‹ Le pape et l'empereur, 1804-1815Chapitre 3 sur 20 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Par les sages et habiles manifestations qui précédèrent et suivirent la paix de Tolentino avec le Saint-Siège, par lu tolérance pratiquée à Tégard du culte catholique au lemlemain de Brumaire, par Tadoption et la promulgation du iloucordai, et malgré les Articles organiques qui n'avaient été édictés que pour servir de passeport au traité du 18 germinal an X, Bonaparte avait justement prévu qu'il rallierait à lui tous les catholiques et enlèverait à Louis XVIII sa dertiiére ressource. Il préparait ainsi son avenir. Il allait bieEilol ramasser la couronne et la mettre sur sa tête, ne doutant m de Tassentiment des pouvoirs publics, ni de racquiesceincnt de l'Europe, ni de la consécration de l'Église elle-même- Si, tout en visant au but suprême que justifiaient ses victoircî^, son prestige et son génie, il avait eu le ferme et constant dessein de respecter les prérogatives essentielles du Saint-Sièf;e, de maintenir les libertés rendues par lui à l'Église, de laist^er entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux une ligne de démarcation naturelle, sans provoquer une confusion i|iil devait contribuer tôt ou tard à la ruine de son prodigieux édifice, il eût ajouté à sa gloire, déjà fort grande, un éclat incomparable et assuré les destinées de l'Empire qu'il voulait fonder.

Aux yeux de la plupart des contemporains, il paraissuit

î LE PAPE ET L'EMPEREUR

sincère et presque désintéressé. Quels que fussent les mobiles secrets de sa conduite, il convient de remarquer qu'il avait montré une singulière audace en agissant comme il avait agi, quelques mois après s'être emparé du pouvoir. Les querelles religieuses étaient loin d'être apaisées. Le clergé constitutionnel ne semblait pas disposé à céder la place au clergé dissident. Les adversaires de l'Église catholique occupaient les plus hautes situations et dominaient dans l'armée et dans les Conseils. Les préjugés et les haines révolutionnaires restaient vivaces. Jusque dans l'entourage. de Bonaparte il y avait des ennemis déterminés de la religion catholique ; l'ancien évéque d'Autun, devenu ministre des Relations extérieures, et l'ouché, ministre de la Police, n'étaient pas les moins acharnés contre elle. Bonaparte le savait et ne s'en inquiétait point. Il allait droit au but qu'il s'était fixé. Rien n'était capable de l'en détourner. Dix fois dans ses Mémoires, Consalvi affirme que, sans Bonaparte, toutes les négociations auraient échoué et que lui seul, parmi les Français, était sincèrement décidé à aboutir, (^ette constatation a sa valeur.

Sans doute, le même Consalvi, au cours des négociations, relève des intrigues, des ruses, des perfidies et même des tentatives de violences destinées à tromper ou à effrayer les représentants du Saint-Siège; mais il n'en rend pas moins justice à la volonté, à l'énergie du Premier Consul qui veut à tout prix un traité de paix avec la Cour romaine. Malgré les Articles organiques que le Pape condamne dès leur apparition, parce que ses délégués n'ont pu ni les examiner ni les discuter, Pie VII déclare, lui aussi, que sans le Premier Consul, l'Église de France eût continué d'être livrée au schisme et soumise aux périls les plus graves, au détriment de la société tout entière et peut-être au détriment de TEurope. Le Pape se rendait parfaitement compte que Bonaparte, en ces graves circonstances, avait obéi à deux impulsions majeures, Tintérêtde la France et son intérêt personnel. II savait qu'après les scènes tragiques de la Terreur et en face des ineptes violences du Directoire, Bonaparte avait eu la

compréhension bien nette de la nécessité de la religion et An culte pour un grand peuple, tel que le peuple français. Pie VU n'avait pas oublié Tallocution du général aux curés de Milan, ni ses déclarations si catégoriques ; « Nulle société ne pi ul vivre sans morale. Il n'y a pas de bonne morale sans religion. Il n'y a donc que la religion qui donne à fÉtat un apimi ferme et durable... Une société sans religion est un navire sans boussole. »

Le Pape savait aussi qu'en opérant la pacification religieuse, le Premier Consul voulait et allait affermir et accroître snn pouvoir. Cet homme n'était pas un petit esprit à la façon ik* Barras ou de La Revellière-Lépeaux, ni un ergoteur subtil ^i la façon de Siéyès. Les mesures tracassières et tyranniquc^ avaient fait leur temps et il l'avait compris. Un instinct supirieur de la politique l'avait averti que la nation témoignepitit la plus haute gratitude à qui la débarrasserait des divisions et des persé(?utions religieuses et lui accorderait les avanta;;i's incomparables d'une pacification attendue, désirée par fii presque universalité des citoyens. » La paix et la liberté. ^ tel était le vœu qui vibrait dans tous les cœurs et celui ijui allait être assez avisé pour accorder enfin ce que demnndait impatiemment la France, celui-là était assuré de srsuffrages (I). Pie VII savait tout cela par Consalvi, pui Caprara, par les agents du Saint-Siège, par les membres In Corps diplomatique, et il n'en voulait pas à Bonaparte d*éliv un homme de gouvernement. Il n'écoutait pas ceux qnî. comme le cardinal Maury au nom de Louis XVIII, essayait ni de le mettre en défiance contre le Premier Consul. Il espéml

(1) « Napoléon, qui n'olait encore que sur une marche du trône, dtait h nj^ habile pour ne pas senlir qu'il n'établirait l'autoritë dont il avait besoin ji'niidompter tous les désordres et dissoudre toutes les demi-ambitions qu'en appel ml à son aide le grand appui social. Il entreprit la réconciliation du ciel avci l.i terre. Il s'occupa du Concordat. Malgré l'opposition des petits publieistes de riH' époque, malgré des dangers personnels qu'il n'ignorait pas, il voulut donnri II plus grande solennité à l'exécution de cet acte habile et hardi, qui l'honon i jamais dans la mémoire des hommes. » (Discours de Talleyrand au sujet tîe /<i mort de Mgr Bourlier^ pair de France, évéquc d'Évrcux, Chambre de» Pnîr-* 13 novembre 1821.)

au contraire que Bonaparte, en aug^mentant son pouvoir, s'affranchirait des dernières entraves qu'il avait dû maintenir par précaution, et qu'il accorderait à la Papauté les satisfactions qu'elle persistait à réclamer. Aussi, et dans cette ferme espérance, le Pape était-il disposé à seconder ses ambitions politiques. Il était loin de prévoir que le Premier Consul, devenu empereur et sacré par lui, le traiterait, cinq ans après, comme le Directoire avait traité Pie VI, son infortuné prédécesseur, et répondrait à ses bontés paternelles par les actes les plus indignes et les plus tyranniques.

Avant d'aborder cette lamentable histoire, je voudrais en quelques mots répondre aux doutes qui ont été exprimes par divers écrivains au sujet des réelles intentions de Bonaparte, comme général et comme Premier Consul, en ce qui concerne le rétablissement du culte catholique en France. Ils se sont demandé si le Premier Consul avait été amené par ses dispositions naturelles, ou seulement par ambition et par intérêt, à provoquer la réconciliation de la France et du Saint-Siège. J'ai déjà dit qu'à mon avis Bonaparte avait obéi à ces diverses impulsions, mais il convient, pour plus de sûreté, de demander le secret de ses intentions à lui-même.

A Sainte-Hélène, sur ce roc silencieux où il devait écrire ou dicter les grandes choses qu'il avait faites en quinze années qui furent vraiment, celles-là, « le grand espace de temps » dont parle l'historien romain, il s'exprime en toute liberté sur le Concordat et sur ses desseins, lorsqu'il prépara, conclut et exécuta ce traité. Il avait fait venir de France les ouvrages nouveaux qui s'occupaient de lui et de sa politique. Il les lisait et les commentait; il dictait ses observations, puis il les revoyait lui-même et parfois les corrigeait de son écriture fébrile. A la façon de César et du grand Frédéric, il écrivait à la troisième personne, considérant qu'il était déjà entré dans la postérité... En 1818, il reçoit l'ouvrage de l'archevêque de Pradt sur les quatre Concordats ei il y prête attention, parce que cet ouvrage contient çà et là des idées dignes d'être méditées. Ce qu'il exprime à ce propos vaut la peine d'être

Qoo^Çi

retenu. En voici quelques passagfes saillants : « Napoléon, dit-il, avait porté en 1796 et 1797, en Italie, une attention particulière aux affaires de religion. Ces connaissances étaient nécessaires au conquérant et au législateur des républiques transpadane, cispadane, etc. n . Au reproche qu'on lui avait fait de divers côtés d'avoir montré en Egypte un certain respect pour la religion de Mahomet, il répondait : « En 1798 et 1799, il dut étudier le Coran. Il fallait qu'il connût les principes de Tislamisme, le gouvernement, les opinions des quatre sectes et leurs rapports avec Constantinople et La Mecque. Il fallait bien qu'il fût habile dans les connaissances de Tune et l'autre religion, car cela contribua à lui captiver l'affection du clergé en Italie et des ulémas en Egypte (1) » . On aperçoit déjà ici clairetnent sa pensée politique.

