‹ le pape clement vi et les affaires d'orientChapitre 22 sur 31 · LL · texte numérisé non relu

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Latins se trouvaient du côté de ses adversaires. Les Gênois de Galata, qui avaient profité de la guerre civile pour reprendre ; Chio et Phocée, s’efforcèrent, par tous les moyens, de prolonger une situation, si favorable à leurs intérêts. Si ce fut un Gênois, Fazzolati, qui ouvrit les portes de Byzance à Cantacuzène, il fallut bientôt le protéger contre la fureur de ses compatriotes (1). Inquiets de l’ambition du basileus, qui prétendait, tout en relevant Byzance de sa détresse financière et économique, lui refaire une marine, les gens de Galata ne tardèrent point à se brouiller avec lui. En revanche, leurs rivaux, les Vénitiens, s'étaient empressés de faire bon accueil au nouveau basileus : dès le mois de juillet 1347, le Sénat de Venise recommandait aux ambassadeurs, qu’il envoyait en Crimée, de s'arrêter à Byzance et d'offrir à Cantacuzène les hommages de la République (2). Les Vénitiens tenaient d'autant plus à mettre le basileus dans leur jeu, que les relations entre les deux républiques étaient sur le point de se rompre. Gênes entendait garder sa prépondérance sur les côtes de la mer Noire, et réduire Venise, aussi bien que les Grecs, à n’y jouer qu’un rôle accessoire (3).

Pour lutter plus efficacement contre les Gênois de Galata, il importait fort au basileus de les isoler des autres Latins. Il ne suffisait point d’être en bons termes avec les Vénitiens, dont malgré tout les Byzantins se méfiaient.Il fallait s'assurer la neutralité de la ligue latine, et des chefs ecclésiastiques,

(1) Nic. Grég., XV, 8, p. 775.

(2) Diplom. Ven. Lev., I, n° 165. Cf. Reg. V., 141, n° 1287 (lettre du 26 avril 1348 au doge de Venise) « Ambassiatores Johannis Cantachuseni et Johannis Paleologi imperatorum Grecorum... multos retulerunt sibi per te subditosque tuos favores collatos ».

(3) Nic. Grég. XVII, I, p. 842.

auxquels obéissaient les gens de Smyrne ; il était nécessaire de rompre tout accord entre les adversaires vaincus de Cantacuzène et les Occidentaux ; il fallait se faire reconnaître par le pape comme souverain légitime de Byzance.

Cantacuzène avait un autre motif de ménager les Latins. Parmi tous les seigneurs d'Occident qui venaient batailler sur les côtes de l’Archipel, n’y avait-il pas à craindre que l'un ou l’autre profitât des troubles de Byzance pour se tailler, aux dépens des Grecs, quelque nouvel Etat ? A Byzance même, ne pouvait-on pas redouter les prétentions de certains seigneurs français ou italiens, proches parents de la famille impériale ? Toutes ces étrangères qui étaient venues, à difiérentes époques, de Hongrie, de Montierrat, de Savoie, s’asseoir sur le trône de Byzance, avaient des parents à placer, des ambitions à satisfaire. C’est ainsi que l’impératrice Irène de Montierrat, seconde femme du basileus Andronic l’ancien, jalouse de son beau-fils, qui devait seul hériter du pouvoir impérial, aurait voulu, par avance, faire partager le territoire de l’Empire entre ses propres fils, «selon la mode latine » (!). Furieuse de les voir écartés du trône, elle avait cherché à leur assurer d’autres couronnes. Le despote Démétrius, dont il a été question précédemment, avait failli devenir prince héritier de Serbie (2). Son frère aîné Théodore était retourné en Italie, pour recueillir la succession de son grand’père, le marquis de Montierrat. Puis, ayant appris qu'on se battait « en Romanie », il était accouru au secours de son père, Andronic l’ancien ; rentré en Montierrat, il avait fait, de nouveau, le voyage de

(1) Nic. Grég., VIT, 5, p. 234, (2) Cf. supra, p. 51. Nic. Grég., VII, 6, p. 244.

