‹ le pape clement vi et les affaires d'orientChapitre 23 sur 31 · EURE · texte numérisé non relu

EURE

par ses interprètes latins (!). Barlaam, vaincu dans un premier débat (en 1341, avant la mort d’Andronic), s'était enfui en Italie, et depuis cette époque, on le regardait, à Byzance, comme un hérétique latin, qui avait réussi, durant quelques années, à tromper les Grecs, mais dont personne, maintenant, ne pouvait être dupe. D'autre part, Barlaam avait laissé à Byzance des disciples, qui, après lui, reprirent la polémique contre Palamas : ainsi le soupçon de latinisme ne suffisait nullement à compromettre, aux yeux de tous les Byzantins, les doctrines du moine Calabrais. Enfin, à y regarder de près, ce serait une erreur de croire que tous les adversaires de Palamas et des moines de l’Athos fussent des « Aarivôgooves », Parmi les anti-palamistes ou anti-mystiques. il y avait aussi de purs Byzantins, très dédaigneux de la culture latine, et moins disposés que personne à rien sacrifier de l’antique orthodoxie byzantine. Le plus illustre de tous est précisément l'historien Nicéphore Grégoras, savant professeur, astronome, philosophe et rhéteur, qui se prétend disciple de Platon, et combat avec verve les syllogismes des disciples d’Aristote (2).

Si Nicéphore Grégoras est hostile à la mystique des moines, c’est par l’étendue de sa culture profane : il représente un groupe d’esprits très cultivés, très infatués de leur science, et pleins de mépris pour les divagations des pauvres ascêtes qui suivent Palamas. Mais il est aussi l’irréductible adversaire des Latins : il les combat à la fois comme Latins

(1) Ci. le dialogue inédit de Nic. Greg. publié par Parisot, L. c., app. p.328.

(2) Ehrbard-Krumbacher. /. c., p. 101. L'auteur représente Nicéphore Grégoras comme favorable à l’union des églises. Plusieurs passages de son histoire donnent nettement l'impression contraire. Sur ce personnage, cf. l’article de Dräseke Byz. Zeitschrift, 4901, p. 107.

et comme disciples d’Aristote ; il leur reproche l’abus du syllogisme, et, en même temps, une connaissance très superficielle et trés incomplète de leur maître (!). Nicéphore Grégoras combat les tentatives d’entente et de conciliation avec les Latins. Quand deux évêques latins viennent à Byzance, envoyés par Jean XXII, pour préparer l’union des églises, Nicéphore Grégoras, consulté par le patriarche, déclare qu’il juge toute discussion inutile, aucun arbitre ne pouvant se prononcer entre les deux partis (?). Sans doute, une fois engagé dans la polémique anti-palamiste, il est accusé de faire cause commune avec les amis des Latins ; et lui-même déclare très franchement qu’il n’a contre les Latins aucune hostilité de race (3). Mais il se défend avec soin du soupçon de partager les opinions de Barlaam. Il se vante au contraire de n’avoir jamais été dupe de ce Calabrais bavard, disputeur et présomptueux. Il prétend l’avoir convaincu, dès l’origine, d’ignorance et de légèreté, alors que Barlaam était encore le protégé du basileus Andronic et du ministre Cantacuzène (4).

Il est vrai que Cantacuzène avait accueilli d’abord le Calabrais avec une grande faveur ; au reste, il ne partageait nullement contre les disciples occidentaux d’Aristote les préventions de Nicéphore Grégoras (). Plus tard, sans doute, il s'était séparé de Barlaam, quand il crut que celui-ci, en attaquant les moines de l’Athos, s’écartait de l’orthodoxie

(1) Nice. Grég. XI, 10, p. 555, XVIII, 7-8, p. 901-906, XIX, 4. p. 924,

(2) Nic. Grég., X, 8, p. 502-508.

(3) Nic. Grég. XIX. 1, p. 925, « où yap Ôre Aarivor roÙ yévous aptorauebæ, a Eviwy XApUV ÉYAANUATUWV D.

