‹ Le paon d'émailChapitre 11 sur 13 · SILVES FRANÇOISES I I · texte numérisé non relu

SILVES FRANÇOISES I I

Je vous aimerais trop, je ne vous verrai plus, (SMais je veux dire à tous que mon âme est française, Combien je vous goûtai, combien vous m'ave^ plu, Que votre air est doux comme un visage qu'on baise.

cAdieu. J'emporte en moi votre nom adoré

Et tout ce qu'il contient d'amour et d'espérance.

Tu es toute en mon cœur. 'Bientôt je reverrai

zMa terre maternelle et noble... oAdieu, ma France!

Le Reflet du Temps

^ Marcel TDugas.

. ^ , , , i AI^ J

Le Paon mourant

V^UE de fois, dans le soir divin, noble, émouvant, Tlein du parfum épars des corbeilles fleuries, éMon cœur tumultueux s'est recueilli devant Le paon mourant des tuileries!

La lionne de bronie offre à son lionceau Le beau corps palpitant qu'une jeune sultane Cherche déjà peut-être, au bruit clair des jets d'eau, Sur quelque terrasse persane...

Il8 LE PAON d'émail

Et Toujours, dans les yeux de ce monstre puissani, . J'ai vu la joie amère, ardente, satisfaite, ^D'avoir enfin traîné dans la boue et le sang L'a\ur d'une orgueilleuse aigrette.

cAutant que l'a permis un art adolescent, zMes vers, je vous ai faits sincères et sonores; J'ai dit les jardins bleus sous le rose croissant. Les dieux antiques, les centaures,

La douceur de l'Hellade et le bel Orient; Et vous ave\ loué, dans mon cœur qui s'éveille, La nature oit, païen, bondissant, souriant, Je cours de merveille en merveille.

Je veux tout ignorer du monde que j'ai fui : L'ami fourbe et furtif l'amante qui nous laisse. L'importune espérance et l'innombrable ennui. Les pleurs, les haines, la tristesse.

Tourquoi chanter l' amour, le doute, la douleur ? Le brûlant univers m'appelle et me caresse; Vivre est pour moi le seul tourment ensorceleur : Est-on coupable de jeunesse?...

O mes vers, mourre\-vous, comme l'oiseau meurtri Vont le seul tort était sa cuirasse de flamme. Sous la dent du critique indifférent, aigri, Qui vous blessera jusqu'à l'âme?

I20 LEPAONDEMAIL

C'est vers toi que je viens,

^ madame la duchesse de %ohan.

C'est vers toi que je viens, glaneuse aux rudes mains, Cherciier, loin de la ville et des âpres humains, La bonne indifférence et l'essence légère Des sillons parfumés de foin et de fougère. J'ai connu le mépris, la haine, la douleur. L'équivoque amitié, le mensonge flatteur. L'exécrable cité dont chaque toit protège Le souvenir amer de quelque amoureux piège... Mène-moi vers les champs que je ne connais pas. Laisse-moi, ce matin, m'attachant à tes pas Jusqu'à l'heure où le ciel s'assombrit et s'argente, Ramasser les épis d'une main diligente.

Trouverai-jc l'oubli des départs et des morts En froissant du blé mûr les ambres et les ors? Je porterai pour toi l'odorante brassée. Respectant le silence où ta calme pensée Comme un fleuve paisible aux souveraines eaux Poursuit le fil muet des agrestes travaux;

Car ton cœur innocent ne saurait pas entendre

La voix d'un cœur païen qui se meurt d'être tendre...

L'aube bleue a promis un jour ensoleillé.

Viens, marchons les pieds nus dans le trèfle mouillé,

De sa vive fraîcheur mon âme reposée

Laisse son amertume aux gouttes de rosée.

Je n'ai jamais foulé que le pavé malsain

Où l'on poursuit un but qui ne peut être atteint.

Apprends-moi le secret merveilleux, ô glaneuse,

Qui rend le regard pur et la tâche joyeuse...

Mais, dans les sillons bruns, mes pas, trop tôt lassés.

Font plus lourde l'empreinte et les tiens moins pressés.

Je souhaite déjà la halte encor lointaine

Où, buvant du soleil au creux d'une fontaine.

Nous nous partagerons ces figues et ce pain,

Sur un tapis de mousse, à l'ombre d'un sapin.

