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CHAPITRE PREMIER

La CoUR D’AVIGNON ET LES AFFAIRES ORIENTALES A L’AVÈNEMENT DE CLÉMENT VI (1342).

Clément VI succède au pape Benoit XII en mai 1342. Il importe de rappeler quel est à ce moment l’état de l'Orient, et dans quelle mesure les affaires orientales occupent le Saint-Siège. À Byzance, l'empereur Andronic Paléologue vient de mourir (juin 4341) : son fils et son héritier, Jean Paléologue, un enfant de neuf ans, est placé sous la tutelle de sa mère, la régente Anne de Savoie. Mais une lutte violente s’engage entre deux partis : d’un côté la régente et le patriarche, de l’autre, le premier ministre ou « grand domestique » Jean Cantacuzène : celui-ci se décide bientôt à usurper le pouvoir, et se laisse proclamer basileus en octobre 1341 : c’est le commencement d’une guerre civile, qui va durer jusqu’en 1347.

Le règne d’Andronic, qui s'était ouvert, comme celui de son fils, par une guerre civile, n’avait pas cependant mal servi les intérêts de Byzance : la puissance du basileus continuait à se relever, surtout aux dépens des Latins ; il semblait que les débris de l’empire latin dans la péninsule des Balkans, passant à de nouveaux maîtres, allaient rentrer peu à peu dans l’unité du vieil empire, restauré par Michel Paléologue. Une

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partie de la Thessalie se soumettait au basileus, pendant que les Catalans de la Grande Compagnie restaient campés en Béotie et en Attique. Au sud-ouest, la lutte engagée entre les Angevins et les Paléologues se terminait au profit de ceux-ci, et le despotat d’Epire, malgré la dernière tentative de Catherine de Valois, veuve de Philippe de Tarente, pour le retenir sous sa suzeraineté, reconnaissait la suprématie byzantine (1).

Au sud du golfe de Corinthe, l’autorité des baillis latins, qui gouvernaient encore la principauté d’Achaïe pour le compte de Catherine de Valois et de son fils, Robert de Tarente, s’affaiblissait peu à peu, tandis que le siratège byzantin de Misthra ralliait autour de lui un nombre plus considérable de partisans (2). Ainsi la puissance angevine avait cessé d’être un péril pour les intérêts byzantins en Grèce; d’ailleurs le chef de la dynastie, le roi de Naples, en excellentes relations avec Andronic (5), était beaucoup plus occupé de maintenir son influence en Italie et de reprendre la Sieile aux Aragonais que de servir la politique de ses cousins de Tarente, sur les côtes de l’Adriatique et de la mer Ionienne.

D'autre part, le basileus, aidé par son premier ministre Cantacuzène, avait tenté, par un vigoureux effort, de reconstituer la marine byzantine, qui se trouvait alors dans un état de faiblesse déplorable, et de rétablir son autorité sur les côtes d'Asie Mineure, où les feudataires d’origine gênoise s’accoutumaient à la plus large indépendance. Dans l'ile de Chio,

(1) Cantac. : II, 34, p, 504 ; IL. 37, p. 528-31. Nicéph. Grég., XI, 6, p. 545-53, Cf. Parisot, Cantacuzène homme d'État et historien, p. 140.

(2) Hopf, Griechentand (dans l'Encyclopédie d'Ersch et Gruber, Lxxxv), p. 403- 407, 442. Schlumberger, Les principautés franques du Levant, p. 76 et suiv.

(3) Raynaldi, Annales Eccl., 1337, n° xxx1 Sur la politique générale du roi Robert, Cf. Cipolla, Storia delle signorie italiane dal 1515 al 1530, p. 80.

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gouvernée depuis la fin du xtmsiècle par la famille des Zaccaria, la domination directe de Byzance venait d’être restaurée (1329) (1). Plus récemment encore, après une courte guerre, le basileus avait repris à d’autres Gênois Phocée sur le continent, et Mitylène dans l’île de Lesbos (2). De nouveau toutes les grandes iles du nord de l'archipel, Thasos, Lemnos, Lesbos et Chio, pouvaient servir de points d’appui à la flotte byzantine et lui permettre de n'être plus à la merci des Gênois ; mais ces heureux résultats allaient être singulièrement compromis par quelques années de guerre civile.

