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LE SAINT-SIÈGE ET LES ARMÉNIENS DE CILICIE

Les seuls chrétiens d'Orient qui, vers 1350, continuent à se plaindre de leur abandon et de leur faiblesse, ce sont les Arméniens du petit royaume de Cilicie. C’est contre eux, nous l’avons vu, que s’acharne, dès 1338-1340, tout l'effort des Mameluks de Syrie et d'Égypte, aidés souvent par les Tures d’Asie Mineure (1). Le soudan d'Égypte, qui n’ose rien tenter contre l'indépendance de Chypre, prétend interdire au roi d'Arménie, Léon V, toutes relations avec l'Occident. Mais le malheureux souverain ne voit d'autre salut pour son État que l'appui du Saint-Siège (2). Il compte sur le pape pour émouvoir la chrétienté occidentale. Telle est la destinée fatale du royaume de Cilicie, qu'il ne suffit plus, pour le défendre, d'organiser une croisière navale. Les auxiliaires que réclame le roi d'Arménie, menacé sur toutes ses frontières, ce sont des troupes de terre, assez fortes pour: arrêter l'invasion des armées de Syrie. Dès 1343, lorsque Clément VI commence à

(1) C£. supra, p. 20.

(2) Quelques années avant l'avènement de Clément VI, le roi Léon V; battu par les troupes du soudan, n’avait pu obtenir la paix qu’en jurant de rompre toutes relations avec le S. Siège. A peine délivré de la présence des forces égyptiennes, il s'était empressé d'envoyer une ambassade secrète au pape Benoît XII, qui déclara naturellement que le serment, imposé par la force, n'avait aucune valeur, (Rayn. 1337. XXIV).

organiser la ligue navale contre les Turcs de l’Archipel, il reçoit à Avignon deux ambassadeurs arméniens, le moine Mineur Antoine de Valence, et le chevalier Grégoire de Sarges : il les recommande aux rois de France et d'Angleterre (1). D’autres fois encore, dans les années suivantes, on verra les envoyés arméniens, après un séjour à Avignon, poursuivre leur route vers Paris et Londres, s’obstinant au chimérique espoir d'obtenir un secours des seuls souverains, dont le prestige militaire leur inspire quelque confiance.

Quand la flotte latine, vers 1344, se dirige vers l’Archipel, Clément VI recommande au légat Henri de secourir le roi d'Arménie ; mais cette invitation n’a que la valeur d’un vœu platonique, puisque la flotte de la ligue ne s’aventure pas hors des limites de l’Archipel (2). Quelques mois plus tard, quand de nombreux seigneurs se croisent, quand des bandes enthousiastes quittent les ports d'Italie, la lutte contre les Turcs absorbe tout l’effort des nouveaux croisés. Leur zèle eût été mieux employé, sans doute, à venir batailler dans les défilés de Cilicie contre les ennemis des Arméniens. Mais personne ne songe à diriger leurs forces de ce côté: aussi bien la ligue navale est-elle condamnée, par la médiocrité même de ses ressources, autant que par l'ambition et les intrigues de ses chefs, à ne pas sortir de l’Archipel. Le dauphin de Viennois, installé à Rhodes, tourne le dos aux malheureux chrétiens de Cilicie, pour ne penser qu’à ses mécomptes de Chio et de Smyrne.

Il ne faut pas croire cependant que le Saint-Siège et les Occidentaux ne soient informés de la situation de l'Arménie ,

(4) Reg. ed. Deprez, fase. I, fol, 90 (9 juillet 1343). (2) Reg. 138, not 265, 266 (8 septembre 1344).

que par de rares ambassades. Au contraire, durant tout le pontificat de Clément VI, les relations sont fréquentes entre la cour de Sis et celle d'Avignon: mais d’autres affaires les

occupent, et le Saint-Siège s'inquiète davantage des moyens!

de conserver l’orthodoxie chez les Arméniens que des secours à leur envoyer. La première tâche est, il est vrai, beaucoup

plus facile; et si, pour obtenir un appui, les ambassadeurs.

arméniens n’ont qu’un médiocre succès, l’égoïsme de la politique pontificale s'explique avant tout par son impuissance.

