‹ le pape clement vi et les affaires d'orientChapitre 7 sur 31 · TAN · texte numérisé non relu

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les Latins de s’abriter derrière de fortes murailles était d'autant plus urgente que les Turcs gardaient une forteresse, bâtie au-dessus de la ville, sur l'emplacement de l’ancien Acropole (1). Cependant, s’il faut en croire un chroniqueur italien contemporain, qui semble avoir connu des gens venus de Smyrne (2), de nombreux marchands et colons vinrent s'installer dans la ville : Latins de Morée ou des îles, Grecs de Philadelphie ; et près de la citadelle on vit bientôt une grande place, avec un marché, des comptoirs &e changeurs, des boutiques, des fontaines publiques.

Malgré tout, les chrétiens, enfermés dans la ville, n’occupaient sur la côte qu’un domaine fort étroit : mais ils restaient les maîtres du port, ayant réussi à brûler une grande partie des vaisseaux turcs ; désormais ils pouvaient empêcher l’émir de communiquer par mer avec les côtes de Thrace ; quand Cmour-beg voulut, un peu plus tard, rejoindre Cantacuzène, il dut d’abord négocier avec son voisin l’émir de Saroukhan, et lui demander libre passage pour ses troupes (3).

La prise de Smyrne (28 octobre 1344) fut connue à Avignon, vers le milieu de décembre, comme on le voit par la

(1) Le voyageur marocain Ibn-Batoutah (II, 311) dit que les chrétiens, établis solidement dans la ville, ne purent s'emparer du château contigu à sa partie supérieure, Ducas (c. 7, p. 79) distingue la citadelle du port, où sont les Latins, et le fort d’en haut, gardé par les Turcs. Si la plupart des chroniques italiennes disent simplement « Smirnas » ou « castrum Smirne », les Annales de Gênes emploient l'expression « Smirnas inferiores ». (Mur. R. I. S., t. XVII, col. 1081). Une autre chronique ajoute : « Turci autem supra tenebant aliud castrum quod etiam Smire similiter vocabatur.» (Breve hist. It. R.I.S. XVI, 284). Enfin, si le pape Clément VI seinble avoir ignoré d’abord ce dernier détail, il appelle un peu plus tard l’émir Morbassanus (Omour-beg) « Smirnarum superiorum detentor » (janvier 1348. Reg. Vat. 141, n° 4091).

(2) C’est l’auteur de Ja vie de Cola di Rienzo, publiée par Muratori (Antiq. ltal. III, 3538) sous le titre : Historiæ Romanæ fragmenta. -

(3) Cantac., III, 68, p. 420 ; IL, 86, p. 529. Nic. Grég. XIII, 13, p. 689.

réponse du pape au doge André Dandolo ({). Clément VI en informait aussitôt le roi de France, et trois semaines plus tard, il envoyait le même récit au dauphin Humbert de Viennois, alors à Grenoble (2). Dès ce moment, le pape se proposait, selon toute vraisemblance, d'entraîner dans la croisade le dauphin Humbert, qui, quelques mois plus tôt, au moment où venait de s'organiser la ligue navale, avait consenti solennellement, en présence du pontife, à reconnaître pour héritier légitime de ses Etats le fils aîné du roi de France (à).

Pour Clément VI et ses conseillers, l’occupation de Smvrne n’était qu’un point de départ. De ce refuge assuré, les Latins espéraient s’avancer peu à peu dans l'intérieur des terres, et par des expéditions fréquentes refouler plus loin les Turcs. Mais pour réaliser un tel dessein, il était nécessaire de donner à la ville une forte garnison, et de diriger vers Smyrne une nouvelle armée, capable d’entreprendre une plus longue campagne (#). La victoire de la ligue latine fournissait un argument au Saint-Siège en faveur de la croisade : en publiant partout ce glorieux fait d'armes, l’Église pouvait entrainer vers l'Orient de nombreux seigneurs, en quête d'aventures. Le rêve de la croisade reprenait corps ; on avait devant les

(1) Reg. Vat., 138, n° 605. R, 62, fol. 62vo. Rayn, 134%, TI (bulle du 23 décembre).

