‹ Le paon d'émailChapitre 4 sur 13 · E Y OUH · texte numérisé non relu

E Y OUH

Au frais cimetière d'Eyoub Où tout murmure, chante, bouge, Le rossignol près du caroub.

Le bulbul dans le cèdre rouge,

La palme est du cvprès si près Que dans l'air mou, nocturne, calme, La palme se mêle au cyprès Le cyprès s'enlace à la palme.

Des paons perchés sur chaque pan.

Des colombes sur chaque tombe...

La colombe roucoule au paon.

Le paon éblouit la colombe!

Des voix grésillent en tous sens, Un parfum comme un cri s'exhale...

Est-ce le grillon ou l'encens, L'amer santal ou la cigale,

L'héliotrope ou le lilas Qui déchirent les ombres noires Que des pigeons, gonflés et las, Argentent de leurs trajectoires?

De jeunes sultanes sont là, Roulant leurs chapelets de jade; Brûlant dialogue entre Allah, Zobéide et Schéhérazade!

Un beau petit Turc triomphant Glisse, aux plis de sa robe rose, La rose qui fleurit l'enfant Moins que l'enfant n'orne la rose...

Jusqu'à l'appel du muezzin Il court, il piétine la cendre D'un calife ou de quelque saint; Car bientôt il faudra descendre

Vers le sérail secret, discret...

(Comme il gémit, ce chant sonore.

Du vert platane au minaret.

De la mosquée au sycomore!)

Et quand le croissant plane sur Constantinople qui se dore, Qiiand le soir en turban azur Se reflète dans le Bosphore,

Il sait que les morts, pleins d'ennui, Tous ces vieux pachas sans royaumes.

Aiment se promener, la nuit.

Dans le Jardin-Bleu-des-Fantômes !

Japoneries

J'ai peint ces vers sur la soierie D'un frêle éventail japonais, Où courait une broderie De fils d'or, de nacre et de jais :

Nid de polychromes mousmées Dont les silhouettes s'en vont, Grêles, mignardes et grimées, Se perdre au clair de lune blond;

Fantasque pays d'hippogriffes Dont les temples d'ocre vêtus Et flanqués de monstres à griffes Jaillissent, bulbeux ou pointus,

Et se reflètent dans la moire Azuréenne d'un bassin D'onyx rose ou de pâle ivoire.

De granit rouge ou de succin;

Rafales nippones, fleuries

De la neige des fleurs de thé

Que moissonne aux branches meurtries

Le vent nocturne de Tété;

Pagodes bizarres, dieux blêmes, Geishas en robes de crépon, Jardins gemmés de chrysanthèmes, D'iris, de jonquilles... Japon!

Pays où la brise sans trêve Berce les lotus et les lys.

Pays secret d'extrême rêve Peuplé de flamants et d'ibis;

Petit empire aux vertes rives, Sensuel, bigarré, charmant, Tu me déplais et me captives, Tout chez toi me semble alarmant.

Et le vif carmin de ta lèvre.

Et tes masques et tes chansons...

Petit empire des frissons,

Des frissons d'angoisse et de fièvre

Dont meurent, au matin pâli.

Tes mille et une Butterflv...

Chinoiserie

O divin étourdissement Dans la douce île de Formose, Lorsque, le soir, le paon des roses Fait son amoureux sifflement...

Comtesse Mathieu de Noailles Les Ehlouisscmcnts.

C'est, près d'un palétuvier sombre, Le doux appel mourant, dans l'ombre, D'un cri d'amour.

Quelle est cette plainte pâmée Où sanglote, sous la ran)ée, La fin du jour?

Vient-elle de quelque pagode Dont le bonze, croyant son ode

Sublime, osa Déchirer le fiévreux silence Où la ronde fleur d'or s'élance

Du mimosa?

Ou quelque mandarin barbare.

Qui gémit, s'accuse, s'effare,

Et vient rêver D'une princesse aux yeux de jade, Désespérerait-il déjà de

La retrouver?

Non. C'est dans l'ile de Formose Le paon des roses qui, morose,

Rauque d'ennui Vers celle qui devrait l'entendre.

Mais sa paonne volage et tendre

Court dans la nuit!

