PENSÉES
La parole de Pie IX ne vient plus de Rome. On dirait qu’il a compris que de la cité qui a initié l’humanité à deux grandes ères de progrès, que de la cité des traditions éternelles et de l’amour, il ne pouvait lancer l’anathème sur la liberté, et flétrir, par une condamnation, le progrès du genre humain, manifestation continue de la loi et de la vie de Dieu sur la terre. Cette parole écrite sous le re-
(i) Donnée à Portici, 8 décembre 18-19.
gard du plus pervers des rois d’Italie, est la parole d’un homme qui tremble et qui maudit. Le divorce entre le monde et lui, entre le peuple des croyants qui est la véritable Église, et l’aristocratie adultère qui en usurpe le nom, y est écrit en relief à chaque syllabe. Depuis longtemps la papauté a perdu la puissance d’aimer et de bénir. Ébloui un instant par l’immense spectacle de la résurrection d’un peuple, Pie IX ému laissa, il y a deux ans, échapper de ses lèvres une bénédiction sur l’Italie ; et cette parole d’amour, sortant de la bouche d’un pape, parut chose si neuve et si insolite, que l’Europe entière crut voir luire une seconde époque pour la papauté; et, dans l’ivresse d’un enthousiasme inconnu aux derniers siècles» elle se serra autour de l’homme qui l’avait prononcée. Cet homme fait aujourd’hui amende honorable aux rois. Dictée par la baine que lui inspirent l’offense faite au prince et le péril fait à la tiare, dictée par la terreur qu’excite en lui l’aversion de tout mouvement populaire, calomniant les promoteurs de réformes, livrant à la presse un impuissant combat, l’Encyclique du 8 tlécembre ressemble à l’Encyclique du 15 août 1832, signée Grégoire XVI. Réintégré par les armes des puissances catholiques dans la domination des États romains, Pie IX s’acquitte envers elles, en déclarant, au nom de l’Église, guerre au peuple,
>«*- J Pf-i’.
guerre à ceux qui veulent pour lui des destinées meilleures, guerre à la presse qui l’éclaire, guerre au socialisme et au communisme dont il ne fait qu’une seule et même chose, bien que philosophiquement le premier de ces termes soit la contradiction du second. L’Encyclique est un acte, non (['initiative religieuse, mais de résistance politique : résistance visiblement commandée par l’influence des princes étrangers, puisque les expressions de communisme et de socialisme qui reviennent si souvent dans l’Encyclique, sont tout à fait inconnues aux masses, et qu’elles n’ont jamais été invoquées par les hommes du parti national en Italie.
Laissons de côté les indignes outrages jetés par l’Encyclique sur les hommes que le pape approuvait et dont il encourageait les opinions il y a deux ans. Laissons de côté les accusations d’irréligion et de protestantisme lancées avec une évidente mauvaise foi contre les penseurs qui ont combattu, daos tous leurs écrits , le matérialisme du dixhuitième siècle, contreles soldats qui, la croix sur la poitrine et le nom de Pie IX sur les lèvres, ont combattu les combats de la patrie; laissons de côté ces ignobles calomnies qui tendraient à flétrir, comme des hommes féroces, comme des pillards et comme des voleurs, les chefs qui gardèrent le pouvoir plusieurs mois sans prononcer une
condamnation à mort, et qui ont repris le chemin de l’exil plus pauvres encore qu’ils ne l’étaient auparavant; laissons de côté, enfin , cette lâche, grossière et inexplicable injure, qui a été jetée aux plus nobles femmes italiennes, aux sœurs de charité de l’Italie ressuscitée, par celui qui ose affirmer mensongèrement aujourd’hui que les prêtres ont été chassés du lit de nos blessés, tandis qu’il y a quelques mois à peine, et aussitôt après l’entrée des Français.à Rome, il décrétait l’emprisonnement (qui dure encore) de ces mêmes prêtres, coupables de s’être unis dans une œuvre sainte avec nos pieuses femmes, et d’avoir béni dans les hôpitaux ceux des nôtres qui mouraient pour la liberté. Il est trop douloureux d’avoir à relever dans la bouche de celui qui représente une institution longtemps grande et religieuse, des mensonges et des turpitudes dignes tout au plus des journalistes soudoyés, pour que nous descendions à les réfuter. Les choses qui importent au monde dans l'Encyclique sont une théorie sur l’autorité et une doctrine sur les maux de pauvreté et d’ignorance qui, en Italie et ailleurs, pèsent sur une grande partie du peuple. Cette théorie et cette doctrine sont une négation de Dieu, de la parole du Christ et de l’humanité
