CHAPITRE VI
FIN DE LA LIGUE LATINE. RELATIONS ORDINAIRES DU SAINT-SIÈGE AVEC LES HOSPITALIERS ET LE ROYAUME DE CHYPRE.
Nous avons vu que Clément VI attendait les ambassadeurs de Venise et de Chypre au printemps de 1350, pour délibérer avec eux sur la conduite à tenir vis-à-vis des Turcs. I ne semble pas qu'aucun des alliés fût disposé à ratifier sans réserve le traité conclu avec l’émir d'Ephèse. Toute la question était de savoir dans quelles conditions on allait renouveler l’ancienne entente, une fois la trêve expirée. Le 1 mai 1350, les ambassadeurs vénitiens étaient arrivés à Avignon, munis de pleins pouvoirs & de unione facienda vel instauranda contra Turchos ». Le pape écrivait au gouverneur de Gênes, en le priant de collaborer aussi, pour sa part, à cette union éventuelle, et d'envoyer des ambassadeurs (!). Mais à ce moment, Gênes était, depuis quelques mois, en rupture ouverte avec Venise : vainement le pape s'était efforcé, dès 1347, de prévenir un conflit déjà menaçant (?); vainement, en novembre 1349, avait-il adressé un avertissement au doge de Venise et au gouverneur de Gênes, leur
(1) Reg. V., 143, fol. 198v°.
(2) Reg. V., 141, n°5 306 et 307 (lettres du 30 août 1347 à Jean de Murta, gouverneur de Gênes, et au doge André Dandolo).
montrant le tort que faisaient leurs discordes non-seulement à chacune des deux républiques, mais aussi à la chrétienté tout entière, et surtout aux fidèles d'Orient (!). La violence des intérêts et des passions rivales l’avait emporté; c’est au printemps de l’année 1350 qu’une flotte vénitienne de 32 navires va surprendre et enlever 14 galères gênoises, aux environs de Négrepont; puis, un peu plus tard, les Gênois prendront leur revanche en s’emparant de la ville même de Négrepont et en ravageant les côtes voisines (2).
L'appel adressé par Clément VI au gouverneur de Gênes n’était donc qu’un moyen de lui rappeler les avertissements antérieurs du Saint-Siège. Du moment que Venise se montrait disposée à renouveler la ligue contre les Turcs, c'était une raison pour que Gênes, une fois de plus, se tint à l'écart. Pendant que les vaisseaux des deux grandes marines italiennes se faisaient la chasse dans l’Archipel, les négociateurs vénitiens concluaient un traité, contre les Turcs, avec les ambassadeurs de Chypre et le représentant des Hospitaliers, réunis à Villeneuve, près d'Avignon, en présence de deux cardinaux (41 août) (3). L'union latine était renouvelée, pour une période de dix ans, à dater du {*% janvier 1351, pour « la défense des chrétiens et de leurs domaines et pour la destruction des Turcs et autres infidèles se trouvant en Turquie. » Le doge et le grand maître de l'Hôpital devaient fournir chacun 3 galées, le roi de Chypre 2; cette petite escadre de
(4) Reg. V.,143, tol. 104. Rayn. 1349, X.
(2) Nic. Grég., XVIII, 2, p. 877 ; XXV, 18. Ann. Gen. (R.I.S., t. XVII, col. 4090).
(3) Le roi de Chypre est représenté par ses ambassadeurs : frère Simon, évêque de Laodicée, et Simon Le Petit ; le grand maître par frère Raymond de Bérenger, précepteur de l'ordre en Roussillon ; Venise par Nicolas Pisano, Pancrace Georgio et Jean Steno. (Mas. Latrie, Hist. de Chypre, t. IT, p. 217. Commem.l. IV, net 352-354).