Si le Saint-Siège ne peut rien, matériellement, pour les Arméniens, il compte trouver dans leur faiblesse un moyen de les rattacher, plus étroitement, à l’unité Romaine. Or les liens factices et superficiels, qui unissent les Arméniens de Cilicie à l’Église, menacent précisément de se rompre. Il y a, dans le pays, une lutte ardente entre le parti latin, qui

s'appuie sur la cour, et le parti national, en relations avec

les Arméniens de la Perse et de la Grande Arménie, sujets du khan mongol. Pour comprendre l’origine de cette lutte, cause de troubles continuels, il faut se rappeler dans quelles conditions spéciales s’était formé et avait grandi ce royaume de Petite Arménie, le seul où la nation arménienne ne fût pas sujette de l'Islam (!). Pour se défendre en même temps contre les Byzantins et contre les Turcs Seldjoukides, le roi Léon II,

de la dynastie des Roupénides (1185-1219), avait placé son

royaume sous la protection de l’Église Romaine et du Saint-/

Empire. Depuis cette époque, de fréquentes tentatives avaient été faites, pour resserrer ce lien politique par l’union des Églises, tandis queles rois eux-mêmes cherchaient à organiser

(4) Dulaurier, Hist. armén. des Croisades. I, introd, p. XXXIV-LIV, p. 689.

leur État sur le modèle des Latins. Mais, ainsi qu’on l’a justement remarqué, « la réunion avec l’Église Romaine, tour à tour sollicitée ou exigée, tour à tour promise et éludée, suscita des déchirements et des troubles intérieurs, qui ébranlèrent le trône des Roupénides et en firent, pour les puissances chrétiennes, plutôt un fardeau à soutenir qu’un moyen de résistance contre les infidèles (1) ». Pourtant, à la fin du xIm° siècle, avec le roi Héthoun II (1289-1305), il semble que le parti de l’union ait remporté une victoire décisive. Le chef suprême de l’Église d'Arménie, qui fixe sa résidence à Sis, capitale des rois Roupénides, reconnaît explicitement la primauté de Rome et des successeurs de l’apôtre Pierre. Il prétend exercer sa juridiction sur tous les fidèles arméniens, dispersés en Mésopotamie, en Syrie et en Perse ; mais en fait, un grand nombre lui échappe, dans le pays occupé par les Mongols, et reconnait d’autres chefs, séparés de Rome, attachés à la doctrine monophysite et aux coutumes spéciales, qui donnent à l'Église Arménienne son caractère original, en face des Latins et des Byzantins orthodoxes (2). Cependant le catholicos de Sis, établi dans la capitale d’un État chrétien, entouré d’un clergé nombreux, soutenu et protégé par un roi, qui partage sa foi, semble avoir une puissance bien supérieure à celle de ses rivaux, dont les fidèles, dispersés en terre musulmane, n’ont

qu'une sécurité précaire, surtout depuis que les khans

(4) Dulaurier, ?. c., p. LIV.

(2) Dulaurier, 4. c. p. LXV, 673. Le catholicos de Sis est en conflit d'une part avec le patriarche latin d’Antioche, d'autre part avec les patriarches arméniens, séparés de Rome, dont l'un réside à Etschmiadzin, l’autre à Agthamar (lac de Van). Le premier (catholicos de 4/nano ou Alnacensis) occupe le siège primitif, fondé par S. Grégoire l’Iluminateur ; le second « 4rchamarensis archiepiscopus » s'est attribué, à une époque plus récente, le titre de catholicos. (Cf, Actes du concile de Sis. Mansi, t. XXV, col. 1223).

mongols, renonçant à leurs traditions primitives de tolérance, sont devenus d’ardents sectateurs de l'Islam.

Or, pour rallier à lui ces Arméniens schismatiques, le catholicos de Sis, sans rompre avec Rome, cherche à maintenir le plus possible le caractère national de son Église; en face des Arméniens de Perse, il observe volontiers l'attitude la plus pacifique, il montre les dispositions les plus conciliantes. Mais il s’attire ainsi les reproches et les accusations des Latins fanatiques, habitués à ne concevoir l’orthodoxie que sous la forme latine. Il y a des missionnaires latins, répandus un peu partout dans l’Asie Occidentale, et qui, pour propager les doctrines et la liturgie de Rome, combattent en bloc les doctrines arméniennes, les rites indigènes, en un mot, tout ce qui, pour les Arméniens, est le fondement essentiel de leur nationalité. Au reste, ces missionnaires trouvent des adeptes chez un certain nombre d’Arméniens «latinisants », préoccupés d'assurer à leur pays le concours et l’alliance des puissances occidentales. Surtout à la cour et dans la capitale, la tendance « latinisante » est favorisée par les relations, qui se développent chaque jour davantage entre le royaume de Cilicie et les Latins de Chypre, de Rhodes, de Gênes, de Venise ; le port de Lajazzo, dont la richesse excite les convoitises des Mameluks d'Égypte, est un grand marché international, fréquenté par les Latins de toutes les régions de la Méditerranée (1). Enfin, il faut tenir grand compte à la cour de Sis des alliances de famille qui se forment entre la dynastie indigène des Roupénides et celles des Latins d'Orient. Léon V, qui meurt en 1342, est en réalité le dernier des