Byzance, pour disputer la couronne à Andronic le jeune (!).

Vers la fin de la guerre civile entre Cantacuzène et le parti de la régente, comme le dauphin Humbert et d’autres Occidentaux étaient venus dans l’Archipel, le bruit se répandit à Byzance que le marquis Jean de Montferrat, fils de Théodore, et neveu du despote Démétrius, songeait à revendiquer ses droits à la couronne, et qu’à l’instigation de son beau-frère, le cardinal de Comminges, il préparait une expédition en Orient (2). Cantacuzène prétend que les projets du marquis de Montierrat étaient encouragés par le pape et les princes italiens. Mais les lettres du chanoine Barthélemy, informant le Saint-Siège du triomphe du Cantacuzène et contenant le plus vif éloge du basileus, auraient modifié complètement les dispositions de la curie ; et Jean de Monferrat, ne voyant aucune chance de succès, aurait renoncé à son entreprise.

Aucune trace n’est restée, ni dans les chroniques italiennes, ni dans les lettres pontificales, de ces prétendus projets du marquis de Montferrat. Celui-ci songeait surtout, semble-t-il, à lutter contre ses rivaux en Piémont, le prince d’Achaïe, Jacques de Savoie, et les Guelfes d’Asti, Quant à Clément VI, foin de songer à susciter un prétendant au trône de Byzance, il recommandait aux croisés de la ligue latine de ne pas se mêler à la guerre civile, qui partageait les Grecs en deux factions (3). Mais on a vu combien cet avis était

(1) Cron. di Monf.{Mon. Hist. Patriæ, III, col. 1176). Benv. Chron. (id., col. 1325). Nic. Grég., IX, p. 396. Cantac., I, 51, p. 256.

(2) Cant., IV, 2, p. 20. La chronique de Montferrat (l. c., col. 1215) nous apprend que Jean de Montferrat,ayant succédé à son père en 1338, épousa en premières noces la sœur du cardinal de Comminges.

(3) Reg. V., 140, n° 759. (Cf. supra, p. %5.)

difficile à observer, et l’on comprend qu'aux yeux des Grecs, le désintéressement des seigneurs latins, arrivant dans les environs de Byzance, avec de nombreux hommes d'armes, restât toujours suspect. Telles sont les raisons politiques qui amènent Jean Cantacuzène à se rapprocher du Saint-Siège, et à rechercher son alliance. Vers la fin de l’année 1347, comme il vient de parcourir rapidement la Thrace, avec son gendre, Jean Paléologue, pour montrer à tous l'accord étroit des deux empereurs, il rentre à Byzance et s’empresse d’envoyer au pape une ambassade solennelle : deux hauts fonctionnaires du Palais, le « protovestiarite » Georges Spanopoulos, et le grand interprète Nicolas Sigeros, « préteur du peuple », partent pour Avignon accompagnés d’un seigneur français, depuis longtemps au service de la cour byzantine, François « de Pertuxo », du diocèse de Saint-Flour (1).

Pour gagner le pape, il fallait lui persuader que, loin de faire cause commune avec les Turcs, le basileus était prêt à les combattre. Mais les actes de Cantacuzène donnaient un violent démenti à ses paroles : ne venait-il pas de confirmer, par les fêtes solennelles, célébrées à Scutari au printemps de 1347, l’accord étroit qu’il avait conclu l’année précédente avec Orkhan, en lui donnant sa fille ? n’avait-on pas vu de nouveau une petite armée ottomane, appelée par Cantacuzène, ravager une partie de la Macédoine ? (?). Cependant il est très possible que le basileus, inquiet de la puissance grandissante de ses dangereux auxiliaires, ait songé, dès cette

(1) Cantac. IV. 9, p. 54. Reg, V., 141, n° 1984 (lettre du 22 avril 4348 adressée à tous les patriarches, archevêques et évêques, abbés, ducs, princes, etc., «de securo conductu »). s

(2) Cantac., IV, 4, p. 28-32, 16, p. 110.

