SOURIRES NOIRS
Moura se pencha affectueusement vers son mari.
— Voyons, Sanitchka, c'est très mauvais pour toi de t'agiter. Très mauvais aussi de parier. Tais-toi, sinon Youri s'en ira.
Le malade, l'air lieureux et timide, regarda Youri, puis Mourotchka et se tut.
Moura se mit à bavarder. Elle exposa leurs projets : sitôt la permission du médecin, ils se rendraient tous deux à l'étranger. Sacha prendrait un long congé...
Youri approuva.
— Très bien, très bien. Partez. Peut-être irai -je, moi aussi, vous voir là-bas...
Il n'avait pas, pour le moment, l'intention de partir pour l'étranger, mais il disait cela à l'intention de Mourotchka. Elle devint écarlate, hocha la tête et le regarda d'un air qui semblait dire : « Ne te tourmente pas, je me souviens et je comprends ; tu vois toi-même que je suis raisonnable. »
En quittant l'hôpital, Youri eut un soupir de soulagement. Tout, en fin de compte, s'était arrangé. Le repentir, sur l'un et sur l'autre, avait fait son œuvre.
Il suivit à pied la longue route, brûlante de soleil, au bord de la Neva. Il faisait une chaleur étouffante. Elle tombait du ciel couleur lilas, surplombait, immobile, les rues de Pétersbourg. et la rivière pâle. Elle surchauffait les pavés, les grilles des canaux et des jardins. Une atmosphère de langueur et d'ennui envahissait tout. Et l'odeur de la poussière se mêlait, sur le quai, à celle de l'asphalte fondant sous le soleil.
La soudaine et persistante chaleur pétersbourgeoise a, comme aussi la pluie, quelque chose de désespéré : le ciel prend une teinte lilas, le soleil qui ne se couche plus devient gris,
les pavés de bois transpirent une sueur noire. Et ces journées immobiles, ternes et pulvérulentes semblent ne devoir jamais finir.
L'étrange ennui oppressait Youri. Était-ce l'effet de la décourageante chaleur? Le temps paraissait se traîner, les gens et les maisons se décolorer. On sentait le poids du ciel circulaire, et l'invisible étau de quelque chose d'inexprimable. On eût dit qu'à travers ce ciel violet, passaient de mauvais sourires noirs, des taches sombres, et l'air lui-même semblait oppressé par l'étendue illimitée et terne qui pesait sur lui.
Ce n'était déjà plus de l'ennui, mais quelque chose de pénible et de froid, malgré la chaleur.
Youri s'arrêta au bord de la Neva, fixa sur l'eau un regard hébété, aperçut un vapeur quelconque, des barques chargées de planches minces, des moujiks...
Tout cela était comme hier, comme toujours ; cependant le ciel continuait à lui paraître noir, zébré de lueurs de fer, comme au cours d'une éclipse. Les choses s'obscurcissaient, affectant de vouloir dormir. Une noirceur lente et funèbre, souriait ironiquement sur le monde... Mort, mort !...
— C'est un simple malaise ! s'écria tout haut Youri, s'efforçant d'échapper à cet imprévu cauchemar diurne, et il prit sa course.
— Quelle absurdité, songeait-il. Fatigue des nerfs, sans doute. M'enfermer à la Fontanka, seul, bien seul, me coucher, dormir jusqu'à demain matin, voilà ce qu'il faut. Tout cela... des balivernes !...
A la Fontanka, en effet, il s'enferma, se coucha, dormit profondément et sans rêves.
A3IUSEMENrS d'eNFANT
LE lendemain matin, il ne restait à Youri qu'un désagréable souvenir du cauchemar et du malaise de la veille.
Il décida de demeurer deux ou trois jours à la Fontanka et de ne pas mettre le pied dehors. Après quoi, il retournerait aux Iles. Il ne comptait point quitter de sitôt Pétersbourg, retenu par ses examens de l'Université, auxquels il pensait joyeusement, désireux d'un travail obligé et absorbant.
Un matin, vers dix heures, comme il venait de quitter la salle à manger et remontait chez lui, il entendit, en traversant le corridor, le son d'une voix connue dans la salle d'études.
Il s'étonna. Est-ce que, vraiment, les leçons de Mikhaïl continuaient encore? Il les avait oubliées. Il avait passé ces derniers temps sans que la pensée de Mikhaïl lui-même l'occupât.
Il se sentait gai et dispos, à l'aise dans son « kittel » de toile. L'appartement était frais, d'ailleurs, et son atmosphère habituelle de cave, bienfaisante et agréable.
Youri pénétra dans la salle d'études. Il y faisait une température plus élevée que dans le reste de l'appartement, et les rideaux blancs baissés à cause du soleil demeuraient presque immobiles.
— Bonjour, dit cordialement Youri. Il y a longtemps que nous ne nous sommes rencon-
très. Mais... vous vous disputiez un peu, il me semble?
— Mais non, fit Mikhaïl. Bonjour.
Litta regarda silencieusement son frère et baissa la tête. Youri, depuis quelque temps, remarquait qu'elle ne lui parlait guère et qu'elle ne venait plus le voir dans sa chambre. Elle boude, se dit-il, sans y prêter autrement attention.
