D APRES TENNYSON
LES matelots ramaient, las, ayant reconnu Dans le flot d'émeraude et l'écume de neige La sirène au corps blanc, pressant de son bras nu Une harpe d'or sur son sein, et le cortège
Des mille sœurs, chantant, en robes de cristal;
Puis ne ramèrent plus. Et chaque matelot Sentit mourir son cœur, et dans l'onde mouvante Laissa traîner ses mains et, se penchant vers l'eau. Balbutia des mots d'amour et d'épouvante
Vers la sirène blonde aux voiles de cristal...
6o LEPAONDÉMAIL
La jeune Grecque
D APRES FREILIGRATH
CETTE belle fille de Zante Avec un sourire nous vend En flacons de nacre luisante Les mille parfums du Levant,
Les essences d'Anatolie, Le néroli, l'attar persan...
Chaque mince fiole est remplie De tout un jardin ottoman.
Voici l'encens, le bois de rose (Qu'une caravane apporta Sur un dromadaire morose Depuis Bagdad ou Galata;
Et voilà, pour les musulmanes, Des chapelets d'ambre poli Venus dans les flancs des tartanes De Brousse et de Gallipoli.
Une ombre chaude et verte noie Tout ce discret petit bazar :
La plume de paon qui chatoie, Le filigrane, le brocart,
La marchande en turban turquoise, Ses yeux de gazelle, et sa main Qui m'offre à respirer, narquoise, Un brin délicat de jasmin.
Nature, ce matin...
NATURE, ce matin, vous m'avez fait du mal. Je n'affronterai plus le jardin estival Oîi vos doigts parfumés de menthe et d'ancolie Versent moins de plaisir que de mélancolie. Les cieux étaient si clairs, si lumineux, si froids. L'étang si noir, les bois si dorés, que je crois Avoir senti mon âme, éblouie et mourante, Frémir comme frémit un ardent corybante Quand au son alterné des cymbales d'airain Il suit d'un pied dansant l'agile Riverain. Mais, plus beau qu'un autel à l'exact astragale. Le taillis où vibrait la stridente cigale N'avait pour tout cinname et tout nard odorant Que l'hélianthe d'or, l'égilc, le safran, Et la chaude mélisse et le luisant cytise Égalaient cet encens que la vestale attise...
Je croyais rencontrer à chacun de mes pas
Le blond pasteur Thyrsis et le brun Ménalkas.
Était-ce enfin le Bois sacré, secret et sombre,
Qui me versait la paix antique de son ombre?
Était-ce votre ardeur, bel été sensuel.
Qui me donnait ce trouble amoureux, si cruel
Que je ne puis jouir lorsque mon cœur contemple
La mortelle beauté qui plane en votre temple?
Tout était pourpre, feu, bruissement, éclat,
L'air avait le velours bleuâtre du muscat,
Le ciel que je voyais était l'azur hellène.
Chaque tertre semblait un autel à Silène,
J'entendais la syrinx sanglotante de Pan,
Les pleurs d'un rossignol, le cri rauque d'un paon..
Matin délicieux, matin mythologique.
Le bois entier était une Hellade magique!
Et ce n'était pas moi, dans votre empire bleu,
Qui dansais en chantant, c'était un jeune dieu...
Le Prix
Les vierges dansaient sur la violette sombre et la marjolaine de Perse...
Chérémon. Oenée.
AU bruit clair des vives cymbales Voici dix petites vestales, Dans le safran couleur de feu, Sous un rayon de lune bleu; Et leur groupe clair se disperse Sur la marjolaine de Perse.
Jusqu'au frais et rose matin, Leurs pieds blancs fouleront le thym, Elles danseront sur l'aulnée.
Sur la violette fanée, La lychnide couleur de lait, Sur l'œnanthe et le serpolet, Au chant crépitant des cigales En piétinant de leurs sandales Le myrte, l'égile et le lys.
La blonde Euclée et Thryallis, D'acanthe et de pavots coiffées, Sont les agiles corvphées
De ce cortège échevelé...
Et l'équitable nymphe Eglé, Qui doit choisir parmi les couples Les trois danseuses les plus souples De ces dix prêtresses de l'art, Ne sait où poser son regard.
Nulle n'est plus que l'autre belle, Elle se demande laquelle Triomphera dans ce concours...
Astra? Myrrhine aux cheveux courts?
Gnathénion aux yeux de braise?