Quant au Concordat, il le défendait, en répondant à M. de Pradt, comme son œuvre capitale. « Il ne s'est jamais repenti d'avoir feit le Concordat de 1801 et les propos qu'on lui prête à cette occasion sont faux. Il n'a jamais dit : « Le Concordat fut la plus grande faute de mon règne, n Les discussions qu'il a eues depuis avec Rome proviennent de l'abus que faisait cette Cour du mélange du spirituel et du temporel »» . Nous verrons bientôt et en détail ce que vaut cette affirmation. tt Cela peut, ajoute-t-il, lui avoir occasionné quelques moments d'impatience. C'était le lion qui se sentait piqué par des mouches. Mais ils n'ont jamais altéré ses dispositions ni pour les principes de sa religion, ni pour ce grand œuvre qui a eu des résultats si importants... Le Concordat de 1801 était nécessaire à la religion, à la République, au gouvernement. Les temples étaient fermés, les prêtres étaient persécutés; ils étaient divisés en trois sectes.... Le Concordat mit fin à ces divisions et fit sortir de ses ruines l'Église catholique, apostolique, romaine. Napoléon releva les autels, fit cesser les désordres, prescrivit aux fidèles de prier pour la République, dissipa tous les scrupules des acquéreurs de domaines

(i) Mémoires pour servir à lliistoire de France sous Napoie'on, (t. I", Firmin-Didot, 18Î3), p. 114, 115.

nationaux et rompit le dernier fil par lequel l'ancienne dynastie communiquait encore avec le pays » .

A ceux qui faisaient cette objection qu'ils croyaient décisive : « Napoléon eût dû ne pas se mêler des affaires religieuses, mais tolérer la religion en protégeant le culte, en lui restituant ses temples, » il disait : « Protéger le culte? Mais lequel? Restituer les temples? Mais à qui? Aux constitutionnels, au clergé, ou aux vicaires papistes à la solde de T Angleterre? " A d'autres qui le blâmaient de n'avoir pas obtenu alors une restriction au droit du Pape d'instituer les évêques, il répondait que le Pape avait fait de grandes concessions et que, même dans l'intérêt de la République, il ne fallait pas exiger de stipulations nouvelles. Il avouait enfin avoir dit dans l'une des conférences préalabïes : « Si le Pape n'avait pas existé, il eût fallu le créer pour cette occasion, comme les consuls romains faisaient un dictateur dans les circonstances difficiles. »

Fox, causant avec lui après le traité d'Amiens, s'étonnait qu'il n'eût pas exigé le mariage des prêtres et s'attirait cette réponse fort judicieuse : « J'avais et j'ai besoin de pacifier. C'est avec de l'eau et non avec de l'huile que l'on calme les volcans théologiques. » Pourquoi Bonaparte n'a-t-il pas conservé cette attitude si politique, si prudente? Pourquoi faut-il qu'après l'avoir loué de la conduite habile qui, des pourparlers de Tolentino, l'avait amené aux négociations et à la conclusion du Concordat, nous le voyions troubler lui-même peu à peu une paix dont il était l'auteur, inquiéter et frapper ceux qu'il avait rassurés, bouleverser les consciences, empiéter sur le domaine spirituel et vouloir le soumettre à ses vues ambitieuses?

Mais ces tristes années ne sont pas encore venues. Pour le moment, de part et d'autre, il semble qu'on ne veuille se témoigner que les plus grands égards et les meilleures marques d'une courtoisie presque voisine de l'amitié. Le mot d'ordre à Rome est de ne pas contrarier le Premier Consul. On en espère des avantages semblables à ceux qui vinrent

spontanément de Charlemag^ne. Bonaparte, alléguant la puissance et l'étendue de la France, réclame tout à coup riri(| nouveaux cardinaux, et le fin Gacault, qui dirige avec adrcsst^ la légation française à Rome, ne se refuse point à soutenir cette demande. Il remarque seulement que Tadmission jui partage des chapeaux de Cour est comme une agrégallon dans la femille des vieux monarques de TEurope. Il semlikque le citoyen Gacault ait deviné jusqu'où veut aller raoïlntion de Bonaparte, et cette perspicacité dont il a, sans insistance, fait part à Talleyrand, lui vaudra bientôt la perte d<^ ^^.^ légation. Pie VII n'hésite pas à nommer quatre cardiiNiux français : M. de Belloy, archevêque de Paris; Fesch, arclifvêque de Lyon et oncle de Bonaparte; de Boisgelin, arc'licvéque de Tours; Cambacérès, archevêque de Rouen, et in ffcuo Fabbé Bernier (1). Il consent même que tous les cardiîi^*Mx adressent au Premier Consul, à l'occasion des fêtes de Noi*!, les mêmes lettres de félicitations qu'ils adressent aux Roi^.

A ces marques d'estime particulière et à ces faveurs sifjruvlées, Bonaparte répond par le présent considérable de dfiix bricks de guerre, le Saînt^Pierre et le Saint-Paul, par la restitution du duché de Bénévent et de la principauté de Ponte- Gorvo, par la liberté accordée au Pape de désigner lui-même le grand-maitre de l'ordre de Malte, par l'érection dans lacntliedrale de Valence d'un monument à la mémoire de Pie \ I, par la protection officielle accordée aux Sœurs de charité et aux Missions étrangères, par la remise du Saint-Sépulcre el des chrétiens d'Orient sous le protectorat de la France, pur l'intervention du gouvernement français en faveur du Pîij^e auprès du gouvernement des Deux-Siciles. De plus, il a soin de traiter en France avec la déférence la plus grande le& évêques et le clergé; il donne ordre de conserver les égUses vï les presbytères non compris dans la nouvelle circonscriplioïi des paroisses, interdit la vente d'aucune église, laisse publier l'annonce du jubilé qui va suivre le Concordat, rend leurs

(1^ Bernier n'obtint en fin de compte que la mitre de l'évèque et non le thîJpeau de cardinal.

biens aux collèges religieux des Irlandais, des Anglais et des Écossais, intervient en Allemagne et en Suisse pour défendre les intérêts des catholiques, invite les préfets et Tadministration à la tolérance et au respect des membres du clergé et du culte catholique, accorde enfin pleins pouvoirs au cardinallégat pour achever Tœuvre de la pacification.

C'est au moment où presque tous les nuages ont disparu que le Premier Consul pense à rappeler Cacault. Dès qu'il a connaissance de ce dessein, Consalvi s'émeut. Il prie Caprara de s'interposer, de voir Talleyrand, d'implorer Bonaparte. Vaines démarches. Le Premier Consul, qui paraissait céder aux conseils du ministre des Relations extérieures, ne faisait que suivre en réalité son plan personnel. La franchise et la finesse de Cacault l'importunaient. Il savait que le loyal Breton avait osé dire de lui en 1802 : « J'aime Bonaparte. J'aime le général. Cet affublement d'un nom de Premier Consul est ridicule. Il a pris cela de Rome où cependant il n'a jamais été. . . Il devient une manière d'Henri VIII. Il aime et blesse tour à tour le Saint-Siège. Mais que d'autres sources de gloire peuvent se tarir pour lui, s'il fait le Henri VIII à faux ! » Bonaparte estimait les prédictions, mais d'un autre genre que celles-là. Il avait en tête les ambitions les plus hautes et il se demandait ce que Cacault aurait dit, lui auquel déplaisait déjà le titre de Premier Consul, s'il avait été informé de ses nouveaux desseins, c'est-à-dire le remplacement du Consulat par l'Empire et le voyage du Saint-Père à Paris pour le sacre de l'Empereur?

Bonaparte, sans tenir compte des observations de Consalvi, qui faisait valoir que peu de diplomates avaient autant que Cacault les manières parfaites et la profonde raison, fit dire à celui-ci par Talleyrand que les circonstances nouvelles exigeaient pour la légation de Rome le même apparat qu'elle avait eu avant la Révolution. En conséquence, il avait décidé qu'elle serait dirigée par un cardinal français. Le ministre des Relations extérieures indiquait le nom du titulaire : c'était le cardinal Fesch. Il priait Cacault de faire remarquer à la cour

de Rome combien ce choix était flatteur pour elle, puisque ce cardinal était l'oncle même du Premier Consul. Talleyrand ajoutait, pour consoler Cacault d'une réelle disgrâce, que son traitement lui serait maintenu jusqu'à l'attribution d'un nou- Teau poste ou son entrée au Sénat. Il déguisait l'amertume du procédé sous les banalités ordinaires, vantant les talents, les qualités, la prudence et l'habileté d'un agent dont son département ne saurait se passer. Cette nouvelle émut profondément Pie VII, qui chargea Consalvi de porter l'expression de ses plus vife regrets à Cacault, lequel prit vaillamment la chose et remercia Talleyrand de ses éloges. Il invoqua la faiblesse de sa santé pour décliner une autre mission diplomatique et dit qu'il préférait entrer au Sénat.

En se félicitant d'être remplacé par le cardinal Fesch, Cacault priait le ministre de maintenir au secrétariat le citoyen Artaud, qui lui paraissait mériter une entière confiance. Il prévenait en même temps Talleyrand que la dignité de cardinal l'emportant à Rome sur tous les autres titres, Fesch n'avait pas à porter le titre d'ambassadeur. Celui-ci avait d'ailleurs à recevoir le chapeau et les honneurs, après lesquels il remettrait ses lettres de créance comme cardinal, ministre de France. Cacault quitta ensuite Rome au milieu des témoignages les plus affectueux de la Cour pontificale. Son départ arracha des larmes à Pie VII et à Consalvi. Luimême était fort ému. « Si vous avez voulu voir un Breton pleurer, dit-il, vous avez été satisfaits. » Le successeur de Cacault allait-il mériter l'éloge sincère que Pie VII en avait fait ainsi : a II a beaucoup contribué de son côté à établir et à resserrer entre le Saint-Siège et le gouvernement français les liens d'une véritable amitié et d'une parfaite intelligence. » Non certes, et il ne fallait pas s'y tromper : avec le départ de Cacault, c'était la fin de la politique consulaire, c'est-à-dire la fin des mesures prudentes et modératrices.