(2) Reg. Vat, 138, ne5 606, 652. R. 62, /. c. (Ce dernier ne contient pas la lettre à Humbert),

(3) Traité de juin 1344 (v. de Pétiany, Notice sur Jacques Brunier, chance-

lier d'Humbert IT. Bibl. éc. des Ch. 4839-40, t. I, p. 263. P. Fournier, Le royaume WAnles, p. 433, (4) Nic. Grég, XI, 13, p. (89 : « Ko cout pèv y xarx yvouny de àE &opxlode épunrnpéou avyva Èterléovaouv Éxeïlev &ç rnv Lecdyetov dvmbeiv èx rüv rapaliwvy npéa . 70 Bao6apoy mäv.» : cf. la lettre du pape sur les projets du patriarche Henri : « sperans nichilominus exinde posse cum exercitu fidelium, equitum et peditum, quibus egere mullipliciter noscitur,...acquirere multas alias terras infidelium circumposite regionis, » (R, 138, n° 652).

yeux un but à atteindre, plus facile et plus proche que la conquête chimérique de la Terre Sainte. Avant de voir à quelles déceptions nouvelles se heurtèrent bientôt ces vastes espoirs, il importe d'examiner quels sont, lors de la prise de Smyrne, les rapports de la ligue latine et du Saint-Siège avec les Byzantins.

Si Clément VI, à l’instigation des Vénitiens, recommandait au patriarche latin d'éviter avec le plus grand soin toute apparence d’hostilité contre Byzance (1), c’est que la veuve d'Andronic était fort disposée à faire cause commune avec les Latins, pour arrêter, dans l’Archipel, les progrès menaçants de la marine turcomane. Au reste, dès le début du nouveau règne, les Vénitiens avaient profité des difficultés où se débattait la régente, Anne de Savoie, menacée par la révolte du ministre Cantacuzène, pour améliorer leur situation dans la capitale de l’Empire. Par le traité de mars 1342, Venise obtenait de la cour byzantine la confirmation de ses anciens privilèges, en même temps qu’une promesse d’indemnité, pour les pertes dont se plaignaient ses marchands (2). L'année suivante, une ambassade byzantine venait solliciter l'intervention de la République auprès du roi de Serbie, que Cautacuzène cherchait à entraîner dans son parti; elle demandait aussi un secours contre les Turcs (3). |

C’est qu’en efiet le péril turc prenait une gravité soudaine pour la cour du jeune basileus, enfermée à Byzance, et

(1) Cf. Supra, p. 37, 40.

(2) Diplom. Ven. Lev., t. 1, n° 132. Miklosich et Müller, &. III, p. 111. (3) Monum. specl. hist. Slav. merid. (éd. Ljubic), t. IF, p. 174.

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n'ayant avec les provinces que des communications fort difficiles, du moment que le ministre rebelle pouvait compter sur l'alliance de l’émir Omour-beg. Les relations amicales de Cantacuzène avec le souverain turcoman de Smyrne remontaient au début du règne d’Andronic le jeune. Quand les Grecs avaient voulu reprendre aux Gênois Phocée et l’île de Lesbos, c'était l'influence du premier ministre qui avait décidé l’émir à leur prêter des vaisseaux (!). A la mort d’Andronic, Omourbeg se préparait à attaquer la Thrace avec une flotte de 250 navires : Cantacuzène se vantait d’avoir obtenu sa retraite. En 1342, dès le début de la guerre civile, l’émir armait une nouvelle flotte pour intervenir en faveur des rebelles ; de même encore l’année suivante (2), et s’il semble n'avoir point prévu la brusque attaque des Latins, c’est qu’évidemment les troubles de Byzance occupaient surtout son attention. Le parti de la régente avait eu aussi, tout au début, quelques navires turcs à son service, fournis sans doute par l’un des émirs, rivaux d'Omour-beg (3). Mais ce n’était là qu’un appui dérisoire, si les forces navales, concentrées à Smyrne et dans les ports voisins, étaient employées tout entières à soutenir la cause de l’usurpateur. On voit quel intérêt pressant amenait les Byzantins de la capitale à reprendre, de leur propre

(4) Cantac, IT, 30-31, p. 490.

