E PAN T IN DU D I A H L K
— Oui, oui, parfaitement. Vous l'aviez entendu dire?
— Nous sommes nous-mêmes des bords du Volga, dit tout bas, mais avec chaleur, Natacha. Pourtant, il y a des années que nous ne sommes allés là-bas. En effet, j'ai entendu quelqu'un dire cela.
— Eh bien, ce fut après qu'il eut quitté ses fonctions. Il n'y a pas très longtemps, Pétia me raconta - — c'est, il me semble, une des dernières fois que nous nous sommes vus, — il me raconta ceci : « Je vais et viens par la chambre, je vais et je viens, et Gricha, l'ouvrier, est là, qui pile quelque chose dans un mortier. Il pile et broie. La chose se passait le soir. Je me mis à penser : pourquoi est-ce qu'il pile ainsi? Il a tort de ne pas être plus prudent (^). Je me préparais à le lui faire remarquer, lorsque soudain tout s'effondra autour de moi et disparut et Gricha, et le mortier et moi-même. Cependant, quelques minutes après, je sentis de nouveau que j'existais. Je parvins à me reconnaître dans l'obscurité ; la nuit était claire. J'étais étendu sur le plancher et j'avais la sensation de mourir. Je distinguai tout près de moi le visage de Gricha. Il était étendu aussi, avec une expression qui ne laissait pas de doute sur son agonie. Partout le silence. Gricha tourne ses yeux vers moi et murmure : — Pardonnemoi... je suis un agent provocateur! — Puis, aussitôt, il mourut. Je demeurai là, étendu, encore quelques instants ; enfin, je pus me mettre à ramper. »
— • Où Pétia était-il blessé? demanda Natacha.
— Aux jambes et au ventre.
(1) II s'agit ici de la confection d'une bombe. N. d. T.
— Et comment parvint-il à ramper?
— Sur les mains, en traînant derrière lui ses jambes comme celles d'un cadavre. Il lui fallait descendre du second étage. Il était essoufflé à chaque mouvement qu'il faisait, s'arrêtait et perdait connaissance.
— Il réussit pourtant à s'enfuir, n'est-ce pas?
— Il se traîna dehors, se trouva dans une petite cour pleine de neige. Tout à coup, il entend du bruit — il apprit plus tard que l'on avait mis longtemps à se rendre compte d'où était venue l'explosion, — et une femme court à sa rencontre. Elle l'aperçoit et se met à crier : « Par ici, par ici ! venez, le voilà, le voilà. » Pétia a raconté que cela lui fit beaucoup de peine. Il la regarda et dit doucement : « Tu es pourtant une femme 1 » Comme si elle comprenait, elle cessa de crier et chuchota : « Viens par ici », en lui montrant un hangar qui se trouvait à côté. Puis elle s'en alla plus loin, comme si de rien n'était. Lui, du hangar, se glissa dans une ruelle en passant sous une petite palissade. Il rampe, il rampe et arrive au bord d'un fossé, devant un carrefour. Il lui est impossible de traverser le fossé, à cause de ses jambes de cadavre. Sur le carrefour, trois moujiks se tiennent, qui le regardent. Le premier dit : « Il s'en ira ! » Le deuxième dit : « Non, il mourra ! » Et le troisième : « Ça ne fait rien, la police l'arrêtera 1 » Il s'approche et d'un coup de botte lui envoie les jambes dans le fossé. Pétia est couché sans connaissance dans le fossé. Il revient à lui et recommence à se traîner. On dirait que le matin s'approche. Il aperçoit un flacre vide, qui marche au pas. Pétia appelle le cocher : « Mon ami, veux-tu me prendre? » Le cocher voit du sang sur la neige. Il secoue la tête. « Non, tu abîmeras mon traîneau. » Alors Pétia : « J'ai
50 roubles, prends-en 25, mais conduis-moi. » Le cocher réfléchit, descend de son siège, prend l'argent et dit : « Allons, monte ! »
— Est-ce qu'il l'a vraiment conduit où il voulait? demanda Khessia, incrédule.
Potap Potapytch secoua la main et se mit à rire.
— Il l'a conduit, il l'a conduit ! Une fois dans le traîneau, Pétia reperdit connaissance, sans doute pendant un bon bout de temps. Revenu à lui, il voit le traîneau immobile. Il fait jour, une foule de gens, de moujiks se pressent autour de Pétia, en poussant des hurlements, tandis que, le protégeant comme une poule sa couvée, un homme en uniforme à boutons clairs, au visage connu, lance des appels et tient en respect la populace. Le cocher qui n'était pas un sot, le conduisit au commissariat. La foule grossissait, se fâchait et voulait en finir sommairement avec Petia, sans plus attendre. Il ne fut sauvé que par l'intervention du chef de police du district.
— De l'ispravnik?