Ancien archidiacre d'Ajaccio, commissaire des guerres sous la Révolution et partisan des idées nouvelles, puis rentré dans

rÉglîse après le 18 Brumaire, Joseph Fesch était devenu rapidement archevêque de Lyon et cardinal. Pendant dix ans, sa vie avait été assez orageuse et le souci des biens temporels Tavait préoccupé beaucoup plus que le reste. Une fois en possession des honneurs ecclésiastiques, il s'était astreint à des mœurs plus modestes et à un train de vie plus austère, quoiqu'il fut arrivé, parle cumul de divers traitements, à plus de 100,000 francs de revenu. Si son intelligence n'avait rien d'étendu, sa vanité dépassait au contraire toutes limites. Le Premier Consul crut bien faire en choisissant pour secrétaire de l'ambassade un écrivain déjà célèbre, M. de Chateaubriand, qui, sur le conseil de Fontanes, lui avait dédié le Génie du Chrisiianisme dans les termes les plus flatteurs, ainsi qu'on en peut juger par les lignes suivantes : « Vous avez bien voulu prendre sous votre protection cette édition du Génie du Christianisme. C'est un nouveau témoignage de la faveur que vous accordez à l'auguste cause qui triomphe à l'abri de votre puissance. On ne peut s'empêcher de reconnaître dans vos destinées la main de la Providence qui vous avait marqué de loin pour Taccomplissement de ses desseins prodigieux. Les peuples vous regardent. La France, agrandie par vos victoires, a placé en vous son espérance, depuis que vous appuyez sur la religion les bases de TÉtat et de vos prospérités. »

Chateaubriand avait paru accepter le poste de secrétaire de l'ambassade de Rome, surtout dans l'espoir de sauver Mme de Beaumont, son intime amie, gravement malade de la poitrine. La vérité est qu'il fut enchanté de cette mission, dans la certitude de jouer un rôle prépondérant à Rome auprès d'un cardinal dont il raillait déjà l'avarice et le peu d'élégance. Fesch avait exigé un traitement annuel de cent cinquante mille francs, alors que Cacault s'était contenté de soixante mille francs. Avant de se rendre à son poste, Fesch voulait aller consulter les dépêches de la légation aux Affaires étrangères. Mais le Premier Consul, qui avait hâte de le voir à Rome, lui dit brusquement : o Ne lisez rien. Partez et ayez du tact. »» Cependant, il eut soin de lui faire remettre par

Talleyrand des instructions qui lui prescrivaient de protéger les établissements français, de veiller au progrès de l'école êv^ Beaux-Arts et à la prospérité de notre commerce, de rendn^ compte au gouvernement des agissements de la Cour de Saidaigne qui se trouvait à Rome, enfin de ne rien négliger de w qui pouvait se passer dans une capitale devenue l'un des centres de la politique européenne. Il était facile de prévoir que le cardinal et son nouveau secrétaire ne feraient pu.-^ longtemps bon ménage. Cacault l'avait bien compris et v\i avait averti ainsi le ministre des Relations extérieures : a M. de Chateaubriand est un grand auteur, un homme d'iu» grand mérite. Cependant, c'est gâter le bon effet que doit produire la légation de M. le cardinal Fesch que de le ftiirr arriver avec un auteur célèbre, dans les livres duquel on ir-i chercher quelle est la doctrine et quelle est la théologie du cardinal. » Fesch parvint à Rome le 2 juillet et fut rem avec les honneurs d'usage. On s'aperçut bientôt qu'il n'insjurait pas au Pape et à Consalvi la sympathie que leur avaii causée dès son arrivée l'honnête et franc Cacault. « Où trouverons-nous un bon conseil! » ditPie VII, attristé et inquiet, :i l'ancien ministre, et Consalvi ajouta : « Nous ne pourrotiplus confier si sûrement nos autres affaires de Russie t*t d'Autriche sur lesquelles nous causions avec vous en tontr satisfaction. y>

Six semaines après, le cardinal Fesch, qui manifestnil l'humeur la plus brouillonne et voulait se donner à tout pi K de l'importance, informait le ministre des Relations extérieures d'une conspiration qui se tramait dans les États tin Saint-Siège. Il en croyait de fausses dénonciations. Il jetait fon et flammes pour défendre un contrebandier français et se ftiisait rappeler à la modération par Talleyrand lui-même. Deux émigrés français au service de Russie, MM. de Vernègues « î de la Maisonfort, ayant suivi à Rome M. d'Avaray, minisUt* de Louis XVIII, Fesch fut invité à demander leur extradition Ce fut tout une affaire. La Maisonfort averti quitta Rome un plus vite. Quant à Vernègues, la Cour romaine refusa d'aboi^^l

IS

LE PAPE ET r/EMPEREDH

de i extrader. Le cardinal fit preuve en cette circonstance d\me brusquerie peu diplomatique et dénonça son secrétaire qui avait, à son avis, montré trop de modération. La vérité, c^st que Chateaubriand, ayant découvert la médiocrité dVsprit du cardinal, ne s'était pas fjôné pour s en moquer et pour afficher devant témoins sa propre supériorité. Un jour, il allait présenter ses galants hommages à la princesse Borf;hése; un autre jour, d conduisait lui^iTième des Irancais an Saint^Pérc. Fesch laccnsait d avoir dit que le secrétaire du ministre près le Pape avait une mission spéciale, des attributions séparées de celies^cardinal et le droit de traiter directement avec t voulait de la haute réputation que lui avait Christianisme, hii reprochait force intrigues rintention de devenir le réorganisateur de la ^oce et de vouloir entamer directement des

religionnaires et le fd prétait le flanc à 'Premier Consid que 'importance (le sa fple, faire t^onsister ;reà et la splendeur 'aire, qui resserrait >6fres Texposait aux ►liqne. tlhateaubriaiul T embarrasser j'espril res, de ne pas voif les Ides partis qui tli virement par le secret a ii^ Hon avec le Corps diplo^ivait avec plus de vivacitt* ^e me porte et son pcti*t «ssorts qu'on met en jeih *tat Consalvi est entré dans ) M de m 'écarter, a cause de \ <<v, et avec moi, afin de ? Jt> crois bien que celui-ci

e In cirque de son eu té, ('lia* écrivant sec ré ►mprenait p pas du la grand on de lestique et à

finira par fatiguer Talleyrand de ses dépêches et de ses bêtises (I) » .

Chateaubriand, qui ne se sentait pas à sa place, car il se disait d une race bonne à employer seulement sur le premier plan, demandait un poste qui ne fut que sous la dépendance directe du ministre des Relations extérieures, ou la liberté pour achever ses études en Grèce. On allait, à sa demande, le rappeler de Rome et Tenvoyer comme ministre dans le Valais, avec promesse, tôt ou tard, de quelque grande ambassade comme celle de Gonstantinople. Tout entier à sa personne et à ses intérêts, Chateaubriand ne s'était pas douté que le Premier Consul, méditant déjà le concours de Rome dans la transformation du Consulat en Empire, aimait mieux avoir auprès du Pape et de Consalvi un personnage moins brillant que lui, mais plus dévoué et plus sur. Il avait eu le tort de se lier avec quelques prêtres émigrés, de s'afficher avec Mme de Beaumont, de manifester des égards pour la cause des princes déchus, de blâmer ouvertement les exigences du gouvernement français. Le cardinal Fesch fut donc très heureux d'être débarrassé d'un secrétaire orgueilleux, qui s'obstinait à ne pas vouloir vivre dans son ombre. Voulant prouver que son autorité avait à l'étranger autant de portée qu'en France, le Premier Consul persistait à demander à la Cour pontificale l'extradition de M. de Vernègues. Pie VII s'y refusait, pour ne pas devenir l'auteur de divisions qui allaient peut-être s'élever en Russie entre le gouvernement et les catholiques, s'il abandonnait, par une condescendance regrettable, les devoirs de l'hospitalité. Le cardinal Fesch insista. Consalvi objecta que Vernègues devait être considéré comme sujet russe et qu'une mesure dirigée contre lui amènerait fatalement des complications. Mais le Premier Consul, repoussant avec la dernière énergie la juridiction de la Russie sur des sujets français, réclama plus vivement que jamais l'extradition de Vernègues qu'il accusait d'être l'agent du

(l) ViLLKMAix, M. de Chateaubriand y p. 117.

