CHAPITRE VII
Le 9 juin 1812, M. de Chabrol reçut du ministre des Cultes une lettre urgente qu'il alla porter aussitôt à Pie VII. Elle était ainsi conçue : « Très Saint-Père, le projet connu des Anglais de foire une descente du côté de Savone pour vous enlever oblige le gouvernement français à faire arriver Votre Sainteté dans la capitale. En conséquence, les ordres sont donnés pour que Votre Sainteté vienne d'abord à Fontainebleau où elle occupera le logement qu'elle a déjà habité et où elle verra les évêques et ceux des cardinaux qui sont en France. Votre Sainteté ne restera à Fontainebleau qu'en attendant qu'on ait pu terminer les appartements de l'archevêché de Paris qu'elle doit habiter. »
Il était cinq heures du soir. Le préfet, suivi du commandant de gendarmerie Lagorse, donna Tordre de réveiller le Pape qui feisait sa sieste. Il lui remit la lettre de Bigot de Préameneu et l'informa que, dans quelques heures, il devrait quitter Savone pour se rendre en France. Pie VII, sans manifester la moindre surprise, ne dit pas un mot et s'apprêta à partir. On connaît les douloureux incidents de ce brusque voyage. Le comte d'Haussonville les a racontés avec émotion d'après une relation authentique (1), et je me plais à renvoyer le lecteur à son récit. Qu'il me suffise de rappeler seulement que le Pape fut forcé de quitter Savone vers minuit, vêtu comme un simple ecclésiastique, accompagné du
(1) Manotcrît du Brititk Muséum, n^" 8390.
docteur Porta et du commandant Laçorse, dans une voiture cadenassée. Il était très malade et en cours de route, au mont Genis, il faillit succomber à d'atroces douleurs. Le lî) juin, a raidi, il arriva, après de longues et pénibles journées, au château de Fontainebleau où, contrairement aux promesses du ministre des Cultes, rien n'était préparé pour le recevoir. Il dut accepter Thospitalité du concierge du château, qui rinstalla provisoirement dans un très modeste logis. Pendant que M. de Chabrol, pour tromper les habitants de Savone, se rendait en uniforme au palais épiscopal et forçait les domestiques du Saint-Père à foire croire par toutes sortes de simagrées à la présence de leur Maître, le duc de Rovigo et Bigot de Préameneu maugréaient contre le prince Borghèse qui avait forcé le Pape à se rendre directement et en toute liàte à Fontainebleau, sans lui accorder un jour de repos. Ils avaient devant eux un vieillard accablé de fatigue, presque mourant. Ils étaient effrayés de la grave responsabilité qui les attendait, si le chef de TÉglise venait tout à coup à succomber. Le duc de Cadore s'empressait de foire meubler les chambres que le Pape avait occupées en 1804, au moment (lu Sacre et qui donnaient sur la cour de la Fontaine et le jardin réservé. Cette cour, située à Test de la cour du Cheval JUanc, est bornée au sud par un petit étang. Au fond de la cour se trouvaient les appartements de TEmpereur, placés au-dessus dé la belle terrasse bâtie sous Henri IV et de la {[alerie de François I*^ Le bâtiment, situé en foce des appartements du Pape, était formé par les salles des chasses de Louis XV. Les appartements pontificaux avaient servi autrefois de logement à des prisonniers de guerre. On y avait dépensé depuis plusieurs millions pour les restaurer et les rendre dignes de leur hôte illustre, lors de son premier voyage. On se souvient comment, le 25 novembre 1804, lEmpereur était allé au-devant du Pape jusqu'à la Croix de Saint-Hérem, l'avait fait monter dans sa voiture et conduit au palais, au bruit des salves d'artillerie, pendant que de nombreux régiments présentaient les armes et qu'une foule
enthousiaste criait à tue-tcte : « Vive le Pape! Vive TEnipereur! »
Par le même escalier où les courtisans, les ministres, les généraux s'étaient pressés pour le saluer ;à Tenvi, le Pape, huit ans après, remontait péniblement, appuyé sur le bras du docteur Porta, sans escorte, sans honneurs, devant quelques domestiques mandés à la hâte pour le recevoir. Il reconnaissait les pièces où accouraient jadis ceux qui imploraient sa bénédiction : l'antichambre aux tentures de Cordoue, la salle des Officiers avec les tapisseries qui représentaient l'histoire d'Elsther, le salon orné des tapisseries des Gobelins et de Beauvais, la chambre à coucher de la Reine-Mère avec le portrait d'Anne d'Autriche et de Marie-Thérèse, son modeste cabinet de travail, la petite chambre à coucher qu'il choisit de nouveau pour lui, puis les deux salons de réception qui donnaient sur le jardin français. De ses appartements le Pape pouvait, en traversant le vestibule du Fer à Cheval, se rendre à la chapelle de la Sainte-Trinité qui forme l'angle gauche du Palais. Cette chapelle portait autrefois cette inscription étrange dans sa seconde partie : Adoratc Deum et deindc Regem, qui fut remplacée par une autre inscription moins choquante : Deum ùmete; Regem houovificaie. Cette chapelle avait été construite, en 1529, sous François P*", sur l'oratoire de Saint-Louis. Elle se faisait remarquer par des peintures de Fréminet et un autel attribué à Bordogni. On y avait célébré les mariages de, Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne, et de Louis XV. Mais le Pape ne devait pas y officier. Il préférait dire la messe en ses appartements, dans la chambre à coucher d'Anne d'Autriche où l'on avait placé un simple autel carré en bois peint, orné de quelques vases contenant des épis dorés. Sur le centre de l'autel figurait l'Agneau pascal couché sur] le Hvre des Évangiles. Ce fut là, du 20 janvier 1812 au 24 juin 1814, que le Saint- Père, pareil à cet agneau qui aime à se reposer doucement sur le livre sacré, ne trouvera de calme que dans la prière •et implorera Dieu en foveur de l'Église et de celui qui la
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persécutait, en attendant avec douceur et patience Theure de la justice.
François 1", Gharles-Quint, Henri II, Catherine de Médicis, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, Henriette d'Angleterre, Christine de Suède, Pierre I*', Christian VII, et combien d'autres avaient été tour à tour les hôtes illustres du château de Fontainebleau. Pour la seconde fois. Pie VII y revenait; mais ce n'était plus, comme en 1804, avec Tespoir d'obtenir pour la Papauté et pour l'Église l'appui et la protection de l'Empereur. C'était avec la crainte que de nouvelles violences ne vinssent attrister ses derniers jours, car il se croyait à la veille de rendre ses comptes à Dieu. Toutefois, malgré une légitime tristesse, il persistait à avoir confiance dans le dénouement de cette lamentable querelle, soit pour lui, soit pour son successeur. Les seules distractions du saint vieillard, quand il put se lever, étaient de se placer quelquefois à la fenêtre qui donne sur Tétang et les jardins, et de contempler mélancoliquement les horizons pittoresques de la forêt. Pendant que le Pape, arraché de Savone et enfermé à Fontainebleau, était, aux yeux des hommes qui ne croient qu'à la force, réduit à l'état d'un misérable captif. Napoléon, au comble de la puissance, leur semblait déjà le vainqueur d'Alexandre et le maître du monde. L'Empereur des Français, gâté par les faveurs de la fortune, continuait à faire les rêves les plus extraordinaires. Il croyait qu'un coup terrible porté au cœur de l'Empire russe sur Moscou la Sainte lui livrerait en un moment la masse inerte du peuple russe. Il croyait qu'Alexandre, frappé par son audace et sa puissance, s'empresserait de venir à lui. Il s'imaginait même qu'il céderait devant le seul aspect de l'armement formidable qu'il rassemblait et de la revue européenne qu'il passait à Dresde. Dans ses conversations avec le comte de Narbonne, son aide de camp, il dévoilait à ses regards surpris ses prodigieux desseins. La route pour aller toucher l'Angleterre au cœur était longue,, mais c'était la route de l'Inde. Alexandre était parti d'aussi loin que Moscou pour atteindre le Gange. Sans l'abandon fatal
du siège de Salnt-Jean-d'Acre, Napoléon aurait déjà achevé de conquérir une moitié de l'Asie et aurait pris l'Europe à revers, pour revenir s'emparer des trônes de France et d'Italie. Aujourd'hui, c'était d'une extrémité de l'Europe qu'il lui fallait aller traverser l'Asie, afin d'y atteindre l'Ang^leterre. Moscou pris, la Russie abattue, le tsar réconcilié avec nous ou mort de quelque complot de palais, la Grande Armée irait jusqu'au Gange et ferait tomber devant elle « l'échafaudage de grandeur mercantile » élevé par les Anglais (1) .
Du même coup, la France aurait conquis l'indépendance de l'Occident et la liberté des mers. « Tout cela, disait Napo^ léon à Narbonne qui l'écoutait avec stupéfection, est assez sagement combiné, sauf la main de Dieu qu'il faut toujours réserver et qui, je le pense, ne nous manquera pas. » Pouvait-il vraiment compter sur elle, après ce qu'il venait de faire contre la Papauté et contre l'Église? Mais il s'enivrait de ses propres rêves et il y croyait en fataliste. « J'ai repris, disaitil, les traces de Trajan au delà de la Vistule. Mais il faut que j'aille plus loin dans le Nord, car c'est là qu'est le péril, et l'avenir. On ne fonde que derrière des remparts inexpugnables et nous n'en avons pas du côté du Nord. » Il allait donc bientôt jouer le grand jeu de l'Europe et il faisait cet aveu qu'il est bon de souligner : « C'est après cela seulement qu'il sera possible de tout arranger et d'en finir avec cette affaire de Rome et du Pape... Si je garde Rome pour mon fils, je donnerai Notre-Dame au Pape. Mais Paris alors sera élevé si haut dans l'admiration des hommes que sa cathédrale deviendra naturellement celle du monde catholique. C'est la suite et non le démenti de ce que j'ai fait. C'est le Concordat de 1802 agrandi comme l'Empire. Mais pour avoir ainsi pleine raison de l'Église, il faut avoir réussi encore davantage devant les hommes. » (2) Il me parait intéressant de voir comment, dans les Mémoires qu'il dicta au comte de Montholon, Napoléon a cherché à expliquer les desseins qu'il développait en
(1) M. de Narbonne, par Villemain, p« 175.
(î) Ibiti., p. 179.
1812. Il y dit qu'il voulait recréer la patrie italienne et réunir ses divers peuples en une seule nation indépendante. Avec ce prand royaume il aurait, d'une part, contenu la Maison d'Autriche et, de l'autre, dominé la Méditerranée, puis protégé 1 ancienne route du commerce des Indes par la mer Rouge et Suez. Rome eût été la capitale de ce royaume. Les États de Venise, de Sardaigne, de Toscane et le patrimoine de Saint- Fierre étant tombés au pouvoir de la France, le Vatican ayant perdu toute autorité sur l'Italie, Napoléon en réservait la domination à l'un de ses héritiers. Ici je cite un texte qui ne causera pas moins de surprise au lecteur que les propos étranges de 1811 à M. de Narbonne : « L'Empereur (c'est Na- |)oléon qui parle) attendait avec impatience la naissance de son second fils pour le mener à Rome, le couronner roi d'Italie et proclamer l'indépendance de la belle péninsule sous la répence du prince Eugène. » On n'a pas assez insisté, suivant moi, sur cette déclaration où se manifeste la confiance de l'Empereur dans la venue d'un second fils et ses rêves d'avenir pour luL Rêves étranges, mais qui n'étonnent pas de la part de l'tiudacieux despote, habitué à voir la nature, les hommes. Dieu lui-même, pour ainsi dire, céder à ses volontés. Donc, >iH\ second fils aurait eu Rome pour capitale, car le séjour lies Papes n'y était plus possible : « Comme le Saint-Père, liisait-il, était déjà à Fontainebleau, on lui eût fait prendre poi^si'ssion du palais archiépiscopal de Paris. Tout avait été préparé pour que le palais fût meublé avec plus de magnificence que les Tuileries mêmes. Tout devait y être or, argent (111 tapisseries des Gobelins retraçant des événements tirés de rilistoire sainte >» . Napoléon avait pensé que le moyen le plus naturel d'accélérer cette révolution et de faire désirer le séjour par les Papes eux-mêmes, c'était de relever l'autorité (les Conciles. Le Pape aurait senti l'importance de se mettre à leur tête et par là de demeurer dans la capitale du grand Kmpire. L'Empereur révélait ainsi ce qu'il avait projeté en 1811 : « C'était, avouait-il, le but caché du Concile, dont le but apparent fut de pourvoir aux moyens de conférer l'ins-
titution canonique aux évêques (1). » Oubliant qu'il avait dissous le Concile dans un moment de colère, Napoléon lui-même ose dire en ses Mémoires : a L'énergie et la résistance du Concile furent agréables à l'Empereur. L'esprit d'opposition pouvait seul donner de la considération à ces assemblées si contraires à l'esprit du siècle... Ce Concile dicta le Bref de Savone qui satisfit au but apparent de la convocation en suppléant aux articles qu'on n'avait pas cru devoir insérer au Concordat de 1801.» Mais la conduite que Napoléon avait tenue à l'égard de la Papauté protestait contre cette singulière affirmation. Aussi essaie-t-il de la justifier par les explications qui suivent : a Par suite de ce système, l'Empereur n'avait jamais voulu que l'on publiât rien de ce qui était relatif aux discussions avec Rome. Comme il ne voulait pas découvrir ses vues secrètes, il préférait que tout restât dans le vague. // n était pas fâché que l'opinion s'égarât et lui supposât des projets antireligieux. Ayant ainsi dépassé le but, elle y reviendrait volontairement. Les évêques du Conseil ecclésiastique, spécialement l'évêque de Nantes, avaient fait toutes espèces d'instances pour l'engager à permettre la publication des pièces officielles et ne pouvaient pas pénétrer les raisons qui l'empêchaient d'adhérer à un vœu si légitime (2) . »»
Par les pièces que j'ai publiées plus haut, on sait maintenant pourquoi eut lieu ce refus. Quant à la dissolution du Concile, Napoléon l'expliquait ainsi à Sainte-Hélène : « Lorsque l'Empereur apprit qu'une partie des évêques avait voté pour l'incompétence, il ordonna sur-le-champ la dissolution du Concile. Il avait pour cela plusieurs buts : 1** empêcher qu'il ne lui notifiât officiellement sa non-compétence; ce qui l'eût avili et rendu ridicule aux yeux du monde et lui eût oté tous moyens de retour; 2** pour lui donner, en le frappant par l'autorité, l'intérêt que l'imbécillité et le cagotisme d'un bon nombre d'évêques français lui ôteraient. » Cette explication n'a d'autre valeur que son étrangeté. Napoléon ajoutait que
(1) Mémoires de Napotéon, t. I*', p. 140 à 141. (t) Ibid,, p. 140, 142.