C'est alors que, lassée et rose et souriante.

Tu laisseras errer ma bouche impatiente

De ta lèvre novice à tes cheveux brunis;

Et là, dans le candide et languissant anis.

Moi qui ne sais pourtant que les vierges des villes,

Les parfums énervants et les luttes subtiles.

Peut-être verrai-je se lever dans tes yeux

L'amour rustique et simple et le pardon des Dieux.

Lufii

LA lune met à ma fenêtre Son petit visage changeant, La bibliothèque a l'air d'être Pleine de beaux livres d'argent.

Comme un bloc neigeux de Carrare Brille ma table de bois blanc.

L'encrier, nouvelle tiare.

Semble de gemmes ruisselant.

Les vieux rideaux de mousseline Sont des tentures d'Orient.

De voiles pâles s'embéguine Ma Monna Lise souriant...

Artémis, Séléné, Diane, Votre lunaire effusion M'offusque! Phébé diaphane, Expliquez votre invasion

— Telle en une blanche féerie Du doux Maurice Maeterlinck — Dans ma chambre de lys fleurie Sur le coup de dix heures cinq!

Pourquoi venez-vous chez moi, lune?

Pourquoi viens-tu chez moi, rayon?

Dois-je partager l'infortune De Pierrot et d'Endymion,

De Samain, du câlin Verlaine?

Et rimerai-je sans raison Pour célébrer à perdre haleine Ton faux sourire à l'horizon?

124 LEPAONDÉMAIL

Insomnie

NOCTAMBULE ccrveau, vous êtes virtuose En supplices exquis. Ennemi du sommeil, Vous savez distiller la subtile névrose Jusqu'à l'heure limpide où renaît le soleil;

Et vous exaspérez ma longue lassitude Par le cruel savoir de la fuite du temps. Permettez-moi le rêve ou le somme ou l'étude, Despote obscur et fort de la nuit... car j'entends

Le battement sinistre et lent des froides ailes De cet insecte affreux, louche incube, tyran, Larve inquiète et noire aux mille élytres grêles, Scander chaque seconde au nocturne cadran.

Quand, poussés par le soir...

QUAND, poussés par le soir sournois et bleu, mes pas, Me mènent doucement au champ fleuri de tombes. Comme un manteau trop lourd quitté d'un geste las, Ma tristesse, pourquoi faut-il donc que tu tombes?

Mélancolique essence où la peine s'endort, La moiteur des chemins étroits et taciturnes, L'envahissant parfum des fleurs et de la mort, L'harmonieux contour des cyprès et des urnes;

Les branches frissonnant de langoureux ramiers, La languissante odeur des blanches immortelles. Les bruits légers que font de discrets jardiniers. Et la tendre ironie au marbre noir des stèles...

Toute cette pensive et tranquille torpeur Apaise mon chagrin. Et, de mon âme lasse, L'ombre du jour s'enfuit et l'enfantine peur. Qui désole mon cœur et l'étreint et l'enlace,

Qu'Elle ne veuille pas me voir, lorsque je passe...

Conseil

N'analyse jamais ce cœur triste et subtil Qui t'angoisse et te lie, Tu n'y rencontreras, si généreux soit-il, Que la mélancolie.

Dissèque froidement cette sincérité

Où ton âme se livre...

Le plus fol amoureux a toujours imité

Les mots de quelque livre.

Chasse le souvenir des candides serments

De celle que tu aimes, Ton esprit n'y verra que sujets de romans

Et matière à poèmes.

N'évoque pas non plus les beaux jours consacrés

A l'ardente nature, Ta mémoire, depuis, les a dénaturés

Par la littérature.

Le rapide présent ou le bel avenir

Ne charme ni ne touche, Tel baiser donnera le cruel souvenir

D'une plus chère bouche.

Il te faut ignorer tout sentiment nouveau,

Toute tendresse douce, Involontairement, le livresque cerveau

Les chasse et les repousse...

Mais du laurier, surtout, fuis les amers rameaux, — Tour d'ivoire et d'argile, —

Il n'est de calme vrai que parmi les tombeaux, Farouche et sûr asile!

Heu

re

l'horizon où le soir vient L'or recule.

Et toute âme s'entretient Avec le bleu crépuscule.

L'âme, par un philtre secret, Se délivre De son désir inquiet.

Insensé, peureux, de vivre...