— Oui, il ne fallut pas moins que cela. Or, c'était ce même ispravnik dont, l'année précédente, Pétia avait sauvé la vie. Celui-ci traversait le Volga au moment des crues de printemps. Le bac coula à fond. Pétia était adroit et robuste. Il se jeta à l'eau, repêcha l'ispravnik et parvint même à retirer ses chevaux. Cet ispravnik était en même temps un brave homme. Il reconnut Pétia — et aussitôt se souvint. Je dis que tout cela est extraordinaire et n'arrive dans aucun roman.
Natacha regardait tristement Potap Potapytch et restait silencieuse.
— Est-ce qu'alors, ils le mirent quand même en prison? fit Khessia.
— Oui. Mais ils s'efforcèrent, par tous les
moyens, d'étouffer l'aflaire. Cet ouvrier Gricha était, en effet, un agent provocateur, et ils craignirent de produire la chose devant les tribunaux. Autrement je ne sais comment cela se fût terminé. C'est seulement alors que Pétia recouvra sa liberté. Il était gravement malade et fut soigné par ses camarades.
— Il y a une chose que je ne comprends pas, Potapytch, commença timidement Khessia.
Iakob l'interrompit. Il avait, sans doute, fini de causer avec Youss. Il n'y avait plus de cognac.
— Je me sauve, dit-il. Il est temps. On peut encore attraper le dernier train. Au revoir, Nathalia Philipovna, et merci pour la régalade.
— Partons, appuya Youss. Je vais avec toi à la gare et nous reconduirons Potapytch et Khessia.
Tous se levèrent. Dehors, c'était toujours le même crépuscule pluvieux, qui ne voulait pas finir. Quelle heure, tardive ou matinale pouvait-il être? On ne savait.
— Alors, adieu, ma chère, dit affectueusement Potap Potapytch. Que le sort puisse vous envoyer quelque chose de bon. Chacun est libre de sa vie, il ne faut pas oublier cela. Et comment vous appelle-t-on ici? ajouta-t-il plus bas.
— Anna Maximovna... Ne le saviez-vous pas?
— Je l'avais entendu dire. Ainsi donc, bonne chance, Anna Maximovna. Merci pour le thé et pour l'agréable soirée. Encore une fois, merci.
Il lui prit la main, se plaisant à croire qu'il était venu dans ce chalet champêtre faire une visite à son amie Anna Maximovna, qu'ils avaient bu leur thé comme de braves gens et causé de leurs petites affaires.
Khessia regardait, clignotant de ses cils noirs. Elle dit :
— ■ Moi, je reste. Je passerai la nuit ici.
Elle regarda Natacha qui se taisait. Natacha n'avait aucune pitié d'elle. Mais de rester tout à l'heure complètement seule dans cette chambre basse et grise, lui parut effrayant.
— Restez, dit-elle.
La pluie redoublait de violence avec la nuit. Les hauts bouleaux secoués par le vent chassaient sur le toit de bois de grosses gouttes qui retentissaient étrangement et sourdement comme les sabots d'un cheval.
La petite lampe d'icônes, à verre rose et suspendue par une chaîne, que la femme du sacristait allumait chaque soir, envoyait au plafond des ombres en forme de pattes, qui s'allongeaient jusqu'au rectangle terne de la fenêtre.
Khessia avait refusé le lit de Natacha. Elle était couchée par terre, sur une sorte de litière et couverte de son manteau. Elle ne dormait pas. Natacha non plus. Elles écoutaient le bruit du vent dans les bouleaux et le choc de la pluie sur le toit.
— Comme je l'aime, ah I si vous saviez comme je l'aime, Natacha, murmura Khessia en soupirant. Vous ne dormez pas, Natacha?
— Non, je ne dors pas.
Khessia se retourna sur sa couche. Ses bras croisés sous sa nuque firent une tache pâle qui remua.
— Pardonnez-moi, Natacha, je ne sais pourquoi je parle ainsi. Mais cela me rend si triste. Et je ne puis rien, rien faire pour lui. Cette... fille, chez laquelle il m'a installée, l'aime-t-il? Non, Natacha, et elle non plus, ne l'aime pas... Personne, personne ne l'aime. Il ne sait pas lui-même combien il est malheureux.
— Khessia, vous parlez de Youri, n'est-ce pas? Alors, je ne comprends rien à ce que vous dites. Tout le monde l'aime, au contraire.
DES i; A BOTS SUR LE TOIT 169
et il est vraiment plus heureux que nous.
— Quelle est sa vie, mon Dieu, quelle est sa vie? continuait de murmurer Khessia sans entendre. Il n'a pas eu de mère, il n'a pas connu sa mère, Natacha. C'est sans doute parce qu'il est malheureux que je l'aime. Ce n'est pas pour moi-même. J'aurais voulu lui servir de mère, de sœur...
Elle se tut un instant et reprit :
— Pendant quelque temps, Natacha, j'ai cru qu'il vous aimait. Vous, certainement, vous l'auriez compris. J'étais si contente. Mais ce n'était pas vrai, n'est-ce pas?
— Non, dit lentement Natacha. Non. Mais est-il...