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les évêques italiens, indigènes de Tignoraiice d'une partie des évèques français, se considéraient comme compétents et demandaient à former un Concile italien pour pourvoir à l'institution épiscopale. Ceci est absolument faux. L'Empereur disait encore que les membres du Conseil ecclésiastique s'étaient, eux aussi, déclarés compétents, et que M. de Pradt blâmait la conduite ridicule de ses collègues; que cet archevêque s'était employé à persuader un grand nombre d'évêques et, en moins de huit jours, les avait fait adhérer à la compétence du Concile qui, réuni de nouveau, rendit les décrets que le Pape accepta par le Bref du 1 1 septembre. Quant aux évêques de Gand, de Tournay et de Troyes, s'ils avaient été arrêtés, ** c'était à cause de leurs intrigues avec les agents du cardinal Di Pietro» . Et que disaient les Mémoires du refus de Napoléon tin lîref de Pie VII? « L'Empereur ne crut pas devoir accepter le Bref, parce que le Saint-Père n'y parlait pas du Concile. Il jugea donc nécessaire de tout suspendre en se proposant de rt^unir un nouveau Concile en 1813.
^^ Les choses, ajoute Napoléon, eussent été menées à ce nouveau Concile de manière que le Pape eût demandé luimorne à se mettre à sa tète (1) . »
Mais les revers de 1812 déconcertèrent tous les plans de rKiiipereur et épargnèrent à la Papauté des épreuves plus terribles encore que celles qu'elle avait déjà subies.
[.e 24 juin 1812, l'Empereur a franchi le Niémen en menaiiaui la Russie et en s'écriant : u Les destins doivent s'accom- \\\iv\ V H a réuni huit corps d'armée et fait des préparatifs ittMuenses. Il dit à Narbonne ébloui : «Nous vous mènerons plus loin que Marc-Aurèle n'est allé... Nous jetterons nos tctes de pont, non pas sur le Danube seulement, mais sur le Miéïtien, le Volga, la Moskwa, et nous refoulerons pour deu3( L-euts ans la fatalité des invasions du Nord. » Puis s'exami-* natit et se croyant de la taille des grands Empereurs romains : ti Je suis de la meilleure race des Césars; celle qui fonde!
(l) Mémoires de Napoléon, t. I*', p. 155.
Chateaubriand m'a sourdement comparé à Tibère qui ne revenait de Rome que pour aller à Gaprée. Belle idée!... Trajan, Dioclétien, Aurélien, à la bonne heure, un de ces hommes nés d'eux-mêmes et qui soulevaient le monde ! « Il se comparait surtout à Dioclétien : « J'ai bien des traits communs avec Dioclétien, depuis TÉgypte jusqu'à l'IUyrie; seulement, ni je ne persécute les, chrétiens, ni je n'abdique l'Empire! » Il disait cela au moment même où il traquait l'Église et son chef, et deux ans à peine se seront-Us écoulés qu'il abdiquera.
Il ne voulait pas admettre que sa politique était devenue tyrannique. Il ne comprenait pas la faute irréparable qu'il commettait en cherchant à dominer les âmes. Comme le faisait alors si sagement remarquer le même M. de Narbonne : tt Rien n'est plus mauvais en fait de gouvernement que de révolter les âmes honnêtes. Pour durer longtemps, il faut les avoir pour soi et mettre dans sa partie la conscience humaine. » Dans un de leurs entretiens où Napoléon faisait un éloge enthousiaste de Bossuet et allait jusqu'à dire : a Si cet homme existait, il serait depuis longtemps archevêque de Paris, et le Pape, ce qui vaudrait mieux pour tout le monde, serait encore au Vatican ; car il n'y aurait pas alors dans le monde de chaire pontificale plus élevée que celle de Notre- Dame, et Paris ne pourrait avoir peur de Rome. Avec un tel président, je tiendrais un Concile de Nicée dans les Gaules! » L'aide de camp répondit : « Le sage et religieux Bossuet ne serait pas l'auxiliaire d'un schisme impossible. Vous le savez, Sire, il n'y a pas assez de religion en France pour en faire deux. Ce qui serait ôté à la hiérarchie régulière serait infailliblement donné à la licence des opinions et à l'anarchie sceptique (I). » Mais l'Empereur n'écoute pas ce judicieux conseiller. Il croit que la force prévaudra sur le droit et, pour venir à bout de laPapauté, il va se jeter sur l'Empire des tsars dont il escompte déjà la ruine. Il autorise, en partant, l'arche-
(1) M. (le Narbonne, p. 158, 159.
vcrjiie de Tours, les évêques de Nantes, de Trêves, d'Évreux cl les Cardinaux Bouges à venir à Fontainebleau. Il laisse s* installer près de l'appartement du Pape le docteur Porta et Mf|r Bertazzoli. Il espère que ces personnes prépareront le Pape à un accommodement définitif. Les Cardinaux, en effet, encragent Pie VII à ouvrir de nouvelles conférences, à donner des pasteurs aux diocèses vacants, à renforcer les liens qui rattachaient les Églises de France et d'Italie au centre de
I Unité. Ils lui décrivent Tétat attristant des Cardinaux Noirs, errants de ville en ville, sans ressources et sans appui. Pie VII les écoute avec une patience que rien ne peut lasser, puis répète simplement ce qu'il a dit à Savone. Qu'on lui rende la lilx^rté et tous ses conseillers; alors il avisera aux mesures otcessaires pour ramener la paix. Puis il se renferme chez lui.
II refuse de descendre dans les jardins; il accepte à peine «jijoiques visites; il se tient sur la plus grande ré8er\'e. Il occupe ses journées à prier, ou à lire des ouvrages religieux et un cours de droit canon, déjouant toutes les intrigues par un calme extraordinaire.
Les premières rencontres avec l'armée russe ont été favorfibles à l'armée française. Celle-ci s'est couverte de gloire. Elle a fait essuyer une grande défaite à l'ennemi. Elle est entrée à Moscou. Mais l'incendie foudroyant de la Ville Sainte, l:i venue prématurée du froid et des neiges, l'attente inexplii'fible de l'Empereur et le bouleversement subit de ses plans, li' découragement faisant soudain place à l'enthousiasme, jMiis quelques insuccès dont on exagère l'importance, enfin la retraite et le commencement des revers qui vont devenir des déisastres, telles sont les nouvelles qui commencent à pénétrer en France. Le 18 novembre, le duc de Hassano, ministre des Relations extérieures, reçoit de l'Empereur lui-même ces lrj!^tes aveux : « Notre position s'est gâtée. Des gelées et des froids rigoureux de seize degrés ont fait périr presque tous nos chevaux, c'est-à-dire trente mille. Nous avons été obligés (lo brûler plus de trois cents pièces d'artillerie et une immense quantité de caissons. Les froids ont beaucoup augmenté les
hommes isolés. Les Cosaques ont profité de cette nullité absolue de notre cavalerie et de cette nullité de notre artillerie pour nous inquiéter et couper nos communications. » L'Empereur réclamait en toute hâte de Tartillerie et des caissons qu'on pourrait tirer de Kowno, de Wilna, de Modhn et de Danizig (1) . Malg^ré l'héroïsme de Ney, de Drouot, des officiers et des troupes; malgré lobstination intrépide de l'Empereur, la retraite se transformait en une véritable catastrophe. Les 25% 28* et 29* bulletins de la Grande Armée, succédant à ce silence sinistre, apprenaient bientôt Taffreuse vérité à la France. Déjà la conspiration du général Malet, qui avait failli réussir, avait montré à quel point TEmpire était affaibli en Tabsence de son chef et à la merci d'un coup de main.
Aussi l'Empereur, averti du danger que courait son pouvoir, avait-il été forcé d'abandonner les débris de ses troupes en Pologne et de revenir en toute hâte pour sauver l'Empire et amoindrir l'impression causée par les derniers désastres. Le 18 décembre, moins de cinq mois après son départ, Napoléon rentrait seul aux Tuileries et s'efforçait de faire face aux plus terribles périls qui eussent jamais assailli le chef d'une grande nation. Ses derniers soldats, abandonnés par le général Yorck et les contingents prussiens, et réduits à l'état de troupeaux errants; le départ inopiné de Murât pour son royaume de Naples; l'Allemagne du Nord menacée par les Russes; l'Autriche ébranlée et prête à se ranger du côté de nos ennemis; la désaffection répandue en France, en Italie et en Allemagne par les mauvais procédés dont souffrait le Souverain Pontife; les symptômes de division et de haine révélés par l'affaire Malet, tout cet ensemble de menaces et de dangers frappa vivement l'Empereur. Il fallait aller au plus pressé, c'est-à-dire s'entendre avec le Pape et revenir au Bref dédaigné six mois auparavant.
Le 29 décembre, l'Empereur envoya à Pie VII un officier de sa maison pour lui exprimer son contentement de le savoir -
J; Lettrci inédites y t. II, p. 202.
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en un meilleur état de santé. Il espérait que sa présence à Fontainebleau le mettrait à même de le voir et de lui dire que, malgré tous les événements qui avaient eu lieu, il avait conservé la même amitié qu'autrefois pour sa personne. H Peut-être, ajoutait-il, parviendrons-nous à ce but tant Je si ré de faire cesser les différends qui divisent l'État et 1 Église. De mon côté, j'y suis fort disposé, et cela dépendra entièrement de Votre Sainteté. » Il terminait cette lettre courtoise par le vœu sincère de voir Pie VII rasseoir glorieusement le gouvernement de l'Église et profiter longtemps de ce bel ouvrage. Le Pape envoya un ancien nonce, le cardinal Joseph Doria à Paris pour remercier l'Empereur. C'était un jîn'^lat très instruit et très fin, qui était persona grata à Napoléon, Il s'aboucha avec Tévêque de Nantes, M. Duvoisin, qui îivrût reçu mission de négocier, et dont on connaît l'adresse et I expérience. Duvoisin, qu'allaient bientôt rejoindre l'archevcque de Tours, les évèques de Trêves et d'Évreux, rencontra au château de Fontainebleau les cardinaux Dugnani, Fabrice Biiffo, Bayane et l'archevêque d'Édesse, Mgr Bertazzoli. Parmi les propositions dont M. Duvoisin était porteur se trouvaient 1ns suivantes :
i< V — Le Pape, et les futurs Pontifes, avant d'être élevés au Pontificat, devront promettre de ne rien ordonner, de ne rien exécuter qui soit contraire aux quatre propositions gallicanes.
ft 2" — Le Pape et ses successeurs n'auront à l'avenir que le tiers des nominations dans le Sacré-Collège. La nomination des deux autres tiers appartiendra aux princes catholiques.
i^ 3* — Le Pape, par un Bref public, désapprouvera et confia mnera la conduite des Cardinaux qui n'ont pas voulu iL^sister à la cérémonie sacrée du mariage avec l'Impératrice Marie-Louise. Dans ce cas, l'Empereur leur rendra ses bonnes grâces et leur permettra de se réunir au Saint-Père, pourvu qu'ils acceptent et qu'ils signent ledit Bref pontifical. Finalement, seront exclus de ce pardon les cardinaux Di Pietro et
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Pacca (1), auxquels il ne sera jamais permis de se rapprocher du Pape. » De plus, Pie VII devait résider à Paris avec un revenu net de deux millions. Il y recevrait les ambassadeurs et ministres étrangers; mais il nommerait les évéques dans un délai de six mois. Ce délai passé, il transmettrait ses pouvoirs au métropolitain ou au plus ancien évéque de la province. Enfin, il laisserait à l'Empereur le droit de nommer lui-même les évéques des anciens États Romains. Après quelques visites cérémonieuses, on en vint à des conférences dans le château de Fontainebleau où habitaient tous les prélats. L'ëvêque de Nantes avait écrit au ministre des Cultes, le 11 janvier, qu'il avait vu le Pape ; « qu'après un préambule sur les intentions pacifiques et bienfeisantes de l'Empereur » , il lui avait communiqué les propositions qu'on a lues plus haut. Plusieurs articles avaient paru affliger de Saint-Père, notamment la résidence à Paris, la suppression des évêchés suburbicaires, enfin la répartition et le nouveau mode de nomination des Cardinaux. Le Pape persista à demander, pour délibérer; l'assistance du Sacré Collège qu'on ne lui promettait qu'après son adhésion à des engagements irrévocables. Il termina l'audience en déclarant qu'il aviserait et qu'il appellerait l'archevêque d'Edesse à conférer avec lui.
Il convient de remarquer que ces nouvelles exigences avaient troublé le Saint^Père et que sa santé s'en ressentait. Il ne dormait plus. Les quatre cardinaux, qui formaient son unique Conseil, lui étaient suspects. Il voulait bien chercher une solution capable de satisfaire l'Empereur, mais il croyait que sa conscience et son honneur lui défendaient de se prononcer seul et sans liberté. L'évéque de Nantes épiait le moment où il pourrait obtenir une réponse ferme, sans lui causer trop d'émotion. Cette réponse se faisant attendre, Napoléon résolut d'aller la chercher lui-même. Le moment
(1) Artaud, t. II, p. 318. — Un des derniers paragraphes rappelait implicitement que le cardinal Di Pietro avait conseillé la bulle d'excommunication et que cette bulle avait été lancée oendant que le cardinal Pacca était secrétaire d'Éut du Pape.