Ah ! mon pauvre cœur, prends le deuil De ton songe.

Car tout geste est un écueil, Tout soupir est un mensonge.

Voici l'heure grise d'ennui Où les ailes Des chauves oiseaux de nuit Ont des caresses mortelles;

LEREFLETDUTEMPS I29

L'heure des sanglots amoureux Et des rêves Frénétiques, douloureux, Du prudent baiser des trêves;

L'heure des goules et des pleurs,

Et des spectres, Et des rythmes endormeurs Des sistres secs et des plectres

Dont je meurs...

Douceur de la maison

DOUCEUR de la maison paisible qui sommeille, De la chambre muette et de la bonne veille, Douceur du soir tranquille et du volume ouvert Dans le chaud cercle d'or que fait l'abat-jour vert.

O nocturnes amis, petit cénacle tendre.

Mes poètes sont là, qui paraissent m'attendre. Et de leurs feuillets clos, mélancolique émoi. L'âme des livres vient errer autour de moi!

Douceur des soirs d'hiver où mon âme peureuse Appelle d'énervants parfums de tubéreuse, Je ne vis que par vous, calmes jardins secrets Que je fleuris de blancs et frêles minarets.

Je crois qu'il n'est de joie égale à cette joie De feuilleter, avec un bruit léger de soie, Les contes d'Orient qui laissent à la main Une fugace odeur de cèdre et de jasmin...

Mais de l'ombre surgit le rire d'une estampe, Un rayon monte aux flancs d'un gobelet d'étain. Hélas! voici venir le rose et frais matin, Et tout un monde meurt à la mort de ma lampe!

Sur un rythme de Verhaeren

u passais, lorsque je t ai vue, Dans l'ombre verte d'une rue.

Je t'ai suivie au long des feuillages épais Dans la matutinale paix.

Tu avais des cheveux de lin, Tu avais un chapeau fleuri, Et tout à coup tu m'as souri.

Et, depuis ce calme matin, Je ne désire que la joie D'avoir en toi ma douce proie.

Je veux me déchirer aux bagues d'améthyste Qui bleuissent tes doigts trop longs Et, la nuit, dans tes cheveux blonds,

Noyer ma bouche chaude et ma tendresse triste.

Seul, j'ai revu ce soir cette paisible rue

Oij, dans l'ombre, un matin, vous m'êtes apparue.

e reverrai souvent

JE reverrai souvent ton jeune et cher visage, Petite fille que j'aimai.

Ton regard confiant, ta voix si fraîche et sage, Sont mon désir jamais calmé.

Souviens-toi. Je ne veux pas que tu te dérobes

A des regrets inapaisés, Quand, moi, je sais encor la couleur de tes robes

Et le nombre de tes baisers.

Je te suivais partout, pâle de jalousie.

Lycéenne au rire trompeur Dont l'enfantine, heureuse, et tendre frénésie

Me faisait alors presque peur.

Tu savais être sœur, amoureuse, héroïne.

Toi seule avais pitié de moi Quand, Pierrot dédaigné de quelque Colombine,

Je te confiais mon émoi.

Souviens-toi. Le miroir de tes prunelles sombres

Et ta chaude bouche d'enfant, Tu me les as donnés, dans le jardin plein d'ombres,

Un jour de juillet triomphant;

J'ai su tes grands chagrins, ton âme puérile.

Ces secrets que l'on ne dit pas Hors à celui dont la poitrine est un asile

Et qui vous tient entre ses bras.

Mais puisque vous narguez maintenant mes prières,

Puisque vous évitez mes yeux, Après m'avoir livré vos brûlantes paupières

Et votre cou délicieux.

Songez que désormais je saurai vous connaître. Vos charmes seront impuissants;

Faites à votre gré l'amour mourir ou naître En d'autres seins d'adolescents.

Ah! vous aurez toujours la mémoire, la crainte,

L'obsession du soir d'hiver Où vous avez connu dans ma dernière étreinte.

Combien un baiser est amer!

Puissiez-vous ne jamais ressentir — ta pensée

Me fait encore défaillir! — Le dur déchirement d'être ainsi délaissée

Par celui qu'on ne peut haïr...

LE REFLET DU TEMPS I^f

Si VOUS m'abandonnez aujourd'hui, le coupable Ce n'est pas moi, chère, c'est vous;

Car tout le pauvre amour dont mon cœur est capable, Il l'avait mis à vos genoux.