Qoo^Çi

comte de Lille. La note menaçante, envoyée à ce sujet par Talleyrand à Gonsalvi, était arrivée à Rome quelque temps après la nouvelle du meurtre du duc d'Enghien. Le ministre des Relations extérieures faisait audacieusement valoir comme argument que l'Angleterre n'ayant pas protesté contre la saisie d'émigrés hostiles à la France sur le territoire de l'Electeur de Bade, la Russie ne pouvait mettre plus d'ardeur que l'Angleterre à défendre un Français révolté résidant en Italie, tel que Vernègues. Il fallait donc que la Cour de Rome cédât aux désirs du Premier Consul. Lorsque le cardinal Fesch, vint annoncer officiellement le jugement et l'exécution du duc d'Enghien, le Saint-Père versa d'abondantes larmes et dit qu'elles coulaient autant sur la mort de l'un que sur l'attentat de l'autre. Les explications que Fesch essaya de lui donner ne le convainquirent point. Il déplorait amèrement le meurtre du prince; il déplorait encore plus amèrement que Bonaparte en eût assumé la responsabilité. Mais cet acte de violence eut un effet très regrettable sur la Cour de Rome. Effrayée, elle céda au sujet de Vernègues et autorisa son extradition. C'était une faute grave. Tout porte à croire que le Premier Consul n'aurait peut-être pas osé aller si loin, si le Pape eût plus ouvertement manifesté dans l'affaire du duc d'Enghien ses sentiments de réprobation.

Devant la soumission de Rome au sujet de l'affaire Vernègues, Bonaparte comprit qu'on n'oserait plus rien lui refuser et il en profita. Il donna ses ordres à Fesch et celuici s'empressa de les exécuter. Il s'ouvrit d'abord à Consalvi des intentions du futur Empereur relatives au Sacre, et il le fit avec un empressement hautiiin. La rapidité avec laquelle il était arrivé aux plus hautes dignités ecclésiastiques l'avait quelque peu étourdi et grisé sur son mérite. Il avait cru que ses titres de cardinal, de ministre de France, d'archevêque de Lyon et sa parenté avec le Premier Consul allaient éblouir les Romains. Mais son espérance à cet égard fut trompée et son orgueil déçu. Ne pouvant s'imposer par sa personne et par ses mérites, il prit les allures despotiques de son maître.

J*ai dit ailleurs (1) quelle transformation s'opéra dans le gouvernement consulaire après le 21 mars 1804 et comment, à ce coup terrible, on devina la prochaine venue de César. J'ai montré que pour arriver au souverain pouvoir, le Premier Consul avait dû se charg^er d'un crime personnel, comme ceux qui avaient voté en 1793 la mort du Roi, et j'ai établi comment il avait cherché à transformer en complices tous ceux qui s'étaient par ambition attachés à sa fortune. Le crime accompli et le bénéfice du crime recueilli, c'est-à-dire TEmpire consenti par les timides qui redoutaient la colère du maitrc, s'ils manifestaient la moindre opposition, par les ambitieux qui voulaient tirer bénéfice du nouvel ordre de choses et par les violents qui n'avaient plus de Monk à redouter en Bonaparte, que fallait-il faire? Effacer la tache. de sang sous l'huile de la sainte Ampoule et appeler le Pape à Paris pour sacrer le nouveau César. L'entreprise était audacieuse. Pie Vil consentirait-il jamais à venir sacrer celui qui avait fait répandre le sang d'un Bourbon? Napoléon ne doutait pas de cette acceptation. Est-ce l'intérêt personnel du Pape qui l'y décida? Non certes, car il n'y eut jamais de pontife plus humble et plus désintéressé. Alors quels motifs ont pu l'amener à une telle condescendance? L'intérêt seul de l'Église et la crainte, par un refus, de l'exposer à des maux irrémédiables. Ces maux auxquels la Cour de Rome croyait échapper en faisant les concessions demandées, elle ne les retarda que pour quelque temps. Étant donné les circonstances et le caractère du nouveau despote, il lui était impossible de les éviter.

Quels obstacles pouvaient se dresser devant Bonaparte devenu Napoléon? 11 ne doutait plus de rien. De général devenu Consul, puis Consul à vie, puis Empereur, où donc allait s'arrêter son étonnante fortune? Le silence ou l'acquiescement de l'Europe le justifiaient de tout à ses propres yeux. Habitué à voir les hommes et les princes céder à ses volontés, il n'admettait pas que le chef de la Chrétienté fût

(1) f.e duc d'Enghieiiy librairie PIod, 1888.

Qoo^Çi

plus rebelle que les autres. Napoléon allait promettre d'ailleurs au Pape, en échange de son voyage à Paris, des avantages considérables pour la religion, quitte à n'en accorder qu'une partie, une fois le Sacre accompli. Voyons rapidement ce que les négociateurs de cette importante affaire firent espérer à Rome.

Sept jours avant le vote du sénatus-consulte qui devait établir TEmpire, le Premier Consul confia à Gaprara que toutes les autorités lui conseillaient de se faire sacrer et couronner par le Pape, dans l'intérêt de sa gloire et dans celui de la religion (1). Bonaparte croyait que nulle puissance n'y ferait la moindre opposition et il le chargeait de pressentir à cet égard la Cour de Rome, avant d'entamer les démarches officielles. Il citait avec force détails l'exemple de Pépin le Bref, premier roi d'une race nouvelle, sacré à Saint-Denis par le pape Zacharie et il en parlait avec une gravité qui imposait. (2) Par son intervention personnelle, le Pape assurerait efficacement la succession héréditaire dans la famille de l'homme qui venait de restaurer en France le culte catholique. Le cardinal Caprara, rapportant cet entretien, pensait que le couronnement aurait lieu à Paris et il suppliait le Saint-Père de condescendre aux désirs de Bonaparte, car celui qui allait être l'Empereur des Français regarderait toute hésitation comme injurieuse pour lui. Aucune excuse, même approuvée parle cardinal Fesch, aucune difficulté, aucune temporisation ne seraient admises par un souverain aussi exigeant. Le temporel des États du Saint-Siège ne pourrait que s'en bien trouver; les frais du voyage seraient mis à la charge de l'Empire. Une fois sur les lieux, on obtiendrait facilement ce que l'on n'ob-

(1) Le tribun Curëe avait émis l'idée de faire couronner l'Erapereur à Aix-la- Chapelle, où l'on gardait encore la couronne de Charleniagne. Napoléon préféra Pari».

(2) Dans une note officielle du 25 juin, le cardinal-légat répondit à ce sujet que Pépin n'avait point été sacré par Zacharie. 11 l'avait été déjà à Soissons, par saint Boniface, archevêque de Mayence, quand le successeur de Zacharie, Etienne II, venu en France pour implorer le secours de Pépin en faveur de l'Église romaine contre Âstolphe, roi des Lombards, le couronna sur sa demande.

tiendrait pas, si on l'invoquait de loin comme un droit. Gaprara écrivait cela presque sous la dictée de Bonaparte, et eng^ageait Consalvi à affirmer que le Saint-Père se rendrait avec empressement à de tels désirs. Ainsi, la réponse était indiquée d'avance. Il était même spécifié qu'elle devait être écrite sur une feuille séparée, afin que tout ce qu'il y aurait d'obligeant et de tendre dans la lettre officielle ne pût être attribué qu'au Pape lui-même. Ce ne fut pas sans une surprise et une gène réelles que la demande officieuse fut accueillie au Vatican. Le 25 mai, le cardinal Consalvi commença par répondre au cardinal Gaprara que le Pape attendait, pour féliciter l'Etnpereur, que les formalités du changement de la République française en monarchie eussent été accomplies. Quelques jours après, Pie VII lui-même se félicitait d'être l'un des premiers à saluer le nouvel Empereur, mais il ajoutait en même temps qu'il était grandement ému par la gravité de la demande du Sacre. « En dix-huit siècles en effet, il n'y avait pas eu un seul exemple d'un aussi long voyage entrepris par un Pape pour un motif purement humain, w Sans doute il savait que, lorsqu'il s'agissait de consolider une dynastie nouvelle et à la veille peut-être d'autres événements considérables, il était difficile au nouveau souverain de quitter le centre de la monarchie. Mais il feiUait au Pape un motif religieux des plus décisif qui fût de nature à justifier pour lui-même l'abandon de sa résidence et la stagnation momentanée des affaires ecclésiastiques en Europe.

Le 5 juin, Consalvi commença à entretenir Caprara des conditions auxquelles le Pape pourrait se rendre à Paris, sans se préoccuper d'ailleurs de telles ou telles critiques. Celte remarque visait un propos malséant attribué à un membre du Corps diplomatique qui aurait appelé Pie Vil » le chapelain de l'Empereur » , parce que Napoléon se permettait de faire venir le Saint-Père à Paris. Ce que Pie VII redoutait, plus que les fatigues d'un voyage aussi pénible, c'étaient des demandes insidieuses faites tout à coup sur des points délicats, tels que le règlement des affaires d'Allemagne. Il avait consulté le Sacré

Collège et sur vingt cardinaux, il avait obtenu quinze voix favorables au voyage, mais sous réserve des conditions (1).

