LE PRISONNIER
sans se presser, s'approcha de la table du « commis ».
— Puis-je me permettre?
Youri rencontra de nouveau ses yeux qui, cette fois, souriaient. Il répondit sans élever la voix :
— Assieds-toi, assieds-toi. Veux-tu du thé ou de la bière? Salutations de Natacha... si elle n'est pas encore arrivée.
— Pas encore... Merci, du thé. Mais que fais-tu...
— Hein?
— Ici?... N'es-tu donc pas étudiant?... Je sais votre rencontre à Paris par ma sœur Natacha.
— Oui. Pareille à la nôtre, en ce moment ! Si Natacha t'a écrit à mon sujet, tu sais tout. Quant à ceci — il désigna du doigt sa casquette — un hasard... une plaisanterie qui ne se rapporte à rien... Parlons plutôt de toi, Mikhaïl 1
— Il y a longtemps que je veux te voir, dit celui-ci, sans répondre à la question de Youri. Longtemps aussi que... pourquoi?... j'hésite à venir te trouver... Je suis heureux de t'avoir rencontré.
— Cela signifie que tu as besoin de moi?... Natacha a dû te mettre au courant : je n'avais aucune intention de vous revoir, ni toi, ni les autres. Vous n'êtes pour moi qu'un moment — toujours cher — de mon passé. Rien de plus.
— Tu n'es pas lié 1 dit froidement Mikhaïl.
— Il me serait impossible de l'être. Je te dis cela, à toi, pour éviter toute équivoque. Sache pourtant que je ne renie rien de mon passé. J'ai également prévenu Natacha que je ne me déroberais point si tu me rencontrais...
— Voici de quoi il s'agit, Youri... au fait, non. Il est préférable que je vienne aux Iles,
puisqu'il faut que je t'explique... Tu demeures bien aux Iles, à présent?... Oh, je puis parfaitement venir chez toi... L'affaire ne me concerne pas !
— C'est égal... Sois gentil, viens plutôt à la Fontanka. Cela vaudra mieux, crois-moi I... Dismoi tout de suite quand tu viendras.
— Chez la comtesse? Tu demeures là aussi?... Bon ! Dans dix jours, alors... le 6 mai, oui... Knorr vient-il chez toi?
— Je l'ai vu. Comme cela, en passant. Je ne savais pas qu'il fût encore des vôtres...
— Allons, maintenant, au revoir ! Iakob devait venir me retrouver. Mais il est tard. Ce n'est plus la peine de l'attendre.
— Quoi, encore Iakob 1... Ce... Je me réjouis de ne pas l'avoir vu !
Renfrogné, Mikhaïl se taisait.
— Toi non plus, Mikhaïl, tu ne l'as jamais aimé !
— Personnellement, il ne m'est pas sympathique. C'est un cynique, ce que je comprends, mais je déteste le cynisme. Pur sentiment personnel, je le répète, et ces sentiments-là, je ne me suis jamais permis de leur céder. Iakob est un bon travailleur.
— Dieux 1 Mikhaïl, que dis-tu?... Ne pas céder... à ses sentiments personnels 1... mais laissons cela 1
— Tu es aussi un cynique...
— Je ne t'ai cependant jamais été antipathique... moi I
— Quelque caprice de ma part...
— Mais non, Mikhaïl, c'est tout simple, tâche donc de me comprendre : Qu'y a-t-il de commun entre Iakob et moi? Tiens, laisse-moi te faire à ce propos une remarque intéressante, un peu paradoxale, peut-être : en ce qui me concerne, à te parler franc, je me soucie d'abord
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de moi-même, tout en m'efforçant, néanmoins, de ne pas nuire à autrui ; pour Iakob, — qui est à mes yeux un parfait imbécile, — nuire aux autres représente au contraire la chose importante ; car ce faisant, il considère que c'est là le meilleur moyen de bien se servir soimême. De plus...
Mikhaïl fronça les sourcils.
— Laissons de côté et la psychologie, et Iakob 1 En réalité, tu le connais aussi peu que moi. Je sais seulement que, pour notre cause, il est irremplaçable. Cela me suffit.
Il se leva. Youri ne souriait plus. Son visage était devenu sombre.
— Mikhaïl, attends I... Rassieds-toi, je t'en prie I Encore un mot ; il n'en vaut pas la peine, mais je veux te le dire.
Mikhaïl se rassit.
— Eh bien? fit-il d'un ton impatienté et douloureux.
— Tu m'es profondément désagréable à écouter, Mikhaïl I Tu es un malheureux et je les déteste !... Pauvre prisonnier, qui t'évertues à penser à la « liberté des autres », et ne songes pas à la tienne I... Tu as perdu, je le sens, ta foi de naguère — bien qu'elle reposât sur un préjugé — ; il te serait pénible de le reconnaître, et cependant ce serait pour toi la sagesse, la délivrance, la certitude ! Tu ne crois plus à rien, ni à personne. Malgré cela tu t'obstines à demeurer, en grinçant des dents, avec tes compagnons d'hier. Tu te cramponnes à ton parti. A cause de quoi? Pour l'amour de quoi?... Du « devoir »? Absurdité! Tu ne te débarrasseras donc jamais de ces entraves, de ces chimères ?
— Assez I dit sévèrement Mikhaïl.
— J'ai fini 1 Je n'espère pas te convaincre, je ne te réclamerai pas, je n'ai besoin de per-
sonne. Je te donne seulement un conseil : essaie de te reprendre. Qu'y a-t-il au fond de tout cela?... Du dépit, de la laideur, du dégoût. Oh, ces idéalistes 1...
Il s'interrompit soudain :
— Pardonne-moi, Mikhaïl... Au fond toutes ces choses me sont indifférentes. Je t'ai vu — je t'ai parlé. Fais de toi-même ce que tu voudras. Mais j'ai le cœur tendre... non, plutôt les yeux : je regarde... et j'ai pitié.
Ils étaient seuls, maintenant, dans le cabaret. Mikhaïl se hâta.
— Adieu, grommela-t-il. Ainsi, c'est convenu pour le 6. Dans le cas contraire, Knorr te préviendra.
Quant aux paroles de Youri, il semblait, en proie à une sorte de distraction, ne pas les avoir entendues.
Deux minutes plus tard, Youri était dehors.
Il se mit à rire.
« Qu'il fasse ce qui lui plaît, après tout !... En quoi cela me regarde-t-il? »
Il se rendit à pied jusqu'à la Preobrajenskaïa. Il arrivait à peine sur la Nevsky, que, déjà, il avait oubhé et le cabaret, et Mikhaïl.
A l'Eldorado, un café-concert hors de Pétersbourg.
A travers les branches noires, encore presque dénudées d'un jardin, des globes électriques bleuâtres que la lumière semblait, tantôt souffler comme des bulles, tantôt rétrécir avec un grésillement, tandis que jaunissait là-haut, dans l'espace trop lointain, le disque d'une honnête et vaine lune.
La méchante nuit de mai pétersbourgeoise respirait la glace. Et ce ciel gris clair, couleur de papier d'emballage, avec cette lune inutile et pendante, paraissait une chose grotesque.
En bas, face à la scène, un jeune garçon coiffé d'un haut de forme, le visage imberbe et maquillé de façon suspecte, était assis à une petite table.
— Dvoïékourofî I... Hé, Dvoïékouroufî 1 appela-t-il.
Youri, grand et mince dans son uniforme d'étudiant, s'arrêta, l'air indifférent.
L'orchestre se taisait. On entendit le sable crisser sous le pas des flâneurs. Quelque part, un bouchon claqua.
— C'est vous, Stassik? dit Youri. Bonjour ! Le jeune garçon en haut de forme se leva,
3mpressé.
