‹ Le pantin du diableChapitre 8 sur 23 · A LA FONTANKA · texte numérisé non relu

A LA FONTANKA

LA grand'mère de Litta, la comtesse, habitait un appartement extraordinairement triste, dans une morne et vieille maison dont elle était propriétaire, et qui, avec ses hautes et sombres fenêtres à petits carreaux toujours malpropres, ressemblait à quelque bâtiment officiel.

Cet appartement contenait une quantité de chambres, dont la moitié sans utilisation réelle. Celle-ci servant de garde-manger, celle-là de débarras. La comtesse avait son salon particulier, sa propre salle à manger où sa petite-fllle Litta et deux dames de compagnie, si exactement pareilles qu'on les eût confondues l'une et l'autre, prenaient leurs repas avec elle. Nicolas Yourévitch avait son service à part, et même sa cuisine. Quant à Youri, son couvert était mis chez la comtesse, lorsqu'il habitait à la Fontanka.

Youri avait envers son père un sentiment d'affectueuse compassion. Il le savait malade et sous la dépendance de la comtesse. Il estimait, cependant, que son père manquait de caractère, et, aussi, qu'il s'était aigri de bien bonne heure. Moins fantasque, il eût peut-être pu entretenir quelques relations et, en général, vivre d'une manière plus agréable.

Il causait parfois avec lui, mêlant ses entretiens de plaisanteries et de témoignages de tendresse. Nicolas Yourévitch secouait la tête,

puis, s' animant peu à peu, tentait de démontrer à Youri qu'il n'était pas aussi bas qu'on le pensait, et qu'il n'était pas complètement délaissé. Il était douteux qu'il aimât son fils, néanmoins il appréciait ses visites qui lui apportaient un certain réconfort. Il goûtait ce qu'il y avait en Youri de joyeux, de bon, d'assuré et de bien portant.

De sa fille Litta, il ne disait jamais rien et ne faisait aucune allusion à elle : c'était la petitefille de la comtesse...

Ce jour-là, Youri vint à deux heures passer un instant auprès de son père, puis alla prendre le thé avec sa sœur. La comtesse était indisposée et ne parut point.

— Pourquoi ne vis-tu plus avec nous, maintenant? demanda tout bas Litta.

Dans cette maison, tout le monde parlait bas.

Youri regarda sa sœur, ses longs cheveux pâles qu'elle portait encore sur le dos et qu'attachait un nœud de ruban noir. Il sourit.

Ce sourire parut éclairer la chambre.

— Pourquoi n'habites-tu pas ici? questionna de nouveau Litta,

— Mais j'habite ici. J'y passe souvent la nuit. Si j'ai une chambre là-bas, aux Iles, c'est pour être plus près de l'Université, travailler plus commodément, tu le sais.

Litta secoua la tête.

— Est-ce qu'on te dérange, ici? Tu as la plus belle chambre, la plus grande. Elle donne sur le vestibule. Aucun bruit. D'ailleurs, où y en a-t-il chez nous?

— C'est très ennuyeux chez vous ! dit Youri avec un nouveau sourire.

— Youroulia, j'ai peur de toi.

— Tu mens ! Personne n'a peur de moi. Ce sont des bêtises 1

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Litta rougit, vexée.

— Peur ! Ce n'est pas exactement peur. Mais il y a en toi quelque chose que je ne comprends pas... Je ne sais pas bien quoi...

— • Moi non plus, petite sœur, je ne te connais pas davantage... A quoi bon se connaître l'un l'autre?

Litta, surprise, ne répondit pas. Elle réfléchissait.

— Tout cet ennui vient de papa et de la comtesse, dit sincèrement Youri. Je ne pourrais vivre ici perpétuellement, mais, de temps à autre, cela me fait plaisir.

— Youri, je voudrais aller te faire une visite. Mais il y a grand'mère...

— Ce n'est rien. Elle finira par te laisser libre. Avec qui sors-tu?

— Je vais avec elle au Jardin d'Été. Quelquefois aussi avec Maria Vladimirovna.

Maria Vladimirovna était une des dames de compagnie de la comtesse.

— C'était mieux autrefois, du temps de miss Edd, reprit Litta. Malheureusement, grand'mère s'est imaginée que je n'avais pas besoin de gouvernante, que c'étaient toutes des femmes corrompues. De sorte que me voilà maintenant tout à fait seule. Je n'ai plus que les professeurs qui viennent pendant la journée. C'est d'un ennui I...