Sur cette côte d'Asie, les Byzantins trouvaient d’autres rivaux : les émirs turcomans qui, depuis la fin de l’Empire seldjoukide, s'étaient partagé l’Asie Mineure. Mais depuis que les Grecs étaient accoutumés au voisinage des Turcs, ils cherchaient presque aussi souvent à s’en faire des alliés qu’à les combattre. Au reste tous ces émirs, indépendants les uns des autres, étaient loin d’être d'accord, et leurs divisions dissimulaient aux Byzantins la gravité du péril ture. Aux environs de 1330, c'était l’émir de Phrygie ou de Kermian, établi à Kutayeh, qui paraissait avoir l’armée la plus nombreuse et la plus redoutée (*). Quant aux Ottomans,s’ils étaient devenus, par l'occupation de Brousse et de Nicomédie, les voisins immédiats de Byzance, leur domaine ne comprenait encore, au nord-ouest de l'Anatolie, qu’une région assez restreinte, et rien ne laissait prévoir que leur chef, Orkhan, ei ses successeurs, allaient évincer peu à peu tous les émirs seldjoukides. Vers la fin du règne d’Andronic, ceux qui occu-

(1) Cantac., IT, 10, p. 370 et s. Nicéph. Greg, 1X, 9, p. 43$. (2) Cantac., 11, 29, p. 477. Nicéph. Greg., XI, 1, p. 529. (3) Schehab-Eddin (Notices el extrails des mss.,t, XIE, p. 355).

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paient le plus l'attention des Byzantins comme des Latins de l’Archipel, c’étaient les émirs de la côte occidentale : l’émir de Karasi (Mysie), maître de Pergame, celui de Saroukhan, maître de Magnésie; enfin et surtout les émirs d’Aidin, (lonie), fils de Mohammed, Omour-Beg, et Khidr-Beg établis, le premier à Smyrne et le second à Ephèse (1).

À plusieurs reprises déjà, les bandes turques, enrôlées par les Byzantins eux-mêmes ou par les Catalans, avaient passé en Europe. Ces turbulents alliés ne restaient pas longtemps au service de ceux qui les avaient imprudemment appelés. Ils se jetaient dans les plaines de Thrace et de Macédoine, et ne rentraient chez eux qu'après avoir ramassé un énorme butin. De 1330 à 1335, les agressions des Turcs se multiplient, leurs vaisseaux apparaissent, à maintes reprises, sur les côtes de Chersonèse, près du Mont Athos, et sur le littoral thessalien (2). Ils menacent à la fois les possessions byzantines du Nord de l’Archipel, et les possessions des Latins, dans la partie méridionale ; ils attaquent Négrepont et la Crète, colonies vénitiennes, et les îles du groupe des Cyclades, dont le duc est nominalement vassal de Venise. L’émir Omour-beg fait de Smyrne un grand port militaire, d’où partent une foule de vaisseaux, sillonnant l’Archipel en tous sens (3). Tandis que se développe ainsi la puissance maritime des Tures, en lonie el en Lydie, leurs voisins de la côte méridio-

(4) Heyd, Comm. du Levant, t. I, p.536. De Hammer, Hist. de l’Empire Ottoman, t. I, 55,

(2) De Hammer, {. c. 1, 171. Heyd, 2. c. I, 487. Nicéph. Grég., XI, I, p. 533-25. Ducange, Hist. de l’Empire de Constantinople (64. Buchon. IT, 222).

(3) Ducas, c. 7, p. 29. Philippe de Mézières, Epistre consolatoire (dans Froissart, éd. Kervyn de Lettenhove, t. XVI, p. 509). Les émirs d’Aïdin, et leurs voisins de Saroukhan et de Mentesché ont frappé des monnaies à légendes latines, imitées des « gigliuti » napolitains, (Cf. Schlumberger, Numismatique de l'Orient latin, p. 480 et suiv.).

nale, ceux de Carie, de Lycie et de Pamphilie trouvent devant eux des adversaires plus belliqueux, semble-t-il, que les Grecs et les Vénitiens desîles, plus capables, en tout cas, par leur forte organisation militaire, d’opposer aux Turcs une sérieuse résistance : les Hospitaliers, établis à Rhodes depuis 1510, maitres de Cos et de Nisyros faisaient peser sur leurs sujets grecs un joug assez dur ; mais Ceux-ci, tout en regrettant leur indépendance, reconnaissaient qu'ils étaient fort bien protégés contre les adversaires du dehors (1). Le royaume latin de Chypre était alors dans tout l'éclat de sa prospérité. Comme les naÿires de toute la chrétienté latine se réunissaient à Famagouste et dans les ports voisins, les marchands de Chypre passaient pour les plus riches de l'Orient ; les pèlerins s’y arrêtaient volontiers, avant la dernière étape de leur voyage en Palestine ; on y voyait débarquer des hommes de toute race et de toute langue ; les Grecs, les Arméniens, les Jacobiles de Syrie y avaient leurs écoles et leurs églises à côté des Latins (2). Le roi Hugues IV, de la dynastie des Lusignans (1320-1361), bien que d'humeur assez pacifique, contribuait par son énergie à défendre les abords de l’île contre les pirates turcs ; il avait réussi à rendre tributaires les îles du littoral d’Anatolie, soumises aux émirs, depuis Candelore et Satalia jusqu’au golfe d’Alexandrette (3). Seul il

(4) Nic. Grég., XXI, 6 (t. IL, p. 42).

