‹ Le pantin du diableChapitre 6 sur 23 · LE PRISONNIER · texte numérisé non relu

LE PRISONNIER

ET maintenant, que faire?... S'en retourner rue Preobrajenskaïa, chez Lizotchka?... C'était trop tard... ou trop tôt I II voulut regarder l'heure, mais se souvint qu'il n'avait pas sa montre. Au reste, il ne la prenait point d'ordinaire, car c'était une montre en or et de prix.

Où aller?... Le déguisement de Youri n'était point, à proprement parler, un accoutrement de mascarade. Pourtant, ce vilain paletot neuf, trop long pour lui, cette casquette bleue, d'un effet bizarre sur ses cheveux ondulés !... Impossible de se montrer ainsi dans un endroit connu. Il se sentait excessivement gai. Stepanida Egorovna et son beau langage, les fleurs de Lizotchka qu'il s'obstinait à offrir à Mâcha, le vulgaire et frais visage de cette dernière qu'il avait embrassé dans l'escalier aux chats, tout cela lui plaisait à l'extrême.

Cette distraction de hasard l'amusait prodigieusement. Il était disposé, d'ailleurs, à s'amuser de tout : de la lumière terne et blafarde de la rue, du malheureux « Vanka » (}) pelotonné sur son siège, de quelque brave sergent de ville au centre d'un carrefour désert, et aussi, de lui-même, l'étudiant joyeux, de goûts modestes, à l'existence simple et libre.

(^) Surnom des cochers russes. — N. d. T,

OÙ aller, cependant? Ce devait être amusant partout 1

Il se rappela un petit cabaret médiocre, situé dans la Gorokhovaïa. Il en avait gardé un bon souvenir. Ce n'était pas, exactement, un cabaret de cochers, mais de gens, en somme, d'humble condition.

L'endroit était vide , ou presque . Deux hommes attablés dans un coin terminaient un plat de harengs, buvant de temps à autre, grossièrement, à même une théière. Un gros individu à figure inquiète, l'air d'un commerçant, une bouteille de bière devant lui, bredouillait tout bas quelque chose en écrivant sur un carnet.

Le joyeux soupirant de Machka commanda du thé, posa sa casquette sur une table, rectifia sa coiffure d'un geste familier et se mit à observer l'assistance.

Il eut bientôt la sensation d'un regard posé sur lui. Il détourna la tête et ses yeux bruns à points d'or se rencontrèrent soudain avec d'autres yeux, ceux-là bleus et lourds.

Qui était-ce?... Il ne se le rappela pas tout de suite... Qui était-ce donc?...

Ce vêtement si modeste... de pauvre, d'intellectuel ou d'ouvrier? r.. ce jeune et pâle visage, qu'allongeait une petite barbe noire?... et ces yeux bleus...

Ah, ah oui 1... Parfaitement 1 II se sentit plus joyeux encore. Il fit le geste de se lever, mais se rassit aussitôt. Quelque chose le retenait : d'abord, une ancienne, inconsciente habitude de circonspection, rattachée à ce regard bleu... ensuite, l'idée que si l'autre avait besoin de lui, il saurait bien le reconnaître, ce qui n'était pas difficile, et faire lui-même les premiers pas.

Le jeune homme effectivement se leva et.

Page 1