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psychologique était venu, si Ton en croit le cardinal Pacca et le chevalier Artaud. « Lorsque ceux qui réglaient ce manège virent que le Pape était absolument anéanti et paraissait hors fl't'tat de résister à leurs demandes multipliées et à leur insist;riice, ils calculèrent l'effet d'une de ces fièvres lentes qui ^lisposent à la prostration des forces et à une sorte d'apathie mêlée du désir de la mort. Quand ils n'eurent plus affaire t*iiHa qu'à un corps débile, sans ressorts, qui ne pouvait I presque plus recevoir de nourriture, ils voulurent laisser à I Ivmpereur la gloire de la conclusion finale du traité (1)... Tout avait été employé pour aggraver la situation du Saint- Pére. Au tourment moral on avait ajouté le dénûment matélieK ainsi qu'on s'en convaincra par une lettre du commanliant de gendarmerie, Lagorse, que le ministre des Cultes iivait cru devoir mettre sous les yeux de l'Empereur, en lie mandant ses ordres à cet égard : « Avant-hier au soir, au H.iton, écrivaitle commandant à la date du 17 janvier 1813, Mes^eigneurs les évêques crurent devoir me parler des besoins fin Pape sous les rapports pécuniaires. Je ne les ignorais pas. .\c cuvais même qu'au premier de l'an le Saint-Père avait dit : H Je serais bien aise de gratifier les gens de la maison; mais H comme j'ai peu de fonds dans ma caisse en ce moment, nous *^ attendrons une occasion qui n'est peut-être pas éloignée et - nous ferons tout à la fois « . Je savais même qu'il avait désiré, sflon son habitude, gratifier ses gens le jour de Noël, et qu'il M s^uspendu cet acte de générosité afin d'avoir de quoi étendre 1rs payements mensuels qu'il fait aux trois hommes mariés et rlmrgés de famille... Mon intention était d'aller à Paris et de vous demander l'autorisation de faire à ces trois salariés un J lubit complet en drap noir ; bénéfice annuel de leur place qu'ils IL ont pas obtenu depuis quelque temps. Mais Mgr l'Évêque itt: Nantes m'ayant conseillé de rester ici et m'ayant engagé ;'i vous écrire pour vous demander vos ordres, je l'ai prié de vHtiloir bien se charger de ma lettre et d'en conférer avec
L, AniAUD, Histoire du Pape Pie VII, t. II.
vous. Si Votre Excellence m'ordonne de remettre une cassette au Saint-Père, je suis bien aise de vous dire que je n'ai ici que cinq à six mille francs, moitié en argent blanc, moitié en billets. Je ferai exactement ce que vous daignerez mordonner, et si vous jugez la circonstance propre à une pareille offre, j'y mettrai toute la délicatesse qui dépendra de moi (I). »>
Cette dernière réclamation ne provenait que du commandant Lagorse, car Pie VII, réduit volontairement à Tétat d*un pauvre moine, ne demandait rien ni pour lui ni pour les siens. Mais Napoléon veut en finir lui-même avec Tintrai* table vieillard. Le 19 janvier, il commande une chasse à courre dans les bois de Melun; puis, au milieu de la journée, il saute dans une chaise de poste qui le conduite Fontainebleau. L'Impératrice Marie-Louise s'y était également rendue sur ses ordres. Est-il vrai, comme on Ta affirmé (2), que c'est pour faire donner à Marie-Louise et au Roi de Rome une investiture sacrée, afin d'empêcher le retour de conspirations semblables à celle du général Malet, bien plus que pour arranger les affaires de l'État et de l'Église, que l'Elmpereur est venu directement négocier avec le Pape? «« Certes, dit M. Masson, Napoléon aussi la désire, cette réconciliation; mais si, comme il fait, il cède sur tant de points qui virtuellement anéantissent les doctrines qui lui sont chères et qu'il a si souvent proclamées. . . s'il s'inflige à lui-même le plus cruel démenti, est-ce donc qu'il redoute la guerre religieuse, les intrigues des prêtres alliés aux émigrés ou les attentats de quelque fanatique? Non. Il en a vu d'autres — depuis Saint-Réjant jusqu'à Slaps — mais à la veille de proclamer cette Régence qu'il estime nécessaire, il a voulu conquérir et s'assurer la consécration de sa dynastie parle Souverain Pontife et, s'il signe, c'est qu'il l'a obtenue; s'il a écrit sa lettre du 25, c'est qu'il veut s'assurer contre les derniers scrupules. « Cette lettre, c'était colle qu'il avait dictée à Tévêque de Nantes pour annoncer à
[^i] L* Impératrice Marie-Louis^ par M. Frédéric Mas90N, Goupil, 11H)2.
Pie VII qu'il n'avait jamais cru devoir lui demander sa renonciation à la souveraineté de Rome. « Le Pape seul, dit M. Masson, peut donner à l'Impératrice et au Roi de Rome une investiture sacrée et, sortant de cette captivité pour les couronner, il pacifiera les esprits et l'intérieur, en même temps qu'à l'extérieur il affermira l'Empire. C'est là ce que Napoléon ne croit pas avoir trop payé lorsque le 27, après une dernière visite au Pape, il monte en voiture pour venir dîner à Paris (1) . » Que Napoléon ait eu cette idée, et le sénatus-consulte du 5 février qui contient des dispositions relatives au couronnement de l'Impératrice et du Prince impérial paraît l'attester, cela est probable. Mais cela ne prouve pas que Pie VII eût consenti à se prêter à cette cérémonie, car c'eût été un démenti formel donné à l'attitude qu'il avait tenue lors du second mariage de Napoléon. Pour le Pape en effet, et après les dispenses accordées par lui au cardinal Fesch le 1" décembre 1804, le premier mariage n'avait pu être canoniquement annulé. L^Empereur devait à cet égard prévoir une opposition formelle; mais pour lui l'essentiel, en ce moment, était la concession de l'institution canonique par le Pape au métropolitain ou au plus ancien évêque de la province. Voici d'ailleurs ce que les faits appuyés sur des documents authentiques nous îipprennent textuellement :
Le 19 janvier au soir. Napoléon se dirige vers les appartements pontificaux et entre brusquement dans le salon où Pie VII causait avec les quatre cardinaux et les évêques. Ceuxci se retirent aussitôt. L'Empereur va droit au Pape et Fembrasse en le comblant de marques d'amitié. Pie VII est louché d'une telle effusion et croit avoir devant lui un fils qui lui manifeste hautement son repentir. Il l'accueille donc îÉvec tendresse. Il consent à s'entretenir avec lui au sujet des fjraves intérêts de l'Empire, de l'Église et de la Papauté. Cinq jours se passent en longs et graves entretiens. On a dit que l'Empereur s'y laissa parfois aller à de terribles accès de
(1) JJ Impératrice Marie-Louise , p. 286-287,
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colère et qu'il s'abandonna même à des actes de violence contre le vénérable Pontife. Dans toutes ces affirmations, il n'y a pas un mot de vrai. Que Napoléon ait parlé quelquefois avec une rudesse toute militaire à son auguste et foible interlocuteur, cela est certain. Mais qu'il l'ait injurié et frappé, cela n'est pas. Aucune des anecdotes rapportées à cet égard ji'a été prouvée. Les paroles qu'on a citées ne sont pas plus vraies que le fameux Commediante et le fameux Tragedianle que le capitaine Renaud prétend avoir entendus à Fontainebleau, la veille du Sacre (1).
Non, jamais Pie VII n'a dit, en soupirant ou en souriant, les deux mots spirituels que lui prête Alfred de Vigny. On les citait, il y a dix-huit ans, en plein Gulturkampf, à la tribune du Reichstag pour prouver à M. de Bismarck que, malgré sa toute-puissance. Napoléon P' avait dû courber la tête devant le Pape. Le chancelier crut devoir arranger l'histoire en ces termes : « Le Pape se permit de qualifier Napoléon de Commediante^ et Napoléon lui répondit, avec beaucoup de présence d'esprit : Tragedianle! »> M. de Bismarck ajoutait imperturbablement : «Je crois que cette histoire est telle que je la raconte, et non pas comme on l'enseigne dans les écoles où Monsieur l'orateur a fait son éducation... en province! »» Et la majorité des députés allemands avait approuvé en riant la version du Chancelier. Or, elle n'est pas plus vraie que riiisloriette composée par Alfred de Vigny, et le romancier et le chancelier peuvent s'attribuer chacun le mérite d'une invention ingénieuse (2).
(1) Servitude et Grandeur militaires y ch. v. — Le 29 janvier 1840, M. Mole, en recevant Alfred de Vigny à l'Académie françait^e, prolesta vr\'eiuent contre cette prétendue conversation et dit que ce n'était là qu'une création, qu'un jeu de l'imagination du poète.
(2) Pie VII affirma au comte Paul van der Vrecken, le 27 septembre 1814, que jamais Napoléon ne s'était permis à Fontainebleau d'actes de violence sur sa personne, m Cela est faux, déclara-t-il, et je vous invite à dire en uion nom à tous ceux qui vous en parleront, que jamais il ne b'est porté à mon ëgacd h un tel excès. Mais un jour, dans la chaleur de la dispute au sujet de la renonciation aux États romains, selon l'habitude qu'il avait, il me prit par un bouton de ma «outane et me secoua si fort en le tirant que tout mon corps remuait. C'e^( pro-
35fi LE PAPE ET I/EMPEREUR
Mais ce que Vigny a bien vu et bien rendu, c'est le portrait tie Pie VII : « Le Pape était d'une taille élevée. Il avait un visage allongé, jaune, souffrant, 'mais plein d'une noblesse ëaiate et d'une bonté sans bornes. Ses yeux noirs étaient gninds et beaux. La bouche était entr'ouverte par un sourire bienveillant, auquel son menton avanpé donnait une expression de finesse très spirituelle et très vive, sourire qui n'avait lieu de la sécheresse politique, mais tout de la bonté chrétic'une. M C'est avec[cc doux et fin visage qu'il accueillait les vivacités de Napoléon qui n'allèrent que jusqu'à lui dire — et t était déjà trop, — qu'il n'était pas assez versé dans la coniwussanc.e des sciences' ecclésiastiques. Maintenant, est-il vrai que l'Empereur ait |cédé sur divers points qui anéantissaient SIS prétentions et ses doctrines personnelles, et se soit infligé un cruel démenti? Non certes. Il a cédé, il est vrai, sur les ((notre propositions de TÉglise gallicane et sur l'intervention (les États catholiques dans la nomination des cardinaux. Mois il avait demandé beaucoup plus qu'il ne pouvait espérer et , en fin de compte, il a obtenu tout ce à quoi il tenait. Le Pape, inquiet et troublé, malgré les démonstrations amicales Je Napoléon, chercha auprès des quatre cardinaux, des trois évcques et de Mgr BcrUizzoli, [l'appui et les conseils qu'il i'imait voulu demander au Sacré-Collège tout entier. Ceux-ci lui répondirent que son devoir était de mettre fin aux maux lie l'Église, à l'exil des cardinaux, à l'emprisonnement de iscs prêtres. Pie VII avait alors soixante et onze ans. Circonvenu, obsédé, malade, il allait, après cinq jours d'angoisses, i^i;jner enfin ce que voulait TEmpereur. Mais au moment <rLcrire son ^nom au bas d'un projet « devant servir de base à ii[i arrangement définitif » , il se tourna suppliant vers les eartiinaux. Cette scène douloureuse se passait dans la soirée i\\i 25 janvier. iNapoléon était présent et s'impatientait. Les eardinaux restèrent impassibles. Le Pape, après les avoir refjardés quelque temps et n'ayant rien obtenu d'eux, ni un
Imbleuient de rcla qu'on ^vciit [parler. »|(Ae Comte Van der VreckeHy par Paul VKHiTitCEN, p. 122} — Voir aussi le Mémorial, l. V, p. 405.
mot, ni un geste, se décida à siçner, et l'Empereur inscrivit immédiatement son nom auprès du sien (I) .
Mais, avant de raconter les événements qui vont suivre, il importe de dire que le Pape ne consentit à adhérer à ce projet qu'à la condition que les articles seraient précédés d'une déclaration sur laquelle il faut insister :
tt S. M. l'Empereur et Roi et Sa Sainteté voulant mettre terme aux différends qui se sont élevés entre eux, et pourvoir aux difficultés survenues sur plusieurs affaires de l'Église, sont convenus des articles suivants, comme devant servir à un arrangement définitif .n C'était donc là un simple avant-projet. On ne pouvait pas l'appeler un Concordat, puisque non seulement il n'était pas revêtu des formes diplomatiques habituelles; puisqu'il n'était que l'accord de deux souverains, et que ni le Sénat ni le Corps législatif n'avaient été appelés à le ratifier. De plus, le Pape avait tenu à faire suivre l'article 1© d'un article 11 ainsi conçu : « Le Saint-Père se prête aux dispositions ci-dessus par considération de l'état actuel de l'Église, et dans la confiance que lui a inspirée Sa Majesté, qu'elle accordera sa puissante protection aux besoins nombreux qu'a la religion dans les temps où nous vivons. » Enfin, il avait été convenu que cet arrangement provisoire resterait secret jusqu'à ce que Ton se fut entendu sur un arrangement définitif.
Voici ce que contenaient les dix articles de ce que Ton appelle encore aujourd'hui « le Concordat de Fontainebleau »' : L'article 1" reconnaissait au Pape le pouvoir d'exercer le pontificat en France et en Italie de la même manière et avec les mêmes formes que ses prédécesseurs. L'article 2 attribuait aux ambassadeurs, ministres et chargés d'affaires près le Saint- Père et aux ambassadeurs, ministres et chargés d'affaires du SaintrPère près des puissances étrangères, les immunités et pri-
(i) Le duc de Bassano avait étudié la question de savoir auquel des deux sou- Terains reviendrait le droit de signer le premier. Les précédents donnaient la prééminence à Rome, et ce fut ainsi que Pie VII signa avant Napoléon. (Archives nationales.^
vilèges des membres du Corps diplomatique. Par l'article 3, les domaines pontificaux étaient déclarés exempts de tous impôts et ceux qui seraient aliénés devaient être remplacés par un revenu de deux millions de francs. L'article 4, le plus important de tous, obligeait le Pape à donner l'institution canonique dans les six mois à Tévéque nommé. Passé ce délai, si l'évêque n'était pas institué, le métropolitain ou le plus ancien évèque de la province devait procéder à l'institution canonique. Par l'article 6, le Pape avait le droit de nommer, soit en France, soit en Italie, à dix évêchés qui seraient ultérieurement désignés. Déplus, les sixévêchéssuburbicaires seraient rétablis et resteraient à la nomination du Pape. Par l'article 1, le Saint-Père exercerait le droit de nommer à des évêchés in partibus envers les évêques des États romains absents de leurs diocèses en raison des circonstances. Ils pourraient être replacés aux sièges vacants en France ou en Italie. Par l'article 8, Sa Sainteté et S. M. l'Empereur devraient se concerter en temps opportun sur la réduction d'évêchés à faire en Toscane et dans le pays de Gènes, ainsi que sur la création d'évêchés en Hollande et dans les pays hanséatiques. L'article 9 reconnaissait que la Propagande, la Pénitence rie et les Archives du Saint- Siège seraient établis dans le séjour du Saint-Père, sans déterminer le lieu. Par l'article 10, l'Empereur rendait ses faveurs aux cardinaux, évèques, prêtres et laïques qui avaient encouru sa disgrâce par suite des événements actuels. On remarquera que les articles 5 et 8 prévoyaient un concert ultérieur, ce qui donnait donc à l'arrangement du 25 janvier la forme d'un arrangement provisoire.
Le soir même de la signature, l'Empereur, pour apaiser certaines inquiétudes du Pape qui venaient de se manifester au sujet de la renonciation à sa souveraineté temporelle, dicta lui-même à M. Duvoisin une note formelle en ces termes : « N'ayant jamais cru devoir la demander (la renonciation), je ne puis donc entendre que Votre Sainteté ait renoncé, directement ou indirectement par lesdits articles, à la souveraineté des États romains, et je n'ai entendu traiter
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avec VOUS qu'en votre qualité de chef de l'Église dans les choses spirituelles (1). »»
Le matin même du jour où devait être accepté ce compromis que Napoléon tenait à qualifier de Concordat, ordre avait été donné au ministre des Cultes, dès que Tacte serait signé, de prévenir le ministre de la Police. Celui-ci enverrait immédiatement un courrier extraordinaire à Fénestrelles avec mission de faire sortir de la forteresse le cardinal Pacca et les autres ecclésiastiques « détenus pour les affaires du Pape n . Les Cardinaux Noirs devaient en même temps être avertis qu'ils cessaient d'être sous la surveillance de la Police et qu'ils étaient libres d'aller où ils voudraient. Mais le ministre des Cultes était chargé de les invitera se rendre sur-le-champ à Fontainebleau pour remercier le Pape de son intervention en leur faveur. Les cardinaux, détenus à Yincennes, allaient être mis en liberté dans la nuit même, et les évêques autorisés à chanter un Te Deunty au sujet du Concordat. Enfin les évêques de Bayonne, Plaisance, Meaux, Mayence, Bois-le-Duc, Besançon, Aix, Avignon, Carcassonne, Quimper, Turin, Casais, Albenga et Florence, le patriarche de Venise et l'archevêque de Pavie, les cardinaux Fesch, Spina, Caselli, Zondondari et Maury étaient appelés auprès du Saint-Pêre.
