SOURIRES NOIRS
IORSQUE la vieille comtesse apprit que Sacha Levkovitch était blessé et J à l'hôpital, elle pinça les lèvres, s'éventa avec son mouchoir de batiste et prononça d'un ton significatif :
— Rien, de plus naturel (}). L'infdflfTné et sot garçon ! Je m'attendais à cela. Il suffit de voir une fois cette... qu'il a eu la bêtise d'épouser...
Youri qui faisait à la comtesse son rapport' sur cet événement (de façon très sommaire, indiquant simplement que Sacha n'était pas grièvement blessé et que tout cela s'était passé chez lui, Youri), ne put se défendre d'une certaine surprise. Il songea involontairement que la vieille ne manquait pas de clairvoyance.
— Et voyez-moi ces manières, poursuivit la comtesse. Aller faire cette stupidité chez un étranger. Il aurait au moins pu rester chez lui.
Elle se tut un instant, l'air fâché, et ajouta :
— Des femmes comme la sienne, il faut savoir les éduquer. Il faut savoir lever la main sur elles, traduisit-elle du français. Sinon, il ne faut pas se marier, il ne faut pas se marier.
Youri eut un sourire joyeux. Décidément, la comtesse raisonnait de manière sensée.
— Vous avez raison,, madame, fit-il d'un ton
(') Les passages soulignés sont en français dans le texte. — N. d. T.
à la fois respectueux et malin. La femme de Sacha n'a point été dressée. Mais, grâce à Dieu, cette cruelle leçon ne lui aura pas été inutile. Elle est toute bouleversée. Elle passe jours et nuits à l'hôpital, auprès de son mari. Nous pouvons espérer une amélioration dans sa conduite.
— Que dites-vous? Parfait. Si elle s'est corrigée, parfait. J'ajoute seulement que lui aussi doit se corriger. Mais on se corrige difficilement d'être bête, vous le savez, mon ami.
Youri, de nouveau, félicita mentalement la comtesse. Il ne se décourageait pas, comptant, pour l'amélioration de Mourotchka, beaucoup plus sur lui-même que sur Sacha. Et ces petiteslà se souviennent fort bien d'une bonne correction.
Il se rendit pour la première fois à l'hôpital lorsque la balle fut extraite et qu'un mieux sensible se manifesta dans l'état du blessé.
Sacha était à demi couché sur une pile d'oreillers ; il avait le teint jaune, les moustaches tombantes, mais était proprement rasé. Une pauvre joie éclairait son visage. Rose, jolie et sérieuse, Mourotchka était assise dans un fauteuil, au chevet du lit.
Ayant aperçu Youri, le malade commença à se remuer sur sa couche et son visage devint plus attendrissant encore.
— Pardon... pardon... murmura-t-il en prenant dans sa main valide celle de Youri. Pardonne-moi, poursuivit-il en jetant un regard du côté de Moura, pour tout ce que je...
— Allons, assez, assez, interrompit joyeusement Youri. Tout cela, ce sont des bagatelles, et, grâce à Dieu, du passé.
— Crois-moi, Youroulia, je...
— Pftt, ce que je crois, c'est que tu deviens ennuyeux. Tout va bien, et le voilà qui recommence.