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CHAPITRE II

FORMATION DE LA LIGUE NAVALE ; PRISE DE SMYRNE. — PREMIERS RAPPORTS AVEC LES GRECS (1342-44).

Pour répondre à l’appel des chrétiens d’Orient, il n’était plus possible de compter sur le roi de France, toujours absorbé par la guerre anglaise, dont la fin ne semblait pas prochaine, en dépit des efforts du Saint-Siège. C’est uniquement vers les États italiens que se tourne Clément VI. Si Venise se déclarait prête à faire cause commune avec le roi de Chypre et les Hospitaliers, le pape espérait entrainer avec elle le roi Robert de Naples (1), et peut-être, derrière ces puissances de premier rang, plusieurs villes ou seigneurs de moindre importance. Mais en Italie, comme au-delà des Alpes, le déchaînement des guerres locales était le plus grave obstacle au succès de la croisade.

Le cardinal Guillaume Curti, envoyé comme légat dans l'Italie du Nord, en juillet 1342, était chargé à la fois de rétablir la paix en Lombardie, et de négocier avec Venise tam de armata quam de als oportunis remediis contra

(1) Le légat envoyé par Clément VI à Venise, doit aussi s’adreser au roi de Naples (bulle du 2 novembre 1342. Reg. Commemoriali, 1, IV, n° 18,t. II, p. 147).

Cf, la réponse des Véniliens à l'ambassade byzantine, en mai 1343 (Monum. spect. hist. Slav. merid., t. Il, p. 174).

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Purcos ». (1). IL s'agissait de savoir, en particulier, quels Subsides les Vénitiens pourraient fournir. Au reste, le souci de la croisade n’était pas le seul qui occupait le pape : et si le légat devait s’efforcer de pacifier les gens de Milan, de Vérone, etc., c'était tout autant pour prévenir l'intervention redoutée de Louis de Bavière que pour faciliter la préparation d’une campagne en Orient. Le cardinal-légat ne se mit en rapport avec les Vénitiens, au sujet de l’expédition projetée, qu'en décembre 1342 : encore se borna-t-il, sans faire lui-même le voyage, à leur envoyer, de sa résidence provisoire, aux environs d'Asti, l’un de ses représentants, Adalbert de la Pierre, seigneur de Rochemaure et chanoine de Viviers (2). Mais déjà le pape avait écrit directement au doge : sa lettre était apportée à Venise par l’évêque de Négrepont, patriarche latin de Constantinople, Henri d’Asti, qui après un séjour de quelques mois à Avignon, reprenait la route de l'Orient (3). Clément VI déclarait qu'il s'était mis d'accord avec les ambassadeurs du roi de Chypre et ceux des Hospitaliers, pour-entreprendre une expédition contre les Turcs; il n’attendait plus que l’avis des Vénitiens (4). Le 11 janvier 1343, le Sénat de Venise répondait au Saint-Siège, en lui faisant savoir : 1° quelle devait être, à ses yeux, l’importance de l’entreprise ; 2° dans quelle mesure il pourrait y collaborer. Le Sénat ne faisait guère que répéter les indications, déjà

(4) Raynaldi. ann. 1342, XVII (lettre du 19 juillet).

(2) Commem. IV, n° 22, p. 148.

(3) Commem. IV, n° 18. Henri d’Asti (Gênois d’origine, d’après la Vita Caroli Zeni. Muratori. R. I. S. xix, 210) avait été nommé par Benoit XII patriarche de Constantinople, le 24 novembre 1339: il s'était rendu aussitôt à Négrepont, en traversant le duché d'Athènes, occupé par les Catalans (Eubel, /. c., I, 214. Rayn. ann. 1341. LXXxN).

(4) Diplom. Ven. Lev., t.T, n° 124.

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données à la cour d'Avignon, huit ans plus tôt, à l'époque de Jean XXII : avec une flotte de 40 galées, contenant chacune 200 hommes, et de 50 «usserii» contenant chacun 120 rameurs et 20 hommes armés à cheval (!), il serait possible d’anéantir la puissance des Tures. Mais comme il paraissait fort difficile de réunir une flotte aussi considérable, et qu'il fallait agir au plus vite, les Vénitiens pensaient qu’une flotte de 25 galées pourrait à la rigueur sufire. Ils se déclaraient prêts à contribuer à l’expédition, pour un quart, en armant de 6 à 10 navires, selon les exigences du Saint Siège. D’ailleurs ils estimaient nécessaire que la flotte de la ligue restàt dans les eaux de l’Archipel, toute l’année, hiver comme été, et qu’elle fût armée pour une période de trois ans.

