'explosion. Potap Potapytch et les autres, y compris Xatacha elle-même, parlaient de Pétia d'une manière tranquille, avec simplicité et sans particulier intérêt. Il y avait longtemps que Potap Potapytch ne l'avait vu ; on lui donnait quelques détails, voilà tout.

— Ce n'était pas une idée bizarre, dit Youss. On peut la comprendre, en somme. Il était resté trop longtemps emprisonné, et la catastrophe d' Azeff le bouleversa. Beaucoup d'autres, qui étaient libres, en ont été bouleversés aussi. Il comprit ainsi que tout dénouement rejaillit sur la généralité, mais que chacun en particulier est responsable de ce qu'il fsit. Son imagination s'est développée hors des limites. Il s'est dit : Si un homme peut igir « de là-bas », je pourrai, moi, agir « d'ici ». L'autre a trahi de braves gens pour un but malhonnête, je trahirai les traîtres dans un but honnête.

— Il est impossible de continuer ainsi, s'émut Khessia qui était demeurée jusqu'à présent silencieuse.

Potap Potapytch hocha la tête d'un air satisfait.

— Oui, oui, c'est précisément comme cela

que je l'ai compris, répondit-il au raisonnement de Youss. Le garçon était jeune, nerveux. Tout le monde ne peut pas se contenir. Voilà Babouchka (^) ; elle était aussi en prison quand elle sut la chose à propos de cet Ivan Nicolaïévitch. Elle écouta, réfléchit, ne dit rien et seulement cracha : — Pouah 1 — Seulement cela. Et Pétia, ajouta-t-il en se tournant vers Youss, qu'a-t-il dit, Pétia?

— La même chose ! Il reconnaissait déjà qu'il était perdu, mais il ne pouvait plus reculer. Il racontait combien tout cela était difficile à supporter. Deux fois on le fit venir de la prison à rOhkrana, et enfin on le renvoya. Quand il fut libre, il écrivit une lettre au gouvernement. On le crut. Personne ne vous force d'écrire une chose, étant libre : c'est par conséquent la vérité.

— Alors? demanda Potap Potapytch.

— La chose n'alla pas toute seule. Pétia eut affaire à quelqu'un d'intelligent qui le cuisina de trente-six façons. Pétia tenait bon. Finalement, l'autre lui prend le bras, le pousse vers la glace — il y avait une grande glace chez lui, dans son cabinet, — et chuchote : « Regardezvous donc. Vous parlez bien, mais c'est votre œil qui ment 1 Allons, c'est bien ! » Là-dessus, il quitte Pétia, soulève une portière et sort. Pétia n'était pas un imbécile. Il se dirige vers la portière, jette un regard... Et qu'est-ce qu'il voit...

Youss se pencha et murmura quelque chose à l'oreille de Potap Potapytch.

— Pas possible, dit celui-ci avec étonnement. — • C'est la vérité vraie. Azeff et... Stolypine

lui-même. Pétia l'affirma positivement.

(^) La grand'mère de la Révolution, Brechko Brechkovskaïa. — N. d. T,

Potap Potapytch soupira et se mit à rire.

— Bast, tout est possible... Et ensuite, que s'est-il passé?

— ■ Voici . On l'a accepté quand même . L'homme intelligent savait ce qu'il faisait. Pourtant, il ne vint pas voir Pétia chez lui, à la Vyborgskaïa. C'est pourquoi il est resté intact...

Dans la chambre, toujours le même crépuscule humide, immobile. Le samovar s'était éteint. Une des bouteilles était déjà vide et l'on avait depuis longtemps entamé l'autre. Iakob causait tout bas avec Youss et semblait se préparer au départ. Khessia, sans bruit se levait de son coin, se rapprochait de Potap Potapytch et de Natacha. Peut-être cette conversation à propos de Pétia, qu'elle avait peu connu, éveillait-elle en son esprit quelque inquiète pensée. Elle se taisait, cependant, ne voulant ou ne sachant que dire.

Le thé, le cognac, la vue de Natacha, si grave, si lointaine, en quelque sorte, et soudain indifférente, tout cela, en même temps que le souvenir de Pétia, attendrissait Potap Potapytch. Il aurait préféré une conversation ordinaire, qui ne touchât point à leur « affaire », pouvoir parler de lui et de Pétia, ou mieux, un bavardage sans but défini. Mais on voulait parler de Pétia et ils ne trouvaient point d'autre sujet de conversation.

— Il y a eu dans sa vie d'étranges incidents, commença-t-il. Si on les écrivait, ils passeraient pour être inventés. La première fois, par exemple,.•• vous savez bien, avec l'ouvrier Gricha?

— Non, répondit Khessia. Je sais en somme, peu de chose sur lui.

Natacha demanda :

— N'avait-il pas commencé par être maître d'école dans les pays au delà du Volga?

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