Mais, quoiqu'il ne soit rien de vous que je ne sache,

Vous ne saurez pas tout de moi; J'emporte un souvenir que j'aime et que je cache,

Comprendrez-vous jamais pourquoi?

Je rêverai toujours d'une aigre mandoline, D'un rythme de valse âpre et doux,

De doigts blancs caressant sous la lampe opaline Des cheveux odorants et fous;

D'un clair après-midi de neige fine et nette,

Et du vieux parc étincelant Où, seule à mes côtés, une souple fillette

Galopait sur un cheval blanc;

Et de tant d'autres jours, et de tant d'autres choses Qui ne furent rien pour vous, mais

Que je chéris en moi comme de mortes roses Qui ne refleuriront jamais...

Et si, plus tard, quelque aventure merveilleuse Nous fait suivre un même chemin.

Peut-être — et j'en mourrai d'angoisse trop joyeuse — Voudras-tu me tendre la main?

ne me suffit pas...

IL ne me suffit pas que le Maître ait chanté Pauline au cœur trop tendre, Alberto au cher visage, Et vous, Coryse, et vous, à la jeune beauté, Julie aux yeux d'enfant et qui n'êtes plus sage;

Car je ne fus jamais le romantique amant Des cheveux dénoués et des lèvres humides. Aucun autre plaisir n'est pour moi plus charmant Que le frais souvenir d'Hélène aux mains timides.

Quel poème innocent pourrait bien célébrer Ces doigts minces et purs d'une naïve sainte, Si candide, si franche, et qui veut ignorer La savante caresse et la subtile étreinte?

Et pourtant ces mains, causes d'un tel émoi, sont Comme les mains de toutes les petites filles, Leur chair est ferme, rose et rebelle aux frissons. Leurs ongles ont l'émail froid de frêles coquilles...

Mais puisque je ne puis jamais les effleurer, Puisqu'elles sont toujours, douce supercherie, Plaintives sur l'ivoire où l'âme vient errer Ou prestes sur les ors de quelque broderie;

Un soir qu'elle sera, cher cœur capricieux, Lasse du clavecin, des fuseaux, de la laine, Je lui dirai, mettant leurs paumes sur mes yeux, Combien j'aime les mains de la timide Hélène.

Vous vouliez que je reste...

Vous vouliez que je reste en mon pays, pourtant! Je pense à vous, à ma fenêtre, en écoutant Le souffle sourd et lourd de la ville endormie... Comme vous êtes loin, ce soir, petite amie!

Je pense à vous, à ma fenêtre en écoutant Votre lointaine voix qui chante dans mon âme. Et la voix, tour à tour, me caresse et me blâme. Pourquoi suis-je parti, moi qui vous aimais tant?

Le souffle sourd et lourd de la ville endormie, Passant par le jardin, monte vers moi, plus doux, Serai-je indifférent, serez-vous ennemie?

Vous êtes si frivole et je suis si jaloux!

Comme vous êtes loin, ce soir, petite amie... Hélas! pourquoi toujours mon cœur trop inconstant. Dédaignant cette main que le bonheur lui tend, Préfère-t-il l'angoisse à la bonne accalmie?

Vous vouliez que je reste en mon pays, pourtant!

Toi

D'après Helen Coale Crew.

LE Seigneur Dieu voulut écrire une épopée, Et la terre bondit des voiles du néant Dans l'éther constellé d'or, vierge, enveloppée Par la nue, et les flancs incrustés d'océans.

Le Seigneur Dieu voulut écrire une élégie. Et Babylone, Rome, Athènes et Memphis, Croulant dans la poussière, et le crime et l'orgie. Sous l'implacable ciel virent mourir leurs fils.

Alors le Seigneur Dieu, triste, voulut écrire Un tout petit poème aux vers légers, ailés... Et ce poème, né de son divin sourire, Ce fut Toi, tendre et grave, et les yeux étoiles !

140 LEPAONDÉMAIL

ama

Partout la haine brait son excès,

L'Homme se gîte tout en son âme; Il y a l'Idéal...

Guy Delahaye.

.NGOissES merveilleuses!

Amer émoi de voir autour de soi le Beau Palpiter, et fleurir, et crouler au tombeau Des gloires orgueilleuses...