— Asseyez-vous donc, Dvoïékouroff, je vous en prie... Voyons, qu'est-ce que cela peut vous
faire?... J'ai du Champagne... Nous nous connaissons peu, je sais., mais ça n'a pas d'importance... Vous êtes seul, comme je vois?
Youri s'assit.
— Oui, pour l'instant... Comme vous êtes nerveux 1 ajouta-t-il d'un air de pitié.
— Dites-moi la vérité une fois pour toutes. Vous me méprisez beaucoup?
Youri leva vers lui ses yeux bruns à points d'or, rejeta sa casquette en arrière et sourit.
— Vous avez sans doute perdu au jeu, Stassik?...
Stassik bégaya :
— Eh bien oui... D'où le savez- vous?... Et après?... Je suis seul, fini. Ma vie est gâchée... Tous me méprisent, je le sais... et je me méprise moi-même. Je suis tombé si bas...
— • Si cela vous suffit ! dit Youri d'un ton détaché.. Non, je ne crois pas vous mépriser.
— Ah mon Dieu, je le comprendrais si bien, allez I... Mais je vous ai aperçu... Vous êtes un être tellement à part. Quand on ne vous voit pas, on ne se rend pas compte pourquoi les gens vous aiment. Mais quand on vous voit ! Vous êtes si beau I Ne vous fâchez pas...
— Je ne me fâche jamais, Stassik. Mais ne minaudez pas comme ça, je vous en prie... C'est un numéro qui ne prend pas avec moi... Et je ne vous prêterai pas d'argent.
— Mais est-ce que je...
— Non ; je ne vous en prêterai pas...
— Si vous pouviez... un peu... jusqu'à jeudi...
— Je le puis ; mais je ne vous en prêterai pas. Je ne vois pas quel plaisir j'aurais à vous prêter de l'argent?
Stassik se troubla. Il n'avait nullement appelé Dvoïékourofî dans l'intention de lui emprunter de l'argent. C'était pour une autre raison qui, par malchance, lui était mainte-
nant sortie de la tête. Comment, désormais, le faire comprendre 1...
Désemparé, il se sentit offensé et prit la mouche.
— Je ne permets à personne de m'insulter, Dvoïékouroff I Je sais encore ce que c'est que l'honneur...
— Oh, ce qu'il faudrait savoir, c'est à quoi s'en tenir avec vous, soupira facétieusement Youri... Tantôt, vous rabaissant comme à plaisir, tantôt arborant l'honneur polonais C)... Quel drôle de petit garçon vous faites 1
La musique avait recommencé ses flonflons sautillants. Quelques couples âgés, quelques femmes seules, à manteaux clairs, physionomies vulgaires et vénales, déambulaient de côté et d'autre. Peu de monde, en somme ; ce n'était pas encore l'heure de la foule.
— On dirait que voilà Sacha Levkovitch 1 fit Youri, montrant au loin un uniforme d'officier.
— ■ Dvoïékouroff, supplia Stassik, ne vous en allez pas encore 1... Nous ferons signe à Levkovitch quand il passera devant nous. Je le connais, je...
L'agitation de Stassik commençait d'amuser Youri.
— Vous avez donc perdu une bien grosse somme? fit-il.
— Oui... Mais ce n'est pas cela qui me tourmente... c'est autre chose. Et je ne sais à qui la dire...
— Que voudriez-vous qu'on vous répondît? demanda Youri avec intérêt.
— Je n'en sais rien... Vous me blâmez?
— Allons, allons, Stassik, laissez tout cela î...
(1) AUusioa au nom de Stassik, d'origine polonaise. — N. d. T.
Tenez, voulez-vous que je vous fasse faire la connaissance de ce gros poussah, là-bas?
— Moi?... Pourquoi?... Qui est-ce?
— Raevsky. Un écrivain assez connu, un poète. Pas très en vue actuellement. Les jeunes l'ont mis au rancart. Il a pourtant passé, dans le temps, pour être un novateur.
— Raevsky... Raevsky... Ah oui î... J'en ai entendu parler... Non, non, Dvoïékouroff, attendez !... je voudrais vous dire...
Les relations de Stassik ne sortaient guère d'un cercle de riches désœuvrés, de hauts fonctionnaires et d'officiers. Quant au monde de la littérature, il n'avait pas eu le loisir de s'y mêler, bien qu'il se comptât lui-même parmi les « esthètes de demain ». Youri, lui, avait partout des amis, était sympathique à tous.
— Vous n'exprimez pas votre vraie pensée, poursuivit Stassik. Et pourtant, vous êtes la franchise même. Pourquoi ne me dites-vous pas que vous me blâmez?... Vous me blâmez, dites?
— Oui 1 acquiesça Youri.
Stassik baissa la tête.
— Voilà 1 Je le savais bien !
— Vous ne me comprenez pas, continua Youri. Je ne vous blâme pas pour ce que vous croyez. Je regrette simplement que vous viviez de façon aussi peu intelhgente, que vous ayez un si mince souci de vous-même.
Stassik, étonné, leva ses cils noirs.
— Si votre manière de vous procurer de l'argent vous était agréable, vous rapportait quelque satisfaction, vous auriez absolument raison. Si même elle vous était indifférente, passe encore. Mais pour n'en retirer que de perpétuels sursauts, énervements, craintes de tomber sur celui-ci ou celui-là, comme vous le faites, alors, non vraiment, le jeu n'en vaut
pas la chandelle. Jusqu'où vous êtes-vous enfoncé déjà, pour en être à parler de mépris de vous-même I II faut savoir s'aimer soi-même, et solidement !... vous entendez?
Toute menue à travers les taches d'ombre et de lumière, s'avançait une petite femme fort élégante, aux gestes harmonieux. Elle avait une figure de poupée. De poupée chère... Les poupées seules ont ces tendres yeux de nuit, ces sourcils arqués et noirs, cette chevelure de soleil, cette bouche minuscule. Il n'y avait d'animé en ce visage que deux fossettes au coin des joues. C'était Lisa, Lizotchka ou Lizok, de la rue Preobrajenskaïa, l'amie de Youri.
— Hé, bonjour, Lizok, dit-il gaiement. Tu t'assieds avec nous?... Tiens, tu vas distraire un peu Stassik. Il est en train de devenir lugubre... Il prétend qu'il ne plaît à personne 1...
— Stassik 1 Allons donc 1 Ce sont des mots. Au fond, il est persuadé qu'il n'y a pas mieux que lui...
Elle le regardait avec bonté, parlait gentiment comme une douce petite créature qui ne saurait avoir nul mauvais sentiment pour les autres, étant donné que tout va bien pour elle-même.
— Il n'est pas mal, en effet, continua Youri, l'air comiquement sérieux. Et tu pourrais fort bien être amoureuse de lui, Lizotchka 1
Lizotchka éclata de rire, secouant la plume blanche de son chapeau.
— Amoureuse de Stassik?... Ha, ha, ha I... Youri insista.
— Et pourquoi pas?.,. Il l'est bien de toi, lui, et depuis longtemps 1... Je sais du moins que tu lui plais beaucoup.
Lizok riait toujours. Enfin elle reprit haleine.
— Assez, vous deux, avec vos bêtises I dit-elle.
Stassik, cramoisi, s'agitait.
— Vous voyez, Dvoïékouroff, elle aussi 1... Mais ce n'est pas juste I — Oui, c'est vrai, ajouta-t-il soudain, vous me plaisez beaucoup, beaucoup.
Lizotchka, sans rire, cette fois, haussa les épaules.
— Laissons cela, tu es stupide 1 Comme si je ne voyais rien 1... Mais je suis plus raisonnable que toi.