Agallis aux lèvres de fraise?
Drosé que chanta Philétas?
Synoris? Callisto? Lampas?
Ou cette enfantine Phrynée Qui semble une biche étonnée?
Non! c'est à vous seule qu'il faut Donner le prix, jeune Sapphô, Corps mutin vibrant de jeunesse, Dans vos mains, petite faunesse, La juste Églé déposera — Dès que l'ardent Phoibôs aura Doré l'azur de l'aube hellène ■ — ■
Trois beaux paons bleus de Mytilène.
Inscription
DANS ton sein indulgent, prends, ô terre amicale, Le vieil Amintikos!
L'ardent genévrier, le lys hémérocale.
L'olive de Naxos, Grâce à lui t'ont donné leur parure odorante...
Son doigt lourd et pieux Savait enguirlander de lierre et d'amarante
L'humble autel de ses dieux; Ayant bien alterné la rigole et la digue
Au solstice de juin, La rose, le safran, la grenade, la figue,
Fleurissaient sous sa main...
Hélas! le doux vieillard, qui consacra sa vie
Au labeur diligent, N'est plus... Nature, prends celui qui t'a servie
Dans ton sein indulgent!
Ode
.A Frédéric Mistral.
DEPUIS qu'un rayon d'or poignardant l'ombre verte M'offrit un clair réveil Et que dans la rosée une tulipe ouverte Tend son cœur au soleil, /
Je veux, tel Marsyas, le front ceint de lavande.
Offrir au divin Pan Le miel roux, la florale et votive guirlande,
Mon plus somptueux paon;
Et, dans le beau jardin qui tour à tour me donne
La figue et le raisin, Je tresserai le pampre et la feuille en couronne
Au vif et bleu matin.
Après avoir tracé dans mes éphémérides
Le devoir journalier Et dispersé le vol strident des cantharides
De mon seuil familier.
Je veux l'aigu roseau, la syrinx et la lyre
Des bergers d'autrefois Pour te louer, moqueur Sylvain qui fais sourire
Et rêver à la fois...
Peut-être, si j'avais une flûte à mes lèvres.
Te laisserais-tu voir Lorsque j'irai guider mes bondissantes chèvres
Au frigide abreuvoir?
Et, si malgré mes dons de câpres et d'olives
Tu restes dans les bois, J'irai jusqu'aux forêts de ces nymphes furtives
Qui s'enfuient à ma voix;
Et là, sous les pins noirs, ô chèvre-pied rapide, Dans les sombres halliers.
Je chercherai tes pas jusqu'au ruisseau limpide Où boivent mes béliers.
Car, depuis que l'aurore a vêtu ma chaumière
De fraîcheur et de feu, Mon cœur rustique bat avec la force altière
Et l'audace d'un dieu !
L'immobile matin est pâle et si sensible
Qu'en mon être païen J'écoute murmurer la diaule invisible
D'un pâtre arcadien.
Les grives et les geais, les mille êtres agrestes
Des champs et du rucher, Les frelons stridulants et les abeilles prestes
Dans les fleurs de pêcher,
De l'ensemble innombrable et doux de leurs chants frêles
Font un bruit endormeur.
Je crois que la grenade a de petites ailes
A son âme de fleur!
La maison est trop fraîche et trop calme et trop blanche,
Trop de silence y dort; Allons sous l'abri tiède et fleuri d'une branche
Parler au soleil d'or...
Armé de népenthès, d'anis, du coriandre
Cher au papillon blanc, O violent jardin, guerrier cruel et tendre,
Que vous êtes troublant!
Bientôt vous aurez fait ma langueur inquiète.
Vous brûlerez mes sens, Je serai seulement l'ardente cassolette
Où s'embrase l'encens...
Tout vibre autour de moi, le sol germe et remue
D'un lourd et chaud plaisir, La terre matinale, bourdonnante, nue,
Éclate de désir:
yo L E P A O N D É M A I L
Je vois trembler l'odeur adorable des roses
Dans l'éther alourdi, Appuyez sur mon front vos mains aux paumes roses,
Éblouissant midi !
Soleil, sur votre autel je promets de répandre
Le sang d'un bouquetin, Je vous couronnerai de myrte et d'oléandre,
Dieu du pourpre matin!
O Phoibos Apollon, ô Faune capricorne.
Chères divinités.