8 navires serait aux ordres du légat apostolique ou du capitaine général nommé par lui; le rendez-vous était fixé à Négrepont, pour le mois de janvier 1351. Ainsi l’union de 1343 ne se renouvelait qu'avec des moyens fort modestes ; le pape, comme il l'avait laissé prévoir, dans les négociations préliminaires avec Venise et Chypre, ne voulait plus fournir dé navires pour son propre compte ; il s’engageait seulement à contribuer, pour un quart, aux frais de l’occupation de Smyrne, évalués à 12.000 florins par an (!).
L'archevêque François de Crète, vice-légat du Saint-Siège en Orient, étant mort sur ces entrefaites, le pape, quelques mois auparavant (mai 1350), avait renouvelé la mission, autrefois confiée à l’évêque de Térouane, Raymond (2). Cette fois, le roi de France ne faisant plus, à ce qu’il semble, aucune opposition à son départ, l’évêque chargé de représenter le Saint-Siège « dans le royaume de Chypre, les archevêchés de Crète, Patras, Athènes, Thèbes, Corinthe, Corfou, Durazzo, Naupacte et Neopatras » put s’embarquer pour Négrepont. Pour subvenir aux dépenses de la nouvelle ligue, le pape ordonnait la levée d’un décime sur les biens ecclésiastiques, dans tous les diocèses latins d'Orient ; il renonçait à demander à l’Occident des subsides extraordinaires.
Cependant les ambassadeurs vénitiens, tout en signant le traité d'alliance, déclaraient qu'il était impossible au gouvernement de Venise, dans les circonstances présentes, de contribuer, pour sa part, à la garde de Smyrne ; de leur côté
(1) Reg. V. 144, fol. 84. Rayn. 1350, XXXIII. ‘ (2) Cf. supra, p. 59: Reg. V., 144, fol. 38. Rayn. 1350, XXXIV. C'est un fait remarquable que, depuis la mort du patriarche Henri d’Asti (Cf. supra, p. 56), le pape cesse d'attribuer un rôle politique aux patriarches latins de Constantinople. Le désir de ménager les Byzantins n’est sans doute pas étranger à cette attitude.
les ambassadeurs chypriotes refusaient de s'engager (!). En somme, Venise et Chypre voulaient bien fournir quelques vaisseaux, le moins possible : quant à garder la citadelle de Smyrne, c'était l'affaire des Hospitaliers et du Saint-Siège.
Clément VI, déjà peu satisfait du langage des envoyés Vénitiens, dut bientôt constater que le doge lui-même montrait encore moins de zèle. Vers la fin de l’année 1350, il écrit au pape qu’il est impossible à Venise de fournir les trois galées promises, parce qu’elles courent le risque d’être confisquées par les Gênois (2). Ceux-ci d’ailleurs étaient dans les meilleurs termes avec l’émir d'Ephèse, qui s’appuyait sur eux pour reprendre l’offensive contre les autres chrétiens ($). André Dandolo l’avouait lui-même dans une lettre à la commune de Pérouse ; l’émir, avec ses deux frères survivants, maître de la côte depuis Milet jusqu’à Ephèse, préparait une nouvelle armée pour attaquer Smyrne et venger la mort d'Omour-beg (4). Mais pas un navire vénitien ne devait être détourné de la lutte directe contre Gênes.
Le pape, fort irrité de l’abstention de Venise, ne peut dissimuler son impuissance. Le 1° février 1351, il écrit au légat, récemment parti pour l'Orient, qu'il le laisse libre de
(4) Commem. 1. IV, ne 354, lettre du pape au roi de Chypre (19 août 4350) : « sed dicti ambassiatores et nuntii tui ordinationi nostre hujusmodi quantum ad ejusdem civitatis pro eodem anno primo custodiam consentire minime voluerunt, dicentes se ab excellentia tua mandatum super hoc aliquod non habere, » (Reg. 144, fol. 84).