— Tu es certainement plus raisonnable que lui, ma chère, appuya Youri. Je n'ai pas besoin de toi pour le lui prouver. Qu'il te trouve à son goût, c'est évident ! Mais... ça ne suffit pas, et il n'y aura rien de fait tant qu'il ne pourra... Oh, tu es certainement plus raisonnable que lui, plus pratique, si tu préfères.
— Tant qu'il ne pourra?... questionna Lizotchka qui n'avait rien compris.
Mais Youri interpellait déjà de loin le gros Raevsky et Sacha Levkovitch qui, arrivaient ensemble. Un instant plus tard, il récoltait encore deux autres invités : un monsieur d'un certain âge, fort distingué et un jeune qui ne l'était point.
Le premier, visage basané, énergique, de type étranger — on le disait d'origine bulgare ou arménienne, — était un critique moderniste, de talent abstrait et compliqué, Morsofî. Le second, Ryjikofï, poète du « dernier bateau », était lourd, grossier, vêtu avec négligence ; il exhibait avec ostentation des dents gâtées et une énorme canne.
Youri fit les présentations. Chacun semblait n'avoir envisagé, dans ce jardin froid et presque vide, que le plaisir de s'y rencontrer avec lui. De deux tables on fit une seule, à laquelle tout le monde prit place.
Raevsky et Morsofî commandèrent du cham-
pagne. Youri de même, dont il ne cessa de verser à Lizotchka et Stassik. Le poète à la canne prit un air dédaigneux et se servit de la bière. Levkovitch, taciturne, refusa de boire et s'assit au bout de la table, le nez sur la nappe.
Morsofî commença de parler, d'une voix chantante. Il la forçait un peu, cherchant à dominer l'orchestre qui, en ce moment, soulignait de son fracas l'exhibition de grosses commères dont les bouches s'ouvraient en mesure sur la. scène.
Où qu'il se trouvât, Morsoff parlait toujours de cette façon. C'était un déroulement de rondes et belles périodes semblables à des roues fleuries. Elles berçaient, caressaient l'oreille ; en même temps qu'elles décelaient, de la part de leur auteur, une pensée originale et un aimable goût du paradoxe.
Raevsky et Ryjikoff, bien que se connaissant, ne s'adressaient pas la parole. Ils se jetaient des regards hostiles. Le poète du xix» siècle jugeait celui du xx®, et réciproquement ; il était visible que tous les deux se méprisaient : le mépris de Raevsky, « lyrique de la période pré-révolutionnaire », allant à Ryjikoff parce qu'il buvait de la bière, était mal vêtu, maigre et jeune ; celui de l'esthète nouveau jeu s'adressant à Raevsky à cause de son élégance, de sa masse démesurée et de ses mots français. Au mépris de Raevsky se mêlait d'ailleurs un peu d'envie. Il avait l'impression de n'être plus dans le mouvement. L'excès de son ampleur l'ennuyait quelque peu, aussi, bien qu'il s'en consolât habituellement par l'idée de sa ressemblance avec Apoukhtine (1).
(1) Bon poète et célèbre dandy. — N. d. T.
— Je passe de merveilleuses soirées dans le cercle de mes jeunes amis, continuait à dévider Morsoff en hochant la tête du côté de Ryjikoff. Combien il est regrettable que les poètes de la génération précédente, artistes déjà classés, arrivés, comme le très honorable Anatole Borissovitch — il jeta un coup d'oeil vers Raevsky, — ne viennent pas en aide aux jeunes débutants, ne se mêlent point à eux et vivent, dans l'isolement, loin de la grande famille littéraire 1
Raevsky, précisément, ne répondait jamais aux invitations de Morsoff, fuyait toute nouvelle « soirée littéraire » ; cette particularité ne suffisait point, toutefois, pour l'accuser de vivre dans l'isolement.
— Pour vous, cher Youri Nicolaïévitch, vous connaissez nos réunions intimes de la saison passée ; vous y avez assisté, poursuivit Morsoff. Je dois dire que les choses vont maintenant d'une manière un peu différente. Ces réunions étaient charmantes, assurément : mais le temps transforme tout. Et l'afflux actuel de jeunes forces, les nouvelles exigences intellectuelles...
Youri se souvenait, en effet.
— Les nouvelles exigences intellectuelles, évidemment... prononça-t-il d'un ton distrait ; puis s'interrompant :
— Mais voici Joulka s'écria-t-il. Est-elle seule?... Appelle-la donc, Lizok !... Ah, ce n'est pas la peine, elle vient I... Joujou, ne veux-tu pas t'asseoir?
La nouvelle arrivante était une jeune personne brune, plus potelée que Lizotchka, moins élégante, assez commune et pourtant très jolie.
Elle sourit à tous avec aisance, glissa une chaise entre Ryjikofî et Morsoff et, refusant le
Champagne, commanda du vin blanc et des écrevisses.
Raevsky ne fit aucune attention à elle ; depuis longtemps il n'écoutait plus Morsoff, ne regardait même plus Ryjikoff. Voisin de Stassik, il lui parlait à voix basse, en trémoussant son grand corps flasque. Stassik minaudait, levait ses cils, jetant de temps à autre, à la dérobée, un regard peureux du côté de Youri. Mais Youri ne s'occupait point de lui.
Les conversations étaient devenues particulières, sauf celle de Morsoff qui pérorait pour tous.
Profitant du bruit, Youri se pencha vers Lizotchka.
— Comment es-tu ici? lui souffla-t-il.
— Voronka a téléphoné. Il est à la Commission. Il ne doit pas venir avant deux heures. Zut pour lui ! Ça veut dire toute la nuit perdue. Toi, si tu viens, va doucement I
— Bon ! Je sais. Quel nez tu as eu, de ne pas rester à la maison I
— Crois-tu !... J'y serai ou je n'y serai pas. Chut, ajouta-t-elle plus bas. Voilà Joulka qui commence à nous manger des yeux. Toi, attends un peu, espèce d'idiote !...
Mais Youri l'interrompit sèchement d'un coup de pied sous la table, — il avait horreur de ces querelles féminines, — et Lizotchka, obéissante, se mit aussitôt à parler de choses indifférentes, en s' adressant à Levkovitch, lequel d'ailleurs, ne répondait guère,
Voronka ou « oncle Corbeau » (^), auquel Lizotchka venait de faire allusion, était un très riche propriétaire du sud, Voronine, député à la Douma. Oncle de Youri, du côté maternel,
(1) Jeu de mots sur le nom de Voronine, qui vient de Voron, corbeau. — N. d. T.
il venait de temps à autre, bien que rarement, déjeuner chez la comtesse. Cette dernière lui marquait de la bienveillance. Voronine, à cinquante ans passés, conservait encore de l'allure. Il fut, tout de suite, l'ami de Youri.
Cette amitié eut d'heureuses conséquences. Lizotchka avait, à ce moment-là, un protecteur assez quelconque ; d'autre part, l'oncle Corbeau, par une coïncidence providentielle, éprouvait précisément au même moment une certaine lassitude des hasards passagers de la vie de Pétersbourg. Youri savait que Lizotchka lui plaisait. Elle lui plaisait à tel point que, tout récemment encore, dans l'escalier de la comtesse, oncle Corbeau, avec un clignement d'ceil significatif, avait remercié Youri. Et l'appartement de Lizotchka, rue Preobrajenskaïa, fut meublé de neuf et coûta quinze cents roubles. Ce qui satisfit tout le monde.
L'éloquence de Morsoff commençait à se tarir, d'autant que personne ne lui donnait la réplique. Il se rabattit sur Youri.
— Je vous ai toujours considéré comme un artiste, Youri Nicolaïévitch. Vous n'écrivez pas, je le sais. Mais est-il donc nécessaire de s'adonner effectivement à un art déterminé, pour mériter le nom d'artiste? Nullement. Avec votre visage, et, dirai-je, votre ligne, on peutne pas écrire un seul vers : il est impossible de n'être point poète. Vous vous êtes occupé de philosophie?