N (4) Heyd, {, c., 11,80.

Roupénides, par descendance masculine ; il a pour successeur son cousin Constantin I, fils d’Amaury de Lusignan: L'influence des Latins à la cour a nécessairement une action sur l’Église arménienne, qui dépend étroitement du pouvoir royal : le roi choisit les évêques à sa guise, et les monastères, dont les revenus forment la richesse principale des diocèses, font partie du patrimoine royal. En cas de conflit avec le: catholicos, le roi peut aisément l’emporter, par une sentence de déposition, qu’un concile à sa dévotion se charge de ratifier (!). , , Mais plus les tendances « latinisantes » se développent, / plus le sentiment national réagit contre elles; et la grande difficulté de la politique des rois de Sis, c’est d'établir entre ces forces contraires un certain équilibre. Les Arméniens avaient trop compté sur la puissance des nations occidentales, pour ne.pas leur en vouloir d’être toujours abandonnés, en dépit des plus belles promesses. Comment n’auraient-ils pas éprouvé une violente colère contre ces Latins, qu’on leur disait si forts et dont le secours attendu n’arrivait jamais ? (2?) Ne valait-il pas mieux rompre toutes relations avec Rome, puisqu’aussi bien ces relations ne servaient qu’à provoquer | les attaques du soudan d'Egypte ? Ainsi la misérable situation du royaume de Cilicie donnait aux conflits religieux une acuité nouvelle ; les luttes de doctrines et de rites, plus violentes et plus tragiques, en quelque sorte, par leurs consé- (4) Mansi, {. c., col. 1258 et s. « Episcopi minoris Armenie de voluntate regis

eliguntur et constiluuntur, et causa ista est, quoniam monasteria cum redditibus suis de patrimonio regis sunt, et dioceses et monasteria mixti sunt simul. »

(2) Un pèlerin allemand, qui a visité les côtes d'Asie Mineure vers le milieu du XIV' siècle, parle de la haine des Arméniens contre les Français, et de la joie qu'ils manifestent, en apprenant les victoires remportées par le roi d'Angleterre (Benfey, Orient und Occident, t. 1, 464. Cf. Archives de l'Orient latin, IT, 318).

quences, que dans n'importe quelle autre partie de l'Orient (!), | aggravaient encore les difficultés intérieures au milieu desquelles se débattaient les souverains. Les deux successeurs de Léon V, Constantin IIT et Guy, qui, l’un et l’autre, périssent de mort violente, semblent avoir été victimes de la réaction nationale contre les Latins. Le chroniqueur florentin Villani attribue la mort de Guy à deux causes : il favorisait les barons et les chevaliers latins, s’attirant ainsi la haine des barons arméniens ; d'autre part les promesses du pape et du roi de France, n’étant suivies d'aucun effet, provoquèrent l’indignation nationale (?).

Le conflit religieux entre les « Latinisants » et leurs adversaires se poursuit jusque devant la cour d'Avignon, par les Arméniens, qui viennent implorer le secours des Occidentaux, ou chercher un asile auprès du pape. En Italie, comme en Provence, il y avait, au temps de Clément VI, plusieurs de ces émigrés (3). On se servait de leurs récits et de leurs discours, pour répandre, dans l’entourage du pape, des notions plus ou moins exactes sur les croyances ou les coutumes arméniennes. Un évêque de la Grande Arménie, Nersès d'Ourmian, fougueux défenseur du latinisme, ayant dû quitter son pays, à la suite de fréquentes querelles avec

(1) Dans le royaume de Chypre, où il y a une grande diversité de rites et d'églises, il semble que les relations réciproques soient beaucoup plus pacifiques. V. les actes du concile de Nicosie (1340), tenu en présence de plusieurs évêques Grecs, Arméniens et Maronites « et aliarum nationum videlicet Nestorianorum et Jacobitarum rectoribus, et aliorum clericoraum latinorum et græcorum et dictarum nationum multitudine copiosa. » (Mansi, XXVI, 372).