(2) Réponse du pape au doge (13 janvier 1351). Reg. 144, fol. 199vo. Dipl. Ven. Dev, til uste
(3) Cf. Les instructions données aux ambassadeurs Gènois en Romanie, le 26 mai 1351 (Atti. Soc. Lig. t. XXVIIT, p. 550 «dominus Jhalabi... exhibuit optimam voluntatem erga omnes Januenses et multum curialiter scripsit nobis per suas litteras, se offerendo ad omnia que possit pro nobis »).
(4) lettre du 7 octobre 1350 (Arch. Stor. Ital., t, XVI, 2e p., p. 536.)
revenir ou de rester (1). Il hésite à croire qu'avec des forces aussi réduites, la ligue latine puisse faire œuvre utile; que l’évêque Raymond voie lui-même ce qu'il convient de faire ; le pape attend ses informations pour se prononcer. Mais tous les Latins d'Orient, qu'ils le veuillent ou non, sont entraînés dans la grande guerre entre Venise et Gênes. Le duc de l’Archipel. malgré le soin qu’il prend de rester neutre, est attaqué par les Gênois et fait prisonnier (2). Les Hospitaliers, depuis longtemps mal disposés à l’égard de Venise, prennent parti pour ses rivaux ; et le grand-maître répond aux reproches du pape que la neutralité, recommandée par le Saint- Siège, est impossible à observer : au reste, si beaucoup d’Hospitaliers font cause commune avec les Gênois, il y en a quelques-uns, aussi, du côté de Venise (3). Chacun se mêle à la guerre, au hasard de ses intérêts : l’ordre des Hospitaliers, en dépit de l’apparente discipline qui unit ses membres, est désorganisé par l'anarchie, où se dissolvent et se consument toutes les forces de la chrétienté orientale.
Au mois de juillet 1351, Clément VI offre inutilement sa médiation aux deux gouvernements de Venise et de Gênes EE Deux mois plus tard, il écrit au grand maître que la ligue navale est dissoute, et qu’il le dispense de la promesse d'entretenir contre les Turcs un certain nombre de galées (5). La guerre navale ne fait que s'étendre davantage, par l’alliance des Byzantins et des Catalans avec Venise. Jean Cantacuzène, après s’être eflorcé de rester neutre le plus
(1) Reg. V. 144, fol. 218ve.
(2) Lettre au 10 avril 1351, (Reg. V. 144, fol. 271). (3) Reg. V. 144, fol. 276v0. Bosio, Dell ist. della rel. di S. Giov. Ger., U, 51.
(4) Reg. V. 145, fol. 26, 40.
(5) Reg. V., 145, fol. 55.
longtemps possible, répond aux provocations des gens de Galata, en promettant aux Vénitiens son concours. Il est vrai qu’il les abandonne, quelques mois plus tard, étant menacé à Byzance même d’une nouvelle guerre civile. Mais jes navires catalans, au nombre de 25 à 30, arrivent dans l’Archipel, et joints à ceux de Venise, forment une flotte de près de 70 galées (1).
Clément VI cherche à intervenir auprès du roi d'Aragon, pour que celui-ci se fasse le promoteur de la réconciliation ; comme le doge de Venise et le gouverneur de Gênes restent sourds à ses instances, il ordonne au patriarche de Grado, à l’archevêque de Gênes, d'agir à leur tour et de proposer la médiation du Saint-Siège : il faut que les ambassadeurs des parties belligérantes viennent à Avignon, avant le 8 septembre 1352 (2). Mais le pape meurt quelques mois plus tard, et cette guerre acharnée se prolonge encore pendant plus de deux ans.
Ainsi la fin du pontificat de Clément VI nous fait assister à ce spectacle étrange : les grandes puissances maritimes de la Méditerranée latine arment facilement, les unes contre les autres, des flottes de trente à quarante galères, tandis que la ligue navale, formée par le Saint-Siège, après avoir eu, à grand’peine, vingt-cinq navires, est tombée rapidement à un chiffre dérisoire. Les marines latines, comme les armées féodales, excellentes pour une offensive hardie et vigoureuse se prêtaient mal aux longues croisières. Seul l'intérêt du
(4) Cantac., IV, 25-26, p. 190-196 ; 30, p. 219. Nic. Grég., XXVI, 22 (t. III, p. 88). Ann. Gen., ll. c., XVII, col. 1091.