Puérils argonautes, Toujours j'ai vu gravir les plus sanglants rochers Et périr, sous les traits de tragiques archers,

Les âmes les plus hautes.

Car la noble escalade Aux flancs abrupts des monts où croît l'amer laurier Livrera sans répit un combat meurtrier

Au nouvel Encelade;

La gloire n'est que poudre.

Cendre la renommée, et poussière l'amour. Mieux vaut la grave paix d'un studieux séjour

Qu'apprivoiser la foudre...

Le Joaillier philosophe

SUR tes cheveux d'or diaphane, Casque tissé par Arachné, Cuivre gemmé de cymophane, Verse l'ambre roux du henné.

Exaspérant le saphir triste De leurs iris bleus et fiévreux, Avive tes yeux d'améthyste Du kohl bizarre et douloureux.

Que l'arc de tes lèvres se farde Contre les amoureux assauts.

De corail, de rubis, de sarde, Sous la caresse des pinceaux.

A tes oreilles, conques roses.

Harmonieuses fleurs de chair.

Mets l'orient des perles, roses Des glauques jardins de la mer.

Que la plus miroitante opale Bleuisse l'émail de son feu Sur ta gorge, menue et pâle Comme un marbre veiné de bleu.

Suspends des bracelets d'agate A tes poignets minces et blancs, Où l'argent des pierres d'Hécate Glacera ses rayons tremblants.

Cercle ta cheville ivoirine D'anneaux de jade qu'au Japon On incrusta d'aventurine.

De sardoine et de corindon.

Que des bagues de chrysoprase, D'émeraude, de péridot, Sur tes doigts longs, à la topaze Mêlent leur rutilant fardeau;

Et que la verte aigue-marine, La chrysolithe, le grenat, Moirent la nacre purpurine De ton ongle rose incarnat.

Enfin, plus belle et plus ravie Qu'aucune reine de Saba, Que ton naïf orgueil envie Le lys qu'une brise courba...

Car la plus brillante parure Doit pâlir et s'humilier Devant celle qu'à la nature Donna le Maître Joaillier.

144 LEPAONDÉMAIL

Sur le Saint Jérôme d'Antonello da Messina.

SUR quels livres obscurs des œuvres mosaïques S'attardent tes vieux doigts, Jérôme? Suis plutôt Dans ton jardin planté d'ive et de mélilot Ce paon plus rutilant que l'or des mosaïques;

Laisse les pères grecs, les gloses hébraïques : L'été brûlant t'appelle, et ton esprit dévot Bénira le Seigneur dans un pourpre pavot Mieux qu'en mille versets latins ou judaïques...

Car l'humble sait louer la puissance de Dieu Dans la grave splendeur d'une aurore de feu Où passe, solennel, éclatant, impassible,

L'oiseau dont la beauté toujours me fascina Et que, dans ce décor lumineux et paisible. Traça le peintre Antonello da Messina.

LEREFLETDU TEMPS 145"

Sagesse

Vous avez dédaigné le lac et la forêt? Allez. Entretenez vos savantes névroses!

Vos livres, sous la lampe, et leurs plus doctes gloses Vous cacheront toujours l'essentiel secret.

Dans mon jardin étroit, j'écrirai ce sonnet Qui raille vos travaux stériles et moroses ; Les poèmes subtils et les naïves roses Sont le calme mystère où mon esprit se plaît;

Et, sachant la suave et déchirante joie

Du soir brodé d'argent, da jour tissé de soie,

Je veux, plus fortuné que vous et plus vainqueur.

Mourir, fougueux encor de force adolescente, D'avoir imprudemment fait éclater mon cœur Sous la sandale d'or de l'heure éblouissante.

Cicéron à P^etus

Sed vide audaciam, etiam ilirtio cœnam dcdi sine pavone...

Marci t. Ciceronis. Ephtola XX.

Lih. IX.