(2) Villani, L. XII, cap. xxxix (col. 919). Villani prétend à tort que le roi d'Arménie avait épousé la fille du prince de Tarente, petite-fille du roi Robert : il / a confondu le roi Guy avec un de ses prédécesseurs, Oschin, qui en 1317 épousa | en secondes noces une fille de Philippe de Tarente (Dulaurier, !, c.). V. les rubriques |

de la Chronique d'Arménie, publiées dans les Arch, de VO. L. IT. 5. (3) Il y avait une colonie arménienne à Bologne (Mansi, XXV, col. 1251).

ses compatriotes, était venu à la cour d'Avignon, à l’époque de Benoît XII (1). C’est sans doute à son instigation que le prédécesseur de Clément VI entreprit de soumettre à une révision sévère les doctrines et les usagés des Arméniens. On rédigea un lbellus en 117 articles, contenant la liste de toutes les opinions suspectes, attribuées aux Arméniens etsur lesquelles ceux-ci devaient s'expliquer ; en même temps, le pape demandait au roi Léon V et au catholicos de réunir un concile, où seraient examinées et condamnées toutes les erreurs, contraires à la foi de l’Église Romaine, et signalées par le libellus.

Léon V et le catholicos Mekhitar avaient montré le plus grand empressement à satisfaire le Saint-Siège. Le concile de Sis fut convoqué en réalité par le successeur de Léon V, le roi Constantin. Six archevêques, vingt-deux évêques, plusieurs moines et docteurs arméniens, se réunirent en 1343 dans la capitale du royaume, et entreprirent, sous la présidence du catholicos, l'examen détaillé des articles du hbellus. Les réponses des Pères et les actes du concile furent apportés à Avignon, dans le courant de l’année 1344, avec une lettre du roi Guy, successeur de Constantin III; l’ambassade arménienne comprenait, avec le chevalier Grégoire de Sarges, deux évêques et un frère Mineur, lecteur de la cathédrale de Sis, : l’'Arménien Daniel, qui avait pris une part active aux délibérations du concile (2).

Sans prétendre examiner en détail le débat théologique et liturgique, dont'il est ici question, on peut montrer, par

(1) Nersès Balients appartenait à une société dite « les Frères-Unis », fondée par le dominicain Barthélemy de Bologne (Dulaurier, 1, 609). V. les lettres de Benoît . XII au roi Léon et au catholicos dans Rayn. 1341. XEVI-LIX.

(2) Rayn., 1341. XLVIIL. Mansi, XXV, col. 1188, Reg. 138, n° 273 (41 septembre 1344 : réponse au roi Guy).

plusieurs exemples, quels intérêts politiques et nationaux se trouvaient engagés dans cette querelle. Avant tout, les actes du Concile de Sis et les réponses aux 117 articles du hbellus pontifical nous apparaissent comme une protestation véhémente contre les intrigues de l’évêque exilé Nersès, chef des « Latinisants. » Le catholicos et les évêques se plaignent que leurs doctrines soient dénaturées. Les opinions que leur attribuent certains réfugiés, ce sont des fables et des mensonges « fabulæ et mendacia (1). » On les accuse, par exemple, de ne pas regarder comme valable le baptême des Latins et des Grecs : pure calomnie. On prétend qu'ils traitent de maudits et d’infidèles ceux qui, les jours de jeûne, mangent du poisson, des œufs, du fromage ou du beurre. « Ce sont là, répondent-ils, des paroles de dispute et de contrariété. Nous ne maudissons pas les gens qui entendent le jeûne autrement que nous. Nous ne croyons pas qu’à cause des aliments, des hommes puissent être séparés du troupeau du Christ : s’il arrive à quelques-uns de le dire, c’est pour se quereller et se disputer, ce n’est pas selon la loi (?) ».