Elle voulait dire : « Est-il possible d'aimer Youri? » Elle se corrigea :
— Est-il besoin de l'aimer? Si c'est pour luimême, nul amour, semblable à celui dont vous parlez, ne lui est nécessaire. C'est un sage, Khessia. Vous ne le connaissez pas. Je songeais dernièrement à ce que je lui ai entendu dire... vraiment, il mérite seulement qu'on l'envie.
Khessia angoissée se souleva.
— Non, Natacha, ne dites pas cela. Il ne se comprend pas lui-même. Vous non plus, vous ne le comprenez pas. Il n'y a que moi qui le comprenne, parce que je l'aime. Je sais mal m'exprimer... Vqus enviez son bonheur? Vous admettez sa sagesse? Et vous voulez vous évader dupasse... Est-ce donc pour faire comme lui?
— Non... j'aurais voulu... mais je ne peux pas, dit Natacha avec effort. Je me sens déjà lasse... je suis harassée, vieillie, empoisonnée... mais j'aurais voulu...
Khessia ne répondit pas. Elle ne savait quoi répondre. Et Natacha songeait de son côté qu'en effet, elle était déjà lasse, brisée, et que
rien de rien ne sortirait désormais de la vie qui serait la sienne. Est-ce que la seule pensée de vivre pouvait suffire à la rendre heureuse? Lui serait-il possible d'aimer le premier venu, simplement parce qu'il lui plaisait, et ensuite de l'oublier, de s'en défaire et de rire? Cela seul lui restait pourtant, parce que le passé l'avait trompée. Mais ses forces n'étaient plus les mêmes... Elle se railla ironiquement : — Des fleurs sur porcelaine, oui... — Elle se tourna de nouveau vers Khessia :
— Dites-moi, Khessia... puisque le hasard a voulu que nous parlions franchement toutes les deux... dites-moi... pourquoi ne les quittezvous pas, ne vous rendez-vous pas libre?.., Youri les a bien quittés... Vous auriez pu vous rapprocher plus facilement de lui, si vous aussi... Vous le connaîtriez mieux... Il a raison^ peut-être...
— Non, fit Khessia à voix basse, non Natacha, je ne puis les quitter... Comment le feraisje?... Je ne sais de quelle façon vous dire cela... il me semble, je sens qu'alors, je n'aurais plus la force d'aimer Youri... Il m'est impossible de vivre sans une idée, ajouta-t-elle d'un ton naïf et lamentable. Lui, a le droit de faire ce qu'il veut ; il ne réfléchit pas... ce n'est pas une raison pour que, moi, je déserte... je ne pourrais vivre, ni pour lui, ni pour moi.
— Vous êtes singulière... entêtée et sotte, dit Natacha irritée. Tout cela est vide, tout cela est un leurre... « Je ne puis vivre sans une idée... » Et si cette même idée, à son tour, se passe de vous, vit beaucoup mieux sans vous, dites? Une idée doit se mouvoir, se transformer, voler avec de nouvelles ailes. Vous ne faites peut-être que l'entraver...
Khessia ne comprit pas, mais elle eut peur pour Natacha.
— Je ne sais de quoi vous... murmura-t-elle. Je n'ai rien dit à ce sujet. Mais pourquoi parlerions-nous de cela? Ne vous fâchez plus. Dormons.
Un silence. Et, de nouveau, dans l'obscurité, la voix murmurante de Kliessia :
— Mikhaïl...
— Ne parlez pas de Mikhaïl. Je vous le défends !
Natacha se jeta presque hors de son lit.
— Pas un mot sur Mikhaïl. Je ne sais ce qu'il en sera de lui, et vous ne pouvez comprendre où il est en ce moment et ce qu'il veut. Nous ne pouvons le savoir encore et il n'est pas nécessaire que nous le sachions. Mais que vous jugiez dans le vide, cela je ne le permettrai pas.
Khessia se tut complètement. On ne l'entendit même plus respirer.
— Allons, dormez, Khessia, ce n'est rien, dit plus doucement Natacha. Je n'ai pas voulu vous froisser. Je suis méchante, très méchante... Peut-être parce que, moi aussi, je suis trèsv malheureuse. Je n'aime personne et il me semble / que je ne puis aimer personne. Je ne sais même pas s'il est nécessaire d'aimer. Je suis comme Youri... Seulement, il diffère de moi en ce que tout lui donne de la joie, et à moi... de la souffrance... Pardonnez-moi donc, Khessia, et bonne nuit !
Elle se détourna, enfouit sa tête sous la couverture pour ne plus voir les ombres zébrées de la petite lampe. Dehors, bruissaient les bouleaux. Sur le toit continuait, retentissante, la galopade des sabots de la iiluie.
DANS la salle de thé du ponton, où fréquentent toutes sortes de gens et où l'on entend toutes sortes de conversations, Mikhaïl vient de prendre place avec son nouvel ami, Lavr Ivanytch. C'est la troisième fois qu'ils se rencontrent.