Une faut pas s’y tromper : les mots de Communisme et de Socialisme, contre lesquels semble s’acharner toute l’ire papale, ne sont, dans l’Encyclique, qu’un artifice oratoire pour gagner les esprits peureux et ignorants qui voient dans ces mots les synonymes d’anarchie, départagé violent des terres, d’abolition de la propriété et pis encore : ce sont les boucs émissaires sur lesquels doivent tomber toutes les iniquités d’Israël. Mais ici , Israël est le parti révolutionnaire, sans exception; le parti national qui dit aux Italiens : vous n’éïes point nés pour être esclaves sous la férule des prêtres ou sous le bâton autrichien; vous êtes vingtsix millions d’hommes, créés libres, égaux, frères, tous fils de Dieu et asservis seulement à la loi ! Dieu et le peuple :
c’est contre cette formule qu’est dirigée l’Encyclique. Le pape sait ou doit savoir que le communisme, inconnu en Italie et repoussé par la plupart des républicains, est regardé par nous comme une déception ennemie du progrès, hostile à la liberté humaine, et d’une application impossible ; — il sait ou doit savoir que le socialisme, aspiration plutôt que système, ne prétend autre chose que substituer à l’anarchie effrénée des droits et des privilèges individuels qui sont aujourd’hui en lutte, l’associatton progressive, conséquence pratique de la fraternité enseignée par le Christ; — il sait enfin ou il doit savoir que la cause de tout mouvement en Italie n’est autre que le besoin impérieux pour tous les Italiens d’être une nation, nation libre et grande, ayant la conscience des devoirs qui lient entre elles les familles humaines et capables de remplir ces devoirs. Cependant, bien qu’il n’ose attaquer de front le symbole italien, et qu’il évoque, pour combattre avec plus d’avantage, des fantômes qui n’ont rien de commun avec nous, sa haine de tout changement, de tout progrès, de toute tendance à l’émancipation, n’en éclate pas avec moins d’évidence et d’intolérance dans chacune de ses paroles : c’est ainsi qu’il reproche amèrement aux instigateurs des réformes de tromper les ouvriers et les hommes des classes inférieures, en les berçant de l’espoir d’un meil-
leur sort .—c’est ainsi qu’il ex prime la crainte que le peuple abruti par les vices et par une longue licence, ne cède trop facilement à des suggestions insidieuses ; — c’est ainsi qu'il recommande aux évêques d’enseigner dans leurs prédications que, d’après une loi immuable , les uns doivent être supérieurs aux autres non-seulement par les qualités du. corps et de l'esprit, mais encore par la prééminence de la richesse ; — c’est ainsi qu’il menace charitablement du feu éternel les malheureux qui se laisseront séduire par nos promesses; — c’est ainsi enfin qu’il aboutit à une théorie de la pauvreté, fondée pour une part sur les formule* de M. Guizot et des doctrinaires de France, et pour l’autre , sur des textes isolés, détournés de leur sens ou mal compris, de l’Evangile.
Cette théorie, la voici :
Des pauvres existent par l’effet de causes qui ne peuvent ni ne doivent être changées. Mais la religion catholique prêche aux riches la charité , qui leur vaudra de la munificence de Dieu des trésors de grâces et des récompenses éternelles. Que les pauvres remercient la Providence qui, pour prix de leur misère soufferte en paix et avec une âme sereine, leur ouvre une voie de salut plus facile pour le ciel. C’est dans le ciel seulement que s’accomplira pour eux l’équitable jugement de Dieu.
Et à cette théorie vient se joindre cette autre théorie sur l’autorité : « Toute autorité vient de Dieu. Tout gouvernement de fait est un gouvernement de droit. Obéissez donc, ou, si vous résistez, soyez damnés. »
En d’autres termes, et en résumant les deux théories en une seule, la terre et le ciel sont placés dans un antagonisme perpétuel. Le Droit, l’Équité, la Vérité régnent au ciel ; le Fait, la Force, le Mal inévitable sur la terre. Il existe deux races humaines : la race des riches et des puissants ; la race des pauvres et des esclaves. Les pauvres existent au profit des riches, pour que ceux-ci puissent gagner plus facilement le ciel en exerçant la charité ; les esclaves, pour que leurs maîtres puissent gouverner avec clémence et dans un esprit inspiré par l’amour. S’ils ne le font pas, Dieu, par compensation, les châtiera dans le ciel. Mais toute tentative faite sur la terre pour améliorer le sort de la race pauvre et esclave est un péché.
Telle est la doctrine religieuse que l'église du pape enseigne à l’humanité dans le dix-neuvième siècle. Et elle l’enseigne au nom de l’Évangile du Christ, et elle l’enseigne en présence de ces paroles : Que voire volonté soit faite sur la terre comme au ciel l extraites de la seule prière que Jésus ait enseignée aux croyants. — En présence de ces
paroles qui sont un ordre : « Tu adoreras le Seigneur ton
Dieu et tu ne serviras que lui seul (1). » En présence de ces autres : « Pour que tous soient Un, comme toi. Père, lu es en mot et je suis en toi (2). »
(1) Mathieu, iv, 10.
(2) Jean, vu, 21.