Il fallait prendre une décision au plus vite, et faire en sorte qu’au printemps la ligue fût formée. On doit remarquer que les Vénitiens, très-soucieux de ne distraire, pour cette expédition, que le moins de vaisseaux possible, ne s’engageaient qu'avec une grande réserve. Fournir en tout de 6 à 10 navires, c'était, semble-t-il, bien peu de chose, surtout si l’on devait comprendre avec Venise ses colonies de Négrepont et de Crète, comme l’entendait expressément le Sénat (2).

A ce mémoire des Vénitiens le pape ne répondit que huit mois plus tard : c’est seulement en août 1343 qu’il se décide à donner les ordres nécessaires pour l’organisation de la

ligue chrétienne (). Dans la pensée de Clément VI, Venise et

(1) Les « huissiers » élaient «les bateaux de transport pour les chevaux (de la

| Roncière, L. c., 1, 251).

(2) « Intelligendo semper quod id quod poneremus et faciemus, ponimus pro nobis et insulis nostris Crete et Nigropontis et aliis locis nobis subditis, qui a se, ut notorium, nichil habent, » (Dipl. Ven. Levw. I, n° 436).

(3) Lettres du 8 août. (Reg. Vat. 157, de curia, n° x1ix-xxvr; Reg. 62, fol. 48-50).

les Hospitaliers, ayant un intérêt direct à une campagne contre les émirs de Smyrne et d’Ephèse, devaient supporter, plus que tous les autres, les frais de la croisade. Autour du pape, on accusait les Hospitaliers d'employer tous leurs revenus à s'acheter des chevaux magnifiques, des faucons et des chiens pour la chasse; «d’après l’opinion commune du clergé et du peuple, ils ne font presque rien d’utile » avec les biens innombrables qu’ils possèdent en-deçà et au-delà des mers, Ils ne songent qu’au luxe et à la bonne chère. Le pape les menace, s'ils ne se décident pas à faire un meilleur usage de leurs richesses, de créer un ordre nouveau — comme on le lui a proposé — et de lui attribuer une partie des biens de l'Ordre (1). D’autre part, en écrivant aux Vénitiens, le pape ne cachait point qu'il trouvait leurs promesses insufiisantes (2).

Ainsi, Chacun cherchant à ne donner que le moins possible, les négociations traînaient en longueur. Mais il semble que dans le courant de l’année 1343 le pape ait reçu de nouvelles informations, plus alarmantes, sur les progrès des Turcs (3). L'ile de Négrepont venait d’être attaquée ; d’une extrémité à l’autre de l’Archipel, la marine turque faisait la loi. Nous savons au reste, par le témoignage des historiens byzaniins, qu'Omour-beg, l’émir de Smyrne, en 1341 et 1342, préparait jusqu’à 250 et 300 navires, pour menacer les côtes byzantines, et intervenir dans la guerre civile (4).

(4) Rayn. 4343. V. Rey. de Clément VI, éd. Déprez, fase. 1, col. 130.

(2) Rayn. 4343, VII, Reg. Vat. 157, n° xxui. Îl estime que Venise pourrait fournir 6 galées « ad minus pro ista vice, non computata in eis potentia insule Nigripontis ». À

(3) Cf. Lettre à l’arch. de Milan (30 septembre. Rayn. 1343, Il).

(4) Cantac. IL, 56, p. 344, — 63, p. 383-87, — Nic. Grég., XII, 7, p. 597, XIE, 10, p.672.

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Les nouvelles plus graves, reçues d'Orient, décidèrent enfin le pape à des résolutions plus rapides. Il fallut bien se contenter, pour la flotte de la ligue, du chiffre de 20 galées le pape et le roi de Chypre en fourniraient chacun 4; les Hospitaliers 6 ; Venise et ses sujets de l’Archipel donneraient le reste. D'ailleurs les seigneurs terciers de Négrepont, qui se partageaient, avec Venise, la souveraineté de l’île, avaient promis d’armer à leurs frais un vaisseau, de même que le duc des Cyclades, « Janvillus » Sanudo (1). Clément VI en demanda aussi aux Angevins de Naples et d’Achaïe ; mais en dépit des lettres pressantes qu’il adresse, le 8 août 1343, à l’impératrice Catherine de Valois, veuve de Philippe de Tarente, et à son fils Robert, aux deux reines de Naples, Jeanne, fille du roi Robert, et Sanche, sa veuve (?), on ne voit pas que l'Italie méridionale et l’Achaïe latine aient fourni aucun secours.

