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Pour former une ligue navale contre les émirs d’Ionie et de Lydie, il fallait unir ensemble les forces des Latins et celles. des Byzantins : ce sont encore les Vénitiens qui cherchent le plus activement à rapprocher le basileus des fidèles de l'Eglise romaine, gens de Rhodes et de Chypre. D'ailleurs, dès le début du xrv° siècle, Venise travaille obstinément à rendre meilleures ses relations avec la cour byzantine ; on la voit abandonner peu à peu ses anciens alliés, les rivaux latins de Byzance en Grèce et en Thessalie, et s’efforcer de faire oublier au basileus tout le mal qu’elle a fait au vieil empire grec. Ce n’est pas un des signes les moins curieux du relèvement de ‘ l'influence byzantine dans les pays de domination latine que cette lente conversion de la politique vénitienne. Dès l’année 1313, Venise avait refusé de reconnaître les prétentions de Philippe de Tarente et de Catherine de Valois à la suzeraineté de la Romanie (!); en 1320, elle refusait ses vaisseaux à Charles de Valois (2). En 1331, elle faisait échouer, par sa neutralité, la tentative de Gautier de Brienne pour reprendre aux Catalans, alliés de Byzance, le duché d’Athènes (3). Aussi les vieilles méfiances de la cour byzantine commençaientlelles à s’atténuer, et l’empereur consentait à se faire représenter par le vénitien Pietro di Canale, capitaine de la flotte de l’Adriatique, aux conférences tenues à Rhodes en 1332, de Venise, écrivant à Jean XXII, ajoute: «....Agarenorum potentia foret quasi totaliler diminuta, nec possent fidelibus impedimentum prestare, qui vellent ad réquisitionem intendere Terre Sancte, que requisitio et passagium, nisi predicta fiant, penitus effectum habere non possunt, quia partes Turchie sunt loca media, per que necessarium est quod portentur victualia et alia nécessaria fidelibus qui essent in passagio.... nec aliunde posset eis de dictis victualibus aliquatenus provideri. » (Diplom. Ven. Lev., I, n° 124 (p. 241.)
(4) Hopf, {. c., p. 376.
(2) Hopf, L.c., p. 405.
(3) Hopf, L. c., p. 428.
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pour conclure avec le grand maître des Hospitaliers une alliance offensive contre les Turcs (1). Une flotte de 20 vaisseaux, dont la moitié serait fournie par Byzance, 6 par Venise, & par les Hospitaliers, devait se rassembler dans le port de Négrepont, en avril 1333. Bientôt la ligue s’élargissait, par le concours du roi de France et du Saint-Siège. Au moment même où Venise négociait directement avec Byzance et les Hospitaliers, le pape faisait prêcher la croisade, et recomman- , dait aux rois de France et d'Angleterre les ambassadeurs armé- | ‘niens, récemment arrivés à Avignon, pour implorer le secours | des chrétiens d'Occident (2). Mais c’est aux Vénitiens que { Jean XXII et Philippe VI s’adressaient, pour avoir un supplément d'informations, et surtout pour savoir par quels moyens il était possible de réaliser pratiquement l’idée de la croisade. C'est Venise qui indiquait le but de l’expédition, et traçait le plan de la ligue navale. En 1334, le pape, d'accord avec les représentants du roi de France, ceux de Rhodes et de Venise, déclarait que la flotte de la ligue devait comprendre quarantesix « galées ». On espérait, mais sans en avoir la certitude, que les Gênois et les Pisans finiraient par se joindre aux alliés ; on comptait aussi sur le concours du roi Robert de Naples (3).
Tous ces beaux projets n’aboutirent qu’à un résultat fort médiocre. Si plusieurs vaisseaux turcs furent coulés ou pris dans les parages de Smyrne, en septembre 1334 (*), il n’en faut point conclure que la flotte de la ligue fût arrivée à
(1) Diplom. Ven. Lev,, I, n° 412 (p. 2253-25). Heyd, L. c., I, 488. (2) Déprez, La Pap., la France et l’Angleterre, p. 85-99.
(3) Dipl. Ven. Levw., I, n° 126 (p. 244). Rayn., Ann. eccl., 1334, VIL. (4) De la Roncière, Hist. de La marine française, t. I, p. 234.
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destination. Il est probable que, seules, quelques galères de l'Hôpital et de Venise avaient commencé la lutte ; Car un peu plus tard, les vaisseaux réunis dans le port de Marseille, sur
l'ordre du roi de France, attendaient encore l’ordre de partir.