L'Empereur avait hésité quelque temps à signer la mise en liberté des cardinaux Pacca et Di Pietro, mais il finit par céder. Il fit avertir immédiatement le gouverneur de Rome, le général Miollis, et Melzi, le grand chancelier du royaume d'Italie, de l'arrangement qu'il venait de signer avec le Pape et les prier d'en faire connaître la substance, soit par des conversations, soit par des articles de journaux. Il mandait, le 25 janvier, à la grande-duchesse de Toscane qu'il avait conclu un Concordat avec le Pape, et il lui en envoyait la copie, en la priant de la garder pour elle seule. Elle pourrait toutefois annoncer la nouvelle dans les journaux de Florence et dire que le Pape comptait s'établir à Avignon. Cependant, il re-
(1) D'Haussosvillr, t. V, p. 5f30; PàccA, t. II, p. 143, et Archives nationales.
tardait jusqu'à nouvel ordre la publication du traité. En attendant, il affectait d'être satisfait et il donnait la croix d'officier de la Légion d'honneur aux cardinaux Doria et litiffo; il faisait sénateurs le cardinal de Bayane et Tévéque d Évreux; il admettait au conseil d'État les évéquesde Nantes et de Trêves; il accordait de riches présents à Bertazzoli et à ceux de ses collègues italiens qui avaient à Fontainebleau secondé ses volontés. Il faisait écrire, le 25 janvier au soir, par Marie-Louise à l'Empereur François II : « L'Empereur a arrjingé aujourd'hui les affaires de la chrétienté avec le Pape. Le Pape parait très content. Il est très gai et très en train depuis ce matin de bonne heure et a signé le traité, il y a un quart d'heure. J'arrive justement de chez lui et je l'ai trouvé très bien portant. Il a une très jolie figure, très intéressante. Je me persuade que vous apprendrez avec autant de plaisir que moi cette réconciliation. »
Napoléon avait invité Marie-Louise à envoyer cette lettre, immédiatement après la signature de l'arrangement, voulant îiiiïsi frapper un coup en Autriche, la seconde puissance catholique, et en même temps dans toute l'Europe. Au moment où de toutes parts il était dénoncé, après les revers de la campagne de Russie, comme le coupable auteur de lemprisonnement du Pape, et où plus d'une voix disait que ces revers étaient la conséquence providentielle de violences indignes; au moment où, en France comme en Italie, les ralholiques manifestaient hautement leurs tristesses et leurs iii(]uiétudes au sujet du terrible différend qui se prolongeait entre la Papauté et l'Empire, l'Empereur jugeait habile de rassurer ses sujets comme les étrangers et d'apaiser les conscientes. Il écrivit lui-même à l'empereur d'Autriche : « Monsieur mon frère et cher beau-père, ayant eu occasion de voir le Pape à Fontainebleau, et ayant conféré plusieurs, fois avec Sa Sainteté, nous nous sommes arrangés sur les affaires de rÉglise. Le Pape parait vouloir s'établir à Avignon. J'envoie u Votre Majesté le Concordat que je viens de signer avec lui. " El comme s'il n'était pas encore sur de l'assentiment définitif
de Pie VII, il ajoutait : a Je désirerais que cette pièce ne fût pas encore publique (1). » Mais il faisait chanter dans toutes les égalises de son vaste empire un Te Deum. « La nouvelle de la signature de ce traité, dit Talleyrand, répandit une grande joie dans le public. Mais il parait que celle du Pape fut de courte durée. Les sacrifices qu'il avait été amené à faire étaient à peine consommés qu'il en ressentit une amère douleur. Elle ne put que s'accroître à mesure que les cardinaux exilés et emprisonnés, en obtenant leur liberté, reçurent aussi l'autorisation de se rendre à Fontainebleau. Ce qui se passa alors entre le Saint-Père et ses conseillers, je n'ai pas la prétention de le savoir; mais il faut que I^apoléon ait été averti par quelques symptômes de ce qui allait arriver, car, malgré l'engagement qu'il avait pris avec le Pape de ne regarder les onze articles que comme des préliminaires qui ne seraient pas publiés, il se décida néanmoins à en faire l'objet d'un message que l'archichancelier fut chargé de porter au Sénat (2) . »
Voici ce qui se passa réellement. Le lendemain même de la signature. Pie VII, dont la santé, quoi qu'en eût dit Marie- Louise, était fortement ébranlée, tomba dans le plus noir marasme. On avait affecté de le traiter avec les égards dus à un souverain. Il s'en souciait fort peu, n'ayant d'attention que pour les intérêts de l'Église et non pour sa propre personne. Napoléon rapporte, dans ses Mémoires, que les évêques et les cardinaux lui faisaient les honneurs du palais; qu'il avait sa maison de santé et sa maison ecclésiastique, un grand nombre d'équipages à sa disposition; que le mot d'ordre lui était demandé tous les jours; que le grand maréchal Duroc veillait à tous ses besoins et à ceux de sa Cour, aussi bien
(1) Après avoir eu connaissance de l'arrangement, Fran«jois II avait dit qu'il y avait longtemps qu'il avait donné à Napoléon le conseil de s'arranger avec l'Église, car les idées religieuses ont trop d'influence sur l'esprit des peuples pour qu'on n'en tienne pas compte... * Joseph 11, ajoutait-il, a cru pouvoir se passer de l'assisUnce du clergé et n'a pas craint de ee l'aliéner. Chacun sait que cela lui a mal réussi. »
(î) Mémoires, t. II, p. 119.
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entretenue d'ailleurs qu'au Vatican. Le Pape enfin réglait lui-même ses dépenses à sa volonté. Napoléon ajoutait : « Le couvert du réfectoire d'un couvent lui eût été suffisant (1). »
Le Pape, s'apercevant qu'il avait accepté, même sous forme de préliminaires, des articles qui portaient préjudice à l'autorité inaliénable du Saint-Siège, passa bientôt d'une grande mélancolie à une profonde douleur. Il s'accusait d'avoir commis un acte d'insigne feiblesse. Il attendait avec impatience l'arrivée de ses fidèles cardinaux pour savoir si leurs sentiments à cet égard correspondaient bien aux siens. Pendant ce temps, le ministre des Cultes s'occupait de l'interprétation et de l'exécution des articles du Concordat de Fontainebleau. En raison de l'article r% relatif à l'exercice du Pontificat en France et en Italie suivant les formes habituelles à la Cour de Rome, le ministre faisait observer à l'Empereur que lorsque le siège du gouvernement papal était à Rome, il était de règle que toutes les demandes, adressées au Saint- Père, passassent sous les yeux de l'ambassadeur de France ou d'un commissaire délégué. Bigot de Préameneu proposait donc la nomination d'un commissaire provisoire et il désignait pour cette fonction M. Isoard qui parlait bien l'italien, connaissait les formes, paraissait agréable au Saint^Père, et s'était toujours montré attaché à la personne de l'Empereur (2).
Le 3 février, le ministre des Cultes informa Napoléon que les cardinaux, graciés par l'article 10 du Concordat de Fontainebleau, demandaient la mainlevée du séquestre apposé par le décret du 8 avril 1810 sur tous leurs revenus, biens personnels, traitements et biens ecclésiastiques. Bigot de Préameneu estimait que la mainlevée du séquestre sur les biens personnels était une conséquence de l'oubli que Sa
(1) L'archichancelier tit lire au Sénat le 13 février par un secrétaire le texte du Concordat de Fontainebleau et le 1^ en ouvrant la session du Corps législatif, l'Empereur l'annonça en ces termes : u J'ai signé directement arec le Pape un Concordat qui termine toutes les difficultés qui s'étaient malheureusement élevées dans rÉglise. »»
(2) Archives nationales, AF" lOW.
Majesté voulait bien faire du passé. Quant aux traitements, c'était une simple cessation de paiement. Ils devaient recommencer à partir de la signature du nouveau Concordat (I).
Le 9 février, l'Empereur accorda aux treize cardinaux qui avaient été exilés au mois d'avril 1810 la mainlevée du séquestre apposé sur leurs biens personnels. Il se réservait de statuer séparément sur leurs biens ecclésiastiques. Suivant les ordres de l'Empereur, transmis par Bigot de Préameneu au duc de Rovigo, les cardinaux, emprisonnés ou exilés, quittaient leur exil ou leur prison pour se rendre à Fontainebleau. Le jour de sa sortie de Fénestrelles, le cardinal Pacca, en s'arrachant aux étreintes de ses compagnons d'infortune, éprouva Tune des plus vives émotions de sa vie. Les habitants et le curé de Pignerol allèrent à sa rencontre pour le féliciter et demander sa bénédiction. Partout il reçut les mêmes marques d'affection et de respect; à Rivoli, à Suze, au mont Cenis, à Chambéry, à Lyon, à Roanne, à Moulins. Il put se convaincre que la France prenait une part très vive aux souffrances du vicaire de Jésus-Christ et réprouvait les violencesdont il avait si longtemps souffert.
Le 18 février, Pacca arrive à Fontainebleau. Il s'attendait à une grande animation et il trouve un château presque désert. Il pénètre dans la cour du Cheval-Blanc et il remarque que toutes les portes et les fenêtres sont fermées. Une sentinelle se promène silencieusement au haut de l'escalier du Fer-à-Cheval. Son camérier entre dans le vestibule pour l'annoncer et reparaît bientôt avec un des valets du Saint-Père. On l'engage à venir immédiatement en habit de voyage, car Pie VII voulait le recevoir sans retard. Il entre alors dans les appartements pontificaux et il trouve, au seuil même, le Pape qui avait fait quelques pas pour venir au-devant de lui : tt Quelle fut mon affliction, dit-il, de le voir courbé, paie, maigre, les yeux enfoncés, presque éteints, fixes même comme ceux d'un homme stupide. Il m'embrassa et me dit
(i) Archives nationale», AF'" 1048.
d'un air glacial : « Je ne vous attendais pas si tôt (!}! « Le cardinal lui répond qu'il a hâté son arrivée pour avoir la consolation de se jeter à ses pieds et lui témoig^ner son admiration pour le courage héroïque avec lequel il avait enduré une si longue et si dure captivité. Mais Pie VII l'interrompt brusquement et s'écrie ; « Ma siamo in fine sporcificati,.. Quel cardinali mi strascinarono al tavolino e mifecero sotioscrivere ! . . , Et cependant nous avons fini par nous rouler dans la fange... Les cardinaux m'ont entraîné à cette petite table et m'ont fait signer! (2) »
Puis le Pape l'invita affectueusement à se retirer, car c'était l'heure où il allait recevoir les évéques français et il ne voulait point parler avec lui devant eux. u Le silence de cette solitude, la tristesse peinte sur tous les visages, la douleur profonde dans laquelle le Saint-Père était plongé, l'accueil aussi froid qu'inattendu que je venais de recevoir me causèrent, ajoute Pacca, un serrement de cœur plus facile à imaginer qu'à décrire. » Quand les évéques français furent partis, Pacca retourna auprès du Pape et le trouva dans un état d'agitation inquiétant pour ses jours. Les reproches que les cardinaux Di Pietro, Gabrielli et Litta, arrivés avant Pacca à Fontainebleau, lui avaient faits au sujet de ses funestes coucessions, avaient redoublé ses remords. Il alla jusqu'à dire u qu'il était obsédé de la crainte de devenir fou et de finir comme Clément XIV » .
Pacca le conjura de se calmer et lui affirma que bientôt, avec l'assistance de tous les cardinaux, il pourrait remédier au mal qu'il déplorait. Cette affirmation apaisa un peu l'agitation fiévreuse du Saint-Père. L'arrivée de son fidèle Consalvi lui rendit aussi quelque espoir. Dans l'ardeur de ses remords, il s'était cru indigne de célébrer le sacrifice de la messe, et ce ne fut qu'après avoir pu confier ses scrupules à son confesseur, qu'il se décida à remonter à l'autel. Il dit lui-même, avec une
[i) Mémoires du cardinal Pacca, t. II, p. 21.
{%) A quelque temps de là, dans le même palais, à une autre petite table que Ton a consen'ée dans le cabinet impérial, jNapoléon signait son abdication.
humilité touchante, aux cardinaux et aux évéques venus à Fontainebleau, qu'il s'était infligé cette douloureuse privation comme une juste pénitence de ses fautes.
Avec une bonté que rien ne pouvait lasser. Pie VII reçut de nombreux évéques, dont plusieurs avaient méconnu ses ordres, et il ne témoigna même pas à ceux-ci les justes reproches que méritaient leurs infractions. Parmi les cardinaux, dont le Pape tint à s'entourer pour les graves décisionsqu'il allait prendre, se trouvaient au premier rang Mattei, Pacca, Consalvi, Di Pietro, Délia Somaglia et Gabrielli. Les autres cardinaux, Pignatelli, Salazzo, Ruffo-Scilla, Scotti, Litta, Brancadoro, Galeppi et Oppizoni furent également consultés par le Saint-Père. Chacun d'eux, après y avoir mûrement réfléchi, lui remit une note sur les préliminaires du 25 janvier. Les cardinaux qui avaient pris part au Concordat, et même quelques Cardinaux Noirs paraissaient favorables aux préliminaires, parce que le chef de l'Église ne pouvait manquer à la parole donnée; mais ils y voulaient introduire quelques amendements favorables au Saint-Siège. Les autres — et ils étaient les plus nombreux ^conseillaient une rétractation pure et simple, parce que le principe donné était contraire aux serments du Saint-Père lors de son exaltation. Sans aucun doute, de nouveaux périls et de nouvelles violences étaient à redouter; mais la Providence était là pour veiller sur l'Église. Le Saint-Père avait promis et accordé ce qu'il ne devait ni accorder ni promettre ; mais il n'avait pas enseigné une doctrine erronée. Il avait par faiblesse commis une faute grave, mais non une erreur en matière de foi. « Or, disaient les cardinaux opposants, les plus ardents défenseurs de l'infeillibilité du Saint-Siège n'ont jamais soutenu que les Papes, qui sont infaillibles dans l'enseignement, le soient aussi dansleur conduite ou dans leurs actions. »» Les cardinaux fidèles à Pie VII n'avaient pas de peine à démontrer que, quoique les concessions fussent graves, le Pape n'avait point porté atteinte à la doctrine de Tinfaillibilité. Le cardinal Consalvi n'hésita pas à déclarer au Saint-Père, au nom d'un grand
nombre de ses collègues, qu'il fallait dénoncer le traité préliminaire auquel l'Empereur avait donné le nom de « Concordat de Fontainebleau » . Le Pape s'empressa d'y consentir. Mais comment allait-on procéder pour atteindre ce but? Il fallait une extrême prudence, car les agents de l'Empereur commençaient à s'inquiéter des conciliabules fréquents des cardinaux entre eux et de leurs visites multipliées au Pape. La communication du Concordat, feite brusquement au Sénat le 13 février, surprit et inquiéta les prélats. Elle ramena, par un effet inattendu, une certaine partie des cardinaux divergents à la cause de Pie VII.
tt Un soir que les cardinaux Saluzzb, Ruffo-Scilla, Scotti, Galeppi et Consalvi se trouvaient réunis avec moi chez le cardinal Pignatelli, rapporte Pacca, nous fermâmes les portes et nous nous mîmes à parler de cet important objet. Quelquesuns disaient que le Pape devait, par un écrit signé de sa main, déclarer nuls et sans valeur les articles du Concordat; communiquer ensuite cette déclaration au Sacré-Collège et en faire circuler dans le public des copies manuscrites. » Pacca trouva le procédé contraire à la loyauté et à la bonne foi la plus ordinaire et proposa simplement que le Pape se rétractât dans une lettre adressée à l'Empereur. Consalvi et Litta ajoutèrent qu'il fallait, pour prévenir le silence sur cette rétractation, faire lire la copie de la lettre papale à tous les cardinaux et les autoriser à publier la rétractation, par tous les moyens possibles. Le Pape adhéra à cet arrangement. Mais de crainte que les agents impériaux, qui ne se gênaient pas pour inspectera tout moment les papiers de Sa Sainteté, ne s'emparassent de la lettre, Pie VII, après y avoir tracé quelques lignes de sa main débile, la remettait au cardinal Pacca. Le lendemain, les cardinaux Di Pietro et Consalvi la rapportaient au Pape. Cet habile manège dura jusqu'à ce que la lettre, qui contenait une dizaine de pages, fût entièrement écrite. Ce fut le 24 mars que le Saint- Père fit appeler le commandant Lagorse et lui remit la lettre, en exigeant qu'elle fût portée immédiatement dé sa part à l'Empereur.