(2) Lettres du 26 février, du 21 mars, du 11 avril 1352 ; du 43 et du 45 juillet. (Reg. V, 145, fol. 197vo, 205, 218 ; 146, fol. 32v. Rayn, 1351, XXITI-IV, 1352, XII, XII, XIV.
moment pouvait provoquer des alliances efficaces, en vue d’une attaque immédiate et rapide contre un commun adversaire. Quant à prétendre maintenir pendant plusieurs années une fédération de forces navales, réduite à une tâche défensive, l’entreprise était manifestement impossible.
La rivalité de Gênes et de Venise, alors même qu’elle n’eût pas entraîné la guerre, était le principal obstacle à l’organisation d'une ligue navale latine ou latino-byzantine (1). L'action du Saint-Siège dans l’Archipel ne pouvait aboutir à un résultat appréciable que par l'alliance de l’une ou l’autre des deux grandes marines italiennes. Mais s’allier trop étroitement à l’une, c’était fatalement éveiller la méfiance de l’autre. Clément VI ayant fondé sa politique orientale sur l'entente avec Venise et Byzance, c'était une raison pour que les Gênois fussent médiocrement disposés, en cas de conflit, à reconnaître l’arbitrage du Saint-Siège.
L’impuissance du pape à se faire obéir des Hospitaliers nous montre mieux encore les difficultés presque insurmontables de l’œuvre poursuivie par la Curie : car si Venise n’est qu'une alliée, assez forte, pour suivre, au gré de ses intérêts personnels, une politique indépendante, il n’en est pas ainsi des moines-soldats, établis à Rhodes. Leur domaine représente d’abord, avec les royaumes de Chypre et de Petite- Arménie, le groupe des Etats Latins, placés aux confins de la chrétienté, clients et vassaux du Saint-Siège, trop faibles par eux-mêmes pour pouvoir se passer de sa protection. Mais en outre ils restent unis à l'Eglise par un lien plus étroit : si solides que soient leurs positions à Rhodes et dans les îles
(1) Cf. supra, p. 64-69.
voisines, ils forment avant tout une milice internationale, répandue dans toute l’Europe, et tenue de rester au service du pape. Le grand-maitre a besoin de s’appuyer sur le Saint- Siège pour maintenir son autorité sur les maisons les plus éloignées de l’ordre. Ce n’est pas sans peine qu'on peut obtenir des Hospitaliers du Nord de l’Europe un concours actif aux entreprises orientales. Quand Déodat de Goson, peu après son élection (1347), s’adresse aux prieurs de l’ordre en « Dacie, Norvège, Suède » pour réclamer l'argent qu'ils doivent au trésor commun, on devine qu'ils ont cessé, depuis bien des années, d’acquitter leurs contributions régulières (1).
Dans les Etats, plus directement soumis à l'influence de la cour d'Avignon, il est probable que les « visiteurs », envoyés de Rhodes en Occident, exercent une action plus efficace. Ces visiteurs sont à la fois les agents du grand maitre et ceux du pape, pour tout ce qui touche les projets de croisade ou les intérêts politiques du Saint-Siège dans l’Archipel (2). Au reste, parmi les chevaliers de Rhodes, comme à la cour d'Avignon, les Français du Midi jouent, à cette époque, un rôle prépondérant. Des deux grands maîtres qui gouvernent l’ordre, au temps de Clément VI, le premier, Hélion de Villeneuve, est un Provençal, élu en 1319, à Avignon, par les prieurs des maisons de France, Navarre, Castille et Italie; son successeur, Déodat de Goson, élu en 1346, à Rhodes, est un Languedocien (3). Vers la même
(1) Paoli. Codice diplom. del sacro militare ord. Gerosol., II, 90. Bosio, L. c., I, p. 48.