Mais l’auteur responsable de ces récits malveillants et de ces calomnies, n’est autre, selon les Pères du Concile de Sis, que l’exilé Nersès, bien connu pour ses mensonges. Cet homme, qui s'intitule faussement, à la cour d'Avignon, archevêque de Manazguerd, a soulevé, contre lui, à plusieurs reprises, la colère du peuple arménien; il s’est brouillé successivement avec le catholicos Jacques, naguère déposé

(4) Mansi, L. c., col. 1199. Cf. col. 1225 : « taliä verba sunt dicta a malignis et a stultis et sunt valde spernibilia. »

(2) « Non maledicimus, nec dicimus, nec credimus quod propter cibaria separati

sint comedentes ab ovili Christi, et si quandoque aliqui dicunt talia verba, propter rixas et controversias dicunt, non secundum legem. » (Id., col. 1230).

par le roi Léon, puis avec le catholicos Mekhitar. Les avenlures de ce Nersès, telles que les raconte le rédacteur des actes du concile, sont un curieux épisode des luttes continuelles qui déchiraient le clergé arménien. Nersès, étant évêque d’Ourmiäh, avait raconté qu’un maître arménien, arrivant dans un village et assistant à la messe d’un prêtre latin, insulta publiquement celui-ci, sous prétexte que c'était un sacrilège de « montrer au peuple le mystère de la foi. » Sur l’ordre du catholicos, une enquête fut faite, on entendit de nombreux témoins, et Nersès fut convaincu d’avoir menti. Sans l'intervention des évêques et des fonctionnaires royaux, chargés de l’enquête, il eût été lapidé par la foule (1).

Nersès et un de ses collègues, nommé Siméon Boch, prétendaient encore que le catholicos leur avait interdit de célébrer la messe en latin. La vérité, dit le rédacteur des actes du concile, c’est qu’eux-mêmes semaient le doute sur l’orthodoxie des Arméniens, disant que leurs messes n’avaient aucune valeur « non veraciter sunt missæ (?) ». Voilà pourquoi le catholicos a dû les avertir. Ils ajoutent que le catholicos leur a défendu de convertir leur peuple aux doctrines et aux coutumes latines, disant « qu’il valait mieux, pour ses fidèles, aller en enfer en restant Arméniens, que de se faire latins, même s'ils devaient tous aller en paradis. » Les pères du concile répondent : (Il va de soi qu'aucun homme doué de raison n’a pu dire une sottise pareille ; et cependant, selon les canons des conciles généraux, nous ne voulons pas que d’autres viennent voler notre peuple et notre diocèse (3). »

(1) I., col, 1250.

(2) Id., col. 1251.

(3) «.... Quia dicebat ille quod melius erat, quod populus suus sicut Armenus

On dit encore que le catholicos ne permet pas d’enseigner aux jeunes Arméniens la langue ou les lettres latines, parce que, quand ils apprennent le latin, ils perdent leur langue naturelle. On ajoute qu’il a consacré plusieurs évêques arméniens et leur a fait jurer de ne pas envoyer les enfants de leur diocèse à l’école latine ; on dit enfin qu’il s’est opposé à la propagande des prédicateurs latins. Les pères du concile de Sis répondent que beaucoup de moines latins, prédicateurs de l'Eglise romaine, jouissent en Arménie de la plus grande liberté.

Nersès et son collègue, obligés, par leurs brouilles avec le catholicos, de quitter l'Arménie, s’étaient d’abord réfugiés à Chypre. Ils répandirent le bruit que le catholicos, d'accord avec le roi, avait fait mettre en prison de nombreux Arméniens, baptisés ou ordonnés prêtres selon les rites de l'Eglise romaine. C’est pour un autre motif, répondent leurs adversaires, qu'ont eu lieu toutes ces arrestations, « comme vous le saurez par les lettres de plusieurs, qui connaissent les intrigues de Nersès (1). »

On devine, par ces différents détails, comment les évêques indigènes et le catholicos ont à lutter contre les excès de zèle de certains missionnaires et du clergé latin, soumis au patriarcat d’Antioche. D’autre part, ils ne veulent pas être confondus avec les Arméniens schismatiques, qu'ils cherchent cependant à ramener vers eux. Ils reconnaissent que

vadat in infernum quam si fierent Latini et omnes irent in paradisum. — Resp. : hoc... per se patet quia nullus habens rationem hoc diceret... quamvis secundum .canones generalium conciliorum populum et diocesim nostram ab aliis rapi nolumus (col. 1252).