Non, il n’est pas vrai qu’entre le ciel et la terre il existe un antagonisme ou un divorce; non, il n’est pas vrai que, tandis qu’au ciel régnent la vérité et la justice de Dieu, la terre soit fatalement soumise au fait, au respect de la force brutale. Non, il n’est pas vrai que le salut de la créature humaine s'accomplisse ici-bas, comme dans un séjour d’expiation, parle seul mérite de la résignation et de l'indifférence. La terre est de Dieu. La terre sur laquelle Jésus et, avant et après lui, tous les saints martyrs de l’hnmanité ont répandu leurs larmes et leur sang, est l’autel sur lequel nous devons offrir nos sacrifices à Dieu. Notre âme est le prêtre, et nos œuvres sont l’encens qui s’élève au ciel et qui attire sur nous les grâces du Tout-Puissant. La terre est une échelle suspendue vers le ciel ; pour que nous puissions la monter, elle doit être tout entière un hymne au Seigneur. Seul lieu qui nous soit donné pour rendre témoignage de notre foi, seul champ d’épreuve
accordé à la libre créature, seule arène ouverte à l’homme pour fournir à Dieu les œuvres sur lesquelles il le jugera, la terre, grâce à nos efforts, doit se transformer progressivement, s’améliorer, se purifier ; et comme nous sommes faits à l’image de Dieu, elle doit toujours davantage reproduire l'image du royaume des deux , de l’idéal fixé dans les desseins de Dieu, que Jésus nous a prédit, que notre conscience, d’époque en époque, a toujours entrevu sous de plus vives clartés. La loi est une, et l’humanité doit l’accomplir jusqu’à la dernière syllabe. Le salut de l’âme, le progrès, à travers les mondes, de l’étre en tant qu’individu, le développement du principe de vie que chacun de nous doit à la munificence de Dieu, dépend de notre activité, de nos combats, de nos sacrifices vaillamment supportés pour que la loi s’accomplisse sur la terre. Dieu, en nous jugeant, ne nous demandera pas : Qu as-tu fait pour ton âme? mais qu'as-tu fait pour les autres âmes, pour les âmes que je t’avais données pour sœurs ? Pour tous ceux qui admettent l’Unité de Dieu et, comme conséquence, l’unité de la famille humaine, c’est une vérité de foi que nous sommes tous solidaires les uns des autres. Nous ne pouvons abandonner nos compagnons d’existence aux maux de l’ignorance et de la servitude, sans encourir la condamnation des traîtres, traîtres à la loi, traîtres à
notre mission, traîtres aux âmes confiées à nos soins. La malédiction de Caïn veille sur quiconque n’est pas le gardien de son frère. Nous devons nous élever en élevant nos frères, nous purifier en leur frayant toujours davantage les voies vers le beau éternel et vers le vrai. Toute pensée, tout désir du bien que nous ne cherchons pas, quoi qu’il arrive, à traduire en acte est un péché. La pensée de Dieu se manifeste par des œuvres, et nous devons l’imiter de loin.
Il n’est pas vrai que deux races humaines existent sur la terre, que la famille des créatures humaines doive fatalement être partagée en deux; il n’est pas vrai que la pauvreté des uns aide au salut des autres, que le maître trouve, en quelque sorte, son complément dans l’esclave. Devant Dieu, il n’y a ni maîtres, ni esclaves, ni riches, ni pauvres, ni patriciens, ni plébéiens. Et ce qui n’est pas bon devant Dieu, ne peut être bon devant les hommes. Nous sommes tous libres parce que nous devons compte de nos œuvres, parce que nous sommes capables de progrès et nés pour travailler. Toute inégalité qui détruit notre liberté, qu entrave notre tendance au progrès, qui permet que l’oisiveté soit en honneur tandis que le travail subit la flétrissure et la tyrannie, toute inégalité de cette sorte n’est point
de Dieu; elle a sa source dans le mal; et Dieu tolère le
mal sur la terre, pour qu’en le combattant nous puissions mériter à ses yeux. Nous ne pourrons pas détruire le mal ici-bas, parce que Vitre humain est fini, et que son entier développement doit s'accompliT ailleurs ; mais nous devons lui faire une guerre sans relâche pour affaiblir continuellement l’empire qu’il exerce. La croyance opposée , de quelque nom qu’elle se déguise, est une croyance manichéenne. 11 n’existe point d’inégalités de nature, d’inégalités fatales de conditions et de classes, et quiconque, pape ou autre, peu importe, soutient la proposition contraire, renie Dieu, Jésus et l’unité humaine, pour s’égarer dans une fausse doctrine du péché originel, recueillie dans les croyances indiennes par les derniers temps du paganisme, ^ et prise dans le paganisme par quelques docteurs catlio-
liques du treizième siècle. Il existe des inégalités qui ont leur source dans les formes sociales, dans l’élément même où se développe la vie, et nous devons travailler à changer ces formes, à transformer, au nom de Dieu, au nom de la guerre que Dieu nous commande de faire au mal, au péché et à ses conséquences, cet élément susceptible de se modifier perpétuellement. Le monde physique, grand atelier de l’humanité, n’a pas été donné à quelques-uns, il a été donné au travail. Los biens matériels, ni bons ni mauvais en eux-mêmes, mais instruments de bien ou de mal, selon
la destination individuelle ou collective qu’ils reçoivent, appartiennent à tous ceux qui travaillent, et la répartition toujours croissante de ces biens produira des fruits d’autant plus utiles, d’autant plus agréables k Dieu, que l’éducation plus avancée du genre humain aura appris aux hommes à s’en servir pour le bien. La loi ne sefa pas hu-* mainement accomplie tant qu’un seul pauvre, privé de travail et des fruits dus au travail, et livré, par suite, k la merci de l’aumône du riche, pourra accuser d’imposture le le don de la terre que Dieu fit k l’humanité dans la personne du premier Adam, ou bien encore cette communion fraternelle dont la religion lui parle tous les jours, lorsqu’elle dit : Afin que tous ensemble nous soyons un.
