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sitôt le doge et le Sénat s’empressent de désigner un ambassadeur pour le Caire : ils chargent Nicolas Zeno de négocier un traité de commerce. Le soudan Ismaïil s’engage à garantir la sécurité et la libre circulation de tous les marchands francs dans ses Etats (1). Pour mieux profiter de ses bonnes dispositions, les Vénitiens adressent au Saint-Siège une nouvelle requête, en vue d’étendre le privilège obtenu l’année précédente. Ils prétendent qu’il y aurait toutes sortes d'inconvénients à voyager en Orient avec des « naves », gros navires ronds, plus lents et plus difficiles à défendre que les «galées » et ils demandent l'autorisation de transformer les « naves » en « galées », en calculant que la charge d’une « nave » représente celle de 8 ou 10 «galées » (2). Clément VI cède à leurs instances, tout en cherchant à maintenir le privilège dans les plus strictes limites : il permet aux Vénitiens d’armer 7 galées pour une « nave », mais à condition de ne pas faire naviguer ensemble plus de 6 galées. Il est bien entendu, d’ailleurs, que le privilège concernant les 4 « naves » ne sera pas renouvelé. Ce que le pape venait d’accorder aux Vénitiens, il était difficile de le refuser à d’autres. Dès le 22 mai 1344, il autorisait deux marchands de Barcelone à faire le commerce avec un navire, dans les mêmes conditions que les Vénitiens (3). Un prieur des Hospitaliers, un autre marchand du Midi de la France, obtenaient, un peu plus tard, le même privilège (£). Enfin le dauphin de Viennois, Humbert, sur le point de ren- (4) Diplom. V. L., nos 153-455, Vite de’ duchi di Ven. (R. I. S., XXII, col. 644). (2) Reg. V., 139, n° 190 (réponse du pape, 15 août 1345). Diplom. V. L., n° 162. Pour la différence entre les naves, bateaux de transport, et les galées, bâtiments de guerre, longs et minces, cf. la marine des croisades (De la Roncière : Histoire de la Marine française, t. 1, p. 244).
(3) Reg. V., 138, n° 14 (22 mai 1344).
(4) Reg. V., 138, n° 1024 (3 mai 1345), 139, ne 211 (4 août 1345).
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trer en Occident, sollicitait du Saint-Siège, pour quelquesuns de ses fidèles, la permission d’envoyer 2 naves et. 12 galées dans les terres soumises au soudan de Babylone (1).
Ces relations nouvelles fortifiaient l'influence vénitienne à la cour du Caire, et vers la même époque, le roi d'Arménie croyait cette influence assez forte pour obtenir du soudan la restitution du port de Lajazzo, récemment occupé par les Mameluks. Il semble d’ailleurs qu’il se soit fait illusion, ou que les Vénitiens n’aient pas voulu intervenir en sa faveur, malgré la demande de Clément VI (?). Au reste, l'impuissance des soudans, successeurs de Nasir, à maintenir leur autorité, les troubles et les révolutions sanglantes, qui éclatent presque chaque année, entre 1341 et 1351, menacent de rendre fort précaires les concessions accordées aux Latins, et d’une manière générale, la sécurité des chrétiens en Egypte et en Syrie (). Aussi voit-on reparaître, vers 1348, dans les lettres de Clément VI, les anciens projets de croisade contre les Mameluks. On se demande, à la cour d'Avignon, si l'anarchie permanente, dont la ville du Caire donne le spectacle, ne fournirait pas aux croisés l’occasion de tenter une campagne, avec de grandes chances de succès, contre les Musulmans d'Egypte. Le pape recommande à tous les fidèles d'Occident un archevêque latin, qui vient de passer vingt-cinq ans en terre infidèle, et un seigneur qui s’est longtemps battu en Egypte et en Syrie : tous deux ont apporté de précieuses informations sur la faiblesse actuelle des Mameluks, et
(1) Reg. V., 140, n° 1072 (19 mars 1347).
(2) Reg. V., 141, n° 406 (25 septembre 1347). C£., Diplom. V. L.,T, n° 166. (3) Weil. Gesch. der Chalifen., t. IV, p. A8et s.
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d’après leur opinion, les circonstances seraient favorables à une croisade (1).