— Non. De chimie, dit Youri.
Morsoff eut une seconde de perplexité.
— De chimie?
— Oui. A Paris, chez X... Et de façon très approfondie. J'ti l'intention de continuer.
— • La chimie... Oui... Eh bien, la chimie, n'est-ce pas encore de la poésie? N'y a-t-il pas entre elles d'importantes affinités?... Vous êtes passionné de chimie?...
— Je ne me passionne pour quoi que ce soit... Excusez-moi, je vous prie..., une petite minute, fit-il en se levant et serrant la main d'un grand étudiant mal bâti, à figure sombre et maladive, qui venait d'arriver.
— J'ai quelques mots à te dire.
— Tout à l'heure, Knorr. Es-tu pressé?
— Non.
— Alors assieds-toi avec nous. Nous partirons ensemble. Je ne te ferai pas attendre bien longtemps.
Knorr les connaissait presque tous. Il lui était même arrivé, dans le temps, de se présenter chez Morsoff pour un poème de sa composition. Il s'assit et but d'un trait une coupe de Champagne. Légèrement grisé, sa pâleur et l'expression tragique de ses traits s'accentuèrent.
Lizotchka lui jeta un regard mêlé de crainte et d'antipathie. Joulka éclata d'un rire vulgaire et ne se retint de lui tirer la langue qu'à cause de l'amitié que semblait lui témoigner Youri. Puis elle se détourna et recommença d'échanger avec Ryjikoff de petites phrases aussi courtes qu'expressives.
— Je viens d'apprendre avec étonnement que Youri Nicolaïévitch avait délaissé la philosophie pour la chimie, pontifia de nouveau Morsoff, s'adressant à Knorr. Je dis que la variété des exigences intellectuelles, à notre époque...
Knorr l'interrompit rudement.
— Si nous nous mettons à parler des exigences intellectuelles ici, à l'Eldorado, devant des écrevisses I...
Morsoff, décontenancé par cette sortie imprévue, restait court. Youri s'interposa.
— Ici ou ailleurs, chacun a le droit de parler de ce qui lui convient. Là n'est pas la question, Knorr. Mais Georgi Mihkaïlovitch ne m'a pas
écouté jusqu'au bout. Si je m'occupe de chimie, en effet, ce n'est pas absolument que je trouve à cette étude un attrait particulier...
— Alors, quelle raison?... interrogea curieusement Morsofî.
Sans emphase, Youri s'expliqua.
— Depuis longtemps, voyez-vous, j'ai calculé qu'avec l'âge mûr apparaîtrait en moi le désir de réaliser, sinon quelque chose de marquant, du moins quelque chose d'honorable, et qui me vaudrait une certaine considérrtion. Je dois donc m'en préoccuper de bonne heure. N'ayant pas d'aptitudes définies, je ne puis prétendre aux inventions géniales. Or, la chimie, ainsi que j'ai pu m'en convaincre, me permet d'utiliser au mieux mes facultés, de rencontrer même, à l'occasion, une petite découverte quelconque... C'est l'ambition de ma future quarantième année. Je ne vise pas très haut, comme vous le voyez, je suis un homme moyen...
Raevsky écoutait depuis un instant. Il se tourna pesamment vers Youri.
— Ah! ah! Biaise Pascal !... Comment est-ce donc?... Oui : « Qu'une vie est heureuse quand elle commence par l'amour et qu'elle finit par l'ambition. »
— C'est précisément cela, dit Youri avec un souririe.
Les explications de Youri, pour simples qu'elles parussent, n'eurent point l'air de convaincre Morsofî...
— Quel poseur ! s'écria soudain Ryjikoff. Mais devant le regard étonné de Youri, il
baissa la tête et se hâta d'ajouter :
— C'est fort bien calculé, en effet...
Knorr n'écoutait pas. Le menton appuyé sur
sa main, il suivait des yeux Youri. Il murmura :
— Le diable t'emporte ! Que tu es beau, Roulka 1
Youri se mit à rire.
— Tu veux dire que je suis heureux? Tous le seront un jour. « Qu'une vie est heureuse... »
— Tous seront beaux?
— Oui, heureux.
— Oui... tous... quand nous tous, les laids et les malheureux, nous serons crevés...
Youri fit un geste de dépit.
— Voyons... Il est certain que l'humanité a encore beaucoup à apprendre...
— Tu parles toujours à ton point de vue...
— Ce n'est pas à mon point de vue, mais au point de vue général. Et que vient faire ici la beauté? Commence plutôt par l'esprit et le bonheur...
Knorr secoua la tête.
— Parler de bonheur et de semblables problèmes à l'Eldorado, devant des filles ! grommela-t-il de nouveau d'un ton maussade. Je m'y refuse. Ce n'est ni l'instant, ni le lieu...
Lizotchka qui, à son habitude, ne comprenait rien, prit chaleureusement le parti de Youri. Sa querelle avec Knorr était en passe de devenir divertissante lorsque Mo rsoff, parti sur un nouveau dada, entreprit de persuader Youri d'assister à une « réunion » qui devait avoir lieu dans une dizaine de jours.
■' — Il s'agit d'une nouvelle société : « Les Questions du Jour »... Vous ne la connaissez pas?... Très fermée, mais beaucoup d'adeptes... venez-y, venez-y ! Je vous enverrsi quelques cartes. Il y aura une causerie ; sujet : Le c Verdict », de Dostoïevsky. Venez, parlez. Chez nous tout le monde parle...
— Je viendrai, moi, dit Knorr d'un air sombre.
Morsofî s'attaqua ensuite à Raevsky. Celui-ci leva ses paupières lourdes.
— Hein?... Quoi?... Où donc? fit-il sans savoir de quoi il retournait.
Mais déjà Morsoff s'adressait à Stassik :
— Et vous, jeune homme, si cela vous intéresse ?...
Stassik, flatté, accepta. Raevsky lui-même eut l'air d'acquiescer. Youri gardait le silence ; et c'était lui surtout, que voulait Morsofî.
— Vous viendrez, n'est-ce pas?... Promettezle moi...
Il était près de minuit. Les ombres qui remuaient autour des petites tables ne suffisaient point à mettre de l'animation dans le jardin ; sur la scène, par delà les déchirements de la musique, allaient et venaient, en grisaille, les personnages-fantômes d'un film.
— Regardez, Joulka, tout ceci n'est-il pas le symbole de notre vie actuelle, de nos nuits blanches de Pétersbourg? demanda Ryjikofî qui avait beaucoup bu.
Joulka fit une moue d'indifférence.
— Ohl j'en ai déjà plein le dos du cinéma... C'est partout la même scie à présent. Si c'est ça qu'on appelle faire la fête !...
Youri se leva.
— Vous voudrez bien m'excuser. Messieurs, si je vous quitte... Mon cher Georgi Mikhaïlovitch, soyez sûr que, si cela me tente, je me rendrai à votre invitation. Je n'aime guère ce genre de réunions, mais pour peu que j'y voie une occasion de me distraire...
— Et de raisonner sur les grands problèmes... dit Knorr avec son sourire lugubre.
Morsofî renouvela sa promesse d'envoyer sans délai les cartes.
— Et quelle assistance I Vous verrez ! Raevsky se souleva lourdement, se prépa-
AMOURSVARIÉES 53
rant aussi au départ. Stassik l'imita, quoique d'un air indécis, et se tint à quelque distance, mordant ses lèvres peintes.
— Qu'as-tu, Sacha? dit tout bas Youri à l'oreille de Levkovitch. Quelle figure !... Et pas un mot de toute la soirée 1
Levkovitch parut se voûter.
— Des désagréments, flt-il... des soucis...
— Lesquels?