Et il n’est pas vrai que tout pouvoir vient de Dieu; il n’est pas vrai que tout fait emporte après lui le droit; il n’est pas vrai que nous devions soumission, obéissance passive k un gouvernement quel qu’il soit. Au nom de notre âme immortelle, inviolable et fille de Dieu, nous
déclarons cette doctrine fausse, immorale Athée et
apostat k toute foi quiconque la professe. La puissance souveraine est en Dieu seul, et le signe de la puissance légitime sur la terre est dans la saine interprétation de sa loi. Les vrais interprètes en 6ont les hommes supérieurs par le génie, par la vertu, par l’amour et l’esprit de sacri-
fice. Le meilleur juge de leurs œuvres, c’est le peuple. Dieu est trois fois saint; mais sainte n’est point l’idole, saint n’est pas le simulacre. L’autorité est sainte; mais saint n’est pas un fantôme d’autorité. L’Église est sainte, mais non une imposture qui s’appelle l’Église. La thèse de Grégoire VU est vraie, l’application en était fausse. Le pouvoir est un ; la loi spirituelle , la religion gouverne ; ses interprètes, qui ne sont autres que les pouvoirs temporels, traduisent ses décrets en actes. Mais la loi spiri— rituelle favorise, embrasse et dirige toutes les manifestations du progrès dans l’humanité. Dès qu’elle a perdu cette puissance d’initiative et de direction, elle n’est plus la religion, mais un masque de religion : Et à Grégoire VII, qui substituait le signe d’une époque à l’idée elle-même, qui instituait comme interprète de la loi non le meilleur pape, mais le pape quel qu’il fût, l’humanité répond aujourd’hui : Dieu est Dieu et le Peuple est son prophète. Dieu flambioie au sommet de la pyramide sociale ; le peuple étudie, recueille, interprète ses volontés à la base. Partout où, fondé sur d’autres principes, le pouvoir trahit par ignorance ou viole délibérément la divine loi d’amour, de liberté, d'égalité, d’association fraternelle, d’éducation commune, là est le mal. Force est de le combattre, et quiconque ne le combat pas, par égoïsme ou par inertie, est
coupable. Qui sert le mal déserte la cause de Dieu, seul Seigneur; et qui n’est pas avec lui est contre lui.
La religion conserve, prêche et enseigne ces principes , ou elle n’est pas la religion. Lien inutile, lettre morte , sans initiative et sans vie , elle glt comme un cadavre , répudiée par la conscience des peuples , réduite à chercher sa force dans les armes étrangères, et non dans le prestige du martyre ou dans celui de la parole.
Et le martyre et la parole du Christ ne sont point en opposition avec ces principes. Jésus ne nous a-t-il pas dit que nous étions tous frères et fils de Dieu ? N’est-il pas venu pour détruire les castes et les inégalités de nature, admises par le paganisme ? N’a-t-il pas dit qu’il mourait pour nous racheter tous des suites de la première faute ? N’a-t-il pas. enseigné que nous devions tous ici bas constituer une sainte unité en'Dieu et dans l’amour ? N’a-t-il pas annoncé que la famille humaine ne formerait plus qu’un seul troupeau et n’aurait plus qu’un seul pasteur, à savoir , la loi de Dieu interprétée? N’a-t-il pas sanctionné le principe de la transmission selon l’esprit, selon les œuvres , opposé au principe de la transmission selon la chair , selon le privilège de caste et de naissauce? N’at-il pas voulu que dans cette tendre émulation de travaux fraternels auxquels il conviait les hommes, celui-là seulement fût le premier parmi nous qui saurait être le dernier,
et se consacrerait avec un zèle ardent, embrasé de l’amour des sacrifices, à notre amélioration î Chaque syllabe de l’Evangile ne respire-t-elle pas l’esprit de liberté, d’égalité, de guerre au mal , à l’injustice et au mensonge qui souillen t les œuvres humaines î
Liberté, Egalité 1 ce sont dites-vous , des biens du ciel et non de la terre.
Non, cette absurde distinction n’est pas dans l’Evangile, et le mépris de la terre n’a été enseigné aux croyants que depuis le jour où l’Eglise s’est donnée à César ; que depuis le jour où son chef visible, devenu prince lui-même, s’éprit tellement de la terre qu’il voulut en prendre et en conserver une partie, même au prix du sang de ses frères. La Terre et le Ciel alternent continuellement dans le saint livre , et la terre y est considérée comme un séjour non d’expiation , mais de préparation au ciel ; comme un champ de bataille où l’humanité s’exerce à combattre les puissances du mal et de l’égoïsme qui l’enchaînent et l’égarent. Laissons de côté la discussion de quelques passages isolés et mal compris , précisément parce qu’ils ont été étudiés isolément. Laissons le : regnum meum non est de hoc mundo : (mon royaume n’est pas de ce monde). Nous savons que cette phrase a été inexactement traduite dans
la Vulgate , et que le texte décisif pour nous, porte : regnum menm non est nukc de hoc mundo : (mon royaume n’est pas maintenant de ce monde) ; et laissons le : rendez à César ce qui appartient à César : passage qui n’est point doctrinal, qui ne contient aucune règle pour l’avenir , et par lequel Jésus tenant seulement compte d’un fait existant, et qui ne pouvait être transformé qu’à l’aide du martyre, complément de sa mission ( 1 ), repousse un piège que lui tendaient les pharisiens. Mais l’ensemble, l’esprit de l'Évangile et la vie de Jésus témoignent en faveur de notre doctrine. Les miracles concordent avec ses enseignements pour détruire l’antagonisme prétendu entre les choses de la terre et celles du ciel. Jésus guérit les âmes et les corps. Il demande à Dieu, dans sa prière, le pain de chaque jour pour ses frères, comme il lui défi) L'heure est venue dans laquelle le fila de l’homme doit être glorifié. Jean, xu, 23.
