DANS
l'escalier des chats
HÉ bien, et après?... Je m'en moque I dit Machka (^), la femme de chambre, en se dressant sur ses ergots.
Elle vient de s'arrêter au coin de la rue Kazatchi, en compagnie d'Annouchka, celle du numéro 10, qui fait face à la boulangerie.
Annouchka a l'air plus posé, ce qui n'est peut-être, au fond, que de l'indolence. Machka, elle, est tout feu tout flamme. Elle est à peine couverte : un fichu gris mal ajusté sur l'épaule, malgré le vent printanier, malsain et coupant qui entre par ses manches et arrache son tablier. Ses cheveux blond pâle sont relevés « à la mode », un rire jeune écarquille sa bouche un peu grande, ses yeux vont et viennent, luisants.
— Qu'il vienne, qu'il ne vienne pas... c'est tout comme ! répète-t-elle en frappant du talon le trottoir.
Annouchka la regarde, incrédule.
— Oh, toi, tu as beau dire... Il est si gentil 1
— Il ne me plaît pas, à moi, ment effrontément Machka. Jamais il ne m'a plu, tu entends !... Il vient, il vient, et chaque fois avec
(1) Mâcha, Machka, Machenka, diminutifs de Maria. — N. d. T.
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un bouquet. Moi, les fleurs qu'il me donne, je les mets chez la barinia (^) et voilà. Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse? Moi, je voulais un bracelet, mais pour ça, pas de danger qu'il m'en donne un, de bracelet !... Pour ses fleurs, c'est au magasin qu'il les vole, pour sûr !...
— C'est dans la Mokhovaïa, dis, son magasin?
— Qu'est-ce que j'en sais, moi?... Un jour, notre cuisinière lui demande comme ça : — Comment, qu'elle dit, Ilia (^) Kornéitch, comment que ça se fait que vous avez toujours chez vous des fleurs chic? — Alors lui : — Chez nous, qu'il dit, c'est un magasin chic, alors, pas vrai, les fleurs aussi, elles sont chic. — • Les fleurs, qu'il dit, c'est le mieux de tout pour donner, une supposition que tu les aimes. Notre cuisinière est folle de lui. — Il est si bien éduqué, qu'elle dit comme ça, que jamais tu ne penserais que c'est un commis 1
— Il est gentil, ça, pour sûr J dit Annouchka. Hé bien, voilà, à moi, ce qui m'est arrivé : l'autre soir, surlaNevsky — il faut te dire que la barinia m'avait envoyée comme ça, avant-hier soir, porter une lettre sur la Nevsky — sur la Nevsky, donc, voilà que j'aperçois un étudiant en voiture, tout pareil à ton Ilia. Il était dans un landau, et dans le landau, avec lui, qui crois-tu? Une grue !... Et lui, il était tout pareil à ton Ilia, mais comme qui dirait, un brin plus jeune, peut-être...
— Oh, tu sais, les étudiants, ça fait la fête, c'est connu 1... dit Machka d'un ton d'indifférence. Là-dessus, adieu. Viens me voir.
Mais brusquement, toutes deux poussent
(*) La maîtresse de maison, la patronne. — N.d.T. (») Ilia, Elle, diminutifs Uienka, Iliouchka, Iliouchenka. — N. d. T.
un petit glapissement et se mettent à rire. Sous un réverbère d'angle, encore éteint, un rapide et joyeux visage a passé... une casquette neuve s'est soulevée, découvrant des cheveux qui ondulent.
— D'où venez-vous? commence hardiment Machka.
— Peu importe d'où je viens... Pour dire la vérité, j'allais chez vous... Stepanida Egorovna est-elle à la maison?
— Allez-y et vous le saurez... Pensez-vous que je vais rester plantée ici avec vous, comme qui dirait pour un rendez-vous au coin des rues?... Croyez- vous que je n'aie que ça à faire?...
Et Machka s'enfuit, toute rougissante. Deux maisons plus loin, elle se jetait dans une porte et disparaissait.
Ayant pris congé et serré la main d'Annouchka qui soupirait, l'adorateur de Machka se dirigea vers cette même porte.
L'instant d'après, il se trouvait dans une claire et spacieuse cuisine...