(2) Reg. V, 140, nes 403, 405, 411 (lettres du 19 août 1346). (3) Paoli. Cod. dipl., II, 400, 463, 464.
époque, un important chapitre se tient à Arles, sur l’initiative du Saint-Siège, pour la réforme de l'Ordre : on a vu que, dès le début de son pontificat, Clément VI s’en était occupé (1).
C’est à des prieurs de l'Hôpital que le pape confie l’argent de la croisade : les patrons des galées pontificales, les hommes d’armes au service du Saint-Siège, recevront leur solde du grand maître de Rhodes. En même temps, ces prieurs sont charges d'une mission diplomatique ou militaire. Garin de Châteauneui, prieur de Navarre, fait plusieurs iois le trajet d'Avignon à Rhodes, soit qu'il apporte au grand maître les sommes d’argent, que lui ont remis les trésoriers de la Chambre apostolique, soit qu’il retourne auprès du pape, pour lui soumettre le traité préliminaire conelu avec les Turcs (2). Isnard de Albarn, prieur de Capoue, se trouve àa Rhodes en janvier 1346 : au nom du pape et du grand maître, c’est lui qui paie les patrons des galées pontificales. Un peu plus tard, il vient à Avignon, et le pape le consulte sur les « affaires de Romanie ». Puis il le charge de conduire en Orient deux nouvelles galées, qui doivent rejoindre l’escadre d’'Humbert de Viennois; Isnard de Albarn s'occupe aussi des négociations avec les Turcs (>). Envoyé
(4) Bosio, L. c., Il, p.44 et s. Cf. supra, p. 35.
(2) Reg. V. 137, n° 277, (éd. Deprez, fase. 1, col. 150), 139, no° 129, 822 ; 140, ne 765 ; 141, n° 4091. Quelques semaines après la prise de Smyrne, le pape demandait au grand maître d'avancer les sommes nécessaires à l'entretien de la flotte, en attendant qu'il trouvât des marchands assez sûrs pour lui servir d’intermédiaires. (Reg. V. 138 n° 720.) Garin de Châteauneuf devient ensuite prieur de Barletta, en Pouille. (Bulles d'avril et octobre 1347. Reg. n° 2 fol. 190-198. Archives de Malte).
(3) Reg. V. 139, n° 822; 440, n°° 405, 411, 579, 761, 762; v. en particulier le n° 405 (lettre du 19 août 1346. où Clément VI recommande au prieur de revenir personnellement à Avignon): « quedaru tibi non parum ardua tam circa negocium Romanie
quo ad presens in favorem ac defensionem fidelium agilur contra Turchos quam alia in illis et cismarinis partibus incumbentia fiducialiter duximus imponenda. »
ensuite à la cour de Chypre, il retourne une seconde fois à la cour d'Avignon : la sénéchaussée de Provence étant vacante, Clément VI demande à la reine de Naples de la confier au prieur de Capoue(!). Au reste, c’est à des frères de l'Hôpital que le pape confie, de préférence, le gouvernement de certaines provinces de l'Etat pontifical (2).
Si, pour toutes ces raisons, il y a un échange continuel de lettres et d’ambassades entre Avignon et Rhodes, les relations ordinaires du Saint-Siège avec la cour de Chypre ne sont guère moins actives : et pourtant l'Etat de Chypre, depuis longtemps constitué en monarchie héréditaire, jouit naturellement, vis-à-vis de la curie, d’une indépendance plus grande que les Hospitaliers. Mais la dynastie des Lusignan, quelle que soit sa puissance, a de fréquentes occasions de s'adresser au pape, comme à son tuteur et à son protecteur naturel. Ces liens sont resserrés encore par les relations de famille qui unissent les Lusignan et leur cour à la noblesse de France. Le grand souci du roi Hugues IV, c’est de maintenir, autour de son trône, l’appui nécessaire de la noblesse latine, en empêchant l’émigration des seigneurs, d’origine française, trop facilement attirés hors de l’île par leurs intérêts de famille ou leur goût des aventures. Pour que le royaume ne soit pas privé de ses défenseurs, peut-être aussi pour que la classe militaire garde sur les marchands sa prépondérance, il importe beaucoup que les nobles de Chypre puissent se marier entre eux ; mais comme ils sont tous plus ou moins cousins, il faut recourir au pape pour obtenir les
(4) Lettre du 6 septembre 1347 (Arch. Stor. Nap. t. XXI, p. 671). (2) Le duché de Spolète, la marche d’'Ancône, la Campanie et Maritime (Bosio, l. ch 'EMIMpT 61).