» En vérité, en vérité, je voua le dis : ai le grain de froment tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il produit plusieurs fruits, xu, 24.
» C’est maintenant que le monde sera jugé : c’est maintenant que sera chassé le prince de ce monde (le mal), xu, 31.
» Et moi, quand je me serai élevé au-dessus de la terre, je vous attirerai tous à moi, xu, 32.
mande les facultés de l’esprit ; il enseigne l'égalité , l’amour, l’unité dans la fraternité, et il enjoint à ses disciples de prêcher et d’agir conformément à cet enseignement, de propager la loi du ciel sur toute la surface de la terre. Il annonce à ses apôtres des persécutions terrestres, et le triomphe céleste au "petit nombre de ceux qui tomberont victimes de leur zèle : quant à ceux en grand nombre qui verront fructifier autour d’eux la semence du martyre , il leur annonce le triomphe terrestre, heureux ceux gui fleurent dit-il, de la montagne à la foule qui l’écoutait , farce qu’ils seront consolés; heureux ceux qui sont doux , PARCE Qu’ils AURONT LA TERRE EN HÉRITAGE. Heureux les persécutés four la justice , parce qu’à eux appartient le royaume des deux (t). Combattez, travaillez, transformez la terre, appropriez -vous-la ; mais si la persécution vous arrive à mi-chemin, si elle vous force à laisser votre mission inachevée, consolez-vous : ils peuvent vous enlever la terre, mais non le ciel. — Tout ce discours vraiment divin tend, d’une part, à stimuler l’activité des croyants pour qu’ils incarnent la foi sur la terre et dans la terre; de l’autre, à combattre l’inertie et la lâcheté qui pourraient s’emparer L de leurs âmes. Vous et es la lumière du monde; la
(1) Matthieu, v, 4, B, 10.
ville bâtie sur le faîte ne peut pas rester cachée » *— On n’aU lume pas la lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la place au contraire sur le chandelier , pour qu’elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. — Que votre lumière resplendisse ainsi devant les hommes : qu’ils voient vos bonnes œuvres et qu'ils glorifient le père céleste..., moi je suis venu.... pour que la loi s’aCCOmplissb. ...et en vérité je vous dis que la terre et le ciel ne passeront pas avant que chaque syllabe de la loi ne soit accomplie (i), et il ajoute à la fin, comme s’il craignait de n’aToir pas été bien compris : Vous reconnaîtrez les prophètes à leurs fruits...» Tout arbre qui ne produit point de bons fruits est coupé et jeté au feu . ... ce n’est pas celui qui me dit, Seigneur f Seigneur, qui entrera dans le royaume des deux, mais celui QUI FAIT LA VOLONTÉ DE MON PÈRE qui est ÜUX deux. ...Et quiconque entendant ces paroles ne les mettra point en pratique sera assimilé au fou qui construit sa maison sur le sable (2). Et descendu de la montagne, Jésus, comme pour donner un corps à la pensée qu’il avait développée dans tout son discours, guérit un homme qui avait le corp9 recouvert d’une lèpre (3).
(t) Matthieu, v, 14, 15, 16, 17, 18.
(2) Matthieu, vn, 16, 19, 21, 26.
(3) Matthieu, vin.
Cherchez le royaume de Dieu, et toutes ces choses (les choses du monde) tous seront données pour surcroît ( 1 ). Toute la doctrine évangélique est résumée dans ce texte : Domination de l’esprit sur la matière, de Vidée sur le fait; le perfectionnement moral, placé au-dessus des biens matériels. Et telle est aussi notre doctrine. Dieu d’abord, le peuple ensuite, et le peuple interprète de la loi de Dieu. Les richesses matérielles, avons-nous dit, instrument du bien si elles reçoivent une destination utile à tous, instrument du mal, si elles ne servent qu’un intérêt égoïste, doivent être réparties selon les œuvres et selon l’éducation morale de chaque homme.
Et pour organiser cette domination de l’esprit sur la matière, de l’idée sur la forme; pour diriger, dans le but d’un bon gouvernement, l'éducation des hommes, Jésus expose une théorie fondée sur les œuvres et non sur le privilège, théorie qui dément l’abjecte doctrine de soumission absolue enseignée par le pape ; il fournit aux croyants une règle pour juger si une autorité est légitime ou non, si elle dérive de Dieu ou si elle viole sa loi.