— Je voulais te le dire... Mais ça n'en vaut pas la peine, frère. Et puis ce n'est guère commode ici, tu le vois toi-même... Plus tard !
— Viens me voir, Sacha. Ou si tu préfères que je...
Levkovitch s'emporta soudain.
— Non, non, c'est moi qui viendrai, c'est moi !...
Youri haussa imperceptiblement les épaules. Les ennuis commençaient.
Lizotchka lui jeta un coup d'oeil rapide, auquel il répondit par un clignement de paupière. Puis elle se remit, distraitement et pour quelques minutes encore, à écouter les galanteries de Morsoff.
Youri était déjà parti avec Knorr.
TANDIS qu'ils longeaient une des allées qui menaient à la porte de sortie, Youri remarqua, près d'une tente, un individu mal mis, au visage couvert de taches de rousseur, aux yeux bleus cernés. Il venait de pénétrer dans le jardin et passa rapidement devant eux, non sans que Youri eût saisi un signe d'intelligence entre lui et Knorr.
— Que venait-il encore faire ici, celui-là? dit-il en fronçant les sourcils, lorsque, ayant traversé la file des équipages et des automobiles, ils se trouvèrent dans l'avenue.
— Qui? dit Knorr d'un ton hésitant, bien que sa légère griserie de tout à l'heure fût déjà passée.
— Qui? Allons donc !... c'est bien toi que suivait Iakob, n'est-ce pas? Remplis-tu convenablement tes missions?
— Et toi... tu l'as reconnu?
— Comment ne pas reconnaître ce charmant personnage? Je l'ai toujours détesté.
— Pourquoi parles-tu ainsi de Iakob? commença Knorr.
Youri s'arrêta.
— Écoute, Knorr, je suis pressé. Je dois rentrer pour m'habiller et ressortir. Dis-moi vite ce que tu désires Je me doute que ce n'est pas de ta propre initiative que tu...
— En effet, c'est de la part de Mikhaïl.
— Très bien. Je préférerais pourtant que vous me laissiez tranquille. Je ne m'intéresse ni à vos affaires, ni à vos humeurs. J'aurais été heureux de n'en rien connaître. D'autre part, je ne vous nuis en rien.
Knorr, nerveusement, rajusta sa casquette.
— Ohl évidemment... si tu prends ainsi la chose... nul n'est obligé... de force... J^ le dirai à Mikhaïl. Excuse-moi...
— Mais parle donc 1 s'écria Youri avec un geste de dépit. Je plains beaucoup Mikhaïl et Natacha... Si je puis faire quelque chose pour eux, je le ferai volontiers, à condition que cela ne me cause pas d'ennuis. Seulement, je ne comprends pas très bien ton rôle, à toi... Tout cela, en effet, ne t'a jamais regardé ni de près, ni de loin. Allons, parle, sinon je file.
— Mikhaïl est allé chez toi. Il a dit que la... nécessité n'était pas apparue...
— Mikhaïl est déjà venu trois fois chez moi. C'est exact. Eh bien?
— Eh bien, maintenant... est apparue la nécessité. C'est au sujet de Khessia.
— Ah ! dit froidement Youri. Tant pis I
— Écoute, je t'en prie... si tu as de l'amitié pour moi I Je ne vois pas le moyen d'en sortir, si tu ne... Iakob dit que...
— Je ne ferai rien pour Iakob 1 Et, dès l'instant que la chose concerne Khessia, je ne ferai rien, non plus, pour Mikhaïl !
Knorr, déjà verdâtre dans la clarté grise de la nuit blanche, sembla verdir encore davantage.
— Ce n'est pas Iakob, ce n'est pas Iakob, bégaya-t-il. Oh! ce n'est pas à cause du travail, je le sais, que tu t'es détaché de tout... c'est à cause de moi... Et moi, bien sûr, ce qu'ils faisaient ne me regardait pas... J'étais, simple-
ment... Mais, après tout, si tu ne veux même pas m' écouter... que Mikhaïl te parle lui-même 1
— Oui, qu'il me parle !
Ils firent quelques pas en silence. Au fond, Youri avait pitié de Knorr ; le genre de pitié que l'on ressent envers les malheureux et les imbéciles. Knorr l'embarrassait, à se traîner ainsi derrière lui comme une paille collée à sa chaussure... Il eût voulu le quitter à l'instant même, de quelque manière que ce fût.
— Knorr, dit-il avec douceur, dis-moi en quoi consiste exactement la chose. Le souvenir de Khessia m'est, il est vrai, désagréable. Elle m'a aimé, dans le temps, et je ne l'aimais pas... ce qui a été cause d'histoires très ennuyeuses... Mais je n'ai rien contre elle. Toi, de ton côté, tu l'aimes. Du moins, tu te le figures. Cela m'est indifférent. Mais tu me fais pitié. Voyons, explique-moi la chose !
— Que Mikhaïl te donne lui-même les détails 1 marmotta Knorr. Je ne te dirai que deux mots... L'ont-ils appelée ici, ou non, je n'en sais rien. Toujours est-il qu'elle doit venir y passer quelque temps. Ce qui, justement pour elle, est très, très risqué... Il faut l'installer quelque part, et voilà, présentement, il n'y a pas d'endroit sûr...
— Vous êtes donc bien dépourvus? dit Youri, dédaigneusement. D'ailleurs, je ne vois pas ce que j'ai à faire là dedans, ajouta-t-il.
— Tu n'as rien à y voir... Mais, si la comtesse pouvait...
Youri éclata franchement de rire.
— Alors, tu t'imagines que je vais la présenter à la comtesse... sous le prétexte que c'est ma bonne amie?... ou que je l'installerai dans ma chambre des Iles?...
— Mais... tu as des relations...
— Laissons cela, Knorr !... c'est de l'enfan-
tillage î... Et, somme toute, pour quelle raison m'en occuperais-je?... Qu'est-ce que cela peut bien me faire, je te le demande?
Il se reprit et de nouveau ajouta doucement:
— C'est bon... je réfléchirai... J'en parlerai à Mikhaïl. Et maintenant, adieu I Voici le dernier izvoztchik passable, ensuite il n'y en aura plus. Sinon je vais me mettre en retard.
Et, sans proposer à Knorr une place (qu'il eût été capable d'accepter), Youri sauta prestement dans la voiture et partit dans la direction des Iles.
Knorr n'en vit pas davantage.
... Youri, tranquillement, roule vers les Iles.. Et voilà, soudain, qu'une drôle d'idée lui passe par la tête... une drôle d'idée, en vérité... Après tout, pourquoi pas? Cela leur fera plaisir à tous... ce sera inoffensif pour Khessia... profitable même... tout en étant — chose principale — très amusant pour lui, Youri... Parfait 1 On casera la « révolutionnaire » chez Lizotchka.
Mais en attendant, qu'ils aillent tous au diable, Knorr, Khessia, tous !... il a hAte d'être chez lui, d'ôter cet uniforme d'étudiant qui le gêne...
DODO, l'enfant do...
LES heures nocturnes passent, passent...
Un bruit léger a fait grincer la serrure ; ohl léger, on ne peut plus léger. La lumière s'est allumée dans le vestibule ; une lueur circulaire a brillé, éclairé sur une console un chapeau d'homme... la plume blanche d'un vaste chapeau de femme... La lueur circulaire a brillé, puis s'est éteinte. Une porte intérieure s'est ouverte, s'est refermée. Tout cela comme un murmure... comme s'il n'y avait rien... L'obscurité, dirait-on, a simplement soupiré.
Mais quelqu'un, subtil, a entendu.
Des pieds nus et menus trottinent le long du vestibule, prestes comme des pattes de souris. La porte intérieure s'est rouverte. Lizotchka avance sa tête de poupée blonde.