(1) Id., col. 1253. [ls ajoutent plus loin « Multi de nobis qui volunt indifierenter et cum magna spe communicantur a Latinis sicut a nobis. » (Col 1254).

certains usages'et certaines opinions, peu conformes à l’orthodoxie, sont répandus chez leurs frères séparés de la Grande Arménie et de la Perse (1); mais ils protestent, pour leur compte personnel, de leur fidélité au Saint-Siège et de leur bonne volonté; ils s'efforcent de corriger, dans la mesure du possible, les coutumes blâmables, auxquelles reste attachée une partie de leur clergé. On devine, à les entendre, combien l’union avec Rome, établie un demi-siècle auparavant, est encore fragile, à quelles difficultés se heurtent le clergé officiel et le roi, s’iis veulent maintenir et fortifier cette union. | Sous le coup du danger grandissant qui menace l’indépen- | dance du royaume, après les déceptions et les colères causées |par les vaines promesses des Latins, le sentiment national se | réveille avec une énergie farouche, et c’est une tentative de plus en plus difficile que de chercher à défendre la tradition nationale, sans rompre les liens avec Rome.

Aux Arméniens fugitifs, qui, dans leur zèle de Néo-Latins, font bon marché de cette tradition nationale, il faut en opposer d’autres qui essaieront d'éclairer le Saint-Siège, et qui se chargeront de défendre le clergé arménien-uni ; tel est le rôle qu’assument en 1344, à la cour d'Avignon, le moine Daniel et les deux évêques qui l’accompagnent. Mais ils ont affaire à forte partie : dans l'entourage du pape, les récits des « Latinisants » trouvent plus facilement créance que ceux de leurs adversaires. Au reste, Clément VI croit avoir d’autres raisons, pour se méfier de l’orthodoxie arménienne. Aux missionnaires officiels de l’Église Romaine, moines Prêcheurs ou Mineurs,

(1) Nos in Minori Armenia per omnia facimus sicut et vos .. tamen in Armenia majori in aliquibus locis inveniuntur particulariter... et nos quantum possumus corrigimus. (Id., col. 1243).

re

qui répandent leur propagande jusqu’en Perse ou dans la Grande Arménie, se mêlent des « pseudoreligiosi », c’est-à-dire des moines rebelles, se rattachant à ces sectes de « fraticelles », que les papes d'Avignon, malgré les châtiments de l’Inquisition, n'arrivent point à extirper (!). Si le pape les dénonce à tous les évêques latins, établis en terre musulmane, c’est qu'il redoute leur action dans un pays, déjà travaillé par tant de doctrines diverses, opposées aux doctrines Romaines. Il importe d'autant plus à ses yeux de veiller à l’ DATE de la foi chez les Arméniens-unis.

Mais comment distinguer les Arméniens monophysites et les Arméniens-unis, quand les uns et les autres parlent la même langue, se servent souvent des mêmes livres, et gardent tant d’usages communs (2) ? Clément VI trouva que les réponses du concile de Sis étaient loin de porter la lumière sur l’état véritable de la foi arménienne. Il résolut de faire une nouvelle enquête. S'il consentait, en septembre 1345; à renvoyer en Orient le chevalier Grégoire de Sarges, ambassadeur de Guy, il répondait au catholicos et aux évêques arméniens que, malgré le zèle de leurs représentants, il ne pouvait encore se prononcer sur le fond du débat (3).

C’est au mois d'août 1346 que le pape se décide enfin à

(1) Lettre du 29 mai 1344 « archiepiscopis et episcopis, abbatibus.., in Armenia majori imperii Persidis et aliis orientalibus ac ultramarinis partibus constitutis fidei catholice professoribus. » (Reg. 62, fol. 52; 138, n° 52. Rayn, 1344. VIII) Au dire de Clément VI, ces « pseudo-religiosi » attaquaient en particulier les papes d'Avignon, Clément V, Jean XXII et Benoît XII, déclarant qu'ils n'étaient pas les vrais pasteurs de l'Église. On sait que les «fraticelles » ont été les chauds partisans de Louis de Bavière contre les papes français.