(2) Cantac., IT, 7, p. 56 ; II, 56, 63, p. 387. Nic. Greg., XIII, 4, 10, p. 652, 672. Ce dernier vante l'amitié de l’émir et de Cantacuzène, qu'il compare à Oreste et à Pylade. IL déclare qu'Omour-beg n'avait rien d’un barbare : « oÿtwe où Bäp6apov 6 Bapéapoc eiye Tov tpérov, dAd'uepov ral mardeiac EXAnvixie rd taparav Éyémevov. » et il conclut ce curieux passage par une protestalion contre le préjugé de race : Tv tâç Vuyñe ôuévoutv re al ouyyéverav oùyl rù yévos XX À ris yVouns delxvuot ravrérne. » (4. c., p. 650), cf. le jugement de Philippe de Mézières sur Omour-beg (Morbaissant) « très vaillant, large et libéral » (épistre consol. dans Froissart, éd. Kervyn de Lettenhove, !, XVI, p. 509).

(3) Cantac., IT, 58, p. 357. Nic. Grèg. XIII, 7, p. 658.

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initiative, les projets d'entente, que Venise avait proposés : naguère, sans beaucoup de succès, au basileus Andronic.

Aux envoyés de la régente Anne le Sénat de Venise se contenta de répondre qu'une ligue navale se préparait sous les auspices du pape, que la république y avait adhéré, et que les négociations engagées, à cet effet, avec le roi de Chypre, les Hospitaliers et le roi de Naples, n’allaient pas tarder, sans doute, à produire un résultat efficace. Ayant reçu ces informations, la régente s’empressa de faire partir pour Avignon une nouvelle ambassade. Vers la même époque, la pénurie du trésor impérial obligeait la cour byzantine à s'adresser encore aux Vénitiens pour un emprunt de guerre; en août 1343, le baile vénitien de Constantinople et les représentants de la commune avancent au jeune basileus une somme de 30.000 ducats (1).

C’est vers la fin de l’automne 1343, au moment où le pape venait de donner aux cheîs de la flotte latine, en partance pour l'Orient , ses dernières instructions, qu’il reçut l’ambassade byzantine. Le personnage, qui apportait à Avignon les lettres de la régente et du jeune basileus (?) était un dé ces gentilhommes savoyards qui avaient accompagné à Byzance la sœur du comte de Savoie, lors de son mariage avec Andronic (1325).

On sait, par Cantacuzène, que la nouvelle basilissa avait amené de son pays natal une brillante escorte de chevaliers et d’écuyers ; Anne de Savoie, nous dit-il, l’emportait, par son faste, sur les autres étrangères, venues avant elle à la cour byzantine. Ces seigneurs de Savoie excitaient fort l’admira-

(4) Vite de'duchi di Ven. (R.I.S., “à XXIL, col. 617). Commem. I. IV, n° 56). (2) Reg. V., 137, n° 414, R. 62, fol. 44. Raynaldi, 1343, XIL.

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tion des Grecs par leur bravoure et leur audace ; on les trouvait aussi de société fort agréable; grands chasseurs, et grands tireurs d’épée, ils enseignèrent aux gens de la cour les talents et les arts qui faisaient, en Occident, un bon chevalier. Ils leurs firent connaître, par exemple, l’usage des tournois (!). Parmi les Savoyards fixés à Byzance, Cantacuzène signale les fils d’une certaine Isabelle, dame d'honneur de la basilissa ; cette femme, dont l'historien byzantin vante la haute intelligence et la rare culture, nous est connue précisément par une lettre de Clément VI : le pape loue le zèle d'Isabelle de La Rochette, et lui recommande la cause de l’union des Églises (2). Un des fils d'Isabelle dela Rochette, Édouard, jouissait d’une grande faveur auprès de la régente Anne (3).

L'ambassade officielle, dont est chargé Philippe de Saint- Germain, nous montre quel rôle important joue, à la cour byzantine, cette colonie de Savoie. Mais si l'ambassadeur apportait au pape plusieurs lettres, il devait aussi lui faire de vive voix certaines communications importantes, soit au nom de la régente, soit au nom de son principal ministre, le « mégaduc » ou grand amiral de la flotte byzantine, Alexis Apocaukos (#). Ce personnage, que ses ennemis nous représentent comme un aventurier de bas étage, arrivé, à force de souplesse et d’audace, aux plus hautes

(1) Crav keyopévnv réovorplav a rù repveuévra adrot mpGros édidaËav ‘Pouaxlous, oÙrw npôrepoy mepl Tv rouotwvy eiddrac oùôev » (Cantac., 1, 42, p. 204-206). Les commentateurs traduisent (téouorpiav » par joûles ? (hastiludium singulare, Ducange gloss. gr.). Cf. xuwréouorpa dans Nic. Greg. X, 3.