Il s'assit devant une table de bois blanc. Stepanida Egorovna, cuisinière sur le retour, à l'aspect plein d'importance et la considérant d'un regard à la fois gai, décent et poli. Elle s'empressa de lui servir du thé avec des confitures, et soutint une conversation délicate. Stepanida Egorovna avait un faible pour la délicatesse et le langage châtié. Sa prétention était de s'y connaître en belles manières. Elle était férue d'égards et de courtoisie, à un tel point qu'elle disait « vous » même aux izvoztchiks(i).
La modestie, la déférence raffinée d'Ilia Kornéitch eurent tout de suite ses suffrages. Elle daigna le prendre sous sa protection.
(1) Cochers de fiacre. — iV. d. T.
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Ils causèrent tranquillement, en termes mesurés et choisis. A écouter Stepanida Egorovna, l'on n'eût jamais pu supposer qu'elle avait un caractère obstiné et détestable qui ne laissait à la pauvre Mâcha ni trêve ni repos.
— Allons, d'où viens-tu encore?... Tu ne pourras donc jamais rester tranquille ! dit-elle, montrant les dents, à la femme de chambre qui entrait. Et lUa Koméitch qui a de nouveau apporté des roses superbes !... entends-tu, espèce de campagnarde !
— Quoi, quoi, qu'avez-vous à gronder comme ça?... J'ai bien le droit de servir le thé des maîtres, dites?... Et si celui-là veut apporter des fleurs, hé bien, ça le regarde 1...
Et de nouveau, Machka s'enfuit.
Mais le cœur ne saurait bouder bien longtemps. Une minute ne s'était pas écoulée que Machka se retrouvait auprès de la porte de l'escalier de service, se rapprochait peu à peu, avec des mines de gentille bête effarouchée et coquette, du côté de la table où se tenait Ilia. Bientôt elle riait aux éclats, se tournant de droite et de gauche, et son rire faisait saillir chaque veine de son visage à la grande bouche écarquillée.
— Je me suis proposé, dit en lui jetant un coup d'oeil Ilia Koméitch, je me suis proposé de faire un plaisir à Maria Pétrovna. Je l'accompagnerai, si cela lui convient, au théâtre. Ou bien, au bal, à la Porokhovaïa. Nous y retrouverions des amis. Mais Maria Pétrovna hésite.
— Sait-elle seulement ce que c'est que le théâtre? dit Stepanida Egorovna méprisante.
— Elle m'a affirmé, Stepanida Egorovna, que vous lui refuseriez l'autorisation de s'absenter. Voulez-vous me permettre de me faire son humble interprète et de solliciter personnellement cette autorisation pour elle?
Le commis s'exprimait un peu bien éloquemment, peut-être... Quant à Stepanida Egorovna, elle se pâmait d'aise. Et lorsqu'ayant reçu l'autorisation demandée, Ilia Kornéitch se leva et fit mine de vouloir baiser la main de la cuisinière, celle-ci se déroba, confuse, mais enivrée du sentiment de son importance et du bonheur d'être en relations avec un homme d'une éducation aussi parfaite.
Machka se précipita pour reconduire Ilia Kornéitch.
Les voici dans l'escalier de service, hanté par les chats, qui y laissent leur odeur froide et fauve. La lueur de la nuit blême, couleur de toile d'araignée, descend par une lucarne.
— • Machenka, ma petite âme, êtes-vous encore fâchée? dit en souriant Iha. Vous êtes toujours si peu aimable avec moi 1
Il n'ajoute rien d'autre, mais arrivé en bas, dans le corridor gris sombre, il saisit la jeune fille, la presse contre le mur et l'embrasse. Ses baisers pleuvent sur le frais visage irrégulier, sur la grande bouche...
Machka tente de résister... •« Ne peut-on s'aimer sans faire de bêtises?... Vas-tu t'en aller, toi 1... » Voilà ce qu'elle voudrait dire, et que, précisément, elle ne dit point. Elle se contente seulement de respirer plus vite, sous ces baisers qui pleuvent...
— Tu es ma petite âme, chuchote-t-il, et dans son chuchotement palpite un rire discret. Tu viendras avec moi, dis?... Ne dis pas non 1... Je viendrai te prendre... En attendant, sens mes fleurs et souviens-toi de moi, petite sotte... Il ne la retenait plus. Machka put enfin s'échapper et disparut dans l'escalier.
Alors il ouvrit une porte et fit quelques pas qui le conduisirent du gris brumeux d'une cour au gris plus clair de la rue.