— C'est toi, Yourik? dit sa voix à peine perceptible.
Dehors, c'est la clarté inquiétante et cadavérique de la nuit blanche. Mais dans la chambre, les rideaux sont bien clos et un rassurant petit globe à facettes brille au plafond. Youri s'est plongé dans un fauteuil. Fatigué, il n'a même pas enlevé son pardessus.
Tout embaume dans cette chambre, le tapis, le divan bas et le lit frais que dissimule un paravent de nuance pâle.
La porte s'est ouverte ; et voici Lizotchka, pieds nus, vêtue d'une chemise échancrée
DODO, l'enfant do... 59
que des rubans lilas retiennent sur l'épaule.
— Je viens te dire bonsoir. Corbeau roupille. Horripilant, quand il s'installe comme ça pour toute la nuit !... Mais toi?
Youri bâille.
— Moi?... Eh bien, je suis à sec, Lizok, dit-il en souriant.
Elle sourit aussi.
— Quel type tu fais I... Était-ce amusant, au moins?
— Oui. Je te raconterai ça demain. J'ai perdu les quatre cents roubles, jusqu'au dernier. Et pourtant, au début, il n'y a pas à dire, j'avais la veine.
— Quatre cents? Pas davantage?
— Mais où les aurais-je pris, voyons?
— Bien, bien !... Joulka se vantait avanthier... mais elle devait mentir... Toi, surtout, ne mens pas, hein !... Alors, comme ça, de Joulka, rien?...
Jalouse, elle lève ses sourcils comiquement noirs sous ses cheveux de poupée.
Youri d'un air las s'étire, la prend sur ses genoux.
— Petite sotte ! Si tu trouves plus gai que j'aie perdu ton propre argent à toi, pourquoi viendrais-je te raconter des blagues? Aujourd'hui, du reste, cet argent m'a suffi.
Lizok lui fait un collier de ses bras nus et froids et rit, heureuse. Le drap rugueux du pardessus égratigne sa peau, accroche la dentelle de sa chemise.
— Oh! comme je suis amoureuse de toi ! Tu es tellement... tellement...
Elle cherche, mais le mot ne lui vient pas.
— Tu es tellement... je ne sais quoi ! Je te donnerais ce que tu voudrais, là, tout de suite, pour que tu sois content. Comme cette Joulka te dévorait des yeux 1 Mais quelle menteuse,
quelle menteuse I... Elle prétend, crois-tu, / d'avoir un ami riche... Mais elle porte à son / chapeau une plume de l'année dernière, elle n'a le sou, ni pour elle-même, ni pour les autres.
— Attends 1... je lui trouverai quelqu'un de mieux, dit en plaisantant Youri.
Lizotchka rougit, se retient pour ne pas pleurer. Mais Youri n'a pas l'intention de la taquiner davantage.
— C'est bon, c'est bon, fait-il d'une voix ensommeillée. Joulka est gentille, mais tu me plais mieux qu'elle. Si c'avait été le contraire, alors... tu me connais I... Donc, sois contente de ce qui est... A présent, ouste I Je veux dormir. Vois-tu que Corbeau s'aperçoive de ton absence?...
— Il ne se réveillera pas, va I II ronfle comme un ours. Mais il était enchanté de pouvoir venir, l'animal I il avait trouvé moyen d'envoyer d'avance, de sa Commission, un pot de fleurs épatantes... Si tu veux les prendre demain et les porter à ta petite gaupe...
Grâce aux déguisements de Youri, Lizok était quelque peu au courant de son aventure avec Machka. Elle n'en avait point pris ombrage — cela n'eût servi de rien — et s'était contentée d'en rire à gorge déployée.
-^ Des fleurs? fait Youri. Comment veux-tu que je les emporte avec un pot ?...
— Tu les en retireras, voilà tout !
Il bâille encore.
— Ma foi, je serai trop paresseux demain... Mais va-t'en donc, Lilka, il est temps... Allons, hop !
Elle l'embrasse sur le front, à la racine des cheveux, et saute sur ses pieds.
— • Hal ha! elles sont toutes amoureuses de toi, mais voilà, tu es avec moi, avec moi, avec
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moi ! Et ta chambre est chez moi I... Et je suis la plus amoureuse de toutes I... Adieu, adieu, dors bien. Il est déjà cinq heures passées... A la porte, elle se retourne encore.
— Dors tant que tu voudras. « Il » s'en ira vers dix heures. Après, on déjeunera ensemble.
Elle éclate de rire.
— Non, quel type, ton bavard de l'Eldorado I... il parle, il parle, à croire que c'est un fleuve. Est-ce que ce n'est pas chez lui que tu as amené notre Vierka, l'année dernière? Je lui demanderai demain...
— Vas-tu t'en aller, à la fin?...
— Et ce grand Knorr 1 En voilà un vilain individu I Je m'en vais, je m'en vais I... Dors !
Tout doucement, comme une souris, elle disparaît.
Calme. Derniers bâillements de Youri qui va, vient, se déshabille... puis un claquement de commutateur, et, de nouveau, ténèbres.
IL pleut ce matin. Dans* la salle à manger de Llzotchka — imitation de chêne, large baie sur la cour, — il fait sombre.
Un déjeuner comique : des hors-d'œuvre, des fromages coûteux, des fruits de chez Milioutine ; du vin de marque, et, comme seul plat chaud, des œufs à la coque.
Mais cela est du goût de Youriet deLizotchka; ils sont gais tous les deux et rient.
Le service est fait par une grande et brune femme de chambre, très jeune encore, mais d'une maigreur maladive. Son visage est assez agréable, avec un petit nez court et des cheveux coupés qui frisent.
— Vierka ! lui crie Lizok en la prenant à témoin, Vierka, ce type d'hier, ce Morsoff, non, ce qu'il était drôle ! Il marche, il marche... Il croit tout ce qu'on lui dit, c'est clair 1... Ah! qu'est-ce qu'il peut inventer, ce Youri 1 Te faire jouer à l'étudiante 1...
Un petit rire de Vierka, découvrant ses dents blanches et serrées.
— Mais comment s'y est-il pris? insiste Lizotchka. Procédons par ordre : dis-moi comment il a pu te faire passer pour une étudiante et te conduire à cette soirée?
— Je crois que je l'ai oublié. Depuis l'hôpital, à la suite de ce typhus, ma mémoire est devenue tellement...
— Allons, ne mens pas I Tiens, assieds-toi là, avec nous. Bois un verre de ciiâteau-yquem. Mais raconte ; ça m'intéresse depuis qu'hier, à l'Eldorado, Morsofl... Assieds-toi, assieds-toi 1
Vierlca est une vieille amie de Lizolc. Lorsque, il y a de cela un an et demi, Youri la rencontra pour la première fois, elle était entretenue par un riche officier. Elle protégeait même Lizotchka. Lizotchka était à cette époque une jeune fille encore un peu bête, aux cheveux encore noirs, que Youri avait entrevue par hasard chez elle. Depuis lors, les choses avaient tourné. Vierka n'eut pas de chance. Elle s'embarqua dans quelque sotte histoire, puis tomba malade et, à peine guérie d'une pneumonie, attrapa le typhus à l'hôpital. Elle en sortit au printemps, n'ayant ni feu ni lieu, trop fière pour faire le trottoir et, par calcul aussi, ne pouvant s'y résoudre.
Lizotchka était une bonne âme.
— Prends-la donc comme femme de chambre, lui conseilla Youri. Tu te plains toujours dfe tes domestiques... Renvoie ta cuisinière, puisque tu ne manges jamais chez toi ; et ne garde que le valet de pied pour ta voiture ; avec Vierka, cela suffira parfaitement. Tu as trop de personnel, et quant à moi, tous ces curieux m'ennuient.