époque, à se ménager d’autres alliances. Cantacuzène, maître du pouvoir, n'avait plus le même intérèt à se servir des musulmans que Cantacuzène rebelle. D'ailleurs les Latins se souciaient fort peu d’Orkhan et des Ottomans, qui n'étaient pas leurs adversaires directs : ils connaissaient surtout les émirs turcomans de la côte, dont ils venaient de ruiner la puissance navale. Or ceux-ci, privés de leurs vaisseaux, ne pouvaient plus rendre que de médiocres services à leur ancien allié, devenu basileus.

Il semble que la victoire, remportée sur les côtes d’Imbros par les Latins de Smyrne et de Rhodes, peu de temps après l’entrée de Cantacuzène à Byzance (1), lui ait donné trop bonne opinion des forces de la ligue. On dirait qu’il à vu, dans l'expédition du dauphin Humbert, non le plus grand eflort dont fût capable, à cette époque, l'Occident féodal, mais l’avant-garde de la véritable croisade. Ayant appris que beaucoup de chrétiens s'étaient embarqués à Venise ou à Ancône, et que le pape cherchait à diriger contre les Turcs tous les croisés qui ofiraient leurs services, le basiieus a cru, semble-t-il, qu’une nouvelle flotte, chargée de nombreux combattants, allait apparaître dans l’Archipel. Il voulait être assuré que cette flotte n’entraverait point ses propres desseins, qu’elle ne ferait pas cause commune avec les Gênois de Galata et n’empêcherait point les Byzantins de rétablir leur influence à Lesbos et à Phocée. Voilà pourquoi Cantacuzène, par l’intermédiaire de ses ambassadeurs, demandait au pape que le chef de la nouvelle croisade vint à Byzance pour s’entendre avec lui, et voulût bien accepter ses conseils. Voilà pourquoi, usant

(1) Cf. supra, p. 79.

de tous les artifices pour faire oublier son passé, il se déclare prêt à donner aux croisés le concours le plus actif : jamais aucun de ses adversaires n’a manifesté avec tant de zèle et d’éloquence son désir de défendre la chrétienté contre les Turcs ! (1)

Quoiqu’en dise Cantacuzène, on voit bien que ses ambassadeurs ne réussirent pas à dissiper la méfiance de Clément VI: celui-ci, en les renvoyant quelques semaines plus tard, ne répondit au basileus que dans les termes les plus vagues ; il se bornait à le remercier, en promettant d'examiner plus à loisir les propositions qui lui étaient faites et de faire savoir à Cantacuzène, par une nouvelle ambassade, les résolutions qu’il aurait prises, d'accord avec les cardinaux (2). Vers la fin d'avril 1348, le pape recommandait à tous les fidèles, et spécialement au doge de Venise, les trois ambassadeurs byzantins, sur le point dé reprendre la route de l'Orient (3). Plusieurs mois se passèrent, sans que Cantacuzène reçût la réponse promise : il fallut une nouvelle lettre du basileus, pour faire sortir le pape de son silence. Le 31 mai 1349, Clément VI écrivait à Cantacuzène, en s’excusant de n'avoir pu encore prendre les mesures nécessaires pour l’envoi d’une ambassade à Byzance ; certains personnages, auxquels il destinait cette mission de confiance, venaient de mourir; les affaires diverses, qui de toutes les parties du monde arrivaient à la

(1) Cantac., IV, 9, p. 54.

(2) Reg. 141, n° 1346 (15 avril 1348, à Jean Cantacuzène) « magniludinis tue litteras aurea bulla bullatas.. benigne recepimus et que dicti nuncii pro parte tua nobis prudenter et provide reserarunt intelleximus diligenter, super quibuüs habita cum fratribus nostris Sancte Romane ecclesie cardinalibus déliberatione matura proponimus per nuncios nostros ad te propterea transmittendos prestante Domino respondere. »

(3) Reg. 141, no 1284, 1287 (22 et 26 avril 1348).

Curie, ne lui laissaient aucun loisir {1). Il promettait de désigner, le plus tôt possible, de nouveaux ambassadeurs : mais ceux-ci ne quittèrent point Avignon avant le mois de février 1350 (2).