(2) Reg. V. 137, n° 496. R. 62, fol. 47.

(3) Cantacuzène appelle Isabelle « Zauméa » et son fils« ‘Aprococ » (I, 42, p. 205; 111, 19, p. 124). Cf. Parisot, £. c., p, 200.

(4) Reg. V., 137, n° 15, 424, R, 62, fol. 44 et 47. Reg. éd. Déprez, fase. I, col. 207,228.

fonctions, était l'adversaire acharné du « grand domestique » Cantacuzène, contre lequel il excitait les colères du parti de la cour, et notamment des gens de Savoie, familiers de la régente (1). En rapprochant les réponses de Clément VI, expédiées à Byzance, le 21 et le 23 octobre 1343, d’un texte de Cantacuzène, on peut déterminer, d’une manière assez précise, l’objet de l’ambassade, et le contenu des lettres, remises au Saint-Siège.

Le jeune basileus, Jean Paléologue, dans sa lettre au pape, manifestait une grande dévotion pour le siège de Pierre, et demandait finalement l'alliance offensive des Latins, par l'envoi d’une flotie et d’une armée (2). Il est probable qu’à cette missive officielle, signée du basileus, était jointe une lettre personnelle de la régente. Cantacuzène, qui prétend nous en donner le résumé, la déclare dictée par son rival, Apocaukos. Anne de Savoie rappelait au Saint-Siège qu'elle avait été élevée dans les lois et les mœurs des Latins ; elle reconnaissait, au fond de son cæur, les dogmes de l'Eglise romaine et l’autorité du pape; ce n’était que par contrainte qu’elle avait dû professer la foi du basileus. Elle demandait au pape d’intercéder pour elle auprès de Dieu, en raison de son hérésie apparente. S'il voulait lui porter secours contre ses ennemis, elle pourrait, une fois victorieuse, manifester ouvertement sa foi et son attachement au Saint-Siège (3).

Au dire de Cantacuzène, Apocaukos, en dictant cette lettre à la régente, était si peu sincère qu’il se proposait surtout

(1) Cantac., [If. 40-41, p. 124, 243, 254. Nic. Greg. XII, 2, p. 577. Apocaukos avait peut-être commencé par être médecin : une miniature de manuscrit le représente, assis, lisant un traité d’Hippocrate (Nic. Greg., p. 1256).

(2) Reg. V., 437, n° 414, Reg. 62, fol, 44. Raynaldi, 1343, XII. «Galearum et vaso-

rum munitorum Latinis hominibus subsidium per nos... postulaveris, » (3) Cantac., III, 87, p. 539.

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de la compromettre dans l'opinion byzantine. Armé de la réponse du pape, il pourrait sans peine exciter contre Anne la fureur du peuple dé Byzance, le jour où elle voudrait se débarrasser de lui; c'était, pensait-il, le meilleur moyen d'assurer son crédit. Il est très possible que ce subtil calcul n'ait pas été étranger aux plans d’Apocaukos ; mais des raisons d’intérêt positif justifiaient aussi, nous l’avons vu, cette tentative d’alliance : les Latins pouvaient être de très utiles auxiliaires dans la lutte contre Cantacuzène et son allié turc. D'ailleurs le rôle de la régente fut, en réalité, moins passif que ne le laisse entendre Cantacuzène : la preuve, c’est qu'après la mort d’Apocaukos, la régente continua de négocier activement avec les Latins, au sujet de l’union des églises (1).

Les lettres de Clément VI nous montrent qu’Apocaukos avait eu soin de ne pas écrire personnellement au pape, mais que, d'autre part, il avait chargé Philippe de Saint-Germain de plaider sa cause : l'ambassadeur le représenta comme très favorable à la cause de l’union, et tout prêt à abjurer le schisme (2). Clément VI est si bien persuadé des bonnes dispositions du grand amiral, byzantin qu'il lui fait adresser trois lettres différentes, dont l’une concerne les pouvoirs particuliers, accordés par le Saint-Siège au confesseur catholique du nouveau converti (5). Le pape écrivait en même temps au patriarche, qu’il savait d'accord avec la régente, aux archevêques et évêques des Grecs, « aux caloyers » du Mont

(1) CI. plus loin les négociations de la régente avéc le dauphin Humbert,

(2) Reg. V., 437, n° w5. R. 62, fol. 44 (lettre du 21 octobre 1343).