(2) Parmi les émigrés d'Italie il n’y avait pas seulement des « Latinisants » ; plusieurs étaient au contraire des fanatiques nationaux, regardant tous les Latins comme des hérétiques. Les Arméniens-unis de Sis protestaient contre leur atti-

tude : « Cipsi respondeant pro se ipsis. » (Id., col. 1264). (3) Reg. 139, n° 349 (5 septembre 1345).

répondre aux pères du concile de Sis, en leur faisant connaître ses résolutions. Il loue le clergé arménien de son attachement au Saint-Siège ; mais, ayant pris conseil avec les cardinaux et de nombreux docteurs, il a jugé qu’il restait encore, dans son Église, beaucoup d'opinions « pernicieuses » à extirper. Pour les aider dans cette tâche, il envoie deux légats, qui devront les instruire plus complètement de la doctrine romaine, et qui leur apporteront les livres nécessaires pour les éclairer : les deux légats sont Antoine, archevêque de Gaëte, et Jean, évêque élu de Coron (Morée) (1). Quelques semaines auparavant, le pape avait eu de nouveau l’occasion d'écrire à plusieurs évêques latins, établis chez les Arméniens de Perse et du Caucase, l’archevêque de Sultanieh, les évêques de Tiflis et de Tauris (2). Mais ceux-ci, remarquons-le, n’avaient aucun rapport avec le haut clergé arménien du royaume de Cilicie ; et les lettres qui leur étaient adressées leur arrivaient plutôt par les marchands latins de Trébizonde.

Tandis que les débats sur l’orthodoxie arménienne trainaient en longueur, une nouvelle révolution avait éclaté à Sis, et le roi Guy, après un règne de deux ans, tombait, comme son père, sous le poignard des assassins. Le nouveau roi, Constantin IV, était le fils d’un seigneur, d’origine latine. Dès la fin de l’année 1346, il envoyait au pape un ambassadeur : le chevalier Constancius, secrétaire du roi, venait réclamer, une fois de plus, le secours de l'Occident; car les

(1) R. 140, n° 465 et s. (3 septembre 1346). Les deux légats étaient recommandés au grand-maître des Hospitaliers, qui devait les faire escorter de Rhodes à Chypre. Le roi de Chypre devait leur procurer des interprètes.

(2) R. 140, n°° 188, 189, 223. R. 177 de Curia, fol. 2. Raynaldi. 1346. LXX. L’archevèque latin de Séleucie était accusé d’avoir ajouté un supplément à l’évangile de S. Jean et de l’avoir fait traduire en langue arménienne,

Mameluks avaient profité des troubles du royaume, pour renouveler leurs attaques (1). La nouvelle ambassade arménienne, ayant passé par Avignon, se rendit, comme les précédentes, à Paris et à Londres, munie de lettres de recommandation de Clément VI, pour les deux souverains, qui continuaient à se faire la guerre. À son retour, le chevalier Constancius fut encore retenu assez longtemps auprès du pape. Celui-ci ne voulait pas le laisser partir, sans savoir le résultat de la mission confiée aux deux légats pour les affaires de la foi : l’archevêque de Gaëte et l’évêque de Coron l’avaient informé de leur arrivée en Arménie (mars 1347), mais depuis cette époque, il n’en avait plus aucune nouvelle. Cependant, comme un navire allait partir de Provence pour la côte de Cilicie, l'ambassadeur demande au pape la permission de s’embarquer. Clément VI, sans attendre davantage la lettre de ses légats, consentit à ne pas retenir l'ambassadeur, et lui confia sa réponse au roi Constantin IV. Il pressait celui-ci d’en finir, le plus tôt possible, avec toutes | les difficultés relatives à la foi, lui laissant entendre que le meilleur moyen d’obtenir les secours demandés, c'était d’assurer le triomphe de l’Église Romaine (2).

Le Saint-Siège ne voulait pas avouer l’impuissance de l'Occident, sa propre impuissance, dans la crainte de voir les Arméniens, déjà si peu dociles, se détacher complètement de l'Église Romaine. Mais il fallait bien cependant ne pas lasser leurs espérances -et ces cris de détresse, sans cesse répétés, exigeaient une autre réponse qu'une vague promesse. Le roi

(1) R. 440, n°° 932, 933 (lettres du 21 janvier 1347 aux rois d'Angleterre et de

France).