Tandis que Pie VII, aidé par les cardinaux fidèles, s'apprêtait à rétracter solennellement les articles préliminaires, les archevêques de Tours et de Florence, les évêques de Nantes et de Trêves, de Plaisance, de Bois-le-Duc, d'autres encore mandés comme leurs confrères pour veiller à Texécution du nouveau Concordat, s'inquiétaient du silence du Pape ainsi que du retard apporté à la rédaction des bulles demandées par des évêques récemment nommés. Ils surveillaient les allées et venues des cardinaux et s'étonnaient de n'être pas mis dans leurs confidences. M. Duvoisin priait le ministre des Cultes d'envoyer, pour le service de Sa Majesté et dans l'intérêt du Pape lui-même, le cardinal Fesch à Fontainebleau. Or Fesch était alors en disg^râce. Comprenant, quoique un peu tard, toute Tindig^nité de la conduite de son neveu à l'égard du Saint^Père, il avait écrit à Pie VII une lettre respectueuse où il déplorait les excès dont il le savait victime. Pour lui, les revers de la Grande Armée étaient un châtiment du Ciel. Dans le Concordat du 25 janvier, il voyait une paix conclue au détriment de l'Église. Aussi, n'allait-il pas agir dans le sens où l'évêque de Nantes, qui avait demandé sa venue, l'aurait voulu voir agir (1).
Le ministre des Cultes avait adressé le 9 mars à Napoléon un rapport sur la situation exacte des affaires ecclésiastiques : « Il parait, disait-il, que plusieurs cardinaux ont fait naitre dans l'esprit du Saint-Père des regrets sur le Concordat de Fontainebleau et qu'on chercherait à le considérer comme les simples préliminaires d'un traité qui resterait à conclure. On tire cette induction de ce qu'il est dit dans le Concordat : u Sont convenus des articles suivants, comme devant servir o de base à un arrangement définitif (2) »» . Bigot de Préameneu faisait alors observer que le traité contenait des dispositions
(1) M. Frédéric Masson reproche au cardinal d'être trop entré dans la dévotion, d'ayoir protégé les évêques et les prêtres persécutés, d'avoir souscrit au fonds secret en faveur des cardinaux noirs et défendu au (k)ncile les prétentions romaines (Napoléon et sa famille, t. VI).
(2) Archives nationales, AF'" 1048.
essentielles et définitives sur Tinstitiition des évéques, sur la dotation des évéchés siiburbicaires, sur le nombre des évéchés à la disposition du Pape. Il ne restait en vérité pour la ^Liite que des détails d'exécution, sur lesquels il faudrait I plusieurs arrang^ements définitifs. Le Pape, suivant le ministre, tToyait sans doute avoir un grand intérêt à ce que le Concordat iIm i5 janvier fût subordonné à un traité ultérieur par lequel il espérerait de nouvelles concessions. C'était pour Bigot de Tréameneu le seul motif de l'inaction où il persistait. Il lui semblait que Pie VII mettait autant de soin à ne pas exécuter h ^loncordatqu'à ne rien feire qui parût être une renonciation a sa souveraineté temporelle.
Le ministre des Cultes ne pouvait considérer, comme un commencement d'exécution, le rétablissement d'anciennes fonctions en faveur des cardinaux Di Pietro, Gabrielli, Doria, Miitlei, Délia Somaglia et Pacca. Il y voyait seulement l'ini <invenance d'un témoignage trop prompt de la confiance la plus intime à ceux qui s'étaient montrés les ennemis de l'Empire. Ce qui caractérisait davantage le système d'inaction et ]tnur ainsi dire de retour contre le traité, c'étaient les faits sui- \nnis : « Il y avait pour le Pape, dit Bigot de Préameneu qui l^iile ici en courtisan, une telle convenance que c'était un dt\oir qu'il vînt à Paris saluer Votre Majesté, ou au moins t{n il lui écrivit. Je sais, ajoutait le ministre, qu'il lui a été fîiit, et surtout à l'égard de ce dernier point, des représentations (I). » Pie VII ne s'était pas montré en effet le serviteur fiiipressé de l'Empereur et ne lui avait pas, comme un bon fonctionnaire, apporté les hommages auxquels il avait droit. Mîiis il était coupable d'un bien autre méfait. Si le Pape avait CM la moindre volonté d'exécuter le traité, ou même de s'en MTvir pour arriver à l'arrangement définitif, il n'eût pas mani|uc de profiter de l'article 2 en nommant un ambassadeur îuiprès de l'Empereur et en demandant que l'Empereur lui en ( Mvoyàt un autre, pour entrer en pourparlers... De plus, pour*
l ; Archives nationales, AF'* 10V8.
quoi empêchait-il les prêtres, qui avaient encouru la disg^ràce impériale, de prêter serment? Ce n'était qu'au moyen de ce serment que les condamnations précédentes pourraient être considérées comme non avenues. « Ne pas foire cette demande, disait Big[ot de Préameneu, c'est préférer la captivité; c'est persévérer dans l'insoumission. C'est non seulement se rendre indigne des bonnes grâces ; c'est les rejeter. Et si le Pape reste dans l'inaction, c'est lui qui réellement prolonge, avec cet état d'insoumission, la captivité d'un très grand nombre d'ecclésiastiques (1) . n Au sujet de l'institution canonique, le ministre des Cultes incriminait encore le Saint-Père. Pie VII, à son dire, refusait de donner des bulles aux évéques nommés, parce qu'il n'avait ni formules ni scribes. Or, il était focile de lui transmettre les formules : quant aux scribes, il y avait à Paris dix à douze personnes de la Daterie et de la Pénitencerie qui pouvaient bien suffire. Le Pape parlait d'un Consistoire. Quand aurait-il lieu? On ne le savait pas, quoique les cardinaux fussent en grand nombre à Fontainebleau. Le Pape, à Savone, avait bien expédié quelques bulles; mais l'Empereur n'en avait point foit usage, parce qu'elles lui semblaient avoir été données en vertu d'un Bref qui n'avait point paru admissible. Il avait préféré attendre la fin des dissentiments. Cette fin était venue et les bulles nouvelles n'étaient point encore remises aux évéques qui déclaraient avec tristesse que pour la tranquillité de leurs diocèses ils tenaient beaucoup à leur institution canonique. Enfin, Bigot de Préameneu suppliait l'ïlmpereur de nommer auprès du Saint-Père un commissaire impérial, comme l'évêque de Nantes, ou, à son défout, l'évêque de Plaisance. La présence de ce commissaire ayant toujours le droit de parler officiellement, de s'opposer en cas de besoin, de notifier des instructions, obligerait la Cour pontificale à prendre une marche régulière. Quant à parer aux autres inconvénients par un règlement général, par de nouveaux cas d'abus et des peines nouvelles pour les réprimer, le ministre des Cultes
(1) Archircs nationaice, AF*"" 1048.
suppliait TEmpereur de ne point soumettre actuellement un tel projet au Conseil d'État, de crainte de produire un mauvais effet. Eln dernier lieu, il attirait l'attention du Souverain 9ur le dénuement dans lequel se trouvaient certains cardinaux qui n'avaient point de ressources personnelles et qui vivaient aux dépens de leurs collègues. «« Cet état d'humiliation, disait-il, ne peut qu'inspirer de l'aigreur et, par suite, de mauvaises dispositions et de mauvais conseils (1). » Napoléon lut la requête de Bigot de Préameneu. Je n'ai pu savoir s'il lui donna satisfaction.
L'évêque de Nantes, pour faciliter aux treize cardinaux qui avaient subi les rigueurs impériales le moyen de rentrer en grâce, avait proposé de modifier le serment que l'Empereur exigeait d'eux. II aurait voulu qu'on se bornât à exiger des prélats la soumission aux lois, sauf en ce qui serait contraire à la religion. Le ministre des Cultes, avec l'assentiment de l'Empereur, répondit le 12 mars à l'évêque de Nantes : «Monsieur l'Évêque, le changement que vous proposez ne peut pas être agréé. La formule « Je jure obéissance aux Constitutions de « l'Empire et fidélité à l'Empereur » , est celle de la Constitution de Tan XII qui établit le Gouvernement impérial (art. 56) . Il n'en est point d'autre pour tous les fonctionnaires, et en général pour tous les citoyens auxquels elle est demandée. Pour changer une formule constitutionnelle, il faudrait établir ce changement sur une cause de nécessité urgente et démontrée. Dans le système de la formule proposée il faudrait qu'elle fût commune à tous les catholiques de l'Empire. Chaque culte prétendrait ainsi au droit de réclamer contre la formule constitutionnelle. Mais dans la vérité, y a-t-il quelque motif de changement? Ou plutôt, n'est-ce pas une simple discussion de mots? La difficulté, si elle existait, ne resterait-elle pas entière même après ce changement, et quelle serait définitivement la formule que l'on pourrait substituer?
a II serait difficile de faire entendre comment l'obéissance
(1) ArchÎTes nationales, AF"' 1048.
aux Constitutions est plus absolue que Tobéissance aux lois, lorsque l'expression de Cons/i/u/ibn ne comprend qu'une classe de lois et que le mot loi comprend à la fois les lois constitutionnelles, les lois civiles, etc.? Est-on moins lié lorsque dans la promesse générale est comprise la promesse particulière, et celui qui a fait la promesse g^énérale peut-il en induire quelque droit à des restrictions sur Tun des points particuliers, ou plutôt son engagement n'est-il pas plus général et non moins absolu?
tt La promesse aux lois laisse, dit-on, à chacun la liberté de son culte; mais cette liberté est devenue une des dispositions fondamentales. . . La restriction : sauf en ce qui serait contraire à la religion, est dans la Constitution même qui réserve à chacun la liberté de son culte... Le serment, avec la formule actuelle, est un serment d'obéissance en général. Quand le Pape déclare ne point s'opposer à ce que, par cet acte général d'obéissance, on rende à César ce qui appartient à César, il ne fait pas plus un acte particulier que celui qui fait la soumission générale. . . Il faut^donc écarter comme absolument fausse l'idée que le Pape, en déclarant qu'il cesse de s'opposer au serment qui ne contient que des expressions générales de la soumission due par tous les sujets, fait un acte particulier de renonciation.
o La seconde induction qui est celle de préparer un schisme, dans le cas où le Pape aurait une souveraineté, est injurieuse au Saint-Père et à ses successeurs, puisqu'on suppose que dans ce cas il se résoudrait au schisme pour un intérêt temporel, plutôt que de renoncer à une souveraineté, nefût-elle qued'une bicoque. Ne faudrait^l pas, dans cette grande affaire, ne s'occuper que du spirituel, pour lequel il est si nécessaire que les deux autorités continuent d'agir de concert? Enfin, la formule du serment est si simple qu'il serait difficile d'en imaginer une autre... Je termine ces réflexions sur la formule du serment en observant qu'il s'agit de personnes condamnées judiciairement pour l'avoir refusé. C'est donc à elles de profiter des bonnes grâces rendues pour demander qu'au moyen de leur serment ces condamnations soient regardées comme
37i LE PAPE ET L'EMPEREUR
comminatoires et non avenues... Et si le Saint-Père qui peut, d'un moment à l'autre, faire cesser Tinsoumission, résiste quoique provoqué, c'est lui qui réellement et contre ses intentions de bienfeisance et d'humanité prolonge, avec cet état d'insoumission, la détention d'un grand nombre d'ecclésiastiques ; c'est lui qu'ils peuvent regarder comme la cause qu'ils ne profitent pas des bonnes grâces rendues (1). »
Le même jour, Bigot de Préameneu informa l'Empereur que M. de Barrai, archevêque de Tours, venu de Fontainebleau, lui avait fait ses doléances sur la continuation de la politique d'inaction par Pie Vil. « Il me confirme, disait-il, que le Pape a demandé aux cardinaux leur avis immédiat et par écrit sur le Concordat. Au surplus, il n'admet guère que Di Pietro à des conférences habituelles, et les autres s'en plaignent (2). » D'autre part, le commandant Lagorse, qui surveillait avec soin les démarches des cardinaux, adressait le 14 mars au ministre des Cultes le curieux rapport que voici : « Presque tous les membres du Sacré-Collège ont été réunis à Fontainebleau. A quoi ont abouti tous ces voyages et les conférences qui en ont été les suites? Autant que plusieurs conversations particulières avec plusieurs cardinaux et leurs alentours m'ont misa même déjuger ; autant que mon discernement a été capable de saisir les nuances qui donnent aux propos un caractère de probabilité ou d'incertitude, un air de franchise ou de finesse, un ton vrai ou faux, voici où nous en sommes. »» Et Lagorse se vantait d'avoir dit à un cardinal : « Je trouve dans la conduite du Pape un défaut de courage et de grandeur d'àme en ce qu'il soumet son Concordat à Fexamendes cardinaux. C'est mettre en problème une question résolue et rendre leur opinion la cause présumée ou certaine des regrets ou des irrésolutions du Pape. — Nous avons senti cette vérité, me répliqua-t-il, et nous l'avons manifestée; mais il nous a été répondu qu'on ne doutait pas que les regrets n'eussent pré-
(l) Archives nationales. AF'* lOW.