Or,pendant que Clément VI ajournait ainsi sa réponse aux offres d'alliance du basileus, il s’occupait fort activement des affaires de l’Archipel, et des rapports avec les Turcs; il avait pu s’entretenir avec le chanoine de Smyrne, Barthélemy, qui se trouvait à Byzance, lors de l’entrée de Cantacuzène, et que le basileus se vantait d’avoir converti à sa cause. C’est donc très volontairement et de propos délibéré que la cour d’Avignon tient les Byzantins en dehors des négociations engagées, vers la même époque, avec les émirs d’Asie Mineure. Au moment où les Latins cherchent à imposer leurs conditions à Omour-beg et à son frère, il ne faut pas donner le moindre prétexte à l’intervention de Cantacuzène. D'ailleurs la réponse à faire aux propositions byzantines dépend, dans-une large mesure, des rapports nouveaux qui vont s'établir entre Latins et Turcs. |

La mort d'Omour-beg (juin 1348), qui était un triomphe pour les Latins, privait Cantacuzène d’un ami fidèle (3); d'autre part, elle l’exposait davantage aux attaques des autres émirs. Dans cette même année 1348, plus de 20.000 cavaliers turcs, ramassis de pillards, venus de toutes les régions d’Asie Mineure, passaient l’Hellespont pour ravager la Thrace : et cette fois, les deux Cantacuzène, le père et le fils, étaient obligés

(A) Reg. 143, fol, 7v°.

(2) Reg, 443, fol. 449.

(3) Nous avons déjà remarqué que Cantacuzène n’en dit pas un mot. (Cf. supra,

p. 88). Mais Nicéphore Grégoras observe que cette mort causa au basileus un vif chagrin (XVI. 7, p. 835).

d’opposer aux envahisseurs une vigoureuse résistance (1). Ainsi l'alliance avec les Latins, rendue plus facile par la disparition d'Omour-beg, devenait, pour le basileus, une nécessité politique plus pressante. En même temps, comme le conflit avec les Génois de Galata aboutissait à une rupture ouverte, l'attitude des autres Latins devenait fort inquiétante pour la cour byzantine. Les Gênois obtenaient sans peine l’alliance des Hospitaliers de Rhodes, assez mal disposés, nous l’avons vu, à l'égard des Vénitiens (2). Deux galères latines du port de Smyrne, venaient donner leur appui aux Gênois de Chio contre les Grecs (3). Malgré l’ambassade de Sigeros, Clément VI — loin de recommander aux Hospitaliers de rester neutres, — comme il l’avait fait en d’autres temps, louait leur conduite ; dans une lettre de janvier 1349, il félicite le grand maître d’avoir aidé les Gênois contre les « schismatiques » (#). C’est précisément cette attitude des Hospitaliers et du Saint-Siège qui explique l’insistance de Cantacuzène à demander l'alliance de Clément VI, et à se faire passer pour l’adversaire zélé de l'Islam. Engagé dans une guerre navale, dont l'issue reste incertaine, on comprend combien il lui importe de modifier à son égard les dispositions de l’Église Romaine, souveraine de Smyrne et directrice de la ligue latine. Il cherche aussi à négocier directement avec la République de Gènes, pour obtenir qu'elle désavoue les gens de Galata et de Chio, sur lesquels il rejette naturellement tous les torts de la rupture (5).

(1) Cantac., IV, 10, p. 65. Nic. Grég. XVI, 7, p. 838.

(2) Cf. supra, p. 74. Nic. Grég XVII, 4, p. 856.

(3) Cantac., 1V,12, p. 84. :

(4) Cf. supra, p. 96, n. 38.

(5) Cantac., IV, 12, p. 81. L'ambassade byzantine à Gênes a spécialement pour

objet la restitution de l'île de Chio, Quant au conflit avec les gens de Galata, il faut remarquer que les Gênois avaient refusé d'intervenir. (Nic. Grég., XVIL, 4, p. 856).