« Les princes des peuples les dominent : les grands exercent le pouvoir sur eux. » Voilà l’exposition du fait, main-
(1) Luc, tu, 31.
tenant voici le droit. — « Mais il n’en sera pas ainsi parmi vous : au contraire. Que quiconque parmi vous
VOUDRA ÊTRE GRAND SOIT VOTRE MINISTRE, ET QUICONQUE VOUDRA ÊTRE UE PREMIER SOIT VOTRE SERVITEUR : De
même que le fils de l'homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner son âme en rachat de plusieurs. (i) »
La loi du Christ est ainsi faite ; et au pape qui la viole nous pouvons rappeler cette menace : Quiconque m’aura renié devant les hommes sera renié par moi devant mon père qui est aux deux (2). Que les hommes tièdes qui connaissent cette loi, mais qui, par paresse ou par amour d’un semblant de paix, n’osent pas la professer publiquement, se souviennent de cette déclaration : Ne pensez pas que je sois venu pour répandre la paix sur la terre : je n’y porte pas la paix, mais un glaive... Celui que aime son pire et sa mère plus que moi n’est pas digne de moi; et celui qui aime son fils et sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. (3)
(1) Matthieu, xx, 25, 26, 27, 28. Le I” verset est encore plus explicite dans l’Evangile de Marc : Il dit : Ceux qui se considèrent comme des princes, x, 12.
(2) Matthieu, x, 33.
(3) Matthieu, x, 34, 37.
Et les apôtres de celui qui, près de mourir, disait : J’ai vaincu le monde (1), et qui, sorti du sépulcre, ajoutait : Toute puissance m’est donnée dans le ciel et sur la terre (2), comprirent bien leur mission . En embrassant dans leurs prédications le corps et l’esprit, qui sont l'un et l’autre de Dieu (3), en déclarant hautement que l’œuvre de transformation qui leur était confiée s’étendait au ciel et à la terre, ils convièrent hardiment les croyants à lutter contre toute autorité qui ierait obstacle à l’accomplissement de la loi. Et après avoir dit que le mystère de la volonté divine est de recueillir , lors de la distribution qui s'opérera à la fin des temps, toutes les choses, aussi bien celles du .ciel que celles de la terre ; — après avoir prononcé ces sublimes paroles : Il n'y a qu’un seul corps et qu'un seul esprit. — Il n’y a qu’un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême. — Il n’y a qu’un seul Dieu, père de tous, lequel
EST SUPÉRIEUR A TOUTES CHOSES ET QUI EST EN VOUS (û),
l’apôtre Paul entonne une hymne de sainte guerre aux puissants et d’encouragement à l’église militante; hymne qui doit résonner comme un reproche amer aux oreilles de nos prêtres dégénérés.
(1) Jean, xvi, 33.
(2) Matthieu, xxviii, 18.
(3) Aux Corinthiens, vi, 20.
(4) Paul aux Ephésiens, i, 10, — iv, 4, 5, 6
« Fortifiez-vous, mes frères, dans le Seigneur et
dans la force de sa puissance.
» Revôtez des pieds à la tête l’armure de Dieu pour que vous restiez fermes et droits devant les pièges du démon.
» Car nous ne combattrons pas contre notre smg et contre notre chair, mais contre les principautés, les puissances , les gouverneurs de ce monde et des ténibres de ce monde.. .
» Présentez-vous donc au combat ceints de vérité et recouverts de la cuirasse de la justice,
» Et préparés par l’Évangile de paix,
» Passez à votre bras le bouclier de la foi.
» Et prenez le casque du salut et l’épée de l’esprit qui est la parole de Dieu (1). »
Bien que, dit Pie IX dans son Encyclique, les aemes des nations m’aient restitué Rome: bien que les tumultes delà guerre — les batailles de l’indépendance! — ne retentissent plus même dans les autres contrées de l'Italie, les méchants ne sedésistent point. Se désister! non, jamais. Au nom de Jésus et de saint Paul, au nom de tous les combattants pour la cause de la vérité et de la justice, cous persévérerons. Que voué soit à la honte et au remords celui dont le courage faiblirait devant la pauvreté, les déceptions et la persécution. Notre cause est- la cause de (1) Paul aux Ephésiens, vi, 10 et lui Y..
Dieu. Les murs, les pierres de Rome peuvent, pour un temps, et grâce à la force aveugle des armes étrangères, retomber sous votre joug : mais l’âme de Rome est avec nous. C’est nous qui avons recueilli sa pensée. Arche sainte de notre foi, et semence d’un infaillible avenir, nous la portons et nous la garderons intacte avec nous, dans l’exil, comme les premiers chrétiens portaient dans les catacombes et dans les prisons, la pensée de Jésus Aujourd’hui trahie par vous : nous la garderons, jusqu’à ce qu’elle rayonne de nouveau de Rome sur le monde, couronnée de l’éclat d’ une v icto i re q ue n e pou rr on 1 1 ui disputer longtemps ni vos encycliques, ni les armes profanes que vous avez implorées. La religion n’est plus dans votre eamp, elle est dans le nôtre. Grâce a vous, grâce à la guerre désespérée que vous déclarez à la pensée de Dieu, grâce aussi à la coupable inertie de certains hommes qui s’appellent des prêtres et qui ne remplissent pas un seul des devoirs du sacerdoce, le monde livré aux ténèbres du doute et de la haine, marche égaré par de faux systèmes : mais ces systèmes ont pourtant plus d’autorité que votre parole, parce qu’ils sont comme un pressentiment de l’avenir, tandis que vous, vous prétendez enchaîner au cadavre d’un passé mort pour toujours, l’humanité que pousse le divin souffle d’en haut
Prêtres italiens, mes paroles sont graves : si le salut du monde et de vos croyances vous est cher, écoutez-nous. Nous pourrions, — un des vôtres (1) l’a dit, et que ce soit pour vous une preuve de l’esprit qui nous anime, — vaincre sans vous, mais nous ne le voudrions pas . N’êtes-vous pas nos frères? N’êtes-vous pas nés, vous aussi, sur cette terre italienne que nous cherchonsà sanctifier par l’amour et la foi? N’ètes-vous pas les fils de ce peuple aujourd’hui nourri de colère et de défiances, et que nous voudrions réunir en une seule famille? Nous ne recourons contre vous ni aux artifices de la séduction ni à la terreur; nous ne combattons point nos adversaires avec l’arme de la calomnie : nous ne vous conseillons pas de ne point lire leurs livres, de ne point écouter leurs discours : nous ne vous demandons qu’une seule chose, c’estde nous écouter aussi ; ou plutôt, d’écouter la voix del’humanité que Dieu a confiéeà vos soins. Entre l’humanité et le pape, placez i’Évan-
(1) Le père Ventura.