C'était ce Lavr Ivanytch qui, le soir de la réunion, attendait Mikhaïl sur le trottoir. Il entama de suite la conversation avec lui, puis ils flânèrent ensemble par les rues, pendant une heure et demie. Ce fut ainsi qu'ils se lièrent. Les yeux perçants, le dialecte de sa nouvelle connaissance plaisaient à Mikhaïl, ainsi que les sujets d'entretien recherchés par Lavr Ivanytch. Malgré ses habitudes obligées de méfiance, il lui fut impossible de concevoir à son égard le moindre soupçon. Il était évident que cet homme appartenait à quelque monde ignoré de lui, qu'il était occupé de quelque chose de personnel et que Mikhaïl ne l'intéressait qu'au point de vue de la curiosité de ses opinions, sans plus.
La vie de Mikhaïl se déroulait de telle sorte qu'il était presque étranger parmi ses semblables. Depuis longtemps déjà, il ne connaissait plus personne, et ses relations demeuraient toujours les mêmes, ainsi que leurs entretiens. Et la fréquentation de Lavr Inanytch lui donnait le sentiment de respirer une atmosphère fraîche et ignorée.
Mikhaïl savait déjà que Lavr Ivanytch n'était point — comme il l'avait cru d'abord — affilié à une secte quelconque, mais un ancien « vieux croyant ». Plus tard, avouait-il, je vins à l'orthodoxie, mais cela ne m'allait pas tout à fait. A présent, à vrai dire, je ne suis ni d'ici, ni de là ; j'interroge l'univers et je lis tous les livres. — • Il était, en effet, fort érudit. — J'ai beaucoup de temps à moi, ajoutait-il, mon petit commerce marche comme sur des roulettes. Je suis un solitaire.
Ce soir-là, Mikhaïl était sombre. Tout l'agaçait : le gramophone, et, à une table voisine, le dialogue de deux jeunes ivrognes qui, pourtant, discouraient de religion. De vieilles pensées à propos de lui-même l'irritaient, qu'il ne parvenait point à chasser. — Suis-je donc, moi aussi, comme Lavr Ivanytch, songeait-il : ni ici, ni là... en réalité nulle part?...
— Je voulais aujourd'hui vous demander quelque chose, dit Lavr Ivanytch. Connaissezvous ici « les trois frères »?
— • « Les trois frères »? Non. Voulez-vous parler d'une secte quelconque?
— Non, pourquoi? C'est un terme que nous employons, entre amis, pour les désigner. J'ai l'intention, en ce moment, d'aller leur faire visite. Vous plairait-il de m'accompagner?
Le front de Mikhaïl se rembrunit.
— Je ne puis aller chez des inconnus. Quelle raison aurais-je pour cela?
— Hé! pourquoi non? Vous et moi, nous avons d'abord causé, avant de nous connaître, puis nous nous sommes liés d'amitié. Vous pouvez les voir, eux aussi, quoique vous ne les connaissiez pas. Il y a un vieux, ensuite son neveu qui est un petit bancal, et enfin un artisan qui habite également avec eux.
— Un « vieux »? Comment dites-vous alors
qu'il ne fait partie d'aucune secte (^)? C'est leur maître, n'est-ce pas?
— En aucune façon. J'ai dit « vieux », parce que c'est un homme d'âge vénérable...
Au grand étonnement de Mikhaïl, Lavr Ivanytch expliqua que ce « vieux » était un professeur et qu'il se nommait Savatofî.
— Savatofî, dites-vous? Le professeur bien connu?
— Oui, beaucoup le connaissent. Il a quitté l'Université et ne professe plus désormais que dans des cours féminins privés. Il paraît que, dans le temps, ses opinions lui valurent quelques désagréments. Il est encore extrêmement vert.
— Et le neveu?
— Le neveu est de faible santé. Il s'occupe d'archéologie.
— Je ne comprends pas bien cette fraternité à trois dont vous parlez. Et que vient faire ici l'artisan?
— Mais ils vivent tous les trois ensemble, et pour ainsi dire dans une seule pensée. Ils
'vivent en parfait accor^. Et Serge Serguiévitch, l'artisan, est des leurs. Ce Serge Serguiévitch a une famille, mais sa femme ne s'accordait pas avec lui ; de sorte qu'elle vit à part avec ses enfants et ils se font seulement des visites l'un à l'autre.
— ■ Étrange, dit Mikhaïl. Et quelles sont donc ces idées qui leur sont communes ? Cela ressemble vraiment à une secte.
— Leurs idées n'ont rien d'extraordinaire... elles sont de différentes sortes. Vous les questionnerez vous-même, si vous venez. Ceux qui leur rendent visite ne le regrettent pas. Ils ont,
{*) Equivoque à propos du mot «vieux » qui désigne ordinairement un thaumaturge. — N. d. T.
entre autres, leur opinion sur les diverses époques.
— Sur les diverses époques?
— • Oui, sous le rapport historique. Ils disent que chaque époque doit justifier ses actes, qu'il faut, avant tout, connaître l'histoire, et ainsi de suite.
— Soit, partons, dit Mikhaïl en se levant. Je ne comprends pas très bien, mais puisqu'il s'agit de Savatolï, je puis y aller pour une petite heure. Mais comment prenez-vous la responsabilité de me conduire chez lui? Je suis un inconnu pour vous...