(2) Chronique de Machéras, 48-52. Ludolf-de Suchem, 34. Voici la conclusion du passage de Ludolf : « et quotidie a solis ortu usque ad ejus occasum ibidem audiuntur rumores et nova, etiam in Cypro totius mundi audiuntur et loquuntur et in specialibus schohs docentur idiomata cuncta ». Un autre pèlerin, vers la même époque, signale la présence à Famagouste de toutes les sectes chréliennes, qu'il nomme ainsi : « Veri christiani, Greci, Jacobite, Armenii, Georgiani, Nestoriani, (Jacques de Vérone, Liber peregrinationis, Rev. Orient latin, 1895, p. 178). Cf. actes du concile de Nicosie, tenu en 1340 (Mansi, t. XXVI, col. 372).

(3) Ludolf, Z. c., p. 35. Heyd, L. c., If, 10 et suiv. Mas. Latrie, Commerce de Chypre et de l’Asie-Mineure (Bibl. école des Ch., 1845, 2° s., t. I. p., 322).

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prêtait un appui efficace au roi de Petite-Arménie ou Cilicie, Léon V, qui avait à soutenir une lutte acharnée, non-seulement contre les Turcs, mais aussi contre les Mameluks d'Égypte, maîtres de la Syrie, et parfois contre les Mongols de Perse.

De tous les chrétiens d’Orient, les plus menacés, à ce moment, par l'effort continu de l'Islam, ce sont assurément les Arméniens de Cilicie, qui, depuis la destruction du royaume de Jérusalem, occupent le poste le plus avancé de la chrétienté : les musulmans les enveloppent de toutes parts, sauf vers la mer, et c’est contre eux que s’acharne, en particulier, le sultan des Mameluks d'Égypte. L'Islam regardant la terre d'Asie comme son domaine propre, poursuit avec ténacité la destruction du dernier État latin, qui ait pu conserver .Son indépendance sur le continent. Un pèlerin d'Italie qui | débarque en Chypre, en juin 1335, raconte qu’il a vu arriver d'Arménie, dans le port de Famagouste, plusieurs grands navires, chargés de fugitifs, vieillards, petits enfants, femmes, orphelins : il y en avait plus de quinze cents. Le Soudan , d'Egypte venait d'envoyer une armée nombreuse, pour attaquer la grande ville commerçante de Lajazzo, sur la côte du golfe d’Alexandrette. Les Mameluks avaient détruit une

partie des murailles, et emmené plus de 12.000 prisonniers. Et le narrateur ajoute : « quelle tristesse de voir la multitude gémissante sur la place de Famagouste, d'entendre les vieillards se lamenter comme des chiens affamés. Qu'ils écoutent ces choses, les chrétiens qui mangent et boivent sans souci, ceux qui vivent dans les délices, oubliant la Terre Sainte ! » (1)

(1) Jacques de Vérone, l. c. (Rev. O. L., 1895, p. 177). Cf. Weil: Gesch. der Chalifen, IV, 351, Dulaurier, Hist, arm. des Croisades, p. 702.

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Les marchands gènois ou vénitiens, très nombreux dans le port de Lajazzo, pouvaient renseigner les chrétiens d’Oceident sur les graves dangers que courait le royaume de Cilicie. Mais ce qui les inquiétait surtout, c'était le double progrès de la piraterie turque et de la puissance navale des émirs. Les Vénitiens, plus encore que les Gênois, sentaient leurs intérêts menacés. Tandis que les Gênois songeaient d’abord à maintenir leur prépondérance commerciale à Byzance même, et dans la mer Noire, les Vénitiens, plus faibles et plus méprisés que leurs rivaux dans le nord de l’Archipel, cherchaient à s’assurer les routes méridionales, à développer leurs relations avec Chypre, et le sud de l'Asie Mineure, puis avec la Syrie et l'Egypte (!). L’audace croissante des marins et des corsaires turcs rendait la sécurité de plus en plus précaire entre la Grèce et l’Anatolie, les communications de plus en plus difficiles entre les colonies vénitiennes de Négrepont, de Morée, de la Crète et des Cyclades. Voilà pourquoi les Vénitiens sont les premiers à proposer aux papes d'Avignon, à Jean XXII et à Benoît XII, la formation d’une ligue navale contre les Turcs. D'ailleurs, à ceux que préoccupait la croisade ils s’efforçaient de démontrer qu’une croisière Contre les émirs d'Asie Mineure était le plus sûr moyen de préparer une campagne contre les Sarrasins d'Egypte, maîtres de la Terre Sainte. Pour entreprendre efficacement le «Saint passage », il fallait d’abord réduire les Turcs à l'impuissance : tant que la sécurité ne serait pas rétablie sur les côtes d’Anatolie, il serait impossible de ravitailler

une armée envoyée en Syrie (2).

(1) Heyd, L. c. 1, 450, II, 80-90.

(2) Après avoir exposé un plan d'expédition contre les émirs d’Anatolie, le Sénat

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