C’est au début de l’année 1350 que le pape se décide enfin à répondre aux avances du basileus, autrement que par de vagues paroles. Deux évêques partent pour Constantinople : en faisant connaître à Cantacuzène les projets du Saint-Siège au sujet de la croisade, ils doivent reprendre l'affaire de l'union des églises (1). Remarquons le moment que choisit Clément VI pour négocier avec Byzance : les Latins de l’Archipel sont provisoirement en paix avec l’émir d'Ephèse, jusqu’au 25 décembre 1350. Les cardinaux vont délibérer avec les ambassadeurs de Venise et de Chypre, pour savoir si le traité, signé par les Hospitaliers, doit être accepté définitivement, ou si, au. contraire, à l’expiration de la trêve, on reprendra la lutte contre les Turcs (2). Si l’empereur byzantin se montre favorable à l’union des églises, peut-être sera-t-il possible de le faire entrer dans une nouvelle ligue, comme plusieurs fois déjà le Saint-Siège l’a tenté, à l’instigation des Vénitiens. La mission, dont s'étaient chargés, quelques années plus tôt, Nicolas Pisano et Pierre de la Palu, d'accord avec le dauphin Humbert, est confiée, cette fois, à deux représentants directs du pape, munis de pleins pouvoirs pour préparer l’union.

Cantacuzène nous renseigne lui-même, avec une assez grande précision, sur la politique pontificale : mais il laisse entendre que ses ambassadeurs, revenant à Byzance, étaient accompagnés des deux évêques latins, et que Clément VI montra le plus grand empressement à lui répondre, — ce qui est, nous l’avons vu, une grave erreur. S'il est vrai que les

(4) Reg. 143, fol. 139v°, 449, Rayn. 1350, XXX (lettres du 13 février). Les deux ambassadeurs sont le frère Mineur Guillaume, évêque de Kisamos (Crète) et le frère

Précheur Gasbert, évêque de Ceneda (Venétie). Cf. Cantac., IV, 9, p. 54. (2) C£. supra, p. 90.

deux nonces aient parlé à Cantacuzène, au nom du pape, des grands préparatifs qu’on faisait en Italie, pour aller délivrer les chrétiens des « barbares » (1), ce langage diplomatique s’éloignait singulièrement de la réalité. L’enthousiasme qui avait paru, un instant, réveiller l'Occident, en 1345 et 1346, était bien tombé, quatre ans plus tard, lors de l’arrivée à Byzance des évêques latins. Dans la plupart des villes d'Italie et de France, on était encore, sans nul doute, sous le coup de l’épouvante, produite par la grande peste, apportée d'Orient. Il est bien possible que Cantacuzène, en faisant allusion dans ce passage aux projets des Occidentaux, confonde les époques. Mais d'autre part, même en 1350, il fallait bien, pour gagner les Grecs à la cause de l’union, leur donner une haute idée de la puissance et des ressources des Latins. Le Saint-Siège ne voulait pas, surtout à Byzance, avouer son découragement ; le seul moyen de maintenir en Orient le prestige de la ligue latine et de l’Eglise Romaine, c'était de montrer toujours le rêve de la croisade, comme à la veille de se réaliser. Ainsi les envoyés de Clément VI répétaient au basileus les mêmes paroles, par lesquelles Rome avait cru, tant de fois, attirer les Grecs : Faites l’union des églises, reconnaissez la primauté du successeur de Pierre, et le pape pourra mettre à votre service les forces latines. La volonté du basileus ne suffirait-elle pas à décider la soumission des évêques ? Si les partisans de l’union, dont la curie s’exagérait l'influence (?),entraînaient Cantacuzène lui-même, comment les schismatiques irréductibles pourraient-ils résister à un mouvement, si conforme aux intérêts de l’Empire ? A vrai dire,

(4}] Cantac., IV, 9, p. 56.