{t) Ibifl.
cédé notre arrivée. » Et le cardinal ajouta : «Nous avons donc reçu Tordre d'émettre notre opinion par écrit sur chaque artijcle. Ce recueil d'opinions sera incessamment dans les mains du Pape, et alors il ne pourra pas se dispenser de prendre un parti. Si je savais la détermination à laquelle i! se résoudra, je ne vous la dirais pas ; mais, sur mon honneur, je Tiçnore et ne m'en puis pas même faire idée. Son caractère, ses promesses faites et retirées m'ont si souvent embarrassé, je dirais même compromis, que je m'attends à tout. Pour mon compte, je voudrais aviser au moyen de donner au Concordat une exécution convenable et ne pas toucher au fond. » Sur ce, Lagorse demanda : « Mais comment parvenir à l'exécution, si des agents réciproques ne sont intermédiaires entre l'Empereur et le Pape? — Il est probable, reprit son interlocuteur, qu'après certaines explications préliminaires ces agents seront nommés. »
Il paraissait donc urgent à Lagorse d'en venir promptement à ce but et voici ce qu'il proposait : « Envoyer une personne qualifiée, sous prétexte de visite et sans caractère public, un cardinal ami par exemple, et homme sur. Demander semiofficiellement par l'entremise de ce personnage : V la nomination d'un ministre ou secrétaire général du Saint-Siège auquel on pût faire des demandes, et qui serait tenu de les communiquer sur-le-champ au Pape et de rendre ses décisions; 2" demander des institutions canoniques en grand nombre; 3° annoncer l'envoi d'un résident d'un rang égal à celui du secrétaire du Saint-Siège. Si le Pape ne renonce pas à toute espèce d'arrangement et que l'envoyé ci-dessus soit actif et important, il en obtiendra assrez pour alimenter an moins la curiosité publique, en attendant que l'Empereur ait le libre loisir de s'occuper des affaires secondaires. S'il n'obtient rien, on sera éclairé et on marchera sur d'autres errements (1). »
L'inaction volontaire de Pie VII irritait profondément l'Em-
(1) Archives nnlion.ile», AF" WtS.
pereur. « Vous direz, mandait-il à Bigot de Préameneu, que si jamais le Pape devenait souverain temporel, nous romprions avec lui... Puisque le Pape ne prend conseil que de gens comme les Di Pietro et les Litta, vous lui ferez connaître qu'on verra bientôt de nouveau les suites fôcheuses de Tineptie de ces gens-là. " Mais à ces menaces Pie VII avait répondu par une lettre admirable, qui emprunte aux circonstances et aux difficultés dans lesquelles elle fut écrite une gravité et une autorité particulières. C'était, comme je l'ai dit plus haut, une rétractation formelle de la signature donnée aux préliminaires le 25 janvier. Le Pape considérait que l'aveu qu'il faisait était pénible pour lui et pénible pour l'Empereur; mais la crainte du jugement de Dieu, devant lequel son grand âge pouvait le foire comparaître bientôt, lui foisait mépriser toute crainte. « Commande par notre devoir, disait-il, et plein de cette franchise qui convient à notre dignité et à notre caractère, nous déclarons à Votre Majesté que, depuis le 25 janvier, jour où nous apposâmes notre seing aux articles qui devaient servir de base au traité définitif dont il y est fait mention, les plus grands remords et le plus vif repentir n'ont cessé de déchirer notre àme qui ne peut plus trouver ni paix ni repos. Nous reconnûmes aussitôt, et une continuelle et profonde méditation nous fait comprendre chaque jour davantage l'erreur dans laquelle nous nous sommes laissé entraîner, soit par l'espérance de terminer les différends survenus dansles affaires de l'Église, soit aussi par le désir de complaire à Votre Majesté. »» Pie VII disait qu'il avait été rempli de surprise et de douleur, lorsqu'il avait vu publier « sous le titre de Concordai, les mêmes articles qui n'étaient que la base d'un arran^^ gement futur» . S'il n'avait pas immédiatement protesté contre un tel scandale, c'est qu'il voulait éviter toute précipitation dans une affaire aussi capitale, et c'était parce qu'il avait l'espérance de voir bientôt le Sacré-Collège réuni auprès de lui. Il avait voulu le consulter afin de mieux réparer ce qu'il avait fait, ainsi que sur le mode à suivre pour exécuter cette détermination. Le meilleur moyen lui avait paru d'écrire
cette lettre à TEmpereur. « C'est en présence de Dieu, affirmait Pie VII, que nous déclarons dans toute la sincérité apostolique que notre conscience s'oppose invinciblement à l'exécution de divers articles contenus dans Técrit du 25 janvier. Nous reconnaissons, avec douleur et confusion, que ce ne serait point pour édifier, mais pour détruire, que nous ferions usagée de notre autorité, si nous avions le malheur d'exécuter ce que nous avons imprudemment promis, non par aucune mauvaise intention, comme Dieu nous en est témoin, mais par une pure faiblesse et comme cendre et poussière... n Pie VII rappelait alors les paroles de Pascal II à Henri V au sujet d'une concession qui excita aussi les remords de sa conscience : a Nous reconnaissons que cet écrit est vicieux. Nous confessons notre faute et nous désirons qu'avec l'aide de Dieu il soit entièrement refait, afin qu'il n'en résulte aucun dommag^e pour l'Égalise ni aucun préjudice pour notre âme (1) . »» Et il ajoutait, avec une humilité et une sincérité émouvantes : « Nous reconnaissons que quelques-uns des susdits articles sont susceptibles d'être amendés par une nouvelle rédaction; mais nous reconnaissons en même temps que d'autres sont essentiellement mauvais, contraires à la justice, au gouvernement de l'Église que Jésus-Christ lui-même a établie; qu'ils sont par là même inexécutables et doivent être entièrement abolis. I» En effet, le Saint^Père pouvait-il priver de leurs sièges, sans aucune raison canonique, de véritables évéques dont tout le crime était d'avoir suivi ses instructions? Pouvait^il approuver un règlement subversif de la constitution de l'Église et qui soumettait la puissance pontificale à celle d'un métropolitain, lequel serait ainsi établi juge et réformateur du chef de la hiérarchie? A quels désordres, à quels schismes n'ouvriraii-il pas la porte par une telle concession?
(1) Pascal II avait appuyé Tempereur Henri V contre son père. Mais le Pape se brouilla plus tard avec Henri V au sujet des Investitures. L'Empereur fit arrêter et charger de chaînes le Pape qui refusait d'obéir à ses exigences. Mais Pascal II finit par céder, ce qui lui attira le blâme des fidèles. Il assembla alors un Concile à Saint-Jean-de-Latran et reconnut publiquement sa faute.
Pie VII se reprochait encore de n'avoir pas fait mention, dans les préliminaires, de ses droits sur les domaines de FÉglise, droits que ses serments Tobligeaient à maintenir et à revendiquer. « Si nous connaissons pleinement, disait-il, la force des stipulations, nous savons aussi que, lorsqu'elles Ëe trouvent en opposition avec les institutions divines et nos devoirs, nous sommes forcé de céder à l'empire d'une obli- ^jïition d'un ordre supérieur, qui nous en défend l'exécution et les rend illicites. » Néanmoins, le Pape s'empressait de faire connaître à l'Empereur qu'il désirait ardemment en venir à un accommodement définitif, dont les bases seraient en harmonie avec ses devoirs. Il suppliait Napoléon d'accueillir sa déclaration avec une effusion de cœur semblable à la sienne et d'en venir à une conciliation sincère qui avait toujours été Tobjet de ses vœux (I).
Après le départ du commandant Lag^orse, qui était allé porter cette lettre à l'Empereur, le Pape fit venir les cardinaux l'un après l'autre, et leur lut une allocution destinée au Sacré-CoUèçe. Elle commençait ainsi : u Après vous avoir manifesté, nos vénérables frères et très chers fils, nos remords et notre repentir pour avoir apposé notre seing aux articles du 25 janvier qui devaient servir de base à un arrangement définitif avec Sa Majesté l'Empereur des Français; après nous être aidé de vos lumières et vous avoir fait connaître notre détermination de nous adresser directement à Sa Majesté pour lui notifier nos sentiments avec une sincérité évangélique et une liberté apostolique, nous nous faisons un devoir de vous communiquer la lettre que nous avons écrite en date (lu 24 mars relativement à cet objet. » Le Pape leur lut une copie de sa lettre et leur fit remarquer son ferme dessein dv: ne pas exécuter des articles qu'il avait imprudemment î^onscrits. Pie VII considérait donc le Bref de Savone et le traité du 25 janvier a comme nuls et de nulle valeur »> . It voulait qu'on les regardât comme tels, afin d'éviter tout
(1) Mémoires du cardinal Pacca, t. II, p. 159.
préjudice, soit pour la Constitution divine de l'Église, soit pour les droits du Saint-Siège. Il terminait ainsi : « Béni soit le Seigneur qui ne nous a pas retiré sa miséricorde ! ... A nous l'humiliation que nous acceptons de grand cœur pour le bien de notre âme! A lui soient aujourd'hui, et dans tous les siècles, l'exaltation, l'honneur et la gloire! » C'est ainsi que s'humiliait et se relevait en même temps ce vénérable Pontife auquel la perfidie des uns, la violence des autres avaient arraché des concessions, dont il n'avait compris l'importance qu'après avoir, par un élan vigoureux de son âme, dominé la faiblesse de son corps. Et tel est le bienfait d'un repentir sincère que Pie VII retrouva presque aussitôt le calme qu'il avait perdu depuis d#ux longs mois. Ses yeux reprirent un éclat et sa bouche un sourire qu'on ne leur connaissait plus.
Pour bien comprendre l'effet que la rétractation soudaine du Concordat de Fontainebleau produisit dans l'esprit de l'Empereur, il faut savoir, d'après les Souvenirs de Narbonne, tout ce qu'il avait attendu de l'acte signé le 25 janvier. Conversant librement avec son fidèle aide de camp, il lui disait que, sans rien changer au dogme, il pourrait résoudre toutes les difficultés par la création d'un patriarche. « Le tsar, remarquait-il, ne se trouve pas mal d'avoir un Saint-Synode sous la main, et cela, ou quelque chose d'analogue, peut convenir encore mieux à l'état avancé de la France » . Narbonne trouvait ce projet peu viable. Il regrettait que Napoléon voulût diriger l'Église, comme il dirigeait l'armée. « Oter au Pape la confirmation des évéques, disait-il, appointer un délai dans lequel il doit consentir à toute désignation ou sinon votre autorité passera outre, c'est réellement nommer un patriarche, ou plutôt c'est vous charger de l'être vous-même, de concert avec votre ministre des Cultes. Voilà ce que n'eût jamais foit Louis XIV, ni conseillé Bossuet. Si votre volonté ne dominait pas les évêques, ils vous conseilleraient tous de n'ôter au Pape ni la Maison de Saint-Pierre, ni les droits de ses successeurs, et de ne lui prendre ni Rome ni la confirmation des
évêques. — Ah! pour Rome, ce que vous demandez est impossible! s'écria vivement alors Napoléon; Rome, c'est Théritage de mon fils, c'est la couronne de TEmpire ! » Puis, sans écouter Narbonne qui lui conseillait de rendre la liberté au Pape et de le réintég^rer au Quirinal, il lui demanda, connaissant son érudition historique, une note sur la querelle des Investitures et sur les différends possibles entre TÉtat et TÉg^lise (I).
• Aidé de Villemain, déjà professeur à l'École normale, Narbonne relit les œuvres de Bossuet, de Fleury, de Dupuy et d'autres écrivains compétents. Villemain va consulter Fon-: tanes. Il a un long entretien avec lui et en rapporte cette considération judicieuse : a De tout temps, et même dans notre siècle de fer, les questions religieuses sont les plus graves, les plus dangereuses, les plus mortelles à qui se trompe... Aussi, depuis le coup de main de MioUis à Rome, que de maux sur nous, que d'embarras surchargés de désastres! Savez-vous bien que, dans le moyen âge, on aurait cru que c'était un effet de l'excommunication pontificale? (2) » Plus d'un prêtre, plus d'un fidèle ne se cachaient pas d'ailleurs pour le dire hautement, malgré l'effroi que causait une police vigilante et vigoureuse. Narbonne a le courage de dicter alors à Villemain une note où il suppliait l'Empereur de renvoyer le Pape à Rome sans condition ëi sans entraves. Il rappelait les actes si politiques et si sages du Consulat, le Concordat et le rétablissement de l'ordre moral en France, la pacification des esprits et des consciences, puis les premiers actes de l'Empire, et le Sacre qui avait rehaussé aux yeux des Français la dignité impériale. Pourquoi dévier maintenant de cette sagesse et se montrer plus exigeant que les anciens empereurs d'Allemagne? Pourquoi pousser à bout l'Autriche et faire d'une amie, devenue une puissance neutre, une ennemie fatale? Napoléon avait donc oublié la parole si expressive d'Eugène : a Je ne crains pas Pie Vil à Rome. Je crains son absence et son exil, j* Napoléon avait donc oublié qu'il
(1) M. de Narbonne, par ViLLEMàiH, p. 245, 246.
(2) Ibùi., p. 255, 258.
avait dit : a En politique ce qui importe le plus, ce n'est pas la valeur de ce que Ton prend ou de ce qu'on donne; c'est le degré d'autorité qu'on exerce ou parait exercer? » Or, en matière religieuse, agir avec grandeur, n'était-ce pas faire preuve d'une sage et puissante autorité?
Vouloir retirer au Pape l'institution canonique, c'était atteindre la Papauté dans sa plus stricte juridiction religieuse; c'était renouveler la vieille querelle des Investitures, qui avait tant agité le moyen âge « et dans laquelle les Papes soutenaient la cause de l'intelligence, de la justice et de la bonne discipline contre le caprice et le despotisme vénal des Empereurs de Germanie » . Sans doute, cela n'était guère à craindre en France; mais dans les autres pays soumis à la France, est-ce que l'importance des possessions épiscopales et leurs richesses ne pourraient ramener tous les désordres imputés autrefois à l'investiture laïque? M. de Narbonne ne craignait pas de le dire en ces termes vigoureux et décisifs : « Si le Pape ne garde pas la consécration définitive des évéques, il n'y a plus de Pape. » Or, était-ce là ce qu'avait voulu le Premier Consul? Était-ce là ce que préparait le Concordat? Était-ce là ce que voulait l'Empereur? Avait-il relevé l'Église pour la mettre un jour en servitude? Avait-il ramené les Français à son autorité pour les blesser dans leurs sentiments les plus sacrés? L'Empereur aimait à citer Bossuet, mais Bossuet n'était pas pour l'État contre l'Église. Il était pour l'Église et pour l'État. Il avait dit entre autres cette parole mémorable : « La majesté des rois d'Angleterre serait demeurée plus inviolable si, contente de ses droits, elle n'avait pas voulu attirer à soi les droits et l'autorité de l'Église. » En réalité, Bossuet n'était pas moins zélateur de l'inviolabilité du Pape que de l'indépendance des Couronnes.