MON ami, je suis las des luttes politiques. On m'interpelle un peu partout : sous les portiques, Dans la rue, au Forum... Mes clients sont ravis D'être, chaque matin, à savoir mon avis Les premiers. Le sénat a vu plus d'une émeute. Les vieux Pères Conscrits, plus haineux qu'une meute. Cherchent quelque victime à mettre sous leur dent. Le peuple est criailleur. Le soleil est ardent... Paetus, depuis hier je suis à la campagne! Antoine est excité par sa douce compagne, Le terrain est brûlant... de diverses façons, Notre tendre empereur est furieux, — passons! Enfin, j'ai cru prudent, car je tiens à la vie. De prestement quitter et la ville et Fulvie. Je serai désormais plus épicurien Qu'Épicure lui-même, et ne chercherai rien Que le sage plaisir d'une joyeuse chère. L'épouse — qui toujours m'est de plus en plus chère —

LEREFLETDUTEMPS I47

M'a suivi. Nous voyons quelques gens. J'ai donné

A l'exquis Verrius, toujours efFémlné,

Un repas. Quelle grâce et quelles élégances!

J'accorde, le midi, deux ou trois audiences

Aux importuns jaseurs qu'hélas! j'ai pour voisins,

J'émonde mes rosiers, mes ceps lourds de raisins,

Je lis un peu... Foetus, admire mon audace :

Hirtius est venu demander une place

A ma table, et ce roi raffiné, parfumé,

Viveur aux copieux festins accoutumé,

Cet arbitre, ce chef reconnu des esthètes,

N'a pu trouver chez moi que de pauvres crevettes,

Des becfigues, des œufs farcis de poivre blanc.

Un marcassin de lait, et ce doux vin troublant

Que je reçois de Chypre. Il a pâli de rage!

Je n'avais pas de paon ! Admire mon courage !

Depuis lors, Hirtius me voit avec dédain...

Je préfère laisser errer dans mon jardin

Mes beaux paons, faits d'émail et d'or et de lumière.

Qui dressent vers l'azur leur noire aigrette altière...

Et voilà. Je n'ai plus de nouvelles. Écris.

Je voue au vieux Pluton l'État et ses soucis,

Car n'ai-je pas assez pleuré sur ma patrie

Plus qu'aucun fils aimant sur sa mère chérie?

Et la villa rustique où je suis isolé

Est l'univers pour moi. Je suis heureux. Vale!

a-^Qg^gr^

Sur un Exemplaire des Bucoliques

Prima Syracosio dignata est ludere vcrsu Xostra, nec enibuit sylvas habitare, Thalia.

SiLENUS. Ecloga VI.

AMI, voici le premier livre Qui me révéla la beauté, La paresse du moite été, La secrète douceur de vivre.

Chacun de ses feuillets nous livre Les peines d'un pâtre attristé, La syrinx au soupir flùté Y pleure auprès de Silène ivre;

Et, tel le rustique cousin

Du poète syracusain,

Le bois sombre et sacré m'attjre;

Mais je chante et j'appelle en vain :

Le beau Corydon et Tityre Ont suivi l'exode divin.

LEREFLETDUTEMPS I49

Sur un Exemplaire des Satires

Pallentes radere mores Doctus et ingenuo culpam defigere ludo.

A. Persil Flacci. Sat. V.

LE soir, il m'est doux de ranger, Dans l'ordre que mon œil admire, L'épithalame ou la satire, Térence, Phèdre, ou l'étranger.

D'un poinçon sévère ou léger, Ils gravent, dans la vierge cire, Le désespoir ou le sourire, Le fait exact ou mensonger.

Mais j'aime surtout lire Perse

Pour ceux qu'il malmène et transperce,

Car, d'un impitoyable mot

Ou d'une cruelle épithète, 11 flagelle le faux dévot Et cingle le mauvais poète!

IfO LE PAON D ÉMAIL

La Légende d'Argus

Volucrisque suas Saturnia pennis Collocat ; et gemmis caudam stellantibus implet.

PuBL. OviDii Nasonis. Met. I, fah. XVII.

ARGUS, devant le soir de traîtrise et d'oubli, Sentit ses yeux lassés et son cœur affaibli. Depuis de trop longs jours, il gardait dans la plaine La victime aux flancs blancs de la divine haine... Ah! que ne pouvait-il poursuivre dans les bois Le chœur rapide et blond des nymphes aux abois, Comme Pan? Les bergers fuyaient son ombre immense, Et, plein d'un vain désir d'Oréades en danse Aux chlamydes couleur de lune et de cristal, Le geôlier monstrueux devint sentimental. Puis, quand dans la forêt pleura le chant fluide D'une flûte hésitante, adorable, perfide. Argus, oubliant tout : son devoir, l'heure, 16, Pour écouter couler, plus limpide qu'une eau Ruisselant sur un lit de fougère et de sable, La voix mystérieuse, émue, intarissable.