(2) Cf. supra, p. 50.

plusieurs de ces partisans de l’union avaient quitté Byzance, depuis le triomphe de Cantacuzène ; quelques-uns des Savoyards, qui formaient l'entourage de la régente, étaient rentrés dans leur pays (!). Mais il restait assez de Latins dans la ville, pour aider de leurs conseils et de leur expérience les deux représentants du Saint-Siège (2) : et ceux-ci pouvaient agir en toute liberté, puique la bienveillance du basileus leur semblait acquise. Le pape recommandait aussi la cause de l'union à d’autres personnages de la cour byzantine, proches parents de Cantacuzène, Andronic Asan et ses deux fils (3).

Dans le courant de l’année 1350, de nouvelles ambassades sont échangées entre Avignon et Byzance : au mois de janvier, le pape vient de recevoir un Latin d’Ancône, habitant de Constantinople, qui lui apporte une lettre de Cantacuzène. L’archevêque de Gaëte et l’évèque de Coron, chargés d’une mission en Arménie, doivent à leur retour s'arrêter à Byzance et s’entretenir avec le basileus (4). Malheureusement les lettres de Clément VI nous font connaître les allées et venues de ces différents personnages, sans nous donner aucun détail sur ce qu’ils doivent dire. C’est encore Cantacuzène, qui nous renseigne le mieux sur le dialogue engagé entre la Curie et Byzance: mais il est si

(4) Cantac., IV, 9, p.54. Nicolas Sigeros et ses deux compagnons, envoyés à Avignon, vers ia fin de l’année 1347, s’étonnent de voir le pape si bien au courant des affaires byzantines. Il leur répond qu'il tient ses informations d'Isabelle (de la Rochette), qui, après le triomphe de Cantacuzène, est revenue dans son pays, en passant par Avignon. ”

(2) Reg. 143, fol. 149ve [lettre du 13 février 1350 à François «de Pertuxo », un

des compagnons de Nicolas Sigeros, rentré à Byzance après son ambassade de

(3) Reg. 145, nos 218-219 (lettres du 28 juin 1350). Le pape s'adresse aussi à Mathieu Cantacuzène, fils du basileus. Andronic Asan est le beau-père de Cantacuzène (Nic. Grég., p. 362, 394, 626, 797).

(4) Reg, 144, no 217.

habile à présenter les faits dans leur jour le plus favorable, qu'on ne sait trop quelle confiance lui accorder ; pourtant son témoignage mérite d’être retenu, quand il nous apprend en quels termesil avait accueilli les propositions du Saint- Siège, au sujet de l’union des églises.

Cette union, nul, à l’entendre, ne la désirait plus ardemment que lui ; et Cantacuzène, pour manifester son zèle, use des formules les plus emphatiques. « S'il devait, pour arriver à l'union, se faire égorger, volontiers il tendrait le glaive ; s’il était assuré, en mourant sur un bûcher, d'obtenir cette paix tant souhaitée, le premier il y mettrait le feu ». Mais, ajoutait-il, une affaire aussi importante ne pouvait être traitée à la légère : il serait étrange qu’on appliquât tous ses soins à ne pas se tromper pour des choses terrestres et insignifiantes, et que, pour les choses divines, on agît inconsidérément, avec une trop grande confiance en soi. Cette présomption n’était-elle pas la cause principale du désaccord ? Le basileus, faisant allusion au passé, rejetait naturellement sur les Latins la responsabilité principale du schisme.

Si les premiers, disait-il, qui ont enseigné les dogmes de l’Église romaine, n'avaient pas péché par excès de confiance en eux-mêmes et par mépris des autres, s'ils avaient consenti à discuter avec les autres chefs d’églises, on n'aurait pas eu la guerre. Michel Paléologue a tenté de faire l’union, mais l’échec de son entreprise n’a fait qu’aggraver le désaccord. Seul un synode vraiment œcuménique pourra: définir la foi. « Je lui obéirai, concluait Cantacuzène, et j'obligerai les autres à lui obéir ». L'accord des évêques peut seul réaliser l’union : si on cherche à les contraindre, ils

fermeront les oreilles et s’obstineront dans leurs anciennes idées. Et quelle confiance mériterait celui qui abandonnerait ainsi par force les enseignements de ses ancêtres ? Comme il est impossible qu’un synode œcuménique se tienne à Byzance, il faudrait choisir une ville intermédiaire, en quelque sorte, entre l'Occident et l'Orient, une ville placée sur le bord de la mer et d’un accès facile (!). Si le pape y consent, qu’il envoie au plus vite une ambassade au basileus, pour indiquer le lieu et le moment convenables, car il faudra un long délai, pour convoquer en temps utile le patriarche et les autres évêques d'Orient.