Ce n’est là qu’une proposition très vague. En Occident même, au moment où éclate dans toutes les villes d'Italie et de France, et plus loin encore, la terrible peste de 1348, qui pourrait songer à une campagne quelconque en Orient ? L'affaire principale qui occupe à ce moment le Saint-Siège, c’est la conclusion du traité avec les deux émirs d’Asie- Mineure, Omour-beg et son frère Khidr-beg, maîtres de la forteresse supérieure de Smyrne, et de la ville d'Ephèse, — alors appelée Altoluogo (2). Dès le mois de janvier 1348, le chanoine de Smyrne, Barthélemy « de Thomariis », vicaire du légat François de Crète, et le prieur des Hospitaliers, représentant du grand-maître, venaient soumettre à l’approbation du Saint-Siège un traité préliminaire, récemment signé avec les deux émirs, et d’après lequel les Latins, pour obtenir certains privilèges commerciaux, s’engageaient à raser les murs de la forteresse de Smyrne (3). Que les chefs de la ligue latine aient pu accepter une concession aussi grave, cela nous montre combien la position de Smyrne était difficile à garder : les Turcs restant les maîtres de toutes les collines environnantes, y compris l’ancienne Acropole, la place ne pouvait être ravitaillée que par mer, et l’entretien d’une garnison suffisante exigeait des dépenses trop fortes pour les ressources
(1) Reg. V., 144, n° 1191 (17 mars 1348). Raynaldi, 1348, XXIX. En août 1347, le grand-maître, avec la permission du pape. envoie un espion en Syrie (Reg. bull, mag. n° 2, fol. 224, Archives de Malte).
(2) Heyd, £. c., €. I, p. 541.
(3) Reg. V., 141, n° 1019 (26 janvier 1348), n° 1091 (5 février). Le traité avait été conclu par le chanoine Barthélemy lui-même, et par « Dragonetus de Gaudioso » frère de l’Hâpital, « cum Zalabi Altiloci et Marbasano Smirnarum superiorum detentoribus, Turkorum ducibus ».
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ou la bonne volonté des alliés. D’autre part, si l’on continuait à faire de Smyrne une place de guerre, en relations hostiles avec ses voisins turcs, comment pouvait-on soutenir la concurrence commerciale des Gênois, de nouveau établis à Chio et à Phocée ? Smyrne ne pouvait être à la fois une place de guerre et un port de commerce : pour lui rendre sa valeur commerciale, il fallait rassurer ses voisins turcs et conclure avec eux une entente durable, — comme il est probable que les Gênois, de leur côté, cherchaient à le faire. Précisément, c’est un marchand gênois, depuis longtemps fixé sur le littoral, Octavien Zaccaria, — fils ou neveu de Martin Zaccaria, l’ancien dynaste de Chio, — qui sert de médiateur entre les émirs et les cheîs de la ligue (1).
Clément VI reconnaissait lui-même, sur les rapports nombreux qu’il avait reçus, que la forteresse en question rendait peu de services, et que dès le début de l’occupation latine, il aurait peut-être mieux valu la démolir (2). Mais d’autre part il ne pouvait admettre que les Latins avouassent ainsi leur faiblesse : s'appuyant sur l’avis formel des anciens chefs militaires de la croisade, le dauphin Humbert et le comte Edouard de Beaujeu, il refusa de signer un traité, qui était une injure pour la chrétienté. Au reste, le doge de Venise,
(1) La lettre du 26 janvier 1348, citée à la note précédente, est adressée à Octa- vien Zaccaria « domicellus Januensis. » Ce Zaccaria ne fait point partie de la nouvelle colonie gênoise, installée à Chio par Vignosi en 1346 : au contraire, dans la constitution de la société commerciale ou « Mahone » de Chio, il était entendu qu'aucun membre de la famille des Zaccaria ne garderait dans l’île une propriété quelconque (V. Hopf. les Giustiniant (trad.Vlasto). Une bulle du Grand-Maïtre, datée du 4 octobre 1347, nous apprend qu’Octavien Zaccaria prête de l’argent à Dragonet de Gaudioso. Cf. note précédente. [Document des archives de Malte, Reg. bull. Mag no 2, fol. 7).
(2) « Licet a principio cum dictum castrom habitum fuit, expedivisset forsitan
quod castrum ipsum pro eo quod modice ut'litatis est dirutum extitisset, ad presens tamen jd non posset fieri sine chrislianitatis opprobrio ». (L. c., n° 1091).