La nuit en manteau bleu ocellé d'améthystes. Gustave Kahn.

LE soir clair nous conduit au jardin taciturne Où, diaphanes lys aux tiges de cristal, Aux pieds de marbre blanc d'un Pan sentimental Bleuissent les jets d'eau dans la tiédeur nocturne.

Frêle lampe de paix après l'ardeur diurne. Le croissant nacré plane en l'azur vespéral. Les paons ne troublent plus le calme pastoral. Vois, la lune s'émaille aux flancs polis d'une urne.

L'air est lourd de parfums, de trouble énamouré.

L'âme des roses n'est qu'un soupir éthéré

Dans le silence grave où l'heure d'or s'endeuille;

Mélancoliquement, d'un bel astre éveillé. Dans mon cœur ébloui, calice émerveillé. Comme une fleur, la nuit violette s'effeuille...

Ro

seraie

QUE VOUS soyez la coupe argentine Où perle la rosée, églantine, Où que vous soyez la rose-thé; Que vous ayez, dans l'obscurité, O frissonnante rose de Sèvres, La suave douceur de deux lèvres; Que vous soyez, au petit matin, De mousseline, d'or, de satin, De sang, ou de tulle diaphane, Roses de Bergame et de Toscane;

Que votre parfum soit un écho D'Orient, rose de Jéricho, Ou que vous soyez, rose trémière.

Aussi soyeuse qu'une paupière; Que vous veniez du rosier d'Allah Que l'orfèvre floral cisela...

Ah! il en est une autre plus belle, Et vous n'égalerez jamais celle Que Saâdi de Chiraz aima tant :

La pourpre Rose du Gulistan!

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Espagne

D'après un poème anglais.

AH ! combien de mon cœur, Espagne, tu m'as pris! Que je t'ai donc aimée!

Quel rêve romantique emplissait mon esprit

Lorsque, l'àme enflammée, Je pourchassais, bardé de fer, cuirassé d'or, Les paladins de Charlemagne, Ou que je courais la campagne Avec le Cid Campeador!

Et plus vagues encor mes songes anciens

De formes plus lointaines :

Galères qui portaient les durs Phéniciens

Vers des mers incertaines; Les camps romains remplis de rumeurs et de voix Comme une ruche bourdonnante.

Le Goth, symbole d'épouvante, Et Pélayo sur son pavois!

Peut-être était-ce alors ces souvenirs d'antan

Puisés en un vieux livre — Fantômes des soldats et du fier capitan

Dont l'écolier s'enivre — Qui, me faisant trouver de merveilleux attraits A la plus banale aventure, Changeaient l'aspect et la nature De tout ce que je regardais?...

Les moines chroniqueurs exaltant les héros.

Poètes de l'Histoire, Les antiques cités dont les romanceros

Éternisent la gloire :

C'est Burgos en Castille, ardent berceau du Cid, Et Tolède, dont les murailles Ont vu tant d'illustres batailles, Et Léon, et Valladolid:

Les longs et blancs chemins, la route de soleil

Qui mène vers la ville, La brune chevrière et son foulard vermeil.

Le muletier servile, Et le vieux moissonneur dont le dos arrondi Soudain se dresse, puis s'incline A la voix lente et cristalline Du clair angélus de midi;

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Les sombres défilés et leurs croix de bois noir,

Les mules, les sonnailles.

Les ânes indolents allant de l'abreuvoir

A de maigres broussailles; Le bouillant cavalier aux éperons de fer Qui, dans la posada, lutine L'accorte servante mutine Pour entendre son rire clair;

Les villages cachés dans les champs de froment,

Les hameaux sur la grève, Les ciels où le soleil intense et fulgurant

Luit et brûle sans trêve.

Les gorges, les sierras pleines d'ombre et d'effroi Qui voient à leur pied la rivière Tarie en son lit de poussière...

Tout n'était qu'un rêve pour moi.

J'imaginais Cordoue au milieu des palmiers,

Cordoue aux belles vignes.

Aux clairs jardins plantés de cèdres, d'oliviers.

Où des califes dignes Causaient entre eux, le soir, du régent Almanzor Qui suspendit, gloire immortelle.