— N'est-ce que cela? dit Lavr Ivanytch avec un sourire.
Ils partirent.
Dans le tramway qui les emmenait, Mikhaïl s'efforça de rassembler ses souvenirs à propos de Savatoff. Mais il ne se rappelait rien de précis. On en parlait simplement comme d'un savant connu, qui avait eu jadis quelques déboires à cause de ses idées. Tout cela était de l'histoire ancienne et en dehors des préoccupations qui remplissaient, depuis plusieurs années, l'existence de Mikhaïl.
Comme ils longeaient une ruelle étroite, à deux pas de la maison de Savatoff, Mikhaïl fit soudain réflexion qu'il était vêtu comme un ouvrier, qu'il portait une chemise bleue et une casquette. Il en fut gêné, et se demanda, à ce propos, ce que pouvait penser de lui Lavr Ivanytch.
— Puis-je, vraiment, dans une pareille tenue... aujourd'hui?...
— Cela n'a aucune importance, l'encouragea Lavr Ivanytch. Ils reconnaîtront toujours de quelle condition vous êtes.
Mikhaïl se sentit de plus en plus gêné.
— Que reconnaîtront-ils? Que sauront-ils? Où me conduisez-vous?
Lavr Ivanjrtch eut l'air surpris. Ses yeux perçants se fixèrent sur Mikhaïl.
— Quelle est cette inquiétude? demanda-t-il, un reproche attristé dans la voix. Celui qui a peur des hommes ne doit point avoir affaire à eux. Mais nous voici arrivés !
Un petit appartement propre dans une maison de bois. Un homme trapu, portant une chemise bleue comme celle de Mikhaïl, ouvrit la porte aux visiteurs, les introduisit dans une longue salle à manger où le thé était servi et s'assit lui-même derrière le samovar.
Un petit vieux, maigre, à courte barbiche blanche, se leva d'un fauteuil. Mikhaïl remarqua que ce fauteuil était d'un beau style ancien. Près de la table, un livre ouvert devant lui, se tenait un troisième personnage, aux cheveux blonds, aux joues pâles, aux yeux foncés pétillants de gaieté.
— Ha! ha! bonjour, dit le vieux avec vivacité, en tendant la main à Mikhaïl. Vous venez avec Lavr Ivanytch?... Lavr Ivanytch, comme il y a longtemps que je ne vous ai vu...
Lavr Ivanytch passa un mouchoir à carreaux sur sa barbiche et s'assit.
— Oui, il y a longtemps, il y a longtemps, fit-il. J'ai beaucoup lu, et cela m'a fait oublier tout le monde. Et vous tous, comment allezvous?
— Tout doucement, répondit Serge, Serguiévitch, l'homme à la chemise bleue. Mon fils vient d'être malade... Il a failli y rester.
Le personnage blond sourit gaiement.
— On l'a soigné. Il va bien maintenant, dit-il. La conversation s'établit. Lavr Ivanytch se
mit à parler de la fameuse réunion, des discours de Youri Dvoïékouroff. Son agitation le reprit, à mesure qu'il les évoquait, d'une parole nette et concise.
— Dites-moi, est-ce que ce n'est pas un pantin du diable? conclut-il d'un ton irrité. Croit-on cela possible?
— Il n'y a vraiment pas de quoi se quereller à ce propos, sourit Savatofï. Vous n'aurez persuadé personne. D'ailleurs, il n'est pas mauvais, parfois, de se quereller. — Il réfléchit un instant et ajouta : Je connais cet étudiant. Depuis pas mal de temps. Un joli garçon. Pas très intéressant, et déplaisant.
— Comment le jugez-vous? dit Mikhaïl, sortant pour la première fois de son silence. Votre critique n'est pas juste. Dvoïékouroff est un garçon fort agréable, au contraire.
— Je ne parle pas ainsi pour le critiquer, bien que ce soit mon droit. Mettons que cet étudiant ne soit pas déplaisant, puisque vous le voulez, mais effrayant.
— Et pourquoi donc?
— Mais parce qu'il n'est pas intéressant, tout en paraissant l'être. C'est-à-dire qu'il semble intéressant, alors qu'il ne l'est probablement pas du tout.
— Ces finesses m'échappent, dit, d'un ton tranchant, Mikhaïl.
Le neveu aux cheveux blonds le considéra, surpris.
— Pourquoi vous fâchez-vous? demanda-t-il. Tous les trois le regardaient avec étonnement
et courtoisie.
Mikhaïl se sentit déconcerté, puis, soudain, il éclata. *"
— Parce que je ne vous comprends pas plus que je ne me comprends moi-même. Pourquoi suis-je venu chez vous? Comme si je n'avais que cela à faire... Et qu'êtes-vous donc tous?... Trois frères, quelle est cette bêtise?
Le vieux Savatoff se fâcha à son tour.