Youri la regardait, l'air de songer à quelque chose.

— Allons, ne m'attriste pas, dit-il. Tu deviendras plus libre peu à peu, et l'on te laissera sortir avec moi. En attendant, obéis à la vieille. Ne regrette pas les gouvernantes. La comtesse n'a pas eu tort de les renvoyer. Elles ne font que corrompre le caractère.

Il ajouta soudain, répondant à quelque pensée :

— Sacha Levkovitch vient-il vous voir avec sa femme ?

— Pourquoi me demandes-tu cela?... Oui, ils sont venus une fois, juste après leur mariage. Tu n'étais pas encore arrivé. Ahl Youri, elle est très jolie, mais si terriblement étrange ! Il paraît que tu la connais depuis longtemps?

— Oui... d'autrefois... Quand son père vivait encore. Sacha ne la connaissait pas dans ce temps-là.

— Quand était-ce, ce temps-là? On lui donnerait quatorze ans aujourd'hui... Elle ne plaît pas à grand'mère.

— Et à toi, elle te plaît?

— A moi?... Écoute, j'ai d'abord été si, si contente. Je me disais : voilà Sacha mariée grand'maman sera gentille pour lui, ils viendront à la maison et j'aurai en elle une amie... Elle est si jeune, n'est-ce pas? Et puis...

— Quoi, et puis?... Grand'maman n'a pas voulu la voir?...

— Non... Ce n'est pas cela. Mais c'est une si drôle de... D'ailleurs, je ne l'ai vue qu'une seule fois. Elle a des manières si...

— Des « manières », dit Youri en riant. Vraiment, ma chère, tu parles toi-même comme une grand'mère.

Litta devint subitement rouge de colère.

— Comment n'as-tu pas honte?... Tu ne comprends rien à ce qu'on te dit. Tu n'étais pas comme cela autrefois, quand nous étions petits... alors je te disais tout, et tu comprenais. Mais à présent, tu es devenu comme les autres... Voilà pourquoi j'ai peur de toi... ou plutôt non, je n'en ai pas peur, mais je ne sais plus que penser de toi. Nous sommes des étrangers l'un pour l'autre... Comme si je me souciais de K manières ». Il ne s'agit pas de cela. Hé bien, restons des étrangers, puisque cela doit être

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ainsi. Il y a du reste longtemps que je ne te parle plus de moi. C'est bien inutile. Youri lui prit tendrement le bras.

— Pardonne-moi, chère petite fille. Je t'ai taquinée, c'est vrai. Mais nous ne sommes pas du tout des étrangers... bien que je pense qu'il ne convient à personne de parler de soi... Tu as donc raison de n'en rien dire. Mais ne te fâche pas. Conte-moi plutôt tes impressions sur la visite de Moura. Je comprends déjà pourquoi elle ne t'a pas plu...

— Ce n'est pas qu'elle m'ait déplu I commença Litta d'un ton plus calme et en se rapprochant de Youri. Mais, vois-tu, c'est une espèce de sauvage... Il faut te dire que quand ils sont entrés, grand'maman n'avait absolument rien contre elle. Moura est d'abord restée silencieuse, se contentant de se remuer sur sa chaise. Grand'maman lui parle de feu son père, le général. Alors Moura secoue ses cheveux qu'elle portait sur le dos et que crois-tu qu'elle répond? — « Oui, c'est dommage que le vieux soit crevé 1 » Puis se tournant soudain de mon côté : « Venez, montrez-moi votre chambre ; nous ferons connaissance. »

— Et ensuite?

— Oh! rien. J'étais même assez contente. Pourtant grand'mère commençait à se renfrogner. J'emmenai Moura dans la salle d'étude, et, de là, dans ma chambre à coucher. A peine entrée, elle éclate de rire, lance son chapeau en l'air et se met à sauter sur les chaises comme une femme de cirque. Et, tout à coup, elle se met à parler de toi, racontant que tu étais allé chez eux, qu'elle t'appelait Youroulia... « Embrassez-le bien fort de ma part quand il arrivera, dit-elle, rappelez-lui qu'il est venu chez moi et annoncez-lui mon mariage... » Est-ce que tu l'as vue depuis?