Ce qui fut dit fut fait, à la grande satisfaction de Vierka. Sa maladie l'avait beaucoup affaiblie et le service qu'on réclamait d'elle, ouvrir la porte, en tablier blanc, à l'oncle Corbeau, épousseter le gramophone, était un repos plutôt qu'un travail. Toutes les deux, Lizotchka et Vierka, acceptèrent avec beaucoup de naturel cette situation, usant l'une vis-à-vis de l'autre, en présence des tiers, du langage habituel entre une maîtresse de maison et sa femme de chambre. Et, lorsqu'il leur arrivait
de ne point s'entendre, Vierka savait répliquer, mais sans outrepasser jamais les bornes permises à une véritable soubrette.
Les anciennes « relations » de Youri et de Vierka ne gênaient plus personne. C'était du passé. Youri n'avait d'ailleurs jamais eu pour Vierka un engouement bien profond. Quant à Vierka, elle ne gardait de son aventure qu'une sorte de soumission et de dévouement envers Youri.
Égayée par l'insistance de Lizok, Vierka s'assit sans façons et se versa du vin.
— Tu aurais dû inviter Morsoff, dit-elle, reprenant envers Lizotchka leur tutoiement familier. Voilà qui serait intéressant, s'il me reconnaissait I
— Penh I II ne te reconnaîtrait pas. Avec la mine que tu as à présent I...
— Ohl je me retaperai, fit Vierka, ne s'offensant point.
— Bon I Maintenant, raconte, et en détail... puisqu'il est impossible de rien tirer de celui-là I ajouta Lizok avec un hochement de tête du côté de Youri. Il se contente de rire, et c'est tout... Voyons, il t'a fait passer pour sa cousine, pour une étudiante? Et toi, que pensais-tu?
— Moi 1 Mais cela m'intéressait aussi. Youri avait toujours de ces idées-là... Il m'apprenait beaucoup de choses, et j'avais une bonne mémoire...
— Qu'est-ce qu'il t'apprenait?... Et là-bas, comment cela s'est-il passé?
— Raconte-le-lui, Vierka, intervint Youri. Quant à moi, j'ai oublié. Et maintenant, du reste, rien de cela n'existe plus.
— Rien? regretta Lizok. Que sont-ils devenus? Ils se sont brouillés?
— Tu ne comprends pas. Il s'agit de ces
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soirées auxquelles j'ai conduit Vierka. Mais qu'elle te raconte elle-même I
— Ce fut très drôle, Liza, commença Vierka, s'animant tout à coup. Youri me dit un jour : « Vierka, veux-tu que je t'introduise dans un monde vraiment raffiné? Un monde vraiment aristocratique? » — Je le regarde. Il rit. « Aristocratique? » fais-je. — « Oui, l'aristocratie de l'intelligence I Elle est encore plus élevée et plus intéressante que l'autre. » Et il m'explique : « C'est une société composée des meilleurs écrivains et artistes. Ils se réunissent entre eux et se distraient à leur manière, d'une façon raffinée. Personne d'étranger ne peut y pénétrer. Mais moi, je t'y conduirai. »
— Te voilà bien, toi, dit Lizotchka d'un ton jaloux. Moi, j'aurais eu peur d'un scandale... d'être mise à la porte, qui sait I
— Ohl moi, je n'avais pas peur 1 D'abord parce que ce n'étaient que des gens intelligents, et ensuite parce que Youri arrangea tout à l'avance. Je m'habillai très simplement : une jupe sombre, une blouse blanche avec une ceinture de cuir, les cheveux bouffants. Je passerais pour sa cousine, une étudiante de Moscou. Et comme, moi aussi, je devais être censée pouvoir écrire des vers, il m'en donna et me les fit apprendre par cœur, à tout hasard. J'avais une excellente mémoire.
— Tu te les rappelles? s'écria Lizotchka... Ohl dis-les, dis-les, ma petite âme I
— Pas depuis l'hôpital... Mais comme cela me revient, je raconte, ne m'embrouille pas 1
— Et alors?
— Alors... voici, dit-il : ils t'appelleront Sophia, ce qui signifie sagesse.
— Sonka?
— Pas Sonka... Sophia 1 II me dit encore que tous ceux qui seraient là, tous, hommes et
femmes du meilleur monde, devraient revêtir un costume spécial ; que l'on me proposerait d'en revêtir un à mon tour, et ce que je devrais répondre.
— Quoi donc?
— Attends, attends !... De plus, tous devaient être couchés...
— Couchés 1... que dis-tu? renifla Lizok d'un ton désillusionné, se coucher comme ça l'un près de l'autre? Tout de suite?
Youri se mit à rire.
— Bête I... Elle veut dire s'étendre... s'étendre sur des lits autour d'une table, à la mode antique î
— C'est cela, s'étendre, corrigea Vierka. Il y avait, en effet, une table servie, du vin... et tout autour, au lieu de chaises, des divans, sur lesquels on s'étendait.
— Et tu t'es étendue?
— Attends un peu, voyons 1... Donc, Youri me recommanda de me taire, de regarder d'une manière sérieuse et modeste ce qui se passerait. — Si tu vois, me dit-il, quelque vilaine chose — ou qui te paraisse telle, — n'y fais aucune attention, ne ris pas, garde ton maintien sérieux et ne t'imagine quoi que ce soit. Ils suivent l'exemple des plus nobles et des plus anciennes familles.
Lizotchka n'y tint plus.
— • Non !... quelle idiote. Seigneur, quelle idiote !... Ce n'est pas moi qu'on y aurait prise I Il t'a raconté des blagues, regarde-le se tordre... Il t'a simplement conduite dans le dernier des... C'est du propre.
— Mais non, mais non, dit Youri à Vierka toute décontenancée. Ne l'écoute pas. Je ne t'ai pas trompée le moins du monde. C'était un endroit parfaitement honnête, de la véritable aristocratie.
Lizotchka ne se calmait point.
— Eh bien I... Et Morsofî?... Vas-tu me faire croire qu'il est distingué, celui-là?
— Tu as tort. Il n'est pas mal. Et toujours si courtois, si verni,.. Imagine-toi qu'il portait un costume bigarré, tellement long qu'il s'y empêtrait les jambes. D'autres, par exemple.,.
— Des inconvenances?
— Oui... Et après? Qu'est-ce que ça pouvait me faire?... Moi, donc, je regarde, je ne dis rien. Et toujours ils parlent, ma chère, ils parlent... Il y a du vin dans des coupes. On ne boit pas tout de suite. On tient sa coupe à la main, on parle, on parle, et quand on a bien parlé, on la vide.
— Et toujours en vers, tout ça?
— C'est selon. Je n'écoutais pas, je repassais les miens dans ma tête, pour ne pas oublier, tu comprends. J'oubliais de te dire que tout le monde portait de petites couronnes de fleurs, un peu fanées, vu qu'elles étaient montées sur fil de fer.
— Toi aussi, tu en avais une?
— Non, Je n'en avais pas voulu. Écoute. Quand on eut bien parlé, bien mangé, bien bu, voilà Yourka qui se lève : « Sophia, déclare-t-il, désire nous expliquer maintenant pourquoi elle a refusé de revêtir le costume, et pourquoi elle reste, au milieu de nous tous, habillée comme à l'ordinaire, »
— Il a dit ça?... Oh I... Et puis?
— Mais je savais ce que je devais répondre. Je prends ma coupe, comme ceci, je la lève — Vierka leva son verre de château-yquem — et je dis.,,
— Qu'as-tu dit?
— Bon, voilà que j'ai oublié, soupira Vierka. On peut me tuer, je ne me le rappellerai pas. J'avais appris ça comme un perroquet. Je me
lève, je dis... je dis... « Je suis seule, parmi vous, à ne pas porter le costume, parce que... parce que... »
— Eh bien, eh bien?