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André Dandolo, n'avait point caché sa désapprobation contre l'attitude trop conciliante des Hospitaliers (1). |
Le refus du pape empêcha les négociations d'aboutir ; l’'émir Omour-beg, qui se préparait à passer en Europe pour combattre les adversaires du basileus Jean Cantacuzène (maître de Byzance depuis 1347), résolut d’abord d’en finir avec les Latins de Smyrne, en cherchant à enlever de force la citadelle (2). Mais dès le début du siège, dans une tentative d'assaut contre les murailles de la ville, Omour-beg est frappé mortellement, et les Turcs, privés de leur chef, battent en retraite. Il est curieux d'observer que les chroniques italiennes, si abondantes en détails sur l'occupation de Smyrne, et sur les premiers rapports entre les Latins et l’émir « Morbassanus », semblent ignorer sa mort : et ceci nous montre combien, en quelques mois, l'opinion occidentale était devenue indifférente au sort des chrétiens de l’Archipel. Clément VI fut informé de la mort de l’émir et de la victoire des chrétiens d’abord par le grand maître des Hospitaliers, puis par l’archevêque de Smyrne et le capitaine de la ville, Barnabé Gherardi de Parme, arrivé récemment pour prendre le commandement de la garnison (3). Délivrés de leur plus redoutable adversaire, les Latins ne pouvaient plus songer à détruire les murailles de leur citadelle : ils n’avaient plus
(1) « Nos et fratres nostri... cardinales et dilecti filii commune Veneciarum demolicioni dicti castri assentire nulla racione possemus » {, €., n° 1019. Le grandmaître avait interdit à ses lieutenants, et notamment au prieur de Catalogne. « Petrus Arnaudi de parietibus tortis », capitaine général des galées de l'Ordre, de prendre à leur charge l1 garde du château de Smyrne (Bulle du 17 avril 1347. Reg. n° 2, fol. 220 v°. Archives de Malte).
(2) Nic. Greg., XVI, 7, p. 835. Cantacuzène, qui parle si souvent de son allié Omour-beg, ne dit pas un mot de sa mort. D’après Ducas (p. 29), les Tures trans-
portèrent le cadavre de l’émir dans la forteresse supérieure, au-dessus de Smyrne. (3) Reg. V., 142, n° 199. Raynaldi, 1348, XX VII.
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en face d’eux que l’émir d’Altoluogo, frère d'Omour-beg ; et les négociations, aussitôt reprises, s’engageaient dans des conditions beaucoup plus favorables. Le Saint-Siège trouvait ainsi un nouvel argument pour garder intacte la place de Smyrne.
Le 17 août 1348, le pape répondait à l'archevêque de Smyrne,; et à Barnabé de Parme, en leur recommandant de n’abandonner sous aucun prétexte la citadelle, dont l'Eglise leur confiait la garde. Un mois plus tard, il recevait de nouveau à Avignon le chanoine Barthélemy « de Thomariis » qui lui annonçait la reprise des négociations, et la prochaine arrivée des ambassadeurs, chargés de lui présenter le traité, avec une lettre de l’émir Khidr-beg ; l’envoyé del’émir, quelestextes Latins appellent «Essedin Balaban », était accompagné par Octavien Zaccaria (!). Tous deux restèrent plusieurs mois les hôtes de la curie, car le pape et les cardinaux prétendaient remanier à loisir le projet qui leur était apporté, ajoutant de nombreux articles, en retranchant d’autres. Au mois de juillet 1349, — six mois, au moins, après l’arrivée des ambassadeurs, — Clément VI répondait enfin à l’émir, mais sans vouloir conclure encore une paix définitive (2). Il était nécessaire, disait-il, d’avoir le consentement du doge et du roi de Chypre, membres de la ligue latine, pour ratifier les propositions qui lui étaient soumises. Il allait leur écrire et les
(1) Reg. V., 142, n° 360 (lettre au roi de Chypre, 26 septembre 1348).
(2) Reg. V., 143, fol. 37 (lettre du 1 juillet 1349 « nobili viri Chalabi domino Altiloci »}) Raynaldi, 1349, XXX. Cf. la lettre au doge octobre. Reg. 143, fol. 88. Dipl. V. L., I, n° 172) « mulla eis addidimus et multa detraximus ». Le 10 octobre 4349 (Dipl. V. L., I, n° 173), l'évêque d'Ostie, écrivant aux Vénitiens, dit que les ambassadeurs turcs sont à Avignon « mensibus jam elapsis quam pluribus ». Une lettre du 4°: août 1350 au trésorier du Saint-Siège nous apprend que les ambassa-
deurs turcs ont reçu 4466 florins « pro vestibus et expensis eorum ». (Reg. V., 144, fol. 65).