— Oui... une fois,

— Alors elle t'a raconté?

— Raconté quoi?... Elle ne m'a rien raconté. Elle m'a dit que tu étais très gentille, seulement.,.

— Seulement?,,,

— Mais rien du tout. Moura est une sot.te. Pas besoin de chercher autre chose.

— Tu as raison. Ah ! elle m'a dit aussi qu'elle te trouvait beau; que, par-dessus le marché, tu étais un vaurien et qu'à cause de cela tu lui plaisais. Alors je me suis fâchée et je lui ai répondu froidement : « Je vous prie de ne pas parler ainsi de mon frère. Je ne le supporterai pas. »

— Très bien, ma petite, fit Youri en embrassant Litta.

— Ça ne lui à produit aucun effet. Elle riait toujours comme une enragée et imagine-toi que brusquement, elle s'est mise à me pincer, oui, parole d'honneur, et en me faisant très mal. Tu ne trouves pas que, vraiment...

Et Litta devint écarlate, rien qu'à ce souvenir.

— Hum 1... oui, c'est une folle, mâchonna Youri. Elle me dégoûte.

— Moi aussi... Après leur départ, grand'maman a dit : « J'aime beaucoup ce pauvre Sacha... Quant à elle 1... » Et se tournant vers moi : « Quant à elle, a-t-elle ajouté, vous devez comprendre que ce n'est pas une amitié pour vous (^). »

— Qu'as-tu répondu?

— J'étais contente. J'ai répondu : « Vous avez parfaitement raison, grand'mère ! d'ailleurs elle ne me plaît pas du tout (^). »

Elle se leva, se mit à rire et fit une révérence.

— Pour aller la voir, flûte !... A mon avis,

(*) Les phrases en italique sont en français dans le texte. — N. d. T.

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Sacha n'a pas gagné depuis son mariage. Il est comme détraqué...

Youri ne riait pas. Il pensait à Levkovitch, à cette dernière soirée de l'Eldorado où il avait l'air d'un noyé, et qu'il n'avait point revu depuis lors.

— Tu t'en vas, Youroulia? demanda Litta, regardant son frère avec inquiétude.

— Je m'en vais dîner. Je reviendrai ce soir.

— Ce soir !... Dis-moi, Youri, pourrai-je venir te voir dans ta chambre?

— Je ne sais pas si cela sera possible. Litta prit un air chagrin et se tut.

— Qu'as-tu, petite sœur? Ce n'est pas pour t'être désagréable, voyons... Mais aujourd'hui, quelqu'un doit venir me voir ici.

Elle le regarda, circonspecte.

— • Il s'agit de Mikhaïl, peut-être?

— Oui, Mikhaïl doit venir aussi.

— Oh! Youri, s'écria-t-elle toute joyeuse, ne parlons pas d'aujourd'hui, puisque d'autres que lui viennent te voir. Mais je suis si heureuse de savoir que lui aussi sera là. Je l'avais bien peu vu, j'étais toute petite encore, avant ton départ, pourtant je me le rappelais, oh oui I Et, bien qu'il ait changé, je l'ai reconnu tout de suite. Il me plaît tant, si tu savais. Il ne parle jamais... ce sont ses yeux qui parlent... de tels yeux... qui semblent implorer quelque chose... Ne ris pas, Youroulia ! Il ne dit rien... mais il a un secret, je le sens...

— Si tu le sens, cela suffit. A ton tour, taistoi. Il ne faut nuire à personne. Je regrette presque, à présent, que tu sois venue chez moi, l'autre jour, et que tu aies vu Mikhaïl. C'était inutile.

Litta faillit pleurer.

— Mais je ne... Comme tu es cruel, Youri. Voilà encore que tu ne me comprends pas. Je

ne demande rien, je ne veux rien savoir, je ne parle à personne. En aurais-je l'occasion, d'ailleurs? Comment peux-tu?...

Il redevint souriant.

— Tu as raison ! J'ai dit une sottise. Mais je viens d'avoir à l'instant une drôle d'idée, et qui te consolera tout de suite. Mikhaïl t'intéresse ! Bon ! D'après moi, il est en proie aux plus funestes erreurs, erreurs contagieuses... jusqu'à quel point, voilà la question?... Résousla toi-même à ta guise. Chacun est libre. Pour en revenir à ce que je te disais, ta maîtresse de mathématiques est partie, n'est-ce pas? Eh bien, veux-tu que je le recommande à grand'mère?... « Madame... oserai-je vous parler de quelqu'un de très sûr, un de mes anciens camarades... », etc.. Mikhaïl deviendra ainsi ton professeur. Ce ne sera pas pour longtemps, cela te fera plaisir et il gagnera un peu d'argent. Il est, au surplus, excellent mathématicien. C'est convenu?... Quelque chose te chiffonne?