dispenses nécessaires. Plusieurs des lettres de Clément VI, adressées au roi Hugues ou aux évêques de l'île, ont pour objet une dispense de ce genre (!).
Une autre affaire amena le roi Hugues à invoquer les bons offices du pape : dans le courant de l’année 1348, au moment où les chrétiens de la ligue latine négociaient la paix avec l’émir d’'Ephèse, un événement inoui frappa de stupeur le roi et sa cour : ses deux fils, le comte de Tripoli et le prince d’Antioche, poussés par le besoin de sortir de leur île, s'étaient enfuis secrètement dans une direction inconnue (?). Deux galères partent à leur recherche, sur les côtes d’Asie Mineure ; à Chio, à Smyrne, on ne trouve personne. Hugues IV envoie une ambassade spéciale au Saint- Siège, et réclame l'intervention de Clément VI. Une bulle pontificale est adressée à tous les princes chrétiens, leur interdisant, sous les peines les plus sévères, de retenir les fils du roi. Est-ce l'intervention du pape ou l’argent dépensé par les ambassadeurs chypriotes qui firent aboutir les recherches ? Nous savons qu’en 1351 les deux princes sont rentrés dans l’île, et que l’aîné, le futur roi Pierre, passe quelques mois en prison. Il est mis en liberté, un peu plus tard, sur les instances de Clément VI (3).
(1) Lettres du 19 juin 1347. (Reg. V, 141, n° 55), du 25 août (id., n° 288); du 8 novembre 1352 (Reg. 146, fol. 78).
(2) Chron. de Macheras, éd. Miller, p. 44-47. D'après Guillaume de Machaut (éd. Mas. Latrie, p. 17 ct s.). Pierre de Lusignan et son frère voulaient gagner le royaume de France. et y faire de la propagande pour le « saint passage ». Le jeune prince trouvait son père trop pacifique.
(3) Reg. V, 143, fol. 61 (lettre du 13 septembre 1349 : le roi s'étant plaint de la disparition de ses enfants, le pape lui écrit qu’il compatit à sa douleur, et si ceux-ci viennent à la cour-d’Avignon, promet de les renvoyer sans retard). Reg. 445, fol. 141, (lettre du 2 septembre 1351 ; le pape remercie le roi d’avoir mis en
liberté, sur sa demande, le prince Pierre), Guillaume de Machaut dit qu'ils furent trouvés en mer. (2. C. p. 18).
Les évêques latins de l’île jouent dans la politique orientale du Saint-Siège un rôle analogue à celui des Hospitaliers. L'évêque de Pafos, qui communique directement avec Avignon, sans l'intermédiaire de son métropolitain, a le titre de nonce apostolique pour la levée des décimes de la croisade dans le royaume. Il remet le produit de cet impôt à un marchand de Narbonne qui, ayant converti les «bizants » de Chypre en florins, se charge de les faire parvenir à la Chambre apostolique (1). C’est l’évèque de Pafos, qui tient sous séquestre, au nom du Saint-Siège, les biens du défunt patriarche de Jérusalem (?). C’est lui qui doit remettre aux Arméniens de Cilicie un secours de 6.000 florins, envoyé par le pape (3). Le haut clergé latin chypriote, par sa position même, est l’auxiliaire naturel des légats pontificaux en Arménie (#). Mais il arrive que les évêques chypriotes, comme les seigneurs laïcs, attirés hors de l’île, par des intérêts étrangers au royaume, prolongent leur absence au point d’inquiéter le roi et de provoquer des réclamations. En 1347 l’archevèque de Nicosie et l’évêque de Famagouste séjournent à Avignon ; Hugues IV se plaint vivement qu’ils restent si longtemps loin de leur diocèse ; Clément VI est prêt à laisser partir l'archevêque ; quant à l'évêque de Famagouste, frère d’un cardinal alors gravement malade, le pape ne songe qu’à lui fournir des excuses (?).