(2) Reg. 141, n° 402 (lettre aux deux légats, du 24 septembre 1347) n° 410 [lettre

au roi, 26 septembre 1347).

de Chypre et les chevaliers de Rhodes, plus libres du côté de l’Archipel, avaient fourni quelques vaisseaux pour la défense des côtes de Cilicie, peut. être aussi quelques troupes de terre. Le pape les encourageait à continuer ; il recommandait au légat d'Orient, chef de la ligue latine, François de Crète, de prêter main-forte au roi d'Arménie, si celui-ci sollicitait son appui (!). En même temps, comme nous l'avons vu, il priait le doge de Venise d’user de son influence à la cour du Caire, pour obtenir la restitution du port de Lajazzo, conquis par [les Mameluks quelques mois auparavant (2). Le pape se |bornait donc, faute de mieux, à exciter le zèle des autres | Latins d'Orient en faveur des chrétiens d'Arménie. Il faut bien | le reconnaître : la cour pontificale n’était guère en mesure de faire davantage, alors même qu’elle eût montré, en face des Arméniens de foi suspecte, une générosité plus large et plus humaine — sentiment bien étranger à des hommes du xIv® siècle (3).

Le secrétaire du roi d'Arménie, parti d'Avignon, vers la fin de septembre ou au commencement d'octobre 1347, y revint une seconde fois vers la fin de l’année 1349 : cette fois l'encore, on le voit poursuivre sa route au-delà d'Avignon et | aller trouver le roi d'Angleterre (#).

Cependant le pape se plaignait toujours de n’avoir encore aucune réponse ferme et précise, au sujet des opinions (1) Id., n°s 407-409.

(2) Id. n° 406 Raynaldi. 1347. XXVIII. Cf. supra., p. 85. | (3) AN porter sur Clément VI un jugement équitable, on doit se souvenir qu'en d’autres circonstances, il sut donner à ses contemporains un rare exemple | d”’ humanité ; en 1348, lors de la grande peste, il prit la défense des Juifs, persé-|\ | Feures et massacrés dans plusieurs régions de l’Europe. (4) Reg. 143, fol. 102 (lettre au roi Constantin, 18 novembre 1349). Raynaldi,

1350. XXX VIT. Constancius ne repart pour l'Arménie qu’en octobre 1350 (R. 144, fol. 138 vo).

suspectes, dont il attendait la condamnation. Il s’adressait aux dignitaires du clergé latin, les plus voisins de la Cilicie, le patriarche de Jérusalem, l’archevêque de Nicosie, les évêques de Pafos (Baffo) et Limisso, pour savoir enfin à quoi s’en tenir: illes priait d'envoyer à la cour de Sis des hommes de confiance et de bonne doctrine, qui presseraient le roi Constantin de fournir, sans plus tarder, les explications nécessaires. En même temps, le pape chargeait l’évêque de | Paios de remettre au roi la somme de 6.000 florins (1). Il renouvelait au roi de Chypre, au grand maitre des Hospitaliers, au capitaine de la place de Smyrne, son précédent appel en faveur des Arméniens (septembre 1351). Enfin il renvoyait en Arménie un chevalier, qui était arrivé de Sis à Avignon, trois ans auparavant, et lui remettait de nouvelles lettres, pour le catholicos et le roi Constantin (2). Nous ne connaissons, malheureusement, aucun document d’origine arménienne, qui nous renseigne sur le voyage des légats pontificaux et sur les sentiments véritables du clergé indigène. Les lettres de Clément VI nous montrent seulement que l’agitation religieuse, loin de se calmer, continuait de plus belle, — et que d’autre part, le parti des « Latinisants » poursuivait ses intrigues à Avignon, en cherchant à discréditer le catholicos Mekhitar. La lettre au catholicos, de septembre 1351, est beaucoup plus sévère que les premières : on répandait le bruit, dans l’entourage du pape, que Mekhitar n’observait pas ses promesses, et qu’il se moquait de l'autorité pontificale (3). Ainsi, vers la fin du règne de Clément VI, les

A) Reg. 445, fol. 70 ve. Rayn. 1351. XIX.

(2) Reg. 145, fol. 83-84.

(3) Reg. 145 fol. 72-81. Rayn. 1351. II-XVII.

relations n’avaient guère changé, entre le Saint-Siège et le royaume d'Arménie. Il faudrait d’autres documents pour compléter les trop brèves indications que nous donnent les lettres du pape et les actes du concile de Sis. On entrevoit du moins en quelles inextricables difficultés se débattent les | Arméniens de Cilicie, et la cour semi-latine de Sîs, incapables | de se déféndre seuls contre la marée montante de l'Islam et | ne trouvant plus dans le Saint-Siège, vaincu par l'anarchie | occidentale, le point d'appui sur lequel ils avaient si longtemps

| compté.

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