Une des plus graves difficultés à résoudre était la question du serment que devait prêter Napoléon de respecter et de faire respecter les lois du Concordat, c'est-à-dire le traité luimême avec les Articles organiques. Le Pape paraissait inexorable à cet égard. Il ne voulait accepter comme « lois du Concordat » que les dix-sept articles du traité et il déclarait au cardinal Fesch que si Ton entendait autre chose, il quitterait aussitôt la cathédrale. Il n'admettait comme serment que celui prescrit par le Pontifical et point d'autre. Il redoutait enfin une absence de plusieurs mois au détriment des affaires entamées avec les différentes Cours et il exigeait tout au moins qu'il fût bien entendu que le voyage était motivé par les intérêts mêmes de la religion, et que la lettre d'invitation lui fût apportée par deux évêques. Il voulait en outre que certains Articles organiques fussent modifiés et que les évêques constitutionnels fissent devant lui la rétractation nécessaire de leurs erreurs. A ces conditions, il ajoutait ces quelques mots qui devaient produire une impression flatteuse sur l'esprit du souverain : «Si le Saint-Pêre arrivait à Paris en novembre, le Sacre pourrait avoir lieu le jour de la Nativité de Notre-Seigneur, jour où eut lieu le couronnement de Charlemagne, dont le nouvel Empereur égale la gloire. »

C'était de la part de Pie VII une bien grande concession. Outre qu'il eût préféré que le Sacre se fit, comme pour Charlemagne, à Rome même, il n'était pas sans avoir de graves préoccupations au sujet de la jalousie de certaines Cours et de certains princes de l'Europe, de l'empereur d'Allemagne et des Bourbons, de la possibilité de nouvelles exigences de Napoléon, du peu de résultat qui pourrait résulter, malgré toutes les promesses, de sa condescendance. On lui avait fait peur aussi de l'accueil de la France qu'on disait encore sous le joug des idées révolutionnaires. Là on le trompait, car

(i) Voir sur les ol)servations des cardinaux, le iiu'inoire du cardinal Fesch dans la Vie de Pie VU, par Abtaud (t. I", chap. xxxv).

racciieil des Français allait dépasser en marques de respect et d'affection tout ce que Pie VII pouvait espérer. Consalvi avait prescrit à Gaprara, le 5 juin, de foire connaître nettement à TEmpereur que Sa Sainteté, pour venir à Paris, devait non seulement y être invitée par un motif de relig[ion, mais encore pour obtenir les avantages souhaités en foveur de la religion elle-même. Les cardinaux auraient désiré que la déclaration relative à la liberté des cultes, limitant cette liberté à une tolérance purement civile, fût faite par le Sénat et eût la même publicité que celle du serment. Enfin, sur leurs instances, le Saint-Père réclamait une lettre officielle où l'Empereur ferait lui-même cette déclaration. Le cardinal Fesch supplia Napoléon de satisfeire le Pape et le Sacré-Collège par une note officielle. 11 croyait qu'il était bon de répondre favorablement aux conditions qui se résumaient ainsi : « Utilité démontrée du voyage du Pape dans l'intérêt de la religion. — Nécessité de réformer quelques Articles organiques qui outrepassaient les libertés de l'Église gallicane. — Observation intégrale des cérémonies habituelles du Sacre. — Refus par le Pape de recevoir les évêques constitutionnels qui n'auraient pas adhéré aux décisions de Sa Sainteté sur les affaires ecclésiastiques de France. — Refus par le Pape de recevoir Mme de Talleyrand dont Sa Sainteté ne reconnaîtrait jamais le mariage (1). — Ajournement du voyage au commencement de l'automne. »> Au sujet du serment relatif au respect de la liberté des cultes, le cardinal Fesch fut chargé de répondre que ce serment n'était simplement que le mode de l'exécution de la tolérance civile, et que le Sénat n'avait pas voulu obliger un Empereur catholique à jurer autre chose. Napoléon luimême n'entendait par là respecter que la permission donnée aux cultes autorisés de s'exercer librement en France. Quant aux autres conditions, l'évêque d'Orléans, Bernier, avait eu à

(1) Talleyrand n'obtint, par le bref du 29 juin 1802, que la permission de porter des habits laïques, d'exercer des emplois civils et de cesser toutes fonctions ëpiscopales. Jamais il ne fut autorisa à se marier. Il <<pousa, comme on le sait, la dame Grand, Américaine divorcée, et la cérémonie fut purement civile.

les examiner et il s'en exprimait ainsi : « La concession de la liberté des cultes n'était nuUement Tapprobation de leurs dogmes, y Pour les Articles organiques, il était plus évasif et se bornait à renvoyer Texamen de cette affaire à l'arrivée du Pape à Paris. Cependant, il disait avec une certaine franchise : « On mêle avec nos libertés beaucoup trop de maximes des anciens Parlements. On les donne pour le palladium de rÉglise gallicane, tandis qu'elles ne sont que les prétentions de quelques présidents et avocats jansénistes ou plutôt indépendants, qui voulaient frauder l'autorité de l'Église et du monarque par des maximes nouvelles. C'est à ces maximes outrées que nous devons et les murmures de Rome et les mécontentements de l'intérieur en matière ecclésiastique. » Bemier regrettait aussi que quatre évéques constitutionnels, Lecoz, Lacombe, Raymond et Saurine n'eussent pas observé les convenances de leur état et eussent osé démentir leur rétractation, ce qui avait justement offensé le Saint-Père.

Mais déjà le voyage ne semblait plus faire question. En effet, le cardinal-légat s'étant rendu le 20 juin à Saint-Cloud, l'impératrice Joséphine lui dit gracieusement : u Eh bien, nous aurons donc le Saint-Père à Paris pour sacrer l'Empereur?... Nous savons que les affaires sont arrangées. » Caprara osa répondre que la certitude de la venue de Pie Vil n'était pas encore aussi assurée. Mais le ministre des Relations extérieures intervint et dit avec autorité : « Oui, les choses sont arrangées; le Pape viendra couronner l'Empereur. » Le légat s'inclina. Quelques jours après, il constatait l'impression considérable produite par la nouvelle du Sacre, puis l'irritation des protestants et des philosophes qui traitaient cette cérémonie de surannée et condamnaient l'ambition ridicule de Napoléon.

Talleyrand, mêlé par sa situation de ministre des Relations extérieures à ces délicates négociations, relevait dans lin rapport du 13 juillet à l'Empereur les difficultés soulevées par la Cour romaine, « l'une, disait-il, de pure susceptibilité

LE §ACEË ti

ultramontaine contre les évèques constitutionnels; rniUre dogmatique, relative au serment de TEmpereur. w II recon* naissait que les éveques qui avaient manqué aux bienséances el au respect dus au Saint-Siège devraient être repris. Quant à la partie du serment relative au Concordat, il faisait observer que par ces mots 0. lois du Concordat « ^ il ne fallait entendre que le texte des dix-sept articles de la Convention de 1802 et non les Articles orfjanlques. « Le serment, disait-il, prescrit Tobéissanceaux lois du Concordat, parce que, en langage de droit public, les stipulations de deux puissances sont des lois que les publicistes appellent lois de la lettre. Les lois organiques sont des lois d'une autre nature* Le prince ne peut pas jurer de les faire observer, parce qu'elles peuvent être changées, et s'il avait été dans Tintention du législateur de le prescrire, il n'aurait pas tlit ies lois du Concordai, mais Ir^ lois organifjues du Concordai, » Pour l'autre partie du serment, qui concernait la liberté des cultes, cette liberté n'était qu'une tolérance semblable à celle qui régnait en Allemagne* C'était un devoir politique qui n'affectait en rien la catholicité des souverains et de leurs Etats- Cette liberté était distincte d ailleurs de l'essence même des cultes et de leur constitution. a Maintenir Tune, remarquait-il, n'est pas approuver l'autre. ijharles-Quint autorisa, en 1529, dans la diète de Spire, la liberté du culte luthérien en Allemagne jusqu'au Concile général, qui n'était pas encore indiqué, et Clément Vil ne lui objecta jamais cette tolérance > Charles fut couronné par le Pontife le 24 février de Tannée suivante. Il est des mesures que la sagesse indique et que les circonstances commandent, a Tallcyrand avait soin en outre de rap[ïcler les titres exceptionnels de TEmpereur ù la bienveillance du Saint-Père : les temples rouverts, les autels relevés, le culte rétabli, les chapitres dotés, les séminaires fondés, les missions étrangères rétablies, la possession des États pontificaux assurée. Enfin, considérant la question du voyage de Pic Vil en France, le ministre des Relations extérieures ne croyait pas qu'il pût inspirer aux Cours étrangères lu moindre inquiétude. La France

iS LE PAPE ET L*ExMPEREUR

n'avait pas hésité à reconnaître le Pape Pie VII, quoique son élection eût été faite dans les États d'un souverain étrangler (1) . Dès lors, comment les puissances pourraient-elles se plaindre que le Père commun des fidèles honorât de sa présence un vaste empire rendu à la religion? Est-ce que le cabinet de Versailles avait jadis reproché à Pie VI son voyage à Vienne? Enfin, que pouvait craindre des Français le Pape actuel? Tout en étant certain que a les cœurs unis voleraient au-devant de lui » , le ministre déclarait que les ordres les plus précis avaient été donnés pour que la réception du Pape fût digne de la grandeur du souverain qui l'invitait et de la majesté du chef de l'Église. Enfin, Talleyrand ajoutait que toutes les affaires ecclésiastiques et temporelles seraient traitées à Paris, et d'un commun accord, dans les conseils mutuels de Sa Majesté et du Souverain Pontife.