(3) Outre la lettre citée à la note précédente, v. L. c., n° 495 et 427 (lettres du 27 octobre), R, 62, L. c.

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Athos (1), dont l'ambassadeur savoyard lui avait sans doute signalé l’influence sur le peuple de Byzance.

Entre les Byzantins, qui ont besoin des forces occidentales, et le Saint-Siège, qui espère, par la promesse de son intervention, leur faire accepter plus aisément la sournission à l'Eglise latine, c’est toujours, à chaque tentative d’union, le même dialogue qui se reproduit. Les Grecs, prodigues de belles promesses, attendent un secours efficace, pour manifester, par des actes, leur prétendue dévotion à l'Eglise romaine ; et le pape, pour envoyer un secours, attend que les Grecs donnent des gages sérieux de leur sincérité. C’est ainsi que tant de fois, chaque parti attendant que l’autre fasse les premiers pas, l’union proposée ne peut aboutir.

Ce grand débat venait d’être agité tout récemment à la cour d'Avignon, lors du voyage d’Etienne Dandolo et de Barlaam, ambassadeur du basileus Andronic auprès du pape Benoît XII. Le Calabrais Barlaam, qui, ayant vécu plusieurs années au milieu des Grecs de Thessalonique et de Byzance, s'était pénétré de leur esprit et de leurs doctrines, avait essayé vainement de persuader au pape et aux cardinaux que le seul moyen de se concilier les Grecs, c'était de leur envoyer de suite un secours, généreusement et sans retard. « Ce qui sépare de vous les Grecs, disait-il, c’est moins la différence des dogmes que la haine contre les Latins, provoquée par les maux qu’ils ont soufierts de leur part. Seul, un grand bienfait pourra les amener à d’autres sentiments » (2). Mais à tous les arguments, développés avec abondance par le moine cala-

(4) Reg. V. 137, nos 416-419, Reg. 62, /. c. Cléinent VI adresse le même appel pour l'union « à tous les princes, barons et peuples, de l’empire des Grecs », ainsi que

« au peuple de la cité de Constantinople ».

(2) Raynaldi, 1339, XX et suiv.

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brais, le pape et les cardinaux n’avaient opposé qu’une invincible méfiance : ils craignaient d’être une fois de plus joués par les Grecs, comme leurs prédécesseurs l’avaient été, disaient-ils, au lendemain du concile de Lyon.

Avec Clément VI, on avait fait un pas de plus : tandis que Barlaam et Etienne Dandolo, venus en mission secrète, n’avaient aucune lettre du basileus, Philippe de Saint-Germain apportait les promesses écrites de la régente et de son fils, Jean Paléologue. Aussi Clément VI semble-t-il mieux disposé que son prédécesseur à s'entendre avec les Grecs. Mais au fond sa politique est la même : l’envoi des secours est subordonné à l’abjuration du schisme. À cause de la détresse où semblent être les Grecs et de l’intérêt qui les presse de solliciter l'appui de l'Occident, le pape se croit toujours à la veille de faire triompher l’unité romaine. Il sait qu’à Byzance, où les Latins sont nombreux et remuants, les partisans de l’union des églises représentent une force, qui n’est pas négligeable. Les ambassadeurs, que lui envoie la cour byzantine, entretiennent ses illusions, parce qu’eux-mêmes, comme Latins d’origine, appartiennent le plus souvent au parti de l’union : et comment le Saint-Siège ne croirait-il pas au prochain et facile triomphe de ce parti, quand il voit l’accord entre la régente Anne de Savoie et le haut clergé byzantin, représenté par le patriarche ? En réalité, le pape était très mal informé de l’état véritable de l'opinion byzantine : si l’ambitieux Apocaukos avait pu entrainer le patriarche, tout dévoué à la régente, et très hostile à Cantacuzène, c'est qu'il s'agissait avant tout d'obtenir l’alliance politique des Latins ; mais le jour où la régente, ne se bornant plus à des promesses, aurait tenté d'obtenir du haut clergé une reconnaissance effective de

A Pe.