(4) Nic. Grég., XIX, 1, p. MS, 919, 922, 924.

(5) Cf. ses relations avec le moine franciseain Henri, HI, 82, p. 502. Cf. supra, p.98

byzantine. Mais si Cantacuzène s’est fait le défenseur de la théologie palamiste, il ne s’en suit nullement qu’il partage, contre les Latins, les violentes préventions des partisans de Palamas (!).

Cantacuzène est avant tout un politique : il a toujours fait bon accueil aux Latins qui se trouvent en rapports avec lui; il s’est efforcé, plus d’une fois, de les attirer par sa modération insinuante et ses belles paroles. Envers tous les étrangers, d’ailleurs, qu’il s'agisse des Turcs ou des Latins, il affecte la plus grande bienveillance. Très attaché aux traditions religieuses et dogmatiques de Byzance, ayant l’ambition de fortifier l’Empire et de restaurer son influence, il n’a rien cependant de cette étroitesse intellectuelle, de cette morgue pédante, qu’on observe chez d’autres Byzantins, très cultivés, comme Nicéphore Grégoras. C’est par politique qu'il cherche l’union avec Rome, et s’il est nécessaire, pour arriver à ce but, de reprendre les tentatives de conciliation entre les deux églises, il est prêt à le faire.

Les moyens qu’il propose, en 1350, pour préparer l’union, sont précisément les mêmes dont le moine Barlaam, son ancien ami, avait parlé au pape Benoît XII, lors de l’ambassade de 1339. Entre les propositions faites par Cantacuzène aux évêques latins, délégués de Clément VI, et le discours prononcé par Barlaam, onze ans auparavant, en présence des cardinaux, le rapprochement est instructif (2). Barlaam établissait d’abord que l’union par force n’ayant aucune chance

(1) La régente Anne de Savoie, quelques mois avant l'entrée de Cantacuzène à Constantinople, s'était brouillée avec le patriarche, pour se rapprocher des Palamistes (Nic. Grég., XV, 7, p. 767). Elle espérait s’en faire un instrument pour garder le pouvoir ; ce changement d’attitude n'avait évidemment qu’un sens polilique.

(2) Rayn., 1339, XIX.

d’être sincère et durable, il fallait obtenir l’union volontaire. On pouvait y arriver de deux manières, par un accord avec les sages, c’est-à-dire avec les hommes les plus instruits de l’église byzantine, ou par un accord avec le peuple : si on ne s’entend qu'avec les sages, le peuple refusera de les suivre, et se laissera entrainer par d’autres. Seul un concile général. représentant foute la chrétienté, pourrait aboutir. Si on objecte que ce concile a eu lieu, au temps de Michel Paléologue et de Grégoire X, il faut bien qu’on le sache : nul ne pourra décider les Grecs à le reconnaître, attendu que ceux qui sont venus à Lyon n'étaient délégués ni par les patriarches orientaux ni par le peuple de Byzance, mais seulement par l'Empereur. Pour que le concile ait quelque valeur, il est nécessaire que les quatres patriarches d'Orient y soient représentés.

Le collège des cardinaux avait combattu comme chimérique la proposition de Barlaam : il n’admettait point, d’ailleurs, qu’on pût remettre en question les doctrines de l'Eglise romaine. En tout cas, ce projet de concile général devait avoir pour partisans, en dehors de Barlaam, beaucoup de Grecs, très attachés à l’orthodoxie byzantine, très préoccupés, en même temps, de mettre un terme aux vieilles querelles qui divisaient les chrétiens, et dont les funestes effets devenaient d'autant plus sensibles, qu’une complication croissante d'intérêts et des rapports unissait, malgré eux, Latins et Grecs. On doit se rappeler que le Calabrais Barlaam, lors de son premier voyage, est encore en relations étroites avec Cantacuzène et les Byzantins orthodoxes (1). Ce

(1) Barlaam n'a commencé ses attaques contre Palamas et les moines de l’Athos qu’en 1340. Après qu’il s’est enfui en [talie, il reste en relations avec plusieurs de

Uri

n’est pas encore à Byzance qu'il est suspect, c’est plutôt à Avignon. Cependant Barlaam, en 1339, n'avait pu exposer son projet qu’en son nom personnel, et sans mission officielle du basileus Andronic. Cantacuzène, en reprenant la même proposition, lui donnait une valeur et une autorité singulières ; il n’est pas certain qu'il la crût irréalisable.