Voilà comment parlait un homme libre à un despote et l'on ne peut donc pas dire que Napoléon n'ait pas été averti. Au début de cette terrible année 1813, le comte de Narbonne a tenu à l'Empereur un langage que malheureuse-
ment bien des évéques n'ont pas osé lui tenir. Il a conseillé franchement à son maître de rendre la liberté au Pape, de le laisser retourner à Rome et de ne rien entreprendre sur ses droits et ses prérogatives. Il lui a dit que c'était une faute de se défier de toute influence morale et de ne croire qu'à la force, a Mais comment rendre Rome au Pape? demandait Napoléon à Narbonne. — En paraissant ne l'avoir jamais prise, mais seulement séquestrée ; et en ne gardant de la possession que le titre honorifique de roi de Rome pour le prince qui ne saurait avoir de plus grand titre que celui de fils de l'Empereur. — Mais, répondait Napoléon, la cour de Vienne pesait plus sur Rome que je ne le fois et vous n'ignorez pas l'antipathie profonde qui sépare les Italiens des Allemands. Il n'en est pas de même pour les Français... Nulle ville, à mon retour, il y a deux mois, ne m'a témoigné par ses adresses plus de dévouement que Rome! — Oui, Sire, mais un préfet français à Rome, cela seul en dit assez et ne permettrait pas de douter des transports de joie qu'exciterait en Italie et de la satisfaction que donnerait à l'Autriche le rétablissement du Pape à Rome (1). » Tout conseillait donc à TEmpereur une réconciliation avec le Pape. Les revers de la campagne de Russie, la conspiration du général Malet, le réveil de l'opposition, la satiété de la guerre, l'épuisement du pays, la coalition des puissances, des trahisons secrètes ou avouées, des complots latents ou prêts à éclater un jour ou l'autre, l'avenir gros de nuées et d'orages, tout aurait dû l'amener à mettre un terme à une querelle plus impolitique encore que violente. Il finira par le comprendre et il s'y résoudra, mais à la dernière minute seulement, et lorsque nul ne lui en saura gré et que ni la France ni l'Empire n'en pourront profiter pour raffermir et sauver leur fortune chancelante.
Tandis qu'un soldat gentilhomme, plein de loyauté et d'intelligence, encourageait Napoléon à suivre la seule poli-
(1) M. de Narbonne, p. 274-275.
LE CONCORDAT DE FONTAINEBLEAU g81
tique digne de lui, un prélat intriguant, qui flattait l'Empereur jusqu'au jour très prochain où il Taccablerait de ses reproches et de ses sarcasmes, pensait que le Concordat de Fontainebleau était une œuvre nécessaire et réunissait tous les principes que doivent avoir les Concordats. L'abbé de Pradt voyait dans l'accord du 25 janvier la réconciliation logique du pouvoir civil et du pouvoir religieux. Grâce à cet heureux accord, l'institution canonique ne dépendrait plus que de la capacité des sujets promis à l'épiscopat. La vacance indéterminée des sièges devenait ainsi impossible. « Tout était prévu, et il était pourvu à tout par des moyens puisés dans la nature même des choses. Ce Concordat n'était que la rédaction du décret du Concile de 1811 : par conséquent, il représentait le consentement de l'Église qu'il devait régir... Jamais acte ne fut plus religieux ni mieux calculé. » Dans son surprenant éloge, M. de Pradt va jusqu'à l'enthousiasme. C'est, suivant lui, un acte de lumière favorable au monde entier, c'est un acte éminemment national. « L'État est à l'abri des conséquences et des prétentions de Rome qui l'ont tant troublé. » Et le même individu écrira à propos du même sujet : « Ce Concordat perdait la cour de Rome... n et « Jamais Rome n'avait tant perdu à la fois (l) ». Mais à quoi bon noter les contradictions et les palinodies de l'abbé de Pradt, a prêtre du dieu Mars » , comme il aimait à s'appeler. Qu'il soit député aux États généraux, évêque de Poitiers, archevêque de Malines, ambassadeur en Pologne, grand chancelier de la Légion d'honneur, député de l'opposition sous Louis-Philippe, M. de Pradt, malgré tout le tapage de ses actes et de ses écrits, ne sera jamais qu'un homme médiocre
(1) Les Quatre Concordait, t. III, p. 11 à 15. Napoléoo méprisait M. de Pradt et le lui lais»ait voir. « Un jour, dit-il, qu'il déraisonnait en ma présence cl qu'il parlait de ses projets extravagants, je me contentai de fredonner une partie de ce couplet connu :
Où allez-vous, moDtîear Tabbé?
Vous allez tous casser le nez !
ce qui le dc^conccrta »i fort qu'il ne put ajouter une parole de plus. » (O'Méara, t. 11.^
et vil. M. de Narbonne a fait moins de bruit, mais il a laissé un nom honoré.
Est-il vrai maintenant, comme Ta rapporté le cardinal Pacca, que Napoléon aurait communiqué la nouvelle de la rétractation du Pape au Conseil d'État, en disant : a Si je ne fois pas sauter la tête de dessus le buste à quelqu'un de ces prêtres de Fontainebleau, les affeires ne s'arrangeront jamais (1) ? » Non, cela n'est pas vrai. En effet, le lendemain de la réception de la lettre écrite par Pie VII, Napoléon envoyait à Bigot de Préameneu des instructions qui commençaient ainsi : « Le ministre des Cultes gardera le plus grand secret sur la lettre du Pape en date du 24 mars, que je veux, selon les circonstances, pouvoir dire avoir ou n'avoir pas reçue. » Comment, après avoir indiqué ces précautions, aurait-il fait un éclat devant ses conseillers? Napoléon demandait seulement aux évéques de tenter une dernière démarche auprès du Saint-Père, et il leur faisait connaître le texte de l'Adresse qu'ils auraient à lui présenter : » Les soussignés, écrivait-il, évéques de l'Empire ou du royaume d'Italie, s'étant rendus aux ordres de Sa Majesté pour faire à Sa Sainteté nos félicitations sur un Concordat qui doit opérer le rétablissement de la paix avec l'Église, voient avec peine que Sa Sainteté n'ait point encore fait d'actes en exécution de ce traité, ce qui donne lieu à des inquiétudes, et ce qui laisse dans l'état de viduité un grand nombre d'Églises. Ils se flattent que Sa Sainteté viendra à leur secours; que le Concordat de Fontainebleau est une inspiration de l'Esprit-Saint au chef de l'Église pour faire cesser les maux dont elle est affligée; que c'est avec peine qu'ils voient que l'on aurait depuis cherché à lui donner quelque inquiétude à ce sujet; qu'en qualité d'évêques et de théologiens ils y donnent leur assentiment et qu'ils supplient Sa Majesté de s'entendre avec le chef de l'État pour donner l'institution canonique, etc. »
Les archevêques et évéques, étant à Paris, devaient se
(1) Mémoires de Pacca, t. II, p. 174.
rendre en corps à Fontainebleau le 26 mars, pour porter cette Adresse. Il est vrai que Napoléon ajoutait : « Sa Majesté n'attend pas un grand effet de cette démarche; mais elle peut être, selon les circonstances, utile à produire. » Il aimait à croire que les prélats mettraient le plus grand zèle à démontrer à Pie VII qu'en signant le traité il n'avait foit que reconnaître les vrais principes. Ceci dit, les évêques retourneraient dans leurs diocèses « vu la Semaine Sainte et les devoirs qu'ils ont alors à remplir » . Le cardinal Fesch était libre de rester à Paris ou de retourner à Lyon. Les évêques de Nantes et de Trêves devaient se rendre à Paris pour assister aux séances du Conseil d'État. Quant aux cardinaux français, l'Empereur songeait à faire adresser par eux une supplique particulière au Pape. Le ministre des Cultes crut devoir répondre à Napoléon : « Il y a sans doute un grand avantage à ce que les évêques réunis présentent une adresse au Pape et qu'ils se prononcent, surtout s'ils le font avec l'énergie convenable. Mais, d'autre part, le Pape ne sera-i-il pas très content d'avoir cette occasion de faire aux évêques une réponse, soit écrite, soit même verbale, une déclaration solennelle de rétractation, ce qui ajouterait encore aux embarras et causerait à l'état actuel des choses un changement facheux (1). » Les embarras étaient grands, en effet. Napoléon avait compté sur le Concordat de Fontainebleau et sur la réconciliation avec le Pape pour prendre une revanche éclatante des terribles revers de 1812, pour prévenir l'action hostile de l'Autriche, ramener à lui le clergé défiant et les catholiques offensés, et assurer enfin la succession paisible du trône.
On comprend qu'il dut avoir un moment de colère en voyant ses calculs déjoués. En 1810, il eût brisé tous les obstacles. Mais il était en 1813, et les circonstances ne paraissaient pas favorables à un coup de force. Les ennemis se pressaient aux frontières de l'Empire. Il fallait organiser
(1) Archives nationales, AF'* 1048.
des forces puissantes pour leur faire face, veiller à tout et se préoccuper aussi bien de Tintérieur, où de sourds g^rondements se faisaient entendre, que de Textérieur menacé. Aussi, lorsque le comte de Narbonne insiste sur la nécessité d'une politique conciliante à Tégard du Pape, TEmpereur lui répond avec un demi-sourire : » Laissons pour le moment Rome et l'institution des évéques ! Ce numéro est remis dans l'urne et n'en sortira qu'après une grande bataille gagnée sur l'Elbe ou sur la Vistule! « C'était ce qu'il avait dit en 1812 à son entrée à Moscou. La chute de la Russie lui semblait devoir être le signal de la chute définitive de la Papauté. Pour la seconde fois il allait être déçu dans ses espérances, et de quelle façon !
Cependant, il avait tenté un dernier assaut. Sur son ordre, le cardinal Maury qui s'était fait, depuis sa nomination à l'archevêché de Paris, le serviteur diligent de Napoléon, était allé le 29 mars à Fontainebleau pour donner au Pape son avis sur le traité du 25 janvier. Pie VII le reçut avec froideur. Puis, faisant semblant de croire qu'il ignorait ce qui s'était passé, il lui remit la copie de la lettre à l'Empereur et l'allocution qu'il avait adressée aux cardinaux. Maury demanda vingt-quatre heures pour étudier ces documents et revint dire au Pape que s'il persistait dans son attitude, il ferait croire au peuple qu'il préférait ses intérêts matériels aux véritables intérêts de l'Église. Il ajouta que si l'Empereur revenait triomphant de la nouvelle guerre, tout serait perdu. Le Pape indigné n'en voulut pas écouter davantage et congédia Maury.
Le ministre de la Police avait confié au commandant Lagorse le soin de le renseigner sur ce qui se passait à Fontainebleau. Voici comment cet agent l'informait le 30 mars. C'est le rapport d'un sous-officier de gendarmerie qui a fait vaille que vaille quelques lectures : u Les intentions du Pape, le but de ses fréquentes conférences avec les cardinaux, les résultats qu'elles ont produits sont encore enveloppés d'un voile malheureusement peu près d'être soulevé. Les cardinaux Fesch et Maury ont tenté vainement de remédier au mal qui
s'est feit en leur absence. Tous les traits de leur politique, de leur doctrine et de la raison se sont émoussés sur la triple cuirasse de la perfidie, de la haine et du fanatisme. Je ne reproduirai point, dans cette lettre, les clauses d'un contrat dont toutes les bases sont admissibles, au dire des théologiens dont on respecte le plus Topinion éclairée, et dont les conditions avaient dépHssé Tespérance des prélats romains et Topinion des gens du monde. La saine critique, Thistoire et les contemporains éclairés n'hésiteront pas un seul instant dans leur jugement et dans leur parti. Malheureusement, les passions, la vanité, la sottise ont aussi de nombreux sectaires, et il n'est que trop prudent de briser les ressorts qui se tendent dans leurs mains. » Et se constituant juge de la conduite du Saint-Père, Lagorse ajoutait : « Sans aucun ménagement de politique, de convenance et de délicatesse, au mépris de la foi jurée, le Pape, par une rétractation que l'Empereur connaît probablement, s'est mis dans l'état où en étaient les affaires spirituelles et temporelles avant le 25 janvier dernier. On prétend et il ose dire que des remords ont suivi sa signature. Je l'ai vu souvent avant l'arrivée des cardinaux, et je vous donne ma parole qu'il n'a rien dit qui ait pu éveiller de pareils soupçons ; bien loin de là ! Â coup sûr, pour tous les biens présents, pour toutes les espérances de l'avenir, je ne voudrais pas que l'on pût dire de ma parole ce que je pense de celle du Pape. Il est inutile que je vous dise par quelles voies tant de secrets me sont parvenus ; vous les connaîtrez (1) . Et c'est bien moins encore au ministre de la Police qu'au duc de Rovigo, à l'aide de camp dévoué de l'Empereur, que je révèle des foits qui m'intéresseraient très peu, si tout ce qui tient à la satisfaction personnelle de Sa Majesté ne m'occupait mille fois plus que tout ce qui me concerne.
a Avant d'agir, le Pape a connu l'opinion collective et particulière de tous les cardinaux. Plusieurs n'ont peut-être été consultés que pour la forme. Di Pietro, Gonsalvi, Pacca et
(1) C'est le tecrétaire du cardinal Gabriel li qu'il a gagné. (Note de RoTigo.)
rarchevêque d'Édesse ont été très avant dans toute cette affaire. Et ceux mêmes que TEmpereur a honorés, qui ont reçu ses bienfaits, excitent ma défiance et cessent de m'intéresser. Je rends cependant cette justice au cardinal Ruffo; il m'en dit assez pour exciter mes craintes. Cette conduite est-elle de l'adresse ou de la franchise, Tavenir l'expliquera et je serais d'autant plus enclin à lui supposer des vues de raison que je le crois bon juge de la haute sagesse et de TinfaiUibilité de ses collègues... Le Pape s'amuse de tous les hochets de la vanité, de la superstition et de la curiosité. Tous les dimanches, il se prête à des complaisances fatigantes. Les Sœurs Grises et de la Charité y affluent. Elles viennent par caravanes déposer leurs hommages à ses pieds, et le temps de Pâques en amènera peut-être davantage. Dimanche dernier, la Supérieure du couvent de Saint-Maur a remis un paquet au cardinal Di Pietro. Ce dernier est grand pénitencier. On vient lui demander des indulgences, des dispenses et il se prête au rétablissement de toutes les communications avec les fidèles. Puisque les relations entre la Cour de France et de Fontainebleau ne sont pas très sûres, prévenez-en les dangers. Monseigneur; la Poste est moins dangereuse mille fois que des messagers obscurs ou secrets... Je ne vous parlerai pas des vœux antifrançais qu'on forme ici, des espérances j'oserai dire anticatholiques, que le délire delà haine enfante. Nous en appelons avec confiance au Printemps et aux armes; ils assureront des succès de tout genre. Si mon destin veut que je fasse ici ma campagne, j'obéirai sans murmure, mais non pas sans alarmes. Qu'il me serait plus doux, en combattant des ennemis découverts, de donner à l'Empereur une preuve plus ostensible de mon inviolable fidélité! (1) »
L'Empereur, après avoir lu ce rapport qu'il prit au sérieux, donna au duc de Rovigo l'ordre de placer à Fontainebleau un commissaire de police intelligent. Aucun étranger ne devrait être admis dans la ville. Les Sœurs de la Charité, les
(i) Archives nationalefi, AF" 1048.
fidèles n'y pourraient venir non plus. A ceux qui réclameraient une audience du Saint-Père, il serait répondu qu'ils auraient d'abord à s'adresser à leurs évéques. L'adjudant du palais Lag[orse ne permettrait plus à personne, laïque ou •ecclésiastique, d'assister à la messe du Pape, sauf aux cardinaux et aux quatre évêques chargés de suivre les affeires du Culte. Lagorse devait aller ensuite chez les cardinaux et leur foire savoir que depuis deux mois qu'ils étaient réunis, ils n'avaient rien foit; qu'ils paraissaient au contraire chercher à profiter de leur réunion pour troubler les affeires de l'Église et de l'Empire. Aussi, Napoléon s'était-il résolu à ne les laisser à Fontainebleau que sous la condition qu'ils ne se mêleraient de rien et qu'ils n'écriraient aucune lettre. « La moindre transgression à cet égard, la moindre lettre écrite en Italie non seulement les rendraient suspects à l'Empereur, mais compromettraient leur liberté, w Ordre ensuite était donné d'enlever secrètement et de nuit le cardinal Di Pietro; de saisir tous ses papiers et de le conduire dans une petite ville de Bourgogne, éloignée de tout passage.