Glissa du charme au rêve et du rêve au sommeil.

LE REFLET DU TEMPS Ifl

Un trait rapide et lâche, un jet tiède et vermeil... Et Mercure, brisant sa fronde triomphale, Stria les cieux d'argent d'une pourpre sandale Et vola mettre aux pieds du Père olympien Le chef ensanglanté de l'Arestorien.

Mais pourquoi tous ces cris de douleur, de colère?

Saturnia, toujours si grave et si sévère,

Reproche au meurtrier, à l'époux odieux,

Cette éternelle nuit éteignant ces cent yeux...

Ces yeux, tantôt brillants de douceur triste et fière,

Ne s'ouvriront-ils plus à la tendre lumière?

Ces yeux, orgueil d'Argos, sont-ils clos au ciel? Non.

Quelle urne, quel coffret serait digne, ô Junon, Des cent miroirs glacés de ces prunelles glauques? Mais ton paon chatoyant, ton paon aux clameurs rauques, A l'aigrette fragile, au long corps précieux Dont la beauté hautaine éblouit tous les dieux, Pourquoi n'en pas gemmer la trop obscure queue De ces vivants rayons tissés de splendeur bleue? Pourquoi ne pas sertir ces joyaux éclatants Dans un cadre insensible à la fuite du temps. Où, magiques objets de tes métamorphoses. Ils seront de l'azur pâmé parmi des roses?

Junon sourit au paon et de ses doigts divins Caressa lentement le Prince des jardins. Et sous cette caresse, ô chose merveilleuse.

ip

Les cent yeux, incrustés dans la plume soyeuse, Fulgurèrent soudain en cascade de feu...

Et c'est depuis ce jour que le paon, demi-dieu. Voué par la déesse à traîner d'âge en âge Du héros argien le tragique héritage, Voit, cuirassé d'émail, renaître dans la mort Le regard fabuleux de ses ocelles d'or.

LE REFLET DU TEMPS l^}

Épit

re

^4 %ci!e Chopin.

POÈTE du bon rythme et du verbe suprême, Dans mon jardin muet, lumineux et vermeil, J'ai lu d'un œil pieux le grave et beau poème Où, souverainement, vous parlez au soleil.

Votre chère pensée était dans chaque ligne. Ah ! combien je vous ai regretté ce matin. Quand, à l'ombre mouvante et verte de ma vigne, Je mourais de l'ardeur du tendre ciel latin;

Et plein du souvenir de notre adolescence, Des mille jours divins où nous mêlions nos voix Pour louer la lointaine et forte et douce France, J'ai cru, pour un instant, vous avoir près de moi.

Le Paon royal

V^UELQ^UE vieux jardinier, à l'âme orientale, Donna le nom sonore et fier de paon royal c4 l'œillet odorant, dont chaque lourd pétale S'irise de velours, de flamme et de métal.

Or, je connais l'ardent et mauve héliotrope

T>ont l'arôme fougueux fait défaillir les sens

"Des chauds sérails d'cAsie aux doux jardins d'Europe,

Les roses de zMossoul et les jasmins persans,

LEREFLETDU TEMPS 15"^

Les soucis d'or, qu'avait à son front Orcavelle La nuit quelle mourut d'entendre un rossignol, L'écarlate aloès, que sur sa caravelle Don Ti-yarre apporta vers le ciel espagnol,

Le lys tigré de vert qui croit dans Samarcande, Le chrysanthème roux, l'hélianthe de feu, L'hyacinthe étoilant les prés blonds de Hollande, La tulipe de jaspe et l'hortensia bleu...

zMais faime surtout voir étinceler dans l'ombre La coupe transparente en fragile cristal Oii fleurit, violent, voluptueux et sombre, Sur sa tige d'émail, le pourpre paon royal.

A ceux de mon pays

'<*i)riw.i

£1t si je n'ai pas dit la terre maternelle,

Si je n'ai pas chanté Les faits d'armes qui sont la couronne éternelle

De sa grave beauté,

Ce n'est pas que mon cœur ait négligé de rendre

Hommage à son pays, Ou que, muet aux voix qu'un autre sait entendre,

Il ne l'ait pas compris;

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