Litta paraissait changée, grandie. Changée aussi l'expression de son visage, — mais cela tenait peut-être à ce qu'elle avait cessé de porter les cheveux sur le dos, comme une fillette. — J'aurai bientôt dix-sept ans, répondait-elle très sérieusement à qui lui demandait son âge.
— Alors, tu n'es pas fâché de ce que je t'ai répondu l'autre soir, chez Morsofï? fit Mikhaïl, pour dire quelque chose.
— Mais pas du tout. Cela m'a fait beaucoup de plaisir. Tout cela était un jeu, n'est-ce pas? J'ai déjà, du reste, oublié cette fameuse réunion.
— Tu as tort, s'émut soudain Litta. Pour toi, tout est toujours un jeu.
Youri se mit à rire.
— Voilà la petite sœur qui se fâche. Tu es jalouse, dis? Allons, tu iras bientôt à Tsarskoé... tu y joueras au tennis...
Litta prit la mouche.
— Je déteste ce Tsarskoé, si tu veux le savoir. C'est une comédie perpétuelle. Quitte à partir pour la campagne, j'irais plutôt chez tante Katia, puisque la Maison Rouge est impossible.
— Mais moi aussi, j'aime la Maison Rouge, dit sérieusement Youri. C'est une vieille bi-
* coque ; j'essaierai pourtant, cet été, d'aller y passer une quinzaine. Je vais prévenir qu'on décloue les volets. C'est un endroit solitaire. Il y fait bon.
AMUSEMENTS D'eNFANT 193
— C'est en Finlande? questionna Mikhaïl. Il ajouta, souriant et posant sur Youri le lourd regard de ses yeux bleus :
— • Mais pourrais-tu vivre seul, quinze jours, dans un endroit mort?
— Allons donc I Vivre dans l'isolement est parfois aussi gai que de vivre en société. Et je ne me refuse rien de ce qui peut me faire plaisir...
— Je croyais... commença Mikhaïl, et il se tut. Youri se leva.
— Je vous dis adieu, mes enfants. Vous êtes terriblement ennuyeux. Vraiment, Mikhaïl, il m'est impossible de te revoir sans avoir pitié de toi. Tu m'es sympathique, je voudrais t'égayer, mais je n'en sais pas le moyen.
Demeurés seuls, Litta et Mikhaïl gardèrent le silence, chacun d'eux, sans doute, suivant sa propre pensée.
— Eh bien, moi, c'est lui que je plains, dit enfin Litta. D'ailleurs, je plains tout le monde. Oh 1 comme tout le monde est à plaindre, soupira-t-elle, et joignant les mains, elle fondit en larmes.
Mikhaïl lui jeta un regard de biais et dit doucement :
— Qu'avez-vous? Je n'aime pas voir pleurer I Cela me donne envie de pleurer moi-même.
Et il sourit, sous ses sourcils froncés. Litta déjà ne pleurait plus.
— Mikhaïl Philippitch, je voulais vous dire quelque chose... je ne sais comment m'exprimer... Vous croyez peut-être que Youroulia est méchant? Ce n'est pas vrai. Il est même bon. Il ne fait jamais le mal exprès. Seulement il est bizarre. Il dit devant tout le monde ce qu'il ne faudrait pas dire... Allons, je ne sais comment expliquer... je ne suis pas d'accord avec lui, je me mets en colère, mais, tout de même,. il m'est impossible de ne pas l'aimer.
— Non, dit pensivement Mikhaïl, et il se leva. Non, ce n'est pas un méchant garçon. Comment ne pas s'en apercevoir : il ne dissimule rien. Pourquoi avez-vous pensé que je le croyais méchant?
— Je n'ai rien pensé, fit Litta en baissant les yeux. Mais je ne voudrais pas... Il est seulement bizarre... Est-ce sa faute?...
Elle ajouta précipitamment :
— Vous partez?
— Oui. Je reviendrai encore une fois, probablement mardi. Ensuite, je ne viendrai plus.
— Je me rappelle. Vous m'avez déjà dit... fit Litta, courageusement. Je voulais revoir encore Natacha. Elle s'est retirée... libre à elle, mais je ne tiens plus à la voir.
— Vous êtes sévère.
— Vous voulez dire que je ne comprends rien?... Que je suis une petite fille?... Eh bien, c'est la vérité. Je sais, je comprends peu de choses, mais je suis jeune et, au fond, c'est parfait ainsi : j'ai du temps devant moi...
— Cela signifie pouvoir le dépenser sans compter? plaisanta Mikhaïl.
— Non, non, le dépenser avec mesure... afin défaire beaucoup de choses. Je suis économe. Je suis tenace, ajouta-t-elle gravement, tout à fait comme une grande personne. J'ai mon opinion sur vous, pour autant que je vous aie compris. S'il arrive que je ne vous revoie plus,peuimporte, je marcherai seule, à ma façon, vers mon but.
Mikhaïl ne répondit pas. Il lui serra fortement la main. Sur le seuil de la porte, il se retourna et demanda :
— Dites-moi, Youlitta Nicolaevna... vous connaissez Savatoff?... le professeur Savatoff?
— Didoussia? s'exclama joyeusement Litta. Comment donc ! Il venait souvent chez grand'mère. Mais il y a longtemps qu'on ne l'a vu. On l'appelle Didime, Didime Ivanytch. Moi je