— Allons, vous avez assez de temps à vous
pour ne pas vous presser. Et pourquoi parlezvous de bêtise? Appelez cela comme vous voudrez, du reste... Une bêtise?... Les mots ne signifient rien. Mais en vertu de quelle raison ne pouvons-nous vivre ensemble, si nous le voulons ainsi et si cela nous plaît?
Pourquoi non, en effet? Mikhaïl ne le savait.
— Si l'un de nous regarde dans les yeux de l'autre, dit Serge Serguiévitch, il y aperçoit une telle conformité de pensées qu'on veut vivre tous les trois ensemble, quoi.
Le neveu se mit à rire.
■ — Voilà Serge qui commence à prêcher.
— Il ne s'agit pas de sermon, reprit Mikhaïl, un peu haletant. Puisque je suis ici, n'est-ce pas, je voudrais comprendre qui vous êtes, quels sont ces accords de pensées qui vous lient ensemble, savoir ce que vous faites?
— Quelle série de questions, dit Savatofî en riant. Nous sommes les gens les plus ordinaires du monde. Nos pensées aussi. Sur quelquesunes, les plus essentielles, nous sommes en effet d'accord. C'est un lien de plus entre nous. Mais ce que nous faisons, demandez-vous? Oh! très peu de chose. C'est un malheur. Très peu de chose.
— Que pouvons-nous faire? dit mélancoliquement le neveu. Nous ne sommes que des théoriciens... des loques... Nous vivons — voilà tout.
Serge Serguiévitch soupira.
— Hé! j'aurais bien travaillé, moi. Mais je n'arriverais à rien... Personne avec qui m'associer. Et pas le temps de travailler pour mon compte.
— C'est vous qui auriez pu travailler pour votre compte, dit tout à coup Savatoff en regardant fixement Mikhaïl.
Le neveu hocha la tête.
— Oui, il ne peut faire partie d'une association. Il faut qu'il ait un travail à lui. Est-ce trop tôt?
— De quel travail parlez-vous?... Qu'est-ce qui est trop tôt? s'irrita de nouveau Mikhaïl. Je ne comprends rien à vos énigmes.
Savatofî se leva.
— Si vous le voulez bien, mes amis, allons dans mon cabinet. Nous y serons plus à l'aise. Nous causerons sans façon. Mais ne vous fâchez pas, ajouta-t-il en faisant un signe de tête à Mikhaïl. Nous sommes nous-mêmes gens irascibles. Il nous arrive d'avoir des discussions un peu chaudes... Et si vous aussi, par-dessus le marché... Il n'y a rien de mystérieux chez nous... Vous ne comprenez pas les choses les plus simples...
— L'habitude de regarder dans les yeux d'autrui nous a rendus habiles à reconnaître les gens, grommela Serge Serguiévitch dans le dos de Mikhaïl.
Lavr Ivanytch les avait quittés depuis longtemps ; il était bientôt minuit et Mikhaïl se trouvait encore dans l'étroit et confortable cabinet de travail de Savatoff, tout encombré de livres. Le neveu s'était installé dans un fauteuil et Serge Serguiévitch sur le rebord de la fenêtre. Il fumait de grosses cigarettes.
Ils causaient ensemble, avec simplicité, comme si tous, les maîtres du logis et leur visiteur, se fussent connus de longue date. Cela s'était produit insensiblement. Mikhaïl avait cessé de ne pas comprendre pourquoi ils vivaient ensemble et pourquoi il était venu chez eux.
Lavr Ivanytch lui était plus sympathique que Savatoff avec sa physionomie de vieil oiseau inquiet ; l'infirmité du neveu excitait sa compassion ; pourtant il se sentait plus à l'aise avec eux et Serge Serguiévitch qu'avec son
compagnon habituel dont les idées trop hautes lui causaient une sorte d'oppression.
— J'ai été moi-même un homme de parti, gronda Serge Serguiévitch de son coin. Ce n'est pas une mauvaise chose. Cependant, le fait de prononcer des mots identiques ne signifie pas toujours que l'on soit d'accord sur le fond. On finit par s'en apercevoir à un moment donné. Ici, ce n'est pas d'une semblable «camaraderie » d'affaires dont il s'agit. C'est l'homme tout entier qui est exigé. Un parti repose sur les opinions. Dites aussi sur les affaires. Et lesquelles? Or, dans les affaires, vous ne connaissez rien d'un homme, s'il veut se dissimuler à vous.
— Tu parles d'une manière bien embrouillée, interrompit Savatofï. Certainement, le mot de « parti » devrait avoir désormais une signification plus étendue, et impliquer, pour qu'il soit plus fort qu'auparavant, la connaissance réciproque et entière de ceux qui le composent. Ce serait à reprendre, et plus profondément, par la base.
— Il est plus facile à trois hommes qu'à trois cents de se connaître les uns les autres, dit Mikhaïl.
— Hé! pourquoi? Ils le peuvent. Deux mots suffisent parfois pour connaître un homme : deux mots, une tasse de thé, ou le silence. Ne riez pas, mon petit, je parle très sérieusement.