Le 16 septembre, le pape désignait comme capitaine des quatre galées pontificales le Gênois Martin Zaccaria, naguère gouverneur de l’île de Chio (3), dont les Byzantins l’avaient chassé, près de quatorze ans auparavant. Emmené prisonnier à Constantinople, Martin Zaccaria avait été mis en liberté par Andronic III, sur la requête de Benoît XII (4). Nul assurément ne connaissait mieux que lui les côtes de l’Asie- Mineure, où la flotte de la ligue allait poursuivre les Turcs. Au temps où il était maître de Chio, il avait réussi, avec les

(1) Lettres du 16 septembre à Balzana de Carceri et à Georgino Chysi ; à Janvillus Sanudo, « duci Agropelagi » Reg. Vat. 137, nos 335-37. Reg. 62, fol. 42.

(2) Reg. V., 157, nos xx-xxn, xx V, xx VI. Reg. 62, fol. 48vo et 49. Le pape rappelle aussi à deux comtes du royaume de Naples qu'ils ont promis de se croiser.

(3) Reg. V., 137, n° 323. — 62, fol. 40. Cf. ed. Déprez, fase, I, col. 474.

(4) Rayn. 1337, XXXII. Cantac., 11, 10-12, p. 370 et suiv. Cf. Ludolf de Suchem, p. 24, et les Mirabilia de Jourdain de Severac, p. 63.

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seules ressources qu'il tirait de l’île, à tenir en respect les émirs de la côte voisine, et même à lever sur eux un tribut (1). Mais on pouvait craindre que Martin Zaccaria ne profitât du commandement que lui confiait le pape, pour tenter de reprendre les domaines, si longtemps gouvernés par lui et par sa famille (2). Telle est sans doute la raison pour laquelle Clément VI (peut-être à l’instigation des Vénitiens) assignait à Martin Zaccaria un rang secondaire dans l’expédition. Le directeur suprême de la ligue, auquel Martin Zaccaria, comme les autres chefs de galées, devaient obéissance, c'était le patriarche Henri d’Asti : le pape lui recommandait expressément de ne pas permettre que, sous aucun prétexte, la flotte fût détournée du but qui lui était assigné (3).

Les galères pontificales étaient fournies, sans doute, par des armateurs gènois ou provençaux (4) : mais si des particuliers de Gênes interviennent, on doit remarquer que la commune reste en dehors de ces préparatifs, soit par jalousie -ontre Venise, soit à cause de ses conflits avec Chypre (). Quand le pape demande au gouverneur et à la commune de Gênes de se joindre à la ligue chrétienne, cette exhortation

(1) Nic. Grég. IX, 9, p. 438.

(2) Cantac., L. c., IL,, 10. Cf. Heyd, /. c., I,, 464-487. Hopf. L. c.. 395. D’après ce dernier, Martin Zaccaria aurait succédé, dans le gouvernement de Chio, à son oncle Paléologue Zaccaria.

(3) Reg. V., 137, n° 324 et suiv. Dans une lettre postérieure (1°' février 1345) le pape demande au patriarche s’il n’y aurait pas lieu d'enlever à Martin son commahdement. R. 138, no 720.

(4) Cf. Lettre au doge de Venise (Rayn. 1343, VID). Une lettre du 21 janvier 1346 (Reg. V, 139, n° 822) nomme les 4 « patroni» des galées pontificales. L'un d’eux, Conrad « Piccamillius » est un Gênois, habitant Nice (Cf. Reg. 140, n° 1232). Un autre, Barthélemy « Maguerii » ou « de Magueriis » paraît être aussi de famille gênoise (Cf. Ann. gen. Murat. R. I. S., t. XVI, col. 1050).

(5) Cf. Lettres du 20 août et du 21 décembre 1343. (Reg. éd. Déprez, f. 1, col. 145, 278).

assez vague ne leur est adressée, visiblement, qu’en vue d’un avenir plus éloigné ; il ne s’agit point de l'affaire présente. I] leur rappelle seulement que la flotte, dont il vient d’ordonner l'envoi en Orient, ne sera point suffisante, et qu’il faudra de nouveaux secours (!). Au reste, les Gênois, en raison même de leur puissance, restaient volontiers isolés, préférant suivre leur politique particulière.