Le 2 août. Pie VII félicitait officiellement Napoléon de son avènement et le conjurait, puisqu'il était arrivé à la toutepuissance, de protéger les choses de Dieu, de défendre son Église et d'éloigner tout ce qui pourrait nuire à son éclat et à sa liberté. Le Saint-Siège laissait entendre en même temps que le cabinet russe, après avoir invité le nonce à quitter Saint-Pétersbourg, à cause de l'extradition de Vernègues, allait se livrer à d'autres actes d'hostilité. Napoléon répondit que le cabinet russe était inconséquent et se précipitait dans des démarches qu'il ne tarderait pas à rétracter. Mais l'Empereur se disait fort d'empêcher sur le continent tout trouble qui eût quelque gravité. Quant au Concordat italien qui avait paru inquiéter le Saint-Siège, il promettait d'en écarter tout ce qui pourrait porter atteinte à ce qui avait été convenu avec la Cour de Rome. A ces assurances pacifiques, le ministre des Relations extérieures en ajoutait d'autres, affirmant que la présence du Pape achèverait en France l'heureux changement que Sa Majesté y avait commencé. Le culte avait repris sa pompe extérieure et les institutions civiles étaient replacées

(1) Talleyrand avait cependant essayé d'en contester la valeur, mais sans succès. (Voir Le conclave ch Venise^ par le P. vax Duerm, 1896.)

Qoo^Çi

LE SACRE tZ

SOUS le sceau de la religion. Aussi, tous les esprits se ralliaient à ce système qui offrait plus de repos à la conscience et plus de consolations au malheur.

Le Pape se déclara satisfait de Texplication donnée à l'expression de tt lois du Concordat » insérée dans le serment, mais il continua à désirer une déclaration précise qui montrât que par u liberté des cultes n on entendait a tolérance des cultes » . Il espérait enfin que la lettre d'invitation ferait mention des grands intérêts de la religion en même temps que du couronnement. Le 2 septembre, il voulut bien reconnailre que les notes successives du cardinal Fesch lui avaient donné satisfaction. Le 15, il reçut la lettre d'invitation par laquelle Napoléon lui demandait de montrer une nouvelle preuve de rintérêt qu'il portait à ses destinées et à celles d'une graille nation. L'Empereur priait le Saint-Père de donner à la céi emonie de son sacre et de son couronnement le caractère auguste de la religion. Cette cérémonie faite par Sa Sainteté attirerait sur le souverain et sur son peuple la bénédiction :1e Dieu, dont les décrets règlent à sa volonté le sort des familles et des empires. « Votre Sainteté, disait Napoléon, connaît les sentiments affectueux que je lui porte depuis longtemps; H par là, elle doit juger du plaisir que m'offrira cette circonstance de lui en donner de nouvelles preuves. » Cette dernii re phrase, d'allure toute diplomatique, ne parut pas suffisante à la Cour de Rome. Elle ne visait point d'une manière assez précise les intérêts religieux, et sa rédaction contraria Pie Vil, qui aurait désiré quelque chose de plus explicite et th* plus formel. Toutefois, après de nouvelles assurances de Fe^^ch conformes à ses désirs, il n'insista pas et, se fiant à la Providence, il promit d'arriver à la fin de novembre à Paris, Le cardinal-légat informa alors le cardinal secrétaire d'État q iule ministre des Relations extérieures se porterait à la rencontre du Saint-Père. « M. de Talleyrand, disait Caprara avec une assurance un peu excessive, est au mieux avec rEm|»ereur. Son influence en tout est immense. Il fait, à vrai dire, ta pluie et le beau temps. » Ce qui est plus vrai, c'est que Talley-

tW LE PAPE ET L'EMPEREUR

rand réglait sa température sur celle de Napoléon et qu'il soufflait à sa volonté, mais à sa volonté seule, le froid et le chaud.

Pie VII aurait pu exiger davantage. Il consulta le Sacré Collège et, d'accord avec lui pour éviter tout ce qui serait de nature à nuire aux intérêts religieux, non seulement de la France mais *des autres pays catholiques, il fit ce qu'il allait faire toute sa vie : il passa par-dessus tous les obstacles pour remplir ce qu'il croyait sincèrement être son devoir de chef de l'Église universelle. Il n'écouta pas les conseils timides de ceux qui s'effrayaient pour lui de la longueur du voyage et des rigueurs de la saison, aussi bien que des intentions perfides de Napoléon et de ses courtisans. Il ne se laissa pas détourner de ses intentions par les anciens évêques réfugiés h Londres qui avaient refusé de démissionner, malgré le Concordat. Il ne s'émut pas davantage de la protestation solennelle du prétendant contre le nouvel Empire, où Louis XVIII déclarait que, loin de reconnaitre le titre que Bonaparte venait de se faire déférer illégalement, il s'élevait contre ce titre et contre tous les actes auxquels il pourrait donner lieu. Le cardinal Maury avait été chargé par Louis XVIII de remettre cette protestation au Saint-Père. Un mois après, le même cardinal écrivait à Napoléon pour donner son adhésion pleine et entière au vœu national qui l'avait appelé à la suprême puissance. La lettre louangeuse de Maury fut insérée au Moniteur et Tauteur invité à assister au sacre de Napoléon à Paris, comme il avait assisté, en 1792, au sacre du dernier empereur, roi des Romains, à Francfort-sur-le-Mein. Il eut le bon goût de rester en son diocèse de Montefiascone, se réservant de déployer bientôt en faveur de TEmpire un zèle au moins aussi grand que le zèle témoigné par lui à la monarchie tombée. Il allait faire oublier par une détestable ambition le courage et le dévouement témoignés pour la cause de l'ordre et de la liberté sous la Révolution. Cacault aurait voulu que Consalvi accompagnât Pie VII à Paris, car sa connaissance parfeite des affaires de l'Église lui paraissait

Qoo^Çi

de la plus grande utilité pour le Pape, au cas où Ton traiterait de grandes questions après le Sacre. Mais, de crainte que, ï^ous un prétexte quelconque, on ne retint Pie VII en France, Consalvi préféra rester à Rome, où sa présence pouvait peut-être prévenir ou résoudre de graves difficultés.

Il ne faut pas oublier ici de noter qu'une opposition plui* ou moins hardie s'était manifestée à Paris contre le Sacre. Les protestants considéraient que cet acte solennel «lonnerait à la religion catholique le caractère de religion dc»rn[nante, et ils s'en plaignaient. Les philosophes trouvaient ijue cette cérémonie allait rappeler des idées surannées, contraire}^ aux principes de la Révolution et du siècle nouveau. Au Wtinseil d'État, certains esprits inquiets craignaient que le S-it re ne relevât tout à coup les prétentions du clergé et fit cniijL* que TEmpereur tenait sa couronne non du peuple et ôv l'armée, mais du Souverain Pontife. Napoléon ne s'arrêta pa« à ces craintes. Néanmoins, il resta en lui quelque chose doi^ objections faites. Et c'est une des raisons pour lesquelles. le jour du Sacre, il prit la couronne et se la posa lui-même sur la tète, contrairement aux règles du Pontifical, aux anciens usagées et à la note de Consalvi en date du 30 août 1804 1 . Un instant même. Napoléon avait eu la pensée, sur le cojim il de Talleyrand, de diviser en deux parties distinctes la trtt monie du Sacre et du couronnement. Le Sacre aurait eu lieu à Notre-Dame, parles mains du Pape, le couronnement îni\ invalides, par un cardinal français.

Mais Consalvi, au nom de Pie VII, s'opposa à ce projet et rappela, d'après les précédents, que le couronnement aviiit toujours été partie inséparable du Sacre. Le secrétaire d l^l-it ajoutait qu'aux yeux du peuple le couronnement parailiait plus auguste que le Sacre lui-même et que le Pape, réduil n une partie de la cérémonie, perdrait beaucoup de sa diginlù, Napoléon n'insista pas. Mais ses exigences avaient été fnj L remarquées en Europe et spécialement à Vienne. Aussi, Tein-

(1) Voir TuEiiiER^ Les Deux Concordats^ t. H, p. 167.

pereur d'Allemagne, François II, voulut-il établir ég^alement la dig^nité héréditaire dans sa maison et prit-il le nom de François V\ comme premier empereur d'Autriche, avec Tassentiment de Pie VII, le i*' septembre 1804. Napoléon daigna y ajouter, le 23 septembre, ses félicitations et le souhait d'un long règne et d'une paix perpétuelle, comme s'il n'avait pas à prévoir une rupture qui allait tôt ou tard les diviser et susciter des guerres redoutables.

L'omission des intérêts de la religion dans la lettre d'invitation, adressée par Napoléon à Pie VII, avait tellement surpris le Pape qu'il fit demander un nouveau message qui annonçât catégoriquement ce motif, afin de justifier aux yeux des fidèles de Rome son absence et l'interruption provisoire des affaires ecclésiastiques. Le cardinal Fesch chercha à se tirer de cette difficulté en déclarant, le 2 octobre, que la lettre du 18 juillet, de Talleyrand à Caprara, contenait les propres sentiments de l'Empereur. Il rappela la promesse du ministre relative à la discussion future des grands intérêts de la religion entre l'Empereur et le Pape. Si Napoléon ne l'avait pas lui-même exprimé,' c'était une omission inconsciente. Mais il était loisible à Sa Sainteté de reproduire, dans son allocution au Sacré Collège, la déclaration même de M. de Talleyrand et la confirmation de cette déclaration répétée par le cardinal Fesch. En face d'assurances aussi formelles. Pie VII n'insista plus. Consalvi eut soin d'informer les divers nonces apostoliques, par une circulaire officielle du 6 octobre, que Sa Majesté Impériale avait fait connaître au Souverain Pontife que son voyage n'aurait pas seulement pour but la cérémonie du Sacre, mais surtout les grands intérêts de l'Église. Il n'hésitait pas à déclarer que, parmi les dispositions prises par Sa Sainteté, se trouvait l'obligation de pourvoir immédiatement à son remplacement à Rome, au cas où sa mort surviendrait pendant son absence.