— Je ne ris pas. Si vous avez un secret pour connaître les hommes, apprenez-le-moi.
— N'ayez crainte, vous l'apprendrez vousmême. Cela viendra. On ne peut s'en passer. Il faut considérer l'homme d'une manière plus large qu'on ne le fait d'ordinaire et aussi plus attentive ; étudier sa vie, ses antécédents et, en quelque sorte, ses états de service...
— Vous êtes un idéaliste, dit Mikhaïl en souriant et arpentant le cabinet de Savatofï.
LES TROIS FRÈRKS 181
— Nous sommes des théoriciens, soupira le boiteux. C'est vrai. Il est un peu tard pour nous rejeter nous-mêmes dans le courant de la vie. Mais je ne traite point d'idéalisme cette nécescité d'un plus large et plus sérieux rapprochement entre les hommes.
— Haute nécessité, dit Serge Serguiévitch. Alors, il y aurait de braves gens avec qui travailler... de braves gens comme vous, ajouta-t-il en regardant Mikhaïl. Ceux-là existent, soyez-en sûr. Il y en a aussi chez vous, mais vous ne les cîhinaissez pas.
« De qui peuvent-ils bien parler? » se demanda Mikhaïl.
— Oui, il y en a, dit Savatofî. Il y en a toujours. Quand ce ne serait que parmi les étudiantes, mes élèves... Combien d'entre elles fréquentent chez nous... Je dis ceci comme exemple. Combien, parmi elles, brûlent d'un feu magnifique. Vingt-cinq ans passés, elles auraient été Pérowskaïa ou Véra Figner ('). Aujourd'hui, cela est déjà trop peu pour elles ; leur âme est plus haute.
— Vous voulez dire qu'il faut faire une croix sur le passé?
— Allons donc ! Tout homme vit dans son temps et change avec lui.
Le boiteux sortit en clopinant, apporta une bouteille de vin blanc et quatre verres.
— Quel drôle de garçon tu fais, dit Serge Serguiévitch en le regardant affectueusement. Si tu avais parlé, je serais aller chercher cela moi-même.
Savatoff se tourna de nouveau vers Mikhaïl.
— Dans votre situation, il est bon pour vous
(') Pérowskaïa (Sophie), exécutée pour avoir pris part à l'assassinat d'Alexandre II. — Véra Figner, célèbre nihiliste. — N. d. T.
de patienter, d'observer autour de soi. Gela ne signifie rien de courir sans but.
— Se retirer, n'est-ce pas? Et de quelle façon?... Ohî je sais, il y en a plusieurs : Youri Dvoïékouroff s'est retiré, lui, tout simplement parce que cela l'ennuyait ; ma sœur s'est retirée — ou se retire, — parce qu'elle a perdu courage. Mais à quoi bon parler de cela?... Il m'est impossible, à moi, d'en, faire autant. Et je n'ai pas le temps d'observer autour de moi.
Il s'irrita de nouveau.
— Mais de qui parlons-nousf Et à quel propos?
— C'est de vous que nous parlons, dit le boiteux. Il ne faut pas vous hâter, en effet. Ce sera plus sûr. Comment ne pas voir que les temps se sont déjà mis en marche?... Que vousmême, êtes devenu plus exigeant?
Mikhaïl se rassit.
— A quoi bon parler par allusions? dit-il d'un ton ému. Je vois que vous savez quelque chose... peu de chose, comme tous ceux qui sont au dehors. Je crois que vous êtes des amis
' — je vous traite comme tels puisque je cause avec vous. — Croyez-moi donc, vous aussi, lorsque je vous dis que je ne puis me retirer actuellement, précisément parce qu'il s'agit du moment actuel, précisément parce qu'il s'agit de moi. Je ne le puis. Peu importe ce qui se passe en moi-même. Cela n'a aucune importance. Cela, je dois le mettre au fond de ma poche, comme si ce n'était rien, et non pas à cause de moi... Non. Mais à cause de ceux qui n'ont pas changé, dont les idées ne se sont pas élargies, mais qui, non plus, n'ont pas déserté. Comment, alors, me comporter vis-à-vis de ceux-là? Leur tirer ma révérence, jusqu'à des temps meilleurs, et leur dire : « J'agirai maintenant à ma guise, mon horizon s'est reculé, et
VOUS n'êtes pas de force à me suivre... » Mais de quelle façon prendront-ils cela? Ce ne sera pas leur faute s'ils le prennent pour une trahison. Ce n'est pas, sachez-le bien, que je redoute leur opinion sur moi : je crains seulement de les trahir, de les abandonner, brisés, n'ayant pas compris, à quelque pénible détour du chemin. Nous avons marché ensemble. Je ne puis les laisser là, ce serait une trahison, non seulement envers les vivants, mais aussi envers les morts.
— • Et si la cause l'exige? cria Serge Serguiévitch d'une voix qui retentit par toute la pièce. Il y a un proverbe qui dit que mêler dans un vieux pot de la pâte et de la vieille levure, ne fait lever ^^ue du vieux pain. Ce proverbe existe-t-il, oui ou non? Et s'il est juste, que ferez-vous?