— « ... Parce que ce costume... n'est qu'une demi-mesure. » Est-ce bien cela?
Vierka regarda Youri, quêtant un secours. Mais il se taisait, un sourire malicieux aux lèvres.
— Hé bien voici 1 En deux mots, je leur ai dit qu'ils étaient tous des poltrons ; que s'ils voulaient la rupture avec les conventions et l'affranchissement de la beauté, ils devaient se réunir ici sans aucuns voiles, la véritable beauté se trouvant dans le corps, et non dans le costume ; que la beauté était en même temps la pureté, ce que je comprenais en ma qualité de jeune fille chaste, prête à faire ce que je venais de proclamer ; que cependant, ne les sentant pas encore préparés à me suivre dans cette voie, je préférais demeurer modestement telle que j'étais, dans mes vêtements ordinaires, tout en refusant de me parer de leur costume qui, lui, n'était point la vraie beauté, mais un simple trompe-l'œil destiné à s'abuser soi-même.
Vierka avait débité tout cela d'une haleine, en regardant Youri. Celui-ci secoua la tête.
— Tu as un peu oublié, fit-il. Tu viens de dire beaucoup de bêtises... Dans ce temps-là, vraiment, ce fut mieux réussi.
Lizotchka frappa ses mains l'une contre l'autre.
— Dieux, quelle horreur I... Et l'on ne te pria pas de sortir après ça?
— Pas le moins du monde ! Ce n'est pas cela que je croyais. Je croyais qu'ils allaient me dire d'enlever ma robe, que les uns crieraient : « Tu te vantes, déshabille-toi I », les autres : « Nous ne sommes pas au bain, ici I », etc.. Moi, l'idée
LE « B A N Q U lî T » 69
de me déshabiller ne m'allait guère... Là-dessus, ma chère, rien de semblable, seulement un enthousiasme fou. Les coupes se vident à ma santé, ils crient que moi seule suis sincère, que ma compréhension va plus haut que la leur, qu'en effet, ils ne sont pas encore préparés, et ainsi de suite... Ils parlent, ils parlent, Morsoft continuant à s'empêtrer dans sa chlamyde, tandis qu'un petit noiraud en jupe courte se jette sur un divan et hurle : « Nous sommes de vieilles gens, mais nous marchons vers le progrès I » Bref, ils ont fait passablement de vacarme. — • C'était gai, comme je vois.
— Hé non, ma chère, très ennuyeux. J'en avais les yeux hors de la tête. Quand l'un avait fini de parler, il se mettait à boire. Puis c'était le tour d'un autre, puis d'un autre, tout ça pour dire la même chose. Leur gaieté, la voilà I Ils ont fait bombance, comme de juste. A part ça, rien d'extraordinaire.
— Je trouvais cela très amusant, au contraire, dit Youri. Je ne cessais de regarder Vierka. Ce qu'elle faisait l'importante, la petite étudiante I
— Finalement, reprit Vierka, j'étais sur le point de m'endormir sur mon divan, lorsque Morsoff s'adresse à moi : « Sophia, dis-nous tes vers ! »
— Il te tutoyait déjà?
— Tout le monde se tutoyait. C'était le règlement. Il y avait là des femmes de la meilleure sociétéqu'iltutoyait aussi... Pour les vers, jecommençai, bien entendu, par me faire prier, puis...
— • Te les rappelles-tu? demanda Youri.
Il n'était point l'auteur de ces vers et n'eût pas été capable de les écrire ; conçus dans le goût de l'époque, il les avait seulement recueillis jadis pour Vierka, les choisissant avec soin et dans un but déterminé.
Ils étaient, naturellement, sortis de sa mémoire. Tout cela était du passé. Il lui plaisait cependant de l'entendre évoquer par Vierka, pour laquelle cette aventure avait gardé son importance et sa fraîcheur.
— Non, dit Vierka, en réfléchissant. L'hôpital... Ahl voici 1...
Elle se leva, prit une attitude penchée et d'une voix lente, au timbre assez agréable, commença :
Je suis tout mystère,
Toute solitude
Et toute tristesse...
Je m'enfuis dans l'espace
Comme une illusion
Née du sommeil ;
Une morne semence
Jetée au vent...
Ame vagabonde,
Et sans baptême,
Et qui, hélas !
Ne peut mourir...
Ame vagabonde...
Elle s'arrêta, hésitante.
— Eh bien, dit Youri. C'est tout?... Ce n'est pas fini, il me semble...
Vierka répéta encore :
Ame vagabonde...
puis se rasseyant :
— Impossible 1 dit-elle. Je ne me rappelle plus.
Lizotchka paraissait désappointée.
— Je m'attendais à quelque chose de plus intéressant, fit-elle avec une moue. Et pourquoi des vers si lugubres?...
— Il le fallait.
— Et cela leur a plu?
— Il faut croire. Ils me prirent les mains.
me donnèrent des explications sur ce que je venais de réciter... sur ce que cela signifiait...
— Eh bien?
— Je n'ai pas écouté. J'étais fatiguée. Toute une soirée, sur un divan, sans parler et sans rire, c'était mortel !
— Pauvre ! s'apitoya Lizok. Je n'y aurais pas tenu I
— Au début, c'était assez drôle, mais ensuite... Enfin, tout se termina. Ils reprirent leurs vêtements et s'en allèrent chacun chez soi. Depuis, je ne sais plus s'ils ont recommencé ou non.
— Depuis?... dis, Yourka?... ils n'ont peutêtre plus mis de costumes du tout? demanda Lizotchka.
Youri s'ennuyait. Il bâilla.
— Je n'en sais rien. Je n'ai pas assisté à d'autres réunions. Je suis parti pour l'étranger. Mais tout cela est fini, maintenant. Ce n'est plus la mode. Ils sont devenus sages, sérieux. Ils font des conférences.
— Des conférences?
— Si tu as envie d'y aller, je te donnerai une carte.
— Donne-m'en une, fit Vierka. Ils ne me mettront pas à la porte, j'espère?
— Rassure-toi. Vous n'aurez qu'à vous asseoir dans la salle et à rester tranquilles.
— C'est ennuyeux?
— Je crois bien ! Mais si on s'ennuie, on est libre de sortir. A présent, j'en ai assez de vous deux. J'avais affaire ici. Il est trop tard. Tant pis. Une autre fois. Je vais me reposer un peu avant de partir. Je dois dîner en ville, ce soir.
Il se leva et ouvrit la fenêtre. La salle à manger était une tabagie. Vierka, redevenue femme de chambre, se mit à desservir.
A ce moment, retentit la sonnerie de la porte d'entrée.
Lizotchka sursauta.
— Véra, Véra ! chuchota-t-elle en se levant €t fermant son peignoir, Véra, enlève tout ça, vite 1... C'est le coup de sonnette de Corbeau... je ne lui donne pas de clef... Il aura oublié quelque chose, ce matin... Le lit n'est pas fait?... Bon, je vais me recoucher. Tu lui diras que la barinia n'est pas encore levée... Au revoir, Yourountchik I...
Se précipitant sur Youri, elle lui donna au vol un baiser sonore et disparut.
En un clin d'oeil la table était débarrassée, Youri caché dans sa chambre. Vierka, vive et modeste dans son tablier blanc, ouvrait la porte, s'excusant auprès du barine de n'avoir pas entendu tout de suite la sonnette et lui expliquant que la barinia, rendormie, avait ordonné de ne pas la réveiller.
Oncle Corbeau, confiant, se rendit lui-même dans la chambre à coucher. Pour une minute seulement. Il avait, en effet, oublié le matin quelque chose chez Lizotchka ; quelque chose qui ne pouvait intéresser que lui : son portefeuille.