Le 29 octobre, le Pape réunit le Sacré Collège. Il lui rappela les heureux changements opérés en France par le Concordat, le bien qu'en avait retiré déjà la religion catholique

L£ SACHE t7

et la reconnaissance que cette œuvre admirable avait excitti* en son âme et dans celle de ses vénérables frères. Il constnl;! que le puissant prince, qui avait si bien'mérité de TÉglise rt de la Papauté, désirait vivement recevoir de ses mains ronition sainte et la couronne impériale, afin que la religion imprimât à cette cérémonie le caractère le plus sacré tl attirât sur l'Empereur et sur la France d'abondantes bénédictions. Pie VII, répétant presque les termes de la lettii* impériale du 15 septembre, y découvrait une preuve autheii* tique de la foi de Napoléon et de sa piété filiale envers \r Saint-Siège. Il ajoutait que, d'après des déclarations positives. il savait que l'Empereur avait la ferme volonté de protéger <lr plus en plus l'Église catholique dont il avait relevé les ruines. Aussi, le Pape s'était^il résolu â entreprendre un si long voya^;*' pour le bien de la religion, et par un sentiment de gratitude ^ envers le prince qui témoignait un si grand désir de contribuer au développement et à la gloire du culte catholique. It donnait, en son absence, au cardinal Gonsalvi tous pouvoirs pour régler les affaires spirituelles et temporelles, avec faculté de se feire suppléer par le cardinal Joseph Doria.

Ces précautions prises. Pie VII partit, le 2 novembre, avcr les cardinaux Antonelli, de Bayane, Borgia, Braschi, Gasellu et Di Pietro; avec les prélats Bertazzoli, Devoti, Festju Menocchio, Fenajia, le Père Fontana et un certain nombre de camériers (1). Le Saint-Père traversa l'Italie au milieu tle^ témoignages de respect et d'affection les plus émouvants. A Turin, il reçut une lettre de Napoléon qui lui offrait, avec ac^ vœux, l'expression de sa reconnaissance en des termes qm touchèrent grandement Pie VII. Il y répondit affectueusemeni en insistant sur ce fait que son voyage était inspiré par le vil désir de connaître personnellement l'Empereur, et surtout rie

(1) Pendant le voyage de Turin à Parie, le cortège du Pape comprenait 251 du ^ vaux et 44 voitures, dont une berline à 8 chevaux et 3 postillons pour Sa Saint* ii^ et 22 berlines à 6 chevaux et 2 postillons pour les cai*dinaux et leur suite. I u fonds de 400,000 francs avait été mis à la disposition du grand ëcuyer pour ti^ voyage du Saint- Père (Archives Nationales. — Voir les Fournisseurs de Nujff'iéon P' par Mazk-Se^'vcikr.)

procurer à la religion et à TÉglise des avantages dont le souvenir formerait une date glorieuse pour TEmpire et pour la Papauté. Le 19 novembre, Pie VIT arrivait à Lyon, et toute la population de cette ville se précipitait à sa rencontre, couvrant sur une grande étendue les deux rives du fleuve et demandant à grands cris la bénédiction pontificale. Ces démonstrations, si spontanées et si religieuses, donnaient un démenti absolu aux craintes de certains cardinaux qui avaient prédit un tout autre accueil.

Le 25 novembre, le Pape pénétrait dans la forêt de Fontainebleau au moment où l'Empereur y suivait une chasse à courre. Averti par une estafette, Napoléon poussa son cheval vers le carrosse du Saint-Père, au carrefour de la Croix de Saint-Hérem. Il parut avoir été surpris par une arrivée si subite, mais il n'en était rien. Par cette attitude, il voulait prouver à son peuple qu'il tenait à se montrer supérieur à tous les souverains et qu'il ne devait pas aller officiellement, comme tout le lui aurait d'ailleurs commandé, au-devant du plus illustre et du plus vénérable des hôtes. Avant et après le Sacre, une idée constante domine son esprit orgueilleux : c'est de ne point faire de démarches ou de promesses qui puissent faire croire à la prédominance du chef de l'Église sur le pouvoir intangible de César.

Sans remarquer ce défaut de convenances, le Pape descend de sa voiture, pendant que l'Empereur, sautant à bas de son cheval, vient à lui et l'embrasse. Les piqueurs font avancer le carrosse impérial dont les portières sont ouvertes en même temps. Les deux souverains y montent ensemble. On les ramène au palais de Fontainebleau où l'Impératrice, les membres de la famille impériale, les généraux et la Cour attendaient respectueusement le Saint-Père au pied du grand escalier de la Cour du Cheval Blanc. Napoléon monte triomphalement les degrés avec le Pape et le conduit à ses appartements où il va le laisser quelque temps pour se reposer des fatigues d'un pénible voyage. En ce moment, et comme pour effacer sa morgue officielle, l'Empereur prodigue à Pie VII

LE Sacre i»

des marques de déférence et d'affection qui touchent le cœur du généreux Pontife. Trois jours après, Pie VII était aux Tuileries. Le 30 novembre, il recevait les présidents du Sénat, du Corps législatif, du Tribunat et du Conseil d'État qui le haranguèrent avec éloquence, pendant que le peuple de Paris, qui entourait le palais, sollicitait sa présence et sa bénédiction. Et c'est du balcon du pavillon de Flore, c'est du haut de ces mêmes Tuileries qui avaient vu le 20 juin et le 10 août, que le Pape, accompagné de l'Empereur, bénit la foule agenouillée devant lui... Qui aurait cru que douze ans après, dans cette même capitale qui avait proscrit le culte catholique pour lui substituer le culte de la déesse Raison, décapité le Roi et la Reine, chassé ou égorgé les prêtres, qui aurait cru que, dans ce même palais, témoin des violences les plus terribles et des massacres les plus hideux, on verrait le Pape, oui le Pape lui-même, traité avec les plus grands honneurs et salué à tout instant par une multitude recueillie? Dans ce même palais où les Jacobins avaient d'abord imposé à un roi faible et débonnaire l'ignominie du bonnet rouge, puis étaient venus le chercher pour le conduire à l'Assemblée Législative et de là à la prison du Temple, vestibule de l'échafaud, un Empereur, se disant la Révolution incarnée, apparaissait là et se tenait respectueusement à côté du Pape, contemplant tout un peuple à ses pieds? Quel penseur, quel philosophe, quel historien auraient jamais osé prédire un tel revirement, un tel spectacle ?

Pie Vil retrouva aux Tuileries ses appartements de Monte- Cavallo et du Vatican, reproduits habilement avec ses objets familiers. Cette attention délicate le toucha beaucoup et il fit part en termes affectifeux à la reine d'Étrurie de la joie qu'il éprouvait pour les prévenances extraordinaires de l'Empereur et de l'Impératrice. Un événement — le mot n'est pas trop fort — que Napoléon aurait dû prévoir se produisit la veille du Sacre et faillit faire ajourner la cérémonie. Je l'ai raconté tout au long, et en donnant les pièces à l'appui, dans un autre

ouvrage (1). Je ne veux que le résumer très sommairement ici. Joséphine, que les intrigues de la Cour et des frères de l'Empereur menaçaient du divorce, tremblait pour sa situation d'épouse et d'impératrice et, d'autre part, était tourmentée par des scrupules religieux. La veille même du Sacre, elle alla demander audience au Pape et lui confia qu'elle n'avait point été mariée par un prêtre. Pie VII l'accueillit avec bonté et lui déclara — ce qu'elle avait prévu — qu'il ne pourrait sacrer l'Empereur ni elle-même si, conformément aux lois de l'Église, l'un et l'autre n'avaient auparavant régularisé leur situation. Il tint à répéter lui-même cette déclaration à l'Empereur et il le fit de façon à lui prouver qu'à cet égard sa résolution était inébranlable. Napoléon manifesta à Joséphine l'irritation la plus vive, mais, forcé par la nécessité, se décida à recevoir la bénédiction nuptiale. Le cardinal Fesch, qui était le grand aumônier de la maison impériale, fut prévenu et alla demander au Pape les dispenses et les pouvoirs nécessaires pour remplir les devoirs de sa charge et les obtint tous. Quoique cette question ait donné lieu à de fréquentes controverses, il ne peut plus y avoir, après les documents authentiques que j'ai publiés, le moindre doute à cet égard. Le Pape a été dûment averti par l'Impératrice et il a donné, en connaissance de cause, au cardinal Fesch toutes les dispenses et tous les pouvoirs, ainsi qu'il en avait le droit.

Le mariage impérial se fit devant Fesch, sans témoins et sans la présence du propre curé. Napoléon, qui était furieux d'être obligé de recevoir une bénédiction qu'il aurait voulu esquiver — car déjà son intention secrète était de se séparer tôt ou tard de Joséphine en alléguant qu'il n'y avait entre eux qu'un lien civil facile à rompre, — Napoléon crut que l'absence de ces formalités permettrait un jour la rupture canonique de son mariage. 11 eut soin d'insister sur la non-présence des témoins et d'en informer le cardinal Fesch. Mais celui-ci, qui, comme je l'ai dit, avait obtenu du Pape toutes

(1) Le divorce de Napoléon y librairie Pion, 1889.