— Soit, fît insolemment Mikhaïl. Je ne vaux pas cher. Cela m'est indifférent. Je ne monterai pas bien haut, peu importe. Je suis attiré vers la terre. Mieux vaut mourir avec ses soldats que s'esquiver afin de recruter un régiment nouveau. J'en suis incapable vis-à-vis de moimême. Que les jeunes fassent comme ils l'entendent...
Il y eut un silence. Mikhaïl releva la tête.
— Je ne vous cacherai pas, d'ailleurs, reprit-il plus doucement, qu'en dehors de vous, je songe aussi à toutes ces choses. Peut-être est-ce la raison pour laquelle j'en ai parlé ici... J'aurais voulu, maintenant, aller de l'avant, le front haut, mais cela est indépendant de ma volonté. J'attends, j'attends que la moindre possibilité se découvre. Il est impossible de rester complètement dans les ténèbres. Mais je vois les ténèbres, et il faut attendre. Vous me croyez?
— Nous vous croyons, firent Savatoff et le boiteux.
Serge Serguiévitch ajouta :
— Il n'est pas toujours facile de s'arrêter une fois qu'on est en route. Mais peut-être le faut-il encore. Ils sont beaucoup, aujourd'hui, qui errent dans les ténèbres... il faudrait des yeux de chat pour y voir clair.
Mikhaïl se leva brusquement.
— Allons, adieu. Il est tard. Je m'en vais. Je vous remercie... De quoi, je n'en sais trop rien, mais je vous remercie. Vous avez dit la vérité, Serge Serguiévitch : nos yeux ne sont pas assez perçants pour voir les hommes comme il le faudrait. C'est en cela qu'est tout le mal.
Le boiteux sourit également.
— Cela viendra, cela viendra, ne craignez rien. En attendant, maintenez-vous fort. Ayez confiance en vous, en ce qu'il y a de bon en vous.
— Il y en a si peu... dit tristement Mikhaïl.
Remontant intérieurement le fil de son existence, il se revoyait tout à tour confiant en luimême, dévoré de haine impuissante, oubMeux de soi, puérilement téméraire, rempli de froideur ou de vulgarité, mais toujours, qu'il fût lucide ou non, en proie à la souffrance...
— J'ai l'habitude d'être seul, dit-il entre ses dents, répondant à quelque pensée obscure.
Tous se levèrent pour le reconduire.
— • Non, il n'est pas bon d'être seul, dit Serge Serguiévitch. Il ne vaut rien d'en prendre l'habitude. Cela n'est pas bon.
— Pourquoi ne passeriez-vous pas la nuit ici? proposa le boiteux. Il n'y a que nous dans la maison. Pas de domestiques. Le matin, seulement, une vieille femme de ménage...
— Non, non, je vous remercie, dit Mikhaïl. Il faut que je m'en aille.
— Quand reviendrez-vous?
— • Il n'est pas probable que je revienne...
pour le moment. Je doute que nous nous revoyions.
— Nous nous reverrons, dit avec assurance Serge Serguiévitch. Si ce n'est pas maintenant, ce sera plus tard. Je travaillerais bien avec vous, ma parole. Les vieilles affaires lèveraient mieux avec de la levure fraîche...
Mikhaïl se contenta de soupirer.
— Adieu, dit-il après un silence. Je ne regrette qu'une chose : de vous avoir tant parlé de moi... Par contre, je ne sais rien de vous. Vous auriez dû m'éclairer sur vous-mêmes... me raconter...
Les trois amis se mirent à rire.
— • Mais il n'y a rien à raconter, s'étonna le boiteux. Gomme vous voyez les choses, telles elles sont. Nous n'avons pas toujours nousmêmes, dans notre vie commune, le temps de nous raconter l'un à l'autre ce que nous pensons. Et vous êtes pressé...
Serge Serguiévitch posa la bougie sur l'appui de la fenêtre et embrassa Mikhaïl.
— Allons, adieu I Au revoir, dans l'avenir. Bonne chance 1...
Mikhaïl avait déjà la main sur le bouton de la porte, quand Savatoff le rappela.
— Je ne vous ai pas dit comment je connaissais cet étudiant, DvoïékourofT? Je vais de temps à autre, assez rarement, du reste, chez la vieille comtesse. Nous sommes d'anciennes connaissances. La comtesse est une personne précise, sévère,* mais avec des côtés inattendus. Sa petite-fllle, mon amie, est une excellente nature. Elle a des yeux d'une mélancolie !...
— Vous la voyez souvent? demanda vivement Mikhaïl. Oui, je sais, elle est bonne...
— Encore un mot, mon cher : si vous aviez besoin de quelque chose... On ne sait ce qui peut arriver !... d'envoyer ou d'avertir quel-
qu'un... alors, directement ici, au nom de mon neveu, Oreste Fédorovitch Den. Je dis cela à tout hasard !
Oreste fît un signe de tête et sourit.
— Oui, oui, à tout hasard !
XXIN