— Mais Youri... s'il y a un secret?... Qu'arrivera-t-il?

— Sotte fille 1 Que peut-il arriver? Cette maison est un tombeau. Papa ne bouge pas de son fauteuil et si la comtesse regarde quelquefois par-ci par-là à travers ses lunettes, elle est incapable de rien voir. N'aie pas peur, croismoi... Voyons, oui ou non, en as-tu envie?

Litta en avait envie, assurément. D'une intelligence fort éveillée, ayant lu, dans ses longues heures de solitude, toute la bibliothèque de son frère, elle savait et comprenait beaucoup plus de choses qu'elle n'en avait l'air. Inconsciemment ou non, il lui arrivait souvent de jouer la naïveté, même vis-à-vis de ce dernier. Il lui semblait plus profitable pour sa liberté de faire l'enfant. Mais en réalité, sous les appa-

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rences d'une ehfant, elle était déjà femme, et agissait comme telle, sans s'en rendre compte. Enfantine et spontanée dans son indignation tandis qu'elle parlait de Moura, le souvenir de Mikhaïl suscita soudain en elle une gravité au-dessus de son âge.

— C'est bien, Youri 1 Essaie d'arranger cela. Je t'en serai très reconnaissante. Quant à Mikhaïl, tu lui diras de n'avoir à redouter aucune indiscrétion de ma part.

— Hol ho ! voyez-moi cette grande personne I En attendant, ne te fais pas trop d'illusions sur lui. Il est probable qu'il ne te parlera de rien... si ce n'est de mathématiques. Ne t'imagine pas que ce sera gai I

— Je ne m'imagine rien et me garderai de l'interroger. Sois tranquille !

Youri l'embrassa tendrement.

— Sais-tu, Oulitka, que si tu étais mon frère au lieu d'être ma sœur, ce serait beaucoup plus amusant pour nous deux. Mais voilà, c'est tantôt grand'maman, tantôt une impossibilité quelconque et finalement on n'arrive pas à s'entendre. Enfin, tant pis, reste une enfant bien sage. Nous nous reverrons après dîner. Et dès ce soir, peut-être, aurai-je le temps de dire un mot à Mikhaïl.

Il fit quelques pas vers la porte.

— Ah! j'oubliais de te demander... Vous partez bientôt pour Tsarskoé, n'est-ce pas?

— Oui, mais pas tout de suite. Papa serait pressé de partir ; or, pour rien au monde, grand'mère ne veut quitter Pétersbourg avant la mi-juin. Et toi, Youri, ne viendras-tu pas avec nous?

— Je n'en sais rien. Je ne peux pas souffrir cette maison de Tsarskoé. Quel dommage qu'on ait tout à fait délaissé la « Maison Rouge » 1

Litta soupira. Elle non plus, n'aimait point

l'ennuyeuse maison de Tsarskoé. La comtesse en possédait une autre, en Finlande, la « Maison Rouge », qu'ils avaient habitée jadis. Mais il y avait six ans déjà qu'elle demeurait vide, portes et fenêtres condamnées. C'est là qu'était morte la mère de Litta. La comtesse détestait cette maison, bien qu'elle ne voulût ni la vendre, ni la louer. En revanche, elle plaisait à Youri par ses proportions, son apparence de vieille bâtisse, toujours solide. Il était venu y passer quelque temps, deux ans auparavant.

Telle quelle, au bord d'un mince cours d'eau, surplombée par la montagne, perdue au milieu d'un décor de forêts, elle ne recevait aucune visite, hormis celle du gardien qui y passeit l'été, logé dans une petite aile. Endroit effrayant et sauvage, disait la comtesse... La mère de Litta aimait beaucoup la « Maison Rouge ». Elle lui avait coûté cher.