gile ouvert; puis, descendez libres de haine, dégagés de toute obséquiosité aveugle, dans votreconscience, et jugez. L’appel que nous vous faisons estun appel sincère. Hommes et sujets de l’erreur, nous pouvons pécher sur beaucoup de points, mais jamais par hypocrisie. Nous avons l’audace du vrai : le pape le sait, et c’est pour cela qu’il nous redoute. Celui qui vous écrit aujourd’hui, au nom de ses frères, peut vous dire : Examinez ma vie ; vous n’y pourrez trouver un acte qui soit en contradiction avec la foi que j' enseigne. Examinez tout ce que j’ai écrit depuis vingt ans , vous n y pourrez trouver une seule ligne dictée par l’irréligion ou le matérialisme. Interprète d’un grand nombre de mes frères, lorsque j’ouvris mon âme à la pensée italienne, je déclarai que, depuis longtemps, un divorce avait séparé l’idée religieuse de l’idée politique; l’Église de l’humanité; je déclarai que ce divorce était funeste ; — que sans la foi, une société basée sur la fraternité était un rêve; que sans la foi il n’y avait ni paix ni liberté véritables ; que hors d’elle l’élément corrompu dans lequel nous vivons résisterait à toute transformation sérieuse; que hors d’elle enfin il n’y avait plus ni patrie ni rien. l’ajoutais qu’il fallait, à tout prix, relier la terre au ciel, rétablir l’harmonie entre la vie qui s’écoule dans le temps et dans l’espace et la concession de l’éternelle vie; entre l’homme et Dieu père et éducateur de
tous les hommes. Et maintenant j’ajoute que l’heure suprême va sonner, que les temps sont mûrs, que le matérialismes est vaincu, que le besoin d’une vie religieuse est universellement senti, et que grâce à vous seuls, grâce à l’obstination qui vous pousse à étayer un édifice en ruines, à maintenir l’Église dans la haine ou l’ignorance des progrès inévitables de l’humanité, les consciences vivent incertaines, la religion reste exilée des cœurs; que grâce à vous, et malgré nous, il se prépare des temps de discorde et des œuvres de sang dont vous porterez la responsabilitédevant les hommes et devant Dieu.
Au nom de Dieu et pour l’amour de notre patrie, nous vous demandons : Êtes-vous chrétiens? comprenez-vous l’Évangile? regardez-vous la parole de Jésus comme une lettre morte, ou en adorez-vous l’esprit? Entre l'esprit de l’Evangile et la parole des papes, êtes-vous vraiment, décidément résolus à opter pour cette dernière, sans examen, sans appel à votre conscience? Êtes-vous croyants ou êtesvous idolâtres?
Dans les premières lignes de l’Évangile, l’esprit du mal offre à Jésus, pour l’engager à lui rendre ses services et à trahir sa mission, des royaumes et des principautés terrestres. Jésus refuse avec mépris. Lorsque vous voyez les chefs de votre hiérarchie se liguer avec les princes, et mau-
dire pour eux les peuples dont ils font couler le sang, afin de maintenir leur propre empire sur une partie de la terre italienne, ne vous rappelez-vous jamais cette page de de l’Evangile?
Dans une autre page, Jésus, cette âme la plus douce, la plus tendre, la plus embrasée d’amour qui soit descendue sur la terre, s’arme d’un fouet, et chasse, dans un saint élan de colèfe, les trafiquants et les profanateurs du temple. Ne pensez-vous jamais â cette page, ô ptêtres, mes frères ? N’y â-t-il plus de marchands dans le temple? Les pharisiens, ces sectateurs de la lettre morte, ont-ils tous disparu? La parole de Dieu brille-t-elle dans sa pureté vivifiante, et telle qu’elle sortait de la bouche de Jésus?
Prêtres du Christ, regardez autour de vous.