À plusieurs reprises, ce projet de concile avait été proposé au Saint-Siège par des Grecs politiques, cherchant un

terrain de conciliation entre Latins et Orientaux (2). Mais on se demandera si, de la part de Cantacuzène, une telle

proposition était bien sérieuse : n’était-ce pas simplement un moyen habile d’éluder la demande de Clément VI, sans avoir l’air de lui opposer un refus formel? Doit-on compter Cantacuzène au nombre de ces politiques, résolus sincèrement à favoriser l’union des églises, en ménageant le plus possible les prétentions traditionnelles de l'orthodoxie byzantine ? Si l’on observe l'attitude de l’empereur dans les querelles, qui occupent alors les théologiens de Byzance, n'est-il pas au contraire du côté des Orientaux irréductibles, intransigeants, les plus hostiles aux doctrines latines ? Cantacuzène, dans l’opposition, a pour amis et partisans

(4) Cantac., 1V, 9, 59-60. « Et xat r& marpi ouvddEe mana, mpôc ti Tov napahlwy aoutôuela ywpioy Ex cuybapatos, Ô Lécwc dv œyoin ÉxATÉpOLS TOdS ATOOTAGIV TOY oÙxO1.

(2) C£., au début de l’Empire latin, les propositions des Grecs de Constantinople, (Norden : Das Papsttum und Byzanz, p. 226).

les moines de l’Athos, et le plus célèbre d’entre eux, Palamas, dont les doctrines sont vivement attaquées par plusieurs amis des Latins « Aaxrwéysoves » (1), La régente Anne, le patriarche et le parti de la cour se sont montrés d’abord très favorables aux adversaires de Palamas : un synode réuni à Byzance, en pleine guerre civile (1344), a même condamné le quiétisme mystique des « Hésychastes » et de leur chef. Mais à peine Cantacuzène s'est-il emparé du pouvoir qu'il se prononce nettement pour les moines de l’Athos, et pour les doctrines de son ami Palamas (2). Certainement, ce qui faisait la force des « Palamistes », plus que leurs doctrines étranges et subtiles sur la nature de la lumière divine, c’est qu’ils s’appuyaient sur le sentiment national grec, sur les sympathies populaires, sur l'hostilité instinctive des moines et de la foule contre l'influence toujours très grande des Latins. Cette influence, remarquons-le, se manifestait alors dans le domaine intellectuel, aussi bien que dans l’ordre des faits politiques ou économiques. La scolastique occidentale réagissait sur les Grecs, et fournissait des armes aux théologiens raisonneurs, On dirait volontiers rationalistes, qui attaquaient les excès du mysticisme monacal. Les premières attaques contre Palamas et les moines de l’Athos étaient venues du Calabrais Barlaam, auquel les purs Byzantins, comme Nicéphore Grégoras, reprochaient de ne connaître Aristote que

(4) Cf. Ehrbard dans Krumbacher. Gesch. der byz. Lit, p. 100, id., p. 44. Grégoire Palamas cherche à donner un fondement dogmatique à la mystique des «Hésychastes » (id., p 103). Il serait trop long et trop délicat d'exposer ici, d’une manière exacte, les idées des Hésychastes. Il suffit de rappeler que le débat por!ait sur la contemplation de Dieu dans la prière « æept fovyiæc » et sur la nature de Ja lumière du Thabor, Cf. Cantac., II, 39, p. 543; et la sentence du synode de 1341

contre Barlaam, (Patr. Gr., t, CLI, col. 679). Parisot, L. c., p. 447.

(2) Miklosich et Müller. Acta et dipl. gr. medii œvi, 1, p. 241-243. Cantac., LI, 98, p. 604 ; IV, 23, p. 1466 ets.

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