Cependant le pape, tout en organisant la ligue navale qui devait agir dans l’Archipel le plus rapidement possible, songeait à préparer une expédition plus sérieuse. Il cherchait à obtenir le concours des principales communes italiennes, Pise, Pérouse, Florence, Sienne, Ancône ; il s’adressait aux Visconti de Milan, aux della Scala de Vérone, à Tadeo de Pepoli, gouverneur de Bologne (2). Au moment où les galères pontificales allaient partir, il ordonnait la prédication publique de la croisade, avec la concession des indulgences habituelles, dans les diocèses d'Italie, du royaume d’Arles et d'Allemagne (3). Deux mois plus tard, il ordonnait la levée d’un décime sur tous les bénéfices ecclésiastiques, pour une période de 3 ans, en exceptant de cette mesure les royaumes de France, d'Angleterre et d’Espagne, ainsi que les biens des Hospitaliers (4).

La flotte de la ligue était réunie dans le port de Négrepont, au printemps de 1344 : à côté de Martin Zaccaria, se trouvait Pierre Zeno, chef de 5 ou 6 galées vénitiennes. Il paraît

(1) Reg. V., 137, ne 338, 62, fol. 42.

(2) Reg. V., 137, n° 339 et suiv. R. 62, !. c. (lettre du 46 septembre); la lettre à la commune de Florence a été publiée dans les « Documenti sulle relazioni delle citta toscane coll’Oriente cristiano e coi Turchi », éd. Müller.

(3) Reg. V. 157 (de curia), ne xxxv ets, R. 62, fol. 52 (lettres du 30 septembre).

(4) Reg. V. 157, ne L. R. 62, fol. 55 (lettres du 4er décembre). Cf. Kirsch, die papstlichen Kollektorien, p. 183.

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probable que plusieurs vaisseaux gênois, alors dans l’Archipel, s'étaient joints aux autres ; en tous cas la flotte, dépassant le chiffre prévu par le pape, comprenait au moins 24 navires, et peut être davantage (!). Il s'agissait avant tout de briser la puissance d’Omour-beg, l’émir de Lydie et d’Ionie. qui prétendait fonder dans l’Archipel une véritable « thalassocratie » (?). Il y eut d’abord plusieurs combats préliminaires, sur lesquels nous sommes mal informés. Une chronique italienne, des environs de Venise, mentionne une bataille qui fut livrée le jour de l'Ascension, et dans laquelle plus de cinquante navires turcs furent pris ou coulés à fond (3). En juin 1344, on avait appris à Avignon que le capitaine vénitien Pierre Zeno s'était signalé par sa bravoure ; vers la fin de juillet, le pape recevait d’heureuses nouvelles du patriarche et du grand maître des Hospitaliers; et bientôt il félicitait les Vénitiens d’une victoire remportée par leurs vaisseaux (4). Mais déjà le bruit courait que Martin Zaccaria, sous prétexte d'occuper un point stratégique important, cherchait à reprendre Chio au basileus ; et comme, vers la même époque, le pape, d'accord avec les Vénitiens, espérait faire entrer les Byzantins dans la ligue, les projets plus ou moins avoués du capitaine des gàlées pontificales contrariaient la politique du Saint-Siège. On racontait — des gens de Venise étaient évidemment les auteurs de ce bruit — que les Byzantins, la veille encore prêts à s'unir aux chrétiens d'Occident,

nn Cantac. (III, 68, p. 421) parle de 24 navires ; Nic. Grés. (xnr,13, p. 689) de 27.

(2) Nic. Greg. XII, 7, p 597. « PobBeods ëv Boayei un ot rauic y Aiyaiw vicous yévero aharrozparov, &IAù La EuBosdor, at Ile)onovwnatorc, Kpnoi te ai "Poôtouc, rai néon rh èx Derrahias Gype Butavriou rapakie.

(3) Hist. Cortus. (R. 1. S.,t. XIT. 914).

(4) Lettres du 3 juin, du 25 juillet et du 12 août 1344 (Reg. V., 138, n°° 43, 162, 163 et 213. — R. 62, fol. 57vo et 59).

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