Demeurée seule, Litta, pensive, se dirigea vers la fenêtre. Le jour était nuageux et sec, le ciel couleur de poussière. Ce ciel, on le remarquait à peine. L'eau, dans le canal, était une autre poussière, celle-là toute noire. Puis il y avait le trottoir courbe, la grille ; devant la grille, de lourdes barques chargées de planches, de planches, de planches... Tout cela devait probablement sentir le goudron, le bois et l'esu saumâtre... Peut-être oui, peut-être non... Litta ne pouvait le savoir au juste, à cause des doubles vitres crasseuses, posées comme d'habitude au commencement de l'hiver, et qu'on n'avait point encore retirées. Une charrette passait là-bas, secouée de cahots. Elle devait faire du bruit, beaucoup de bruit... cependant, on l'entendait à peine. Ennui, ennui...

Triste et solennelle maison ! La maison de la comtesse...

NATACHA, la sœur de Mikhaïl, se trouvait depuis une semaine environ, à Pétersbourg. Confinée dans une chembre d'hôtel, sur la Morskaïa, elle passait ses jours à s'inquiéter, à se demander ce qu'elle allait faire.

Sa situation était compliquée et difficile. Elle n'avait point été sincère, l'hiver dernier, à Paris, lorsque le hasard l'avait mise en présence de Youri Dvoïékourofï. A ce moment déjà, elle ne se sentait plus le moindre courage. Le chaos s'épaississait en son âme. Peu à peu, elle s'éloignait de ceux qui, naguère, avaient été ses intimes. Avec Mikhaïl lui-même, elle avait presque interrompu toute correspondance, ignorant du moins ce qu'il faisait, ayant cessé de le comprendre.

Cela lui était pénible. Il lui semblait, en effet, que le seul Mikhaïl, ce frère si tendrement aimé, pouvait lui venir en aide. « C'est toujours le Mikhaïl de naguère », avait-elle dit, non sans orgueil, à Youri ; elle n'en était cependant pas sûre... mais alors, qu'était-il en réalité?

Un désir aigu, angoissé, de le revoir, surgit en elle. Il le fallait, coûte que coûte. Elle ne le questionnerait pas, ne se mêlerait pas de ses actes. Il importait seulement de le revoir.

Entreprise particulièrement délicate. Elle était hors la loi. Pour pénétrer en Russie, arriver

jusqu'à Pétersbourg, il lui était indispensable d'avoir un faux passeport, de se ménager de mystérieuses complicités, et, en échange de ces dernières, il lui fallait consentir à se charger de certaines missions. Elle se résolut à tout pour revoir Mikhaïl, et obsédée par cette unique pensée.

Devenue « Mlle Duclos », chanteuse française venue en Russie pour y chercher un engagement, Natacha se trouvait maintenant à Pétersbourg. Là, elle se vit en présence de nouvelles difficultés. Comment recevoir chez elle, dans sa chambre, un homme, quand cet homme, surtout, était Mikhaïl?... Et comment, d'abord, le découvrir? Elle s'était juré d'être circonspecte ; elle avait poussé la prudence au point de jouer ce personnage d'une chanteuse, ce que lui facilitait d'ailleurs une fort belle voix et sa connaissance approfondie du français. Mais comment concilier toutes ces précautions avec le danger que présentait la recherche de Mikhaïl?

Attendre? Cela lui était pénible, l'effrayait même. Cependant il lui fallait être dix fois prudente. Certains messages lui avaient été confiés... Néanmoins elle attendrait, cela était préférable. Pétersbourg lui était devenu comme étranger, sans qu'elle pût s'en expliquer la cause...

Elle songea soudain à Youri. Lui, du moins, elle pourrait le recevoir. Elle lui écrivit, à l'adresse de la comtesse, une lettre en français, sur du papier parfumé. « Toutes ces précautions ne sont-elles pas exagérées? » se demanda-t-elle. Réflexion inutile. Il le fallait.

Puis elle se remit à attendre. On ne répondit pas.

Elle se décida à sortir et fit, chaque jour, de longues promenades sur la Morskaïa. Aucun

visage de connaissance. Des officiers, d'élégants désœuvrés l'accostèrent ; elle se débarrassa d'eux sans brusquerie, dans la manière souriante qui convenait à son rôle... N'était-elle pas une chanteuse?...

Youri ne répondait toujours point. Fallait-il, de nouveau, lui écrire? Natacha s'interrogeait, reprenant pour la dixième fois son insipide promenade le long de la Morskaïa, et commençant à désespérer de tout et d'elle-même.