Pourquoi la terre frémit-elle? Pourquoi cet immense cri de peuples soulevés et qu’aucune force 'ne pourra ramener à la paix ou au silence? De combien de jours, de combien de mois date ce frémissement, indice patent, irrécusable de besoins et d’événements nouveaux? Il date de soixante ans, et il grandit chaque jour. Dans combien de lieux ont éclaté ses menaces ? Pouvez-vous nous indiquer un foyer, un point central d’où part cette agitation? Elle fait irruption de toutes parts, sans centre déterminé, à travers les nations les plus diverses et les plus reculées, à travers les peuples de mœurs et de races opposées, en Italie, en France, parmi les Slaves, à Pesth, à Vienne, depuis l’extrémité de la Sicile iusqu’à Pétersbourg. Pas un mois ne se passe sans un mouvement, sans une tentative d’insurrection ; pas un jour sans qu’une voix partie d’un point ou l’autre de l’Europe ne vous porte la nouvelle d’un danger et d’une persécution. Combien de fois ces agitations ont-elles été réprimées ? Dix, vingt, cinquante fois. Tontes les armées, toutes les forces de la vieille Europe,
tous les artifices de la diplomatie se sont ligués pour les étouffer, et l’on crut qu’elles étaient étouffées ; puis, après quelques heures, elles ont éclaté toujours et chaque fois plus redoutables. Combien ont péri parmi les agitateurs? Le nombre ne s’en compte pas. Sur toute la terre, ils sont tombés par centaines sur les échafauds, sous la hache; par milliers sur les champs de bataille, par milliers de faim et de misère, dans l’exil. Comment sont-ils morts? Presque tous le sourire sur les lèvres, avec la fierté du défi sur le front, avec la calme sérénité que donne la conscience d’une mission accomplie, comme meurent les martyrs.
Et vous appelez ce soulèvement des peuples une émeute? Vous pouvez n’y voir que la main de quelques factieux? Moi, je vous dis que c’est le soulèvement de l’humanité poussée par le choc du doigt de Dieu, que c’est la révélation d’une époque marquée par la Providence ; je dis que vous devriez courber avec respect la tète et demander au Père des hommes qu’il vous éclaire sur ses desseins, sur les destins nouveaux qu’il réserve à ses fils; sur les caractères de la transformation qu’il prépare à la race humaine.
Etquel estlecrides peuplesainsisoulevés? Patrie, Liberté, Nation, Égalité, Dieu et Peuple, Progrès, Association fraternelle, Alliance: paroles saintes, et qui prophétisent un ordre nouveau, traduction complète de ces paroles de Jésus : Omises unüm sint (Que tous soient un). Quelques-uns, la Pologne, la Grèce, se sont levés, la croix sur leur bannière ;
d’autres, l’Italie, au nom du pape qui aujourd’hui lance " 6
sur nous l’anatlièrae. Et ce premier mouvement fut chez tous pur de vengeances, grand d’oubli, saint d’amour, d’enthousiasme, de foi. Eux, les victimes, renversèrent l’échafaud qui aurait pu se dresser pour leurs ennemis. Si quelques actes isolés vinrent faire tache à leur noble cause, ce fut plus tard, sous l’inspiration de réactions cruelles et de résistances insensées : ces actes, d’ailleurs, furent presque universellement condamnés. Si quelques cris anarchiques, si quelques rêves d’utopie subversive éclatent aujourd’hui dans le sein des populations excitées, ce sont les cris d’hommes désespérés, cent fois trompés et trahis, cent fois déboutés de leurs justes demandes par l’inexorable volonté d’une caste ou d’un roi : — et tous ces nuages disparaîtraient à jamais, vous le savez bien, le jour où nous serions vainqueurs.
Et quel est, prêtres italiens, le vœu de notre, de votre patrie? « Nous voulons réunir les vingt-six millions d’hommes qui peuplent la terre d’Italie en une seule famille, sous une seule loi, à l’ombre d’un seul drapeau. Nous voulons continuer la tradition de nos pères et ouvrir à nos fils une voie au bout de laquelle ne soient ni l’exil, ni l’échafaud, ni le bâton du soldat Croate. Nous voulons que, pour le bien de l'humanité, notre intelligence soit libre, notre parole libre, notre œuvre puissante. Nous ne voulons pas adorer le mensonge, mais la vérité ; nous voulons une autorité, mais fondée sur l’interprétation de la loi, non sur le caprice arbitraire de l’usurpation ; nous
Digilized by Googli
cherchons des guides et des chefs, mais nous les cherchons parmi ceux que signalent à nos choix leur intelligence, leur vertu, leur dévouement au bien de tous : nous demandons le pain de l’âme , l’éducation pour tous ; le pain du corps, le travail pour tous. Sur la terre comme au ciel, que la volonté de Dieu toit faite. »
A ces demandes, ne pouvez-vous repondre que comme répond l’Encyclique? le frémissement de vos consciences ne vous pousse-t-il pas à une autre mission que celle que le pape résume par ce mot : Résister?
Résister à la nation , à l’humanité, aux volontés de Dieu? Vous êtes alors irrévocablement perdus.... La religion est éternelle, éternelle est l’Eglise des croyants. Mais la transformation de la religion et de l’Eglise qui , vous aidant, s’accomplirait dans une évolution pacifique et solennelle, coûtera au monde des luttes terribles, et les larmes et le sang de milliers de martyrs. Dieu descendra sur les multitudes et sur vous, non comme la rosée sur la toison, mais comme un tourbillon, et ceint de la foudre, comme dans le buisson du Sinal.
JSfüS—
J’ouvre l’Evangile et j’y lis :
« Si vous m’aimez, observez mes commandements.
» Et moi je prierai mon père, et il vous donnera un