Les sept cloches de Compostelle Dans la mosquée aux lampes d'or...

Mais, désir souverain entre tous mes désirs,

Je voulais voir Grenade!

Les fontaines de marbre où burent des vizirs,

Les cédrats, la grenade...

C'est d'elle que toujours s'avivait ma ferveur, Ombre, secret, rêve, arabesque.

C'est la douce ville mauresque Qui déchirait mon cœur rêveur!

Et cependant toujours ce pays enchanté

Me paraissait sévère, Toujours j'y respirais la morne gravité

D'une sombre atmosphère :

Philippe, le vieux roi, la tragique Armada, Les inquisiteurs et leurs crimes, J'entendais les cris des victimes De Thomas de Torquemada...

Mais j'avais, pour chasser ma tristesse et ma peur,

La chaude Andalousie, Malaga reflétant sa brûlante torpeur

Dans la mer endormie.

Et les tumultueux parfums, frais et légers, Qui se répandent sur la ville Quand le vent nocturne, à Séville, Berce les fiévreux orangers.

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L'Alhambra rappelait les palais d'Aladdin

A mon âme inquiète, Les grands jets d'eau semblaient murmurer au jardin

Le saint nom du Prophète, Le Darro bondissait au pied moussu du mur, Et plus loin que la verte plaine Brillait la montagne lointaine Mêlant ses neiges à l'azur.

^Lais dans l'heureux et riche et paisible vallon

Où croît l'orange rouge.

Il n'est que l'odeur moite et lourde du citron

Et des figues qui bouge; Les sentiers sont fleuris d'oiseaux et de laurier: Aux balcons où grimpent des roses Roucoulent des pigeons plus roses Que les fleurs du rose amandier...

J'ai rêvé du Véga, du lisse et bleu Xénil Depuis mon plus jeune âge, On ne peut résister au charme trop subtil

D'un muet paysage; Toujours le voyageur marche plus lentement Quand il doit quitter la campagne De l'âpre et sensuelle Espagne, De l'ancien pays musulman...

Q^ue de fleurs sur tes murs cachent l'œuvre du temps,

Passé qui fus un rêve, Un rêve de palais aux marbres éclatants Qui s'écroulent sans trêve...

Beaux châteaux en Espagne, innombrables, divers, Que chaque heure renverse et ronge.

Vous n'êtes que nuages, songe, Et brouillard léger de mes vers!

MI, ne rentrons pas encor. Le soir est doux Comme un jeune visage.

c4 lions voir s'allumer les jeux d'or des hiboux oiu nocturne feuillage ;

Le vent est frais. Il sent la mer et l'oranger...

Tour oirtémis — unique Et lunaire — alternons sur un rythme léger

L'iamhe à l'ionique.

Car, dans l'aïur sacré du ciel sicilien, Son arc divin argenté

Le portique changeant, neigeux, aérien.

Des temples d'cAgrigente.

Dans l'immortel azur où sont les Homérides..

Comtesse Mathieu de Noailles.

Prière à P allai- Athéné.

A Junon

Regarde. Dans l'argent, l'électrum ou l'airain, Ou dans l'or pur, selon le pays ou la ville, Tu peux voir, qu'y fixa la frappe indélébile, Le symbole civique ou l'attribut divin.

Henri de Régnier.

Cypris, la colombe! et la chouette d'c4thènes qA Tallas! mais l'oiseau de soleil et de ciel Le peuple samiate entourant ton autel c4 toi seule le voue, à Déesse hautaine!

Éternisant ta gloire orgueilleuse et sereine, C^ous avons, gardiens de ton culte immortel, Frappé notre monnaie à ton emblème, tel L'épervier de Lycie ou l'aigle de Cyrène;

Er^ quand Samos ne sera plus qu'un souvenir, cAu revers que le lemps s'évertue à ternir D'autres peuples, voyant ton profil taciturne

Sur le disque rugueux se dessiner encor, Joindront ton nom divin^ ô fille de Saturne, q4u nom du paon gravé sur nos statères d'or!

O moite embrasement...