Quant au basileus, il avait rassemblé au nord de l’Archipel
une vingtaine de navires ; mais il attendit vainement, dit un
historien byzantin, l’arrivée des Latins. Au reste, il n’était
entré dans la ligue que de fort mauvais gré, et sur la menace
des Vénitiens de tourner contre lui toutes les forces latines (1).
De son côté, le roi de Chypre, avec l’autorisation du pape Benoit XII, se déliait de ses engagements (2). Enfin Benoît XII
lui-même, qui, dans les premiers mois de son pontificat, sem-
blait disposé à continuer l’œuvre de Jean XXII, ne voyait
plus que des inconvénients dans l’entreprise projetée (3), et
cherchait à en détourner le roi de France (mars 1336). Le
conflit franco-anglais allait absorber pour longtemps toutes
les forces des souverains d'Occident.
Vers la même époque, l’empereur Andronie, poussé par son premier ministre, Cantacuzène, faisait appel aux deux émirs de Saroukhan et d’Aïdin pour tenir en respect les Gênois de Phocée ; Omour-Beg mettait à son service trente navires, pendant que les Hospitaliers et le duc des Cyclades faisaient alliance avec les Gênois pour aller surprendre Mitylène (#). Si les Byzantins étaient obligés, parfois, de repousser par la force les incursions des Turcs, ils croyaient
plus utile de négocier avec eux, pour en faire les clients et
(1) Nic. Grég., XI, 1 (p. 523-925).
(2) Raynaldi, Ann. eccl., 1335, xxxv et Reg. Vat. 130, fol. 145. (3) Raynaldi, Ann. eccl., 1336, xuu. Déprez, L. c., p. 123, 40. (4) Cantac., If, 31, p. 492.94. Nic. Grég., XI, 1, p. 525, 2, p.530.
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les alliés de l’Empire, soit contre les Gênois, soit contre les Albanais ou les Serbes.
Au reste, il ne faudrait point croire que les Gênois de Galata eussent plus de scrupules que les Byzantins à chercher, contre leurs rivaux chrétiens, l’appui des Turcs. Si les émirs seldjoukides de Saroukhan et d’Aïdin reconnaissent la suzeraineté d’Andronic, le chef des Ottomans, Orkhan, qui vient attaquer les faubourgs de Constantinople en 1337, se met d'accord avec les gens de Galata (!). Il est vrai qu’un peu plus tard, ayant été battu, il conclut à son tour la paix avec Byzance.
On voit à, quels obstacles se heurtaient, en Orient même, et dans les pays les plus directement menacés par les progrès de l’Islam, les projets vénitiens de ligue navale chrétienne, adoptés avec enthousiasme par Jean XXII et Philippe VE. Mieux que son prédécesseur, le pape Benoît XII s’était rendu, compte des difficultés de l’entreprise. Cependant les plaintes incessantes qui venaient d'Arménie attiraient toujours son { attention sur les affaires orientales. Mais il ne trouvait d'autre / moyen de répondre à ces plaintes que d’adresser un appel général à tous les chrétiens de Sicile, de Chypre, de Rhodes et desîles de l’Archipel en faveur des héroïques montagnards de Cilicie, qui défendaient si péniblement leur indépendance (2). (
C’est dans le conflit des intérêts commerciaux et politiques qu'il faut chercher la raison principale des discordes sans cesse renaissantes entre Byzantins et Latins d'Orient. Il n’est pas douteux, cependant, que la séparation des Eglises ne contri-
(4) Nic. Grég., XI, 4, p. 540. !
(2) Lettre du 4: mai 1336 (Raynaldi, 1336, n° xL).
buât toujours, dans une large mesure, à entretenir la méfiance entre les fidèles de Rome et ceux du Patriarcat grec. Le Saint- Siège continuait à nommer un patriarche latin de Constantinople, chef de tout le clergé latin de l’Archipel. Mais depuis que ce patriarche avait dû quitter la capitale de l’Empire | byzantin, reprise par les Paléologues, il n’était plus qu’un légat du pape, errant d’île en île, et placé spécialement sous la protection de Venise. Cependant, depuis 1314, la ville de Négrepont était devenue sa résidence habituelle, et dès lors le titre patriarcal se trouva uni à l’évêché latin de Négrepont (1). Or, si le patriarche latin, représentant le Saint-Siège, pouvait rallier autour de lui les Latins des différentes nations, il était regardé par les Grecs comme un usurpateur. Au reste, plus l’Empire byzantin se relevait, aux dépens des Latins, et plus le sentiment national se rattachait, avec orgueil, à la tradition orthodoxe. Sans doute, les rapports journaliers se multipliaient entre les fidèles des deux Églises, et amenaient, par la force des choses, une tolérance réciproque, beaucoup plus grande qu'au début des croisades. Mais le | Grec du xive siècle continue à mépriser le Vénitien ou le Gênois ; et comme il ne peut se passer de lui ni de ses ser- | vices, il est moins disposé que jamais à oublier ses vieilles | rancunes.