Si, vers la même époque, il continue à favoriser Palamas et ses partisans, c’est moins par sympathie pour les moines de l’Athos, que pour ménager sa popularité dans le peuple et le clergé byzantin. S'il réunit un nouveau synode en 1351, c'est pour en finir avec une querelle déjà jugée, et que seule l'humeur batailleuse de Nicéphore Grégoras cherche à réveiller. Mais le basileus se défend de toute hostilité préconçue contre les adversaires de Palamas et déclare qu’il se borne à faire ratifier les décisions antérieures des synodes de 1341 et de 1347 (t). S'il réussissait à rétablir, dans le clergé byzantin, la paix et l’unité, peut-être pensait-il l’amener plus aisément à préparer, d'accord avec le Saint-Siège, un synode œcuménique. .

Les propositions du basileus trouvèrent à Avignon un

ses amis byzantins : entr’autres Démétrius (Kydones) de Thessalonique, et Alexis Calochète. Or ceux-ci sont très étonnés d'apprendre que Barlaam s’est rallié aux doctrines romaines sur la procession du Saint-Esprit. (Patr. gr. CLI, col. 1284). Sa conversion est donc postérieure à son retour en [talie. Une lettre de Clément VI à la reine Jeanne (Arch. Stor. Nap., XXI, p. 262), du 8 août 1345, nous apprend que Barlaam, nommé par le pape évêque de Gerace, en Calabre, se prépare à retourner en Orient. La lettre déjà citée, de Démétrius Kydones, fait aussi allusion à ce voyage : nous ignorons ce qu'est devenu, ensuite, Barlaam. Pétrarque fait allusion à sa mort dans une lettre de 1354 à Sigeros (Llett. famil. XVIII, 2).

(1) Cantac., IV, 24, p. 171-182. Pour compléter ces observations, on peut noler que Cantacuzène est resté lié, d’une amitié très étroite, avec Démétrius Kydones, un des lettrés byzantins de cette époque les moins rebelles aux idées latines, et les plus favorables à l’union : c’est Démétrius Kydones qui traduit en grec les œuvres de S. Thomas d’Aquin.(Ehrhard-Krumbacher, Byz. Lit., 100. P. Gr.CLi, col. 1283. CLIV, col. 984. Cf. Cantac., IV, 16-39, p. 107, 285).

accueil favorable : deux fois Clément VI, répondant à Cantacuzène, se déclare prêt à seconder ses projets (1). Cependant, il lui est impossible de fixer une date précise, pour la convocation du concile général. La même cause, qui fait échouer la croisade, empêche la réunion d’une assemblée, où seraient représentés tous les évêques de la chrétienté. Les guerres qui désolent l'Italie et l'Occident, qui mettent aux prises les principales puissances, terrestres ou maritimes, les rois d'Angleterre et de France, les républiques de Venise et de Gênes, paralysent le Saint-Siège. Avant de songer au concile, la tâche urgente, qui s'impose au pape, c’est le rétablissement de la concorde entre les Latins d'Occident. — En réponse à Clément VI, Cantacuzène lui envoie un moine latin, du couvent des Prêcheurs de Galata, pour ne pas laisser s'interrompre les relations. Mais bientôt la mort du pape vient couper court à tous les projets de concile.

(4) Cantac., IV, 9, p. 61. Cf. lettre du 28 juin 4350. (Reg. V., 144, fol, 39vo).

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