J'ai gravé vos deux noms au bois dur de ma borne,
Et vous serez chantés
Dans le fougueux parfum du mauve héliotrope,
Sur mes doubles pipeaux, O frère de Diane, et vous, fils de Dryope,
Protecteurs des troupeaux!
Chio!
Il regarde la mer, les bois et les collines, Laissant couler sa vie...
Leconte de Lisle.
Ola vive langueur des soirs d'Anatolie!
L'Asie, à l'horizon, étend sa grève d'or. Le flot d'émail étreint l'archipel qui s'endort En ses bras caressants d'améthyste polie.
Les jardins d'orangers, lourds de mélancolie, De terrasse en terrasse étagent leur décor; Au pied du promontoire, illuminée encor, La mer déferle, court, murmure et se replie.
Des pêcheurs levantins et des bateliers grecs, Aiguayant leurs filets des joncs et des varechs. Animent de leurs voix le havre qui se dore;
Et l'aime, tout ému du rythme de leur chant, Contempler, comme Homère, Ion et Métrodore, S'effeuillant sur Chios les lilas du couchant...
A120HTHi
^ Geoifre T. Vanier.
CELUI qui sait l'orgueil des strophes ciselées, Le rythme et la douceur du vers harmonieux, Et, comme un émailleur de vases précieux, Gemme de rimes d'or ses cadences ailées;
Celui qui n'a jamais de prières zélées
Q^u'à l'autel de la Muse et qu'aux temples des dieux,
Et, consacrant son être au plaisir studieux.
Ne cherche que la paix des fécondes veillées;
Celui-là seul connaît le but essentiel.
Son cœur toujours tranquille est pur comme le ciel,
Le silence nocturne est son plus cher asile;
Et, ne vivant que pour l'éternelle Beauté, Il tient de la nature innombrable et subtile Le secret de la belle impassibilité.
t/i Edcrar xAiiscl 3\ioivrer.
CE sorbet parfumé de menthe du Cyllène Que dévorent déjà tes regards attendris, Tu le dois, Déméter, aux esclaves meurtris Qui portèrent sa neige à ma villa d'Athènes.
Ils ont passé les monts, les forêts et la plaine, Des pins noirs du Parnasse à mes verts tamaris, Couvrant leurs sacs d'osier de branchages fleuris Pour les garder des feux du chaud soleil hellène.
Ainsi j'ai préservé des ardeurs de l'amour,
Dans la sévère paix d'un rustique séjour,
Ma hautaine pensée et mon cœur philosophe;
Et nul n'est plus heureux que moi lorsque mon front Se penche sur les vers d'une eurythmique strophe Ou des fleurs d'oléandre et de rhododendron...
74 LEPAONDÉMAIL
Archer
DE mille javelots ceux du Jeune guerrier Dont rêveront ce soir les femmes de l'Hellade Furent seuls à percer les trois cibles du stade, Et sur son front le pin se marie au laurier.
Joyeux, le peuple court au temple familier Où l'éphèbe, vainqueur de toute olympiade, Doit sur l'autel d'onyx, d'électrum et de jade, Aux fils de Jupiter offrir son bouclier.
Mais laissant sur le seuil l'offrande habituelle, L'arc, le carquois de cuir et la flèche cruelle, L'Archer se prosterna devant les dieux jumeaux
Et, frémissant de crainte et de terreur obscures. Tressa, d'un doigt novice à tordre les rameaux. Des guirlandes d'acanthe aux pieds des Dioscures.
Centaure
DANS les noires forêts des monts Thessaliens Où le bupreste vibre en son strident délire, La Vierge chasseresse et le Porteur de lyre Étaient du beau Khirôn les sages gardiens.
Trop brève paix! Hélas! les arts éoliens Ne surent protéger l'ardent fils de Phyllire... Vois cet astre. C'est lui, tu peux encor y lire Le sillon empourpré des dards herculéens.
Tel, ô fils de Kronos, rutilant Sagittaire, Dont le galop divin, planant loin de la terre, Escorte dans l'azur Pégase et Chrysaor;
Je voudrais triomphal, sans repos et sans voiles. Broyer fougueusement de quatre sabots d'or Les mondes écroulés sur ma route d'étoiles!
-«as-
Thalatta
Une belle conque que j'avais trouvée dans les rochers ikariens...
Tm-ocRiTE. Idylle IX.