C’est ainsi que les partisans de l’union des Églises se beurtent au sentiment national. Cependant l'intérêt politique de cette union devait apparaître clairement à ceux qui commençaient à redouter le péril asiatique, ou qui ne pouvaient se résoudre à faire si souvent cause commune avec des infi-
(1) Eubel, Hierarchia catholica medi œvii, 1, p. 214. Mas-Latrie dans Rev. 0. L., 1895, p. 438.
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dèles contre d’autres chrétiens. Malgré l’échec des tentatives de Michel Paléologue, la cour byzantine continuait d’entretenir avec le Saint-Siège des relations assez cordiales. En dépit des dissentiments religieux, l’Église romaine représentait en Orient une. puissance politique trop considérable, pour que le basileus n’eût pas intérêt à la ménager. Mais le rapprochement avec l’Église latine était si impopulaire à Byzance que l’empereur Andronic ne s’engageait dans cette voie qu'avec la plus extrême réserve. Vers l’année 1336, au moment où venaient d’échouer les projets de ligue navale, des négociations se poursuivaient, entre Avignon et Byzance, au sujet de l’union des Églises (1). Remarquons-le toutefois : ce n’est pas un Grec, c’est un Vénitien, qui vient représenter le basileus à la cour pontificale ; sur le terrain religieux comme sur le terrain politique, les Vénitiens sont les agents les plus actifs de l’union. Ils trouvent un appui précieux à la cour même, et dans la famille du basileus, auprès de l’impératrice Anne, sœur du comte de Savoie. Cependant Andronic, s’il consent à négocier, le fait en secret, pour ne pas éveiller les soupçons de ses ministres. En 1339, son ambassadeur, Étienne Dandolo, revient encore à Avignon, accompagné cette fois d’un Grec. Mais ce Grec est en réalité un Italien de Calabre, le moine Barlaam, accueilli d’abord avec faveur par les Byzantins, lorsqu'il semble adopter entièrement leurs doctrines et leurs usages, et plus tard renié par eux comme un étranger, lorsque, s'étant mis à attaquer les moines de l’Athos, il soulève contre lui les théologiens orthodoxes (2). Étienne Dandolo et Barlaam n'ont pas de
(4) Raynaldi, 1337, xxx1I, xxXII.
(2) Raynaldi : 1339, xrx et s. Cantac.: II, 39 40, p. 548. Nic, Grég,, IX, 10, p. 555.
lettre, les accréditant officiellement auprès de Benoît XII; leur mission doit rester secrète, tant qu'ils n'auront pas rapporté d'Occident des promesses fermes d'alliance politique. Comme, de son côté, le pape, peu disposé à faire des avances aux Grecs, attend au contraire-qu’ils fassent les premiers pas, les deux médiateurs, le Vénitien et le Calabrais, en sont pour leurs frais d’éloquence, et les négociations pour l’union des Églises restent toujours aussi peu avancées. Ainsi, vers la fin du pontificat de Benoît XII, les difiérentes affaires, engagées sous son prédécesseur, formation d’une ligue navale contre les Turcs, tentatives d'union avec les Grecs, n’ont guère abouti qu’à un échange de vaines paroles et de promesses inefficaces. Cependant Benoît XII, qui vers 1335 avait jugé la croisade inopportune, semble revenir, vers 1340, à d’autres sentiments : dans ses lettres aux . roi de France et d'Angleterre, il est de nouveau question de | l’état déplorable de l'Orient, et de l’urgente nécessité d’envoyer un secours aux chrétiens d'outre-mer (1). On devine que le pape recevait sur les progrès des Turcs de nouvelles informations, de jour en jour plus alarmantes. Il était inévitable que l’inaction des chrétiens, leurs discordes continuelles, leurs efforts timides et impuissants, fussent pour les émirs de la côte d’Anatolie un encouragement à recommencer leurs incursions. En 1341, le roi de Chypre, Hugues IV, et le grand maître des Hospitaliers, Helion de Villeneuve, envoyaient une ambassade commune au Saint-Siège, pour le supplier d’intervenir. Ils déclaraient que la puissance et l’audace des Turcs ne cessant de s’accroiître, leurs corsaires pillaient et rava-
(1) Déprez, L, c., p. 336,
geaient toutes les îles, toutes les côtes voisines, encore habitées par des chrétiens. L’évêque chypriote, qui dirigeait l’ambassade, devait s'adresser aux Vénitiens, et décider le doge à joindre ses prières à celles du roi de Chypre et du grand-maître. Le 22 novembre 1341, le doge Barthélemy Gradenigo répondait au roi Hugues qu'il était prêt à collaborer, pour sa part, à la ligue contre les Turcs, aussitôt qu’elle pourrait se reformer ({).