la primauté romaine, elle eût rencontré la plus vive résistance chez quelques-uns de ses plus zélés partisans. Cependant les gens de Savoie, Philippe de Saint-Germain, Isabelle de la Rochette, et avec eux les Vénitiens de Byzance n'étaient pas les seuls à poursuivre obstinément l'union des églises. Clément VIrecevait, vers la même époque, un Gênois de Péra, nommé Conrad, qui lui apportait une lettre du despote Démétrius (1). Or il est question, à plusieurs reprises, de ce personnage dans les textes byzantins : c'était un oncle du basileus défunt, Andronic le jeune. Il était le fils d’Irène de Montierrat, la seconde femme d’Andronic l'Ancien : son frère aîné, Théodore, était retourné en Italie, pour recueillir l’héritage de Guillaume V, le dernier marquis de Montferrat (2). Le même Théodore avait tenté, à deux reprises différentes, sous le règne d’Andronic l’ancien, d'intervenir dans les guerres civiles de Byzance. Quant au despote Démétrius, qui vers 1343, devait avoir au moins cinquante ans (5}, il s’était montré, bien avant la mort d’Andronic le jeune, comme un des adversaires les plus résolus du ministre Cantacuzène. Lors de la guerre civile entre les deux Andronic, étant alors gouverneur de Thessalonique, il avait pris le parti du vieil empereur contre son petit-fils, soutenu précisément par

(4) C’est le 15 novembre que le pape répond à Démétrius, despote de Grèce ; il écrit le même jour au podestat de Péra, pour lui recommander d'aider Démétrius de ses conseils et de sa faveur, s’il rentre dans l’unité de l'Eglise. (Reg. 137, nes 492 et 493. R. 62, fol. 46). Mais l’envoyé de Démétrius, Conrad de Labrunha, se trouvait à Avignon depuis plusieurs semaines, puisque le 20 octobre, il avait déjà reçu un don de 100 florins sur la caisse pontificale. (R. 137, n° 412; la même lettre se trouve au tome 215, fol. 191 des Introitus el Exitus).

(2) Cantac., I, 51, p. 256. IV, 1, p. 12. Nic. Greg., VIL, 5, p. 234, 237, 240, IX, 1, p. 396, Cf. Cron. di Monf. (Monum. Hist. Patriæ, t. IT, col. 1176).

(3) C'est en 1306 ou 1308 que Théodore de Montferrat était arrivé à Gènes ; il devait avoir alors une vingtaine d’années. Il mourut en 1338 âgé de cinquante ans. Son frère Démétrius était un peu plus jeune, (Mon, hist. Patr. HT, col. 1325, 1539).

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Cantacuzène. Plus récemment, vers 1336, une révolte ayant éclaté à Byzance, pendant l'absence du basileus et de son ministre, on accusait Démétrius d’avoir été complice des rebelles (1). Il est donc naturel qu’on le retrouve, en 1343, parmi les adversaires de l’usurpateur, et les partisans de la régente; et la réponse que lui adresse Clément VI semble indiquer que Démétrius, se souvenant de ses origines semilatines, avait témoigné au pape l'intention de favoriser de toutes ses forces l’union des églises (2).

Ainsi les lettres de Clément VI nous aident à connaître quels sont, à Byzance, les chefs du parti de l’union, bien qu’il soit difficile de savoir jusqu’à quel point étaient sincères leurs promesses de soumission. On remarquera que ce parti comprend surtout les étrangers, d’origine latine, établis à Byzance depuis un temps plus ou moins long, — ou ceux des Grecs, qui, par leurs alliances de famille, se trouvent plus étroitement rattachés aux Latins. Mais ils savent la cause de l’union si impopulaire qu'ils doivent prendre toutes sortes de précautions pour négocier avec le Saint-Siège. Aussi les lettres échangées ne nous font-elles entrevoir que très-vaguement le détail de ces négociations : il est toujours fait allusion à des entretiens secrets, qui doivent compléter, soit à Avignon, soit à Byzance, les instructions écrites. C'est le clergé latin d'Orient qui doit continuer les pourparlers, commencés à Avignon ; le patriarche Henri, chef de la ligue latine, doit s’en

(1) Cantac., t. 1, p. 261-273. — II, 31, p. 494. Nic. Greg. IX, 1, 4, p. 394, 409, 43, XI, 2, p.593.

(2) Cf. les lettres précédemment citées (R. 137, nos 491, 493) où le pape loue la dévotion qu'il manifesie pour l'Eglise romaine, «quam (devolionem) grata litterarum tuarum lectione ac dilecti filii Conradi.., verbali relatione te ad sanctam Romanam Ecclesiam habere perc: pimus. »

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