Un jour, passant devant la boutique d'un gantier, elle s'arrêta brusquement, la mémoire en éveil. Vis-à-vis d'elle, en train de regarder l'étalage qui, manifestement, ne l'intéressait point, se tenait un officier à l'uniforme mal ajusté, à la physionomie maussade.

Natacha ne l'avait aperçu que deux fois, jadis, et de loin seulement. Néanmoins elle le reconnut tout de suite. C'était un ami, un parent de Youri. Celui-ci le lui avait montré dans quelque meeting, à l'époque des troubles révolutionnaires. Cet officier ne la connaissait pas. Sous quel prétexte, alors, s'adresser à lui?... Feindre d'être déjà venue à Pétersbourg?... Natacha eut une courte hésitation, et prenant son parti :

— Monsieur... je vous demande pardon (1)... commença-t-elle. . .

L'officier tourna sa figure maussade et la regarda d'un air interrogateur.

Natacha s'elTorçant de dissimuler un trouble que ne justifiait point son déguisement, poursuivit, toujours en français, à petites phrases précipitées :

— Monsieur... vous êtes, il me semble, un parent de Youri Dvoïékouroff... Pourriez-

(1) Les mots en italiques sont en français dans le texte. — N. d. T.

VOUS me dire où il demeure actuellement?... Je viens d'arriver ici... je voudrais le revoir... Nous sommes de si bons amis...

Sacha Levkovitch écoutait, surpris, ne comprenant pas très bien ce que lui voulait cette jeune personne en toilette voyante... Il fronçait déjà les sourcils lorsqu'une gracieuse créature, paraissant âgée d'une quinzaine d'années, coiffée d'un chapeau très « jeune fille» surgit du magasin et, levant un charmant petit museau, courut vers Levkovitch.

Celui-ci, désorienté, se retourna vers elle.

— Moura... écoute... Cette dame que voici, est, paraît-il, une Française... Elle demande où demeure Youri...

— • Youri 1

Sans en entendre davantage, Moura se précipita sur l'inconnue et se mit à l'assaillir de questions dans un français aussi aisé et rapide que celui de Natacha elle-même. Elle fut tout de suite enthousiasmée de cette rencontre. Elle avait un faible pour les Françaises. Une minute lui suffit pour apprendre tout ce que Natacha pouvait lui dire. Et l'idée qu'elle avait devant elle une artiste, une Parisienne qui se trouvait ici, presque sans relations, et que tout cela avait un rapport quelconque avec Youri, porta à son comble l'enthousiasme de Moura.

Natacha ne savait que penser, déconcertée par cette enfant qui disait « mon mari » en parlant de l'officier, quoiqu'il fût invraisemblable de se la représenter comme étant sa femme. Natacha ne comprenait pas davantage cet enthousiasme et cette amabilité à son égard. Et elle ne savait toujours pas l'adresse de Youri... Quant au « mari » en question, il gardait toujours sa mine silencieuse et renfrognée.

— Oui, oui, il a déménagé, dit Moura, répondant à une nouvelle interrogation de Natacha

au sujet de Youri. C'est-à-dire, non, mais il a un autre appartement où il habite de préférence... Maintenant, où est-ce, je ne sais plus !.., Comme c'est ennuyeux !... Et mon mari ne se le rappellera pas, j'en suis sûre...

Lançant à Levkovitch un regard qui lui signifiait de se taire, elle poursuivit :

— Mais si Mademoiselle voulait nous faire le plaisir... nous demeurons à deux pas d'ici... dans cette petite rue... de venir prendre une tasse de thé... je lui donnerais l'adresse exacte..,

Natacha commençait à perdre la tête, ne sachant de quelle façon se dépêtrer de cette histoire.

— Nous avons même son numéro de téléphone, ajouta Moura. Nous allons pouvoir lui téléphoner I

Bien que tout cela lui parût étrange, un peu suspect même, Natacha se décida. Arriverait que pourrait. L'attente de ces derniers jours lui était devenue insupportable.

Elle s'en remit au hasard et reprit son masque de gentille Française. Moura l'entraînait en riant, lui demandant combien de mots elle savait dire en russe et la questionnant au sujet de Youri.

Sacha Levkovitch les suivait en silence. Il était très triste depuis quelque temps.

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