Ainsi, au moment où Clément VI montait sur le trône de Saint-Pierre, la question de la croisade, ou — plus précisément — de la ligue navale chrétienne contre les émirs tures d’Anatolie se posait de nouveau, comme au temps de Jean XXII et les instances des chrétiens d'Orient se faisaient plus pressantes. Au reste, l'attention du nouveau pape était attirée, depuis longtemps, sur les affaires orientales, non seulement par la part qu'il avait prise, comme cardinal, au gouvernement de son prédécesseur, mais aussi par le rôle qu’il avait joué auprès du roi de France. Dès 1333, Pierre Roger, archevêque de Rouen, prêchait la croisade en France, sur les ordres de Jean XXII et du cardinal légat, et si Philippe VI, avant sa rupture avec l’Angleterre, se montra le partisan très zélé d’une campagne en Orient, on ne doit. pas oublier que le futur Clément VI était, à cette époque, l’un de ses conseillers les plus écoutés (?).
Benoît XII continue d'échanger des ambassades avec les
(4) «Tpse significat domino pape statum christianorum in partibus ultramarinis… et grave periculum... propter potentiam et maliciam Turcorum que in tantum excrevit et ampliata est, quod omnes partes circumvicinas et homines in eisdem habitantes dicti Turci destruunt, vendunt, spoliant ac molestant ». Mas-Latrie, Hist. de l'île de Chypre, 11, 180).
(2) Cf. Déprez, L. c., p. 85, 99. Muratori R. I.S., t. IT, 2, 563. Lettre de Jean XXII à Pierre Roger ; Reg. Vat, 117, fol 164.
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Khans tartares, tant avec celui de la Horde d'Or, maître des steppes de la Russie méridionale, qu'avec l’empereur « du Milieu », le dernier empereur mongol de Chine, Togoun- Timour (!). En octobre 1338, plusieurs religieux franciscains, accrédités officiellement auprès des princes tartares, partaient pour l’Extrême-Orient, par Constantinople et Caffa. Nous savons que l’un d’entre eux, tout au moins, le Toscan Jean de Marignolli, devait traverser l'Asie entière, depuis les bords de la Volga jusqu’à Pékin (2). En 1340, une nouvelle ambassade était envoyée d'Avignon au Khan des Mongols de la Horde d’Or, Uzbeg, que le pape félicitait de sa tolérance pour les chrétiens (>). Mais il se plaignait en même temps que les Mongols eussent attaqué les rois de Hongrie et de Pologne ; et dans une lettre adressée au roi de Pologne, à la même époque, Benoît XII ordonnait la prédication de la croisade dans les trois Etats chrétiens de l’Europe orientale, Hongrie, Pologne et Bohème, « contre les Tartares et autres infidèles » ! (*). En dépit des apparences et des compliments peu sincères de la diplomatie traditionnelle, le temps était passé des relations amicales entre le Saint-Siège et les princes Mongols. Nous savons d’ailleurs comment l’orthodoxie musulmane, vers le milieu du xiv* siècle, domine de plus en plus les Etats Mongols (5). L’Islam, ayant mis cette nouvelle force à son service, reprend l'offensive, tant au nord de la mer Noire, que sur les confins de la Perse et de l'Arménie. Bientôt
(1) Cahun, Introd. à l'histoire de l’Asie, p. 408, 439. (2) Reg. Vat. 433, fol, 114 et suiv. (lettres du 31 octobre 1338). Cf. Pietro Amat, di S. Filippo : Viagg. italiani, p. 36.
(3) Reg. Vat., 1435, fol. 58. Reg. 692, fol. 30, Raynaldi, ann. 1340, zxxv. (4) Rayn. ann. 1340, Lxxv.
(5) L. Cahun, /,c., p. 39% et suiv.
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l'Asie centrale se fermera de nouveau aux marchands et aux missionnaires d'Occident. C’est ainsi que vers 1340, le domaine des affaires orientales commence à se réduire pour la curie en des limites plus étroites. La formation de la ligue navale contre les Turcs va nous apparaître, dès le début du nouveau pontificat, comme le problème essentiel, qui préoccupe, avant tous les autres, la politique du Saint-Siège en Orient.