Lagorse devait aller le lendemain informer les cardinaux Consalvi et Pacca que le cardinal Di Pietro avait été écarté de Fontainebleau par suite de ses menées pour la transmission des Brefs. Il avait à dire que cet homme, ennemi de l'État, était une des causes principales de ce que rien n'était encore arrangé avec le Pape. Même signification devait être feite au docteur Porta et à l'archevêque d'Édesse. Enfin, il était chargé de prier les Sœurs de la Charité de se tenir tranquilles chez elles. Le commandant Lagorse était averti d'avoir à n'entrer dans aucune discussion, u Le seul raisonnement dans lequel il doit se renfermer, disait l'Empereur, est celui-ci : puisqu'on ne veut rien faire pour la religion, il fout que du moins on ne fasse rien contre l'État (1). »
Le ministre des Cultes envoyait en même temps à Lagorse plusieurs exemplaires du Bulletin des lois où étaient insérés
(1) Lettres inédites, t. II, p. 225.
les trois décrets sur le Concordat et sur son exécution. Il devait « laisser tomber » ces pièces entre les mains des cardinaux. Le Bulletin des lois (n* 488) portait le décret suivant : a Au Palais des Tuileries, le 13 février 1813. Le Concordat de Fontainebleau, dont la teneur suit, est publié comme loi de TEmpire. » Le Bulletin des lois (n" 490) où fig^uraient les lettres patentes impériales conférant, le 30 mars 1813, àTlmpératrice Marie-Louise le titre et les fonctions de Régente, contenait aussi le décret relatif à Texécution du Concordat de Fontainebleau à la date du 25 mars. L'article 1*' de ce décret stipulait que le Concordat en question était oblig^atoire pour les arcbevéques, évéques et cbapitres de TEmpire. Les articles 2, 3 et 4 étaient relatifs à l'institution des évéques nommés et au droit déféré au métropolitain d'instituer, au cas où le Pape n'aurait pas donné l'institution dans les six mois. L'article 5 décidait que les cours impériales connaîtraient de toutes les affaires spécifiées sous le nom d'appels comme d'abus, ainsi que de toutes celles qui résulteraient de la non-exécution des lois du Concordat. L'article 6 annonçait la présentation d'un projet de loi qui déterminerait les peines applicables en la matière.
Si l'Empereur avait pu croire un court instant que, cédant à toutes ses volontés, le Pape consentirait encore à sortir de sa captivité pour venir à Notre-Dame sacrer Tlmpératrice et le prince impérial en reconnaissant son titre de roi de Rome, et justifier le titre ironique de « chapelain de l'Empereur » que lui avaient donné plusieurs puissances au moment du Sacre de 1804, il s'était lourdement trompé. Aussi, dut-il se borner à proclamer la Régence de Marie-Louise à l'Elysée et à renoncer à son sacre solennel. « A cela, dit M. Frédéric Masson, se réduit ce grand dessein qui, durant trois mois, a été sans doute le plus agité par l'Empereur et à la réalisation duquel i! s'est attaché davantage pour prévenir le retour d'attentats à la Malet, consolider son trône et en assurer la succession. Par là, il voulait frapper l'esprit et l'imagination des peuples et, en ."«itirant sur son fils l'institution divine, tendre entre la
nation et lui tous les liens de la religion, de Témotion et de la pitié. Trop avancé par suite de sa confiance en la parole de Pie VII, il ne peut plus, au moment du départ, reculer devant une cérémonie dont il sent le ridicule, car où il fellait un autel, c'est un tapis vert; où il fellait un peuple, c'est une Cour; où il fallait Tarmée, c'est une dizaine de femmes en robes à chérusque (1). »
Le 2 avril. Napoléon invita le général Duroc à rappeler de Fontainebleau le gouverneur du château, le général comte de Saint-Sulpice. Le commandant Lagorse suffirait désormais. Il convenait d'avertir ce dernier que l'intention de l'Empereur était de ne plus admettre personne à la messe du Pape. Napoléon ajoutait qu'on n'y recevrait plus « surtout aucune dévote (â) V ! Puis, faisant semblant de ne redouter aucune difficulté de la part de Pie VII pour l'exécution du Concordat, l'Empereur ordonnait au ministre des Cultes de lui apporter, au Conseil du 5 avril, la liste des sièges épiscopaux vacants en France et une liste de présentation contenant les noms de prêtres sûrs et bien pénétrés des principes de l'Église gallicane. L'évêque de Nantes devait être présent pour coopérer à ce travail. Parmi les sièges vacants figuraient ceux de Gand, de Tournai et de Troyes.
Dans la nuit du 5 avril, des agents firent lever de force le cardinal Di Pietro et, sans lui permettre de revêtir les insignes du cardinalat, l'obligèrent à partir immédiatement avec un officier de police qui le conduisit à Auxonne où il devait rester sous la surveillance de la police. Le matin de cet enlèvement, le commandant Lagorse entra chez le cardinal Pacca et lui signifia qu'il avait séparé, a par ordre de l'Empereur, le cardinal Di Pietro de la personne du Pape comme ennemi de l'État » . Il lui conseilla enfin de rester, lui et ses collègues, dans l'inaction la plus complète et de se bornera faire au Saint-Père des visites de convenances « sous peine de perdre leur liberté (3) » .
(1) V Impératrice Marie^ Louise y p. 292.
(2) Lettres inédites, t. II, p. 227.
(3) Mémoires du cardinal Pacca, t. II, p. 177.
Lagorse prenait son rôle au sérieux. Cet adjudant du palais se croyait un personnage. N'écrivait-il pas au ministre des Cultes, qui devait bien en rire, des lettres de ce genre : « Lorsqu'à Savone et à Fontainebleau mes fonctions près du Pape avaient une espèce de forme diplomatique, je m'en félicitais. J'étais un médiateur commun, un agent plus essentiel que brillant, par la voie duquel les communications, sans avoir un caractère officiel, n'en étaient pas moins sûres et moins promptes; et je n'ai jamais rien écrit ni rien dit qui n'eût pour objet la satisfaction des deux souverains et un rapprochement que je désirais avec une espèce de partialité pour l'Empereur, partialité qui, vu mon caractère, ma façon de penser et mon état, est et sera toujours invariable. Vous savez aussi sûrement, aussi bien que moi, quels nuages en ont un peu troublé le jour serein dont nous nous étions tous si franchement félicités. Vous en avez conclu, avec juste raison, que des ordres nouveaux m'imposaient de nouveaux devoirs; mais je crains que vous ne vous soyez exagéré mes relations avec le ministre de la Police. Je lui écris à peine tous les quinze jours et l'une de mes plus grandes jouissances serait qu'on publiât un jour ma correspondance. Je ne balance pas un instant à vous initier à des secrets dont vous serez, par mon canal, l'unique dépositaire. »
Lagorse, faisant ainsi l'important, révélait à Bigot de Préameneu, qui le savait d'ailleurs avant lui, que les cardinaux ne pouvaient rester à Fontainebleau qu'à la condition expresse de ne pas parler et de ne pas écrire. Lagorse eût préféré leur départ qui eût dissipé toute inquiétude. Quant au Pape, il avait lieu de croire qu'il ne ferait aucun acte de nature à troubler la tranquillité de l'État. « S'il se mettait en pareilles dispositions, et que je les entreinsse, je ne les souffrirais pas... Je ne ferais pas une guerre sourde qui a toujours été loin de mes principes et de mon caractère. Je me mettrais dans les rangs à découvert... Commentez ce que je viens de vous dire. Monseigneur, et vous aurez une idée de mes conversations avec les cardinaux et des termes où j'en suis avec eux... » Il ne tenait à s'occuper que de ce qui pourrait troubler la tran-
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quillité publique. « L'extrême franchise de mes discours et de mes opinions est en harmonie avec la publicité de mon caractère. » Et Tétonnant Lag^orse ajoutait, en parlant du Pape : « Au surplus, je n'ai aucun motif d'alarmes. Jamais nonnain de quatre-vingts ans, bien cagote et bien caillette, ne se fit dans sa cellule des occupations plus mystiques et plus minutieuses que celles du Pape dans le salon où il s'est retiré (1)... » C'est ainsi que cet officier de police parlait des prières de Pie VII et de sa mansuétude inouïe à Tégard de ses persécuteurs! Quoique le souvenir de la robe de moine, que Lagorse avait portée dans un couvent jusqu'à la Révolution, eût dû parfois se présenter à lui, il avait le clergé en horreur et ne pouvait dissimuler son antipathie violente contre lui (2) . Napoléon n'avait d'ailleurs qu'une médiocre estime pour ce geôlier. A Sainte-Hélène, il disait à Las Cases que nombre de personnes avaient refusé d'être les gardiens du Pape et qu'il ne s'était point offensé de leur refus, car ces choses-là étaient du domaine de la délicatesse intérieure, a Nos mœurs européennes, déclarait-il, veulent que le pouvoir se trouve limité par l'honneur. » Il ajoutait que, quant à lui, comme homme et comme officier, il n'eût pas hésité à refuser de garder le Pape. Las Cases ne put alors réprimer un mouvement de surprise. Et Napoléon, qui s'en aperçut, lui dit : « Ne faut-il pas distinguer les actes du Souverain qui agit collectivement de ceux de l'homme privé que rien ne gêne dans ses sentiments? La politique admet, ordonne même à l'un ce qui demeurerait souvent sans excuse dans l'autre. » C'était toujours par la raison d'État que le despote cherchait à pallier des fautes inexcusables.
Quelques jours après, le 25 avril, Napoléon allait prendre le commandement de l'armée d'Allemagne et ne doutait pas qu'une fois victorieux il ne viendrait enfin à bout de cette Papauté intraitable. Les cardinaux, sans tenir compte des intentions menaçantes de l'Empereur et des injonctions de Lagorse,
^1) D'Hiu8So:<viLLE, t. V, Pièces justificatives, p. 540* (i) Mémoire» du cardinal Pacca, t. II, p. 205.
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supplièrent le Pape de protester contre les deux décrets qui déclaraient le Concordat de Fontainebleau oblig^atoire. Pie VII y consentit avec empressement et chaque cardinal reçut communication d'une allocution au Sacré-Collègue, dont il dut garder copie. Le Pape Tavait écrite en entier de sa main, afin de n'être pas accusé d'avoir adhéré tacitement aux décrets et de donner aux cardinaux une arme contre les mesures qui pourraient suivre. Le Pape y rappelait d'abord ses remords d'avoir consenti à l'acte du 25 janvier, puis son désir ardent de réparer cette faute. » Quelle fut notre profonde douleur, disait-il, lorsque, à notre grande surprise et au mépris de l'accord fait entre Nous et Sa Majesté, nous vîmes publier sous le titre de ConciM datées mêmes articles qui, par leur énonciation même, ne devaient être que les préliminaires d'un arrangement futur! '^ Le Pape rappelait alors sa lettre de protestation et de rétractation à l'Empereur, puis son désir d'en venir à un arrangement définitif sans trahir les devoirs de son ministère et les intérêts de l'Église. «Nous attendions, ajoutait-il, avec la plus vive anxiété le résultat de notre notification à Sa Majesté, lori^qne nous vîmes publier .une série d'actes, tendant à présenter comme subsistant le prétendu Concordat du 25 janvier, malgré notre rétractation et les moti^ sur lesquels elle était appuyée. Combien s'accrurent ensuite notre surprise et notre douleur, lorsque nous vîmes arracher d'auprès de nous le diffiie cardinal Di Pietro et signifier à tous les autres cardinaux de ne plus traiter désormais d'affaires avec nous, sous ]{i menace expresse d'être, en cas de contravention, regardés comme suspects et de voir leur liberté compromise! « Pie VII dénonçait ensuite les récents décrets qui déclaraient le prétendu Concordat loi de l'Empire et obligatoire pour tous les Archevêques, Évêques et Chapitres de l'Empire et du royaume d'Italie, avec de nouvelles modifications qui en aggravaient les dispositions. Le Saint-Père faisait observer que cet état de choses devait enfanter un schisme si d'un côté on voulait faire exécuter ce prétendu Concordat, et si, de l'autre, les devoirs les plus sacrés de son ministère le forçaient à le déclarer nul
et sans valeur. Pie VU n'hésitait pas. Il confiait à ceux de ses frères qui pouvaient Tentendre l'expression de ses véritables intentions avec la certitude qu'un jour ils en rendraient un éclatant témoignage. Il espérait que pas un seul métropolitain n'oublierait ni les lois de TÉglise, ni ses devoirs jusqu'au point d'oser conférer l'institution canonique, après l'expiration des six mois, sachant bien que l'écrit du 25 janvier n'était pas un Concordat. En effet, un acte à peine commencé ne pouvait donner le droit de changer la discipline de l'Église sur un point capital. Et quand même il s'agirait d'un véritable Concordat, il resterait sans effet jusqu'à ce qu'une bulle pontificale l'eût rendu exécutoire, ainsi que cela avait eu lieu pour le Concordat de 1801. Le Pape terminait son allocution par ces graves paroles : a Que si, contre nos justes espérances, notre espoir se trouvait déçu, plein du sentiment de la gravité de nos devoirs nous déclarerions expressément toute institution donnée par les métropolitains nulle, les institués intrus, leurs actes de juridiction nuls, la consécration sacrilège, les institués et les consécrants schismatiques et soumis à toutes les peines voulues en pareil cas par les Canons ; ce que nous ferions dans toutes les formes usitées, si nous en avions la liberté, et dans la crainte que nous ne l'avions pas à l'avenir, nous en faisons d'avance la déclaration de la manière seule que comporte notre position (1). »
Ces instructions et ces décisions si importantes communiquées aux cardinaux. Pie VII leur enjoignit de dresser une bulle pour régler les dispositions du futur conclave en cas de sa mort, car il convenait de prévoir tous les événements. Aussi, quelques cardinaux préparèrent-ils un règlement qui pût permettre au Sacré-Collège d'échapper en pareille circonstance aux entreprises de l'Empereur. Que ne pouvait-on redouter encore de celui qui avait enlevé de Rome le Souverain Pontife, spolié les États romains et émis la prétention d'imposer ses volontés aussi bien aux cardinaux qu'au Pape lui-même?
(1) Mémoires du cardinal Pacca^ t. II, p. 180.
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