/lU changeant Toseidôn, à la belle cAmphhriie, Je voue, humble pêcheur du pavs dorien, Cène conque, ircsor du golfe Ikarien, Qu'hier j'ai refusée à l'ami Thcocriie.
Que les dieux de la mer m'en donnent le mérite, Je pourrais la vendre à l'archonte athénien... (iMais. des rites d'Hellas fidèle gardien, Je la jette au Jlot bleu sans que ma main hésite;
Car la sonore voix de la spire d'émail Tleure éternellement les jardins de corail Oit, sur un lit baigné de cristal et de moire,
Les algues, l'anémone, et le vert romarin
zMèlent leurs fleurs de nacre à la pourpre nageoire
'De l'hippocampe d'or et du vif paon marin.
Épigrammes
t^M Tolte Guy Vdahaye.
Le Marin
r UISQUE je me suis fait, pour repondre à l'appel
"De la lame écumame, De ma barque un foyer, de la grève un autel,
Dujlot vert une amante, cAux justes dieux marins je demande souvent
CN^on pas que la mer soit sereine, cMais de mourir, un soir, dans la vague et le vent, TDe l'étreinte d'une sirène.
a-^g^gri^
Le Jardinier
Tu l'as bien célébrée en donnant chaque jour Le meilleur de tes heures, Et, salaire éternel d'un immuable amour, Puisqu'il faut que tu meures, La nature sera clémente à son ami.
Mon corps, je veux que tu reposes.
Comme un enfant au bras de sa mère endormi, Dans un jardin fleuri de roses.
EPIGRAMMES
Le Chevrier
PUISQUE mes doigts tremblants et par l'âge perclus Ne peuvent à mes lèvres Porter cette syrinx, et que je ne sais plus, Le soir, compter mes chèvres, Prends-la, berger! Demain, lorsqu'elle charmera
Le cher troupeau que je te cède, J'écouterai, sous l'herbe où peut-être viendra Pleurer le divin Capripède...
Le Guerrier
APRES avoir connu les chocs tumultueux Et l'ombre et l'épouvante, Si je ne puis tomber sur le lit somptueux
D'une pourpre sanglante; Tel, car je fus terrible, illustre et meurtrier,
Au jour de la finale trêve.
Qu'on place sur ma tempe un rameau de laurier Et dans ma main droite mon glaive.
EPIGRAMMES
Le Potier
LA frise et le rinceau, l'entrelacs, le feston. Ne parent plus l'argile Du vase à l'anse double ou du léger rhyton
Qu'ornait ma main agile; La flamme a consumé ma vie avec mes yeux...
Amis, que l'on scelle ma cendre Dans l'urne funéraire aux flancs harmonieux Que jamais je ne voulus vendre.
sclave
Tu demandes pourquoi je veux dormir auprès De mon maître? Il te navre Que sous le même cippe et les mêmes cyprès
On couche mon cadavre :
Sois tranquille. Ce n'est pas par fidélité.
Mais j'aurai l'orgueilleuse joie De savoir qu'en nos corps la Parque a profité D'une égale et pareille proie!
ié^ ^
ÉPIGRAMMES 87
Le Poète
V^'est là. Dans ce jardin où les paons de Capri
T>e rajur d'un coup d'aile zMeîîem des reflets bleus, où le myrte fleuri
Se mêle à l'asphodèle, zMon ombre reviendra, le soir, rêver encor...
Car je veux que l'on se souvienne Combien j'aimais chanter, au son des lyres d'or, Devant la mer Tjrrhénienne.
Silves francoises
Paysages d'ardeur et de grâce latine...
Comtesse Mathieu de Noailles.
Le spleen lunaire monte...
Albert Samain.
^ UR Taris endormi la douce nuit alterne T)e son voile innombrable aux merveilleux reflets Les saphirs clairs avec les obscurs violets, Le bleu du soir avec le gris d'une aube terne.
qA. tN^stre-T)ame, l'or blême d'une lanterne Tremble devant un saint extatique. Volets Clos, un clerc dolent rime odes et triolets. Tiède, la lune dort sur l'eau d'une citerne.
Dans le Louvre du 'Hoy, les paons rauqucm d'ennui.
Taciturne, hargneux, roi rogue du silence,
Un veilleur passe, avec le heurt bref d'une lance.
La grave et lente voix des tours clame minuit. Spleen gothique. On entend de nostalgiques bardes, Le pas rythmé du guet, le choc des hallebardes...