(4) R. 145, fol. 83 (lettre du 19 septembre 1349), 144, fol. 75 (10 août 1350).
(2) R. 143, fol. 143 (17 janvier 1350).
(3) R. 145, fol. 70v° (22 septembre 1351).
(&) R. 140, nos 469, 495 (3 septembre 1346). L'évèque de Pafos doit remettre aux
légats pontificaux, pour le donner aux Arméniens, certains recueils de décrétales romaines. Cf, R. 141, n° 402 (24 septembre 1347), 145, fol. TOve,
(5) R. 141, n° 288 (25 août 13471. L'archevêque Philippe de Chambarlhac, originaire du Périgord, désigné pour le siège de Nicosie, dès le mois de septembre 1342,
De même que le roi de Chypre s’efforce de garder autour de lui ses seigneurs et ses évêques, de mêmeil ne permet pas volontiers que ses troupes ou ses navires aillent combattre longtemps loin de l’île. Il faut qu’un intérêt manifeste le pousse à intervenir dans l’Archipel, pour qu'il prenne part à la croisade de Smyrne : il s’agit en effet de briser une puissance navale qui menace de s'étendre *jusqu’au-delà de Rhodes, sur les côtes méridionales de l’Asie Mineure. Mais une fois le danger passé, toutes les forces chypriotes se replient naturellement vers leur centre : la tâche principale, qui s’impose aux Lusignan, c’est de défendre l’indépendance de leur île, et d’en protéger les abords, c’est de sauvegarder, par leur prestige militaire, la libre circulation du commerce latin, à l’extrémité orientale de la Méditerranée, le libre passage des pèlerins qui passent toujours par Chypre, avant de gagner la côte de Syrie. — Au moment où le pape prononce la dissolution de la ligue latine, il écrit à l'archevêque de Nicosie, pour le dispênser de faire prècher dans l’île la croisade contre les Turcs d’Asie Mineure. Le roi Hugues IV, au mois de juillet 1346, avait obtenu déjà, de la complaisance du Saint-Siège, une faveur semblable (1).
Ainsi, vers la fin du pontificat de Clément VI, les Latins de Rhodes et de Chypre, en relations fréquentes avec la cour d'Avignon, semblent songer surtout à reprendre leur liberté n’arriva à Chypre qu’en 1350 (Eubel, Hier. cath., |, 382 ; Mas. Latrie, Archives de l'Orient latin. II, 270). À son arrivée, il promulgua plusieurs décrets, concernant les mariages mixtes entre Francs et Grecs (Mansi. t. XXVI, col. 380).
(1) Reg. V., 445, fol. 66v° (8 septembre 1351) « propter mortalitatis pestem que ipsum regnum sicut nonnullas alias partes orbis inaudita clade vastavit, expedit
ipsum regnum.., non vacuari bellatoribus. » Pour la concession de 1346, cf. R. 140, n° 29), et supra, p. 74.
d'action. Le péril ture est à leurs yeux fort atténué; quels que soient les bruits qui courent sur les projets des Mameluks d'Égypte, le roi de Chypre ne s’en alarme point assez pour invoquer un secours de l'Occident.
(1) C’est en juin 1349 que le chevalier Percival « de Regio » apporte au pape une lettre du roi Hugues « super prayo conceptu Soldani Babilonie », (R. 143,
fol. 26-31).