O moite embrasement de ce jour de juillet! Odorant incendie où la rose, l'œillet, La jacinthe d'argent, la lavande de soie. L'herbe qu'un frelon vert fait osciller et ploie, Grésillent comme autant de petits encensoirs! Je tends la main, j'étreins ces suaves drageoirs Gonflés de papillons, de poussière sucrée, De sucs luisants et forts, et, pour mes doigts, je crée. Tissés de tiges d'or et gemmés de pistils, De doux anneaux vivants, souples et puérils...

Le vent qui tour à tour caresse, émeut, flagelle.

Est, plus chaud qu'une boucheetplus légerqu'une aile.

Une aphrodisiaque et funeste liqueur;

Il enserre mon front, il danse dans mon cœur;

Je sens, plaisir brûlant, plus âpre qu'une fièvre.

Ma lèvre s'émouvoir sous sa cruelle lèvre.

Et, baisant follement un lys mystérieux.

Je hume toute en moi l'haleine de mes dieux!

<l^ LE PAON D ÉMAIL

Invocations

ZEUS, Dieu suprême, Père des dieux, Roi de l'Olympe et de tous les lieux, Maître de la foudre dans les cieux;

Blanche Amphitrite émergeant des eaux

Sur une nacelle de roseaux,

Les bras fleuris de neigeux oiseaux;

Apollon, impassible beauté, Smintheus par les aèdes chanté.

Divin citharède de l'été;

Dieu dont les cris ébranlent les airs, Ares, cuirassé de cuivres clairs Et flamboyants comme des éclairs;

Pallas, déesse au casque d'airain

Étincelant d'un feu souverain

Sur ton front orgueilleux et serein;

TT

Poséidon, terreur du marin grec, Fendant les glauques vagues avec Nérée aux verts cheveux de varech;

Artémis rapide dans les bois

Sur les traces du cerf aux abois

Qui brame, plaintif comme un hautbois;

Erôs, amant frêle de Psyché, Omniprésent et toujours caché, Du frisson d'une aile effarouché;

Némésis, et vous, fière Junon, Vous dont on a vénéré le nom De la Thessalie au Parthénon;

Péloponnésiaques vallées, Ombres marmoréennes voilées Par la lune rose, ô Propylées!

Temples d'onyx sur des promontoires, Frises de guerriers et de victoires, Sacrifices propitiatoires;

fô LE PAON d'émail

Mer ionienne de turquoise, Rives au sable doré que boise Un taillis au parfum de framboise;

Ménale ceint de nocturne brume, Cyclopes à la terrible enclume, Attiques marins bravant l'écume;

Vergers aux fruits lourds, collines blondes,

Oléandres vous mirant aux ondes

Des ruisseaux dans les plaines fécondes;

Pourpre des erotiques automnes,

Mer d'améthyste aux chants monotones,

Eucharis surprise qui frissonnes;

Satyres aux prunelles flambantes.

Vignes aux lourdes grappes tombantes.

Danseuses de Chypre, corybantes,

Diaules, lyres, tambourins grêles, Cieux d'azur striés de tourterelles, Ephèbes harmonieux et frêles;

Berger domptant ta chèvre indocile Et tes troupeaux hirsutes, Mnasyle, Joueur naïf de flûte fragile;

SI

Stoïques vous ouvrant une veine, Mourant dans un parfum de verveine Après une vie exquise et vaine;

Vierges en riantes théories Voguant, le front ceint de pierreries, Vers de lointaines îles fleuries:

Prêtresses, bacchantes et ménades.

Jardins d'orangers et de grenades.

Portiques aux pures colonnades;

Cimes de céruléenne gaze D'où, sublime, s'envole Pégase Aux féeriques aubes de topaze;

Parnasse, Othrys, Olympe, Tymphreste, Monts divins où l'art immortel reste Avec Pan à la syrinx agreste;

Toute la Grèce enfin, douce Hellade,

Pays où l'âme triste s'évade

Vers des couchants de nacre et de jade;

Pays de divinités clémentes,

De champs d'or, de sources écumantes,

D'hommes virils, de tendres amantes;

Par ton art, et tes paons, et tes roses. Viens illuminer nos soirs moroses D'éblouissantes apothéoses!

Sirène

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