Qoo^Çi

WWiPillii I '^'

les dispenses, procéda légalement au mariage religieux, cérémonie dont il remit lui-même, quelques jours après, le certificat à Joséphine, sur sa demande formelle. Et quelle queùt été l'adresse de l'Empereur, malgré ses précautions et ses habiletés, le mariage du 1*' décembre 1804 fut un mario^^e irréprochable, parce qu'il avait été fait dans toutes les règles. C'est en vain qu'en 1810 l'Empereur obtint une sentence de rupture par l'Officialité de Paris. Cette sentence fut illégale. L'Officialité n'avait pas le droit de casser le mariage, etsesniî* sons, contradictoires d'ailleurs, n'ont, comme je l'ai démontre, aucune valeur. Des détails que j'ai donnés d'après les pièces elles-mêmes dans l'histoire du Divorce, il faut conclure i\\ie l'Empereur, qui n'a été ni surpris ni violenté dans son ctMisentement au mariage du 1*' décembre 1804, a été servi plus tard par des hommes complaisants, d'abord au Sénat qui n'avait pas le droit, en vertu de la loi du 30 ventôse an XI et du statut de la famille impériale, de dissoudre le lien civil, puis à l'Officialité qui ne pouvait, pour les motifs invoqués, briser le lien religieux. La parole du légiste Gambacérès à Napoléon s'était réalisée dans toute son étendue : « Sire, il dépendra de vos gens d'affaires de dire à ce sujet tout ce qu'il vous plaira. » Les gens de l'Empereur ont dit en effet tout ce qu'il a plu à leur maitre de leur faire dire, et des juges prévaricateurs ont obéi. Aux sénateurs qui étaient venus lui apporter les résultats du plébiscite consacrant TEmpire et lliérédité de la dignité impériale dans sa famille, Napoléon répoiiilit qu'il montait au trône où l'avaient appelé d'un vœu unanime le Sénat, l'armée et le peuple. Il fit ces deux affirmations solennelles : u Mes descendants conserveront longtemps ce trône; t» puis : « Vous, Sénateurs, dont les conseils et l'appui ne m'ont jamais manqué dans les circonstances les plus difficiles, votre esprit se transmettra à vos successeurs. » Dix ans après, son fils était emmené en Autriche où il devait succomber en pleine jeunesse, et ces mêmes sénateurs, qui avaient juré d'être les soutiens du trône, se ruaient à la déchéance comme ils s'étaient rués à l'ai' '^ement Je TEmpire.

3î LE PAPE ET L*EMPEREUK

Mais le jour désiré^ le 2 décembre 1804, est venu. Le canon tonne. Les cloches de toutes les églises et le bourdon de Notre-Dame résonnent. Des drapeaux brillent à toutes les fenêtres. Un peuple immense se précipite de toutes parts vers la vieille cathédrale ; chacun veut voir passer le nouvel Empereur et son prodigieux cortège. Devant le grand portail est placé un arc de triomphe formé de quatre grands arcs gothiques sur lesquels se dressent les statues des trente-six villes dont les représentants sont appelés au Sacre. Sur les deux principaux piliers apparaissent les images de Clovis et de Charlemagne, fondateurs de la monarchie française. Les armes impériales ornent le fronton de Tare de triomphe avec les insignes de la Légion d'honneur. Sur les tours de la cathédrale flotte Toriflamme aux trois couleurs. L'arc est décoré à Tintérieur de lourdes draperies de velours vert avec abeilles d'or et de somptueuses tapisseries des Gobelins. Les salves d'artillerie se multiplient, le bourdon accentue ses volées, et voici que dans la métropole tendue de draperies de soie et de pourpre, parsemées, elles aussi, d'abeilles d'or, entre lentement le Pape après avoir reçu l'eau bénite et l'encens des mains du cardinal archevêque de Paris, précédé de la croix pontificale et de ses camériers et chapelains, des thuriféraires, des évéques, des archevêques et des cardinaux. A sa vue, sénateurs, députés, conseillers, magistrats, généraux, grands officiers, préfets, ambassadeurs et princes étrangers se lèvent et s'inclinent au chant solennel du Tu es Petrus, exécuté par cinq cents chanteurs et musiciens. A pas majestueux, le Souverain Pontife traverse la nef, puis va s'agenouiller devant l'autel du chœur. Il monte ensuite sur le trône qui lui a été préparé à la droite de l'autel, et là tous les cardinaux, archevêques et évéques viennent se mettre à ses pieds et baiser son étole. Après une attente que le hasard sans doute rendit un peu trop longue, deé acclamations enthousiastes annoncent l'arrivée de l'Empereur. Il apparait, revêtu d'un costume du seizième siècle dessiné par David et tenant le sceptre, précédé de pages et de hérauts d'armes. Sur son front pâle brille le laurier d'or

des Césars, et cet ornement donne à sa face romaine l'apparence d'une médaille antique. Il entre, suivi de Tlmpératrire, des princesses et des dames d'honneur, puis des maréchaux qui portent la couronne, le sceptre, l'épée de Charlemagne, le collier, Tanneau, le globe impérial. Une marche triotnphale éclate et salue sa venue, pendant que le canon tonne de nouveau sur les rives de la Seine. L'immense assistante émue semble retenir son souffle et regarde passer le héjus sous un dais porté par les chanoines du chapitre métropolitain. Il va droit à l'autel, puis aux fauteuils préparés pour lui et pour l'Impératrice. Le cardinal archevêque vient lui offrir l'encens, et l'auguste cérémonie commence.

Après le chant du Venî Creatoi-, exécuté sous la direction de Paesiello, et pendant que les maréchaux vont porter sur Tautel les ornements impériaux, le Pape demande à l'Empereur agenouillé au milieu du chœur, s'il fait la promesse déviant Dieu de faire observer la loi, la justice et la paix pour l'Église ainsi que pour son peuple, et de veiller à ce que les PontifeïïS de l'É.'jlise jouissent du respect et des honneurs qui leur sont dus. L'Empereur, la main sur les Évangiles, répond : « Je le promets, n Aussitôt le Pape, avec les évêques, dit les prières du cérémonial et cette invocation répétée trois fois : a Nous vous prions, ô Dieu, de bénir cet Empereur que nous alKats couronner, ainsi que sa compagne. » Puis, Napoléon et Joiîéphine s'avancent vers l'autel pour y recevoir les onctions saintes sur le firont et les deux mains, tandis que les chœurs chantent le Vivat in œiernum! Le Pape supplie le Seigneur île rendre l'Empereur juste, fort, fidèle, prévoyant et infatigalïle défenseur de TÉgUse et de son peuple, protecteur de la justice, rémunérateur des mérites et soutien de la foi chrétienne pour la gloire de son saint nom.

La cérémonie des onctions terminée, une seconde frus retentit le Vivat in œiernum, puis l'Empereur et l'Impératrice sont reconduits solennellement à leurs places, et à ce moment le Pape commence la messe. A l'Introït, il bénit l'épée, les manteaux, les anneaux, les couronnes et le globe. Il demande

au Ciel que Tépée de TEmpereur lui serve pour la défense de TÉçlise, des veuves, des orphelins, des serviteurs de Dieui et impose la terreur à ses ennemis. Il demande encore que le manteau impérial devienne le signe de la puissance et que ceux qui le porteront vivent longtemps, régnent pacifiquement et soient revêtus de gloire dans les cieux. Ces prières et ces supplications faites, l'Empereur est conduit au pied de l'autel et la musique impériale exécute le motet : Pros^ père, procède et régna! Le Pape, en lui remettant les anneaux, lui dit que c'est là le signe de la foi, la marque de la puissance et de la solidité de TEmpire ; puis en lui donnant Tcpée : « Mets à ton côté, homme tout-puissant, ce glaive pris sur l'autel et daigne te souvenir qu'il t'a été donné pour le lever au nom de l'équité, pour détruire la force de l'injustice, pour protéger l'Église de Dieu et les fidèles, pour chasser les ennemis du nom chrétien, pour défendre les veuves et les orphelins, pour réparer ce qui était tombé en ruines, pour conserver l'ordre, pour venger la justice et, couvert de gloire, pour mériter de régner éternellement avec le Christ. » En lui présentant le manteau que le grand chambellan et le grand écuyer attachent sur ses épaules, le Pape dit à l'Empereur : « Que Dieu te revête de sa force et pendant que tu brilleras aux yeux des hommes par l'éclat de ce vêtement, qu'il fosse briller encore plus en toi l'éclat des vertus, car à Dieu n'échappent ni le passé, ni l'avenir, à Dieu qui fait régner les rois et auquel les législateurs rendent hommage au nom de la Trinité sainte! « Puis le Pape prend le globe et l'offre à l'Empereur qui, après l'avoir tenu un instant dans sa main, le passe au maréchal Berthier. Pie VII lui remet alors la main de justice, puis le sceptre en lui disant : « Reçois le sceptre insigne de la puissance impériale, sceptre de l'Empire, sceptre de la vertu. Qu'il t'apprenne à te bien gouverner toimême, à défendre la sainte Église et le peuple chrétien contre les méchants, à donner la paix aux bons, à les diriger dans la voie droite, afin de parvenir avec le secours de Dieu d'un règne temporel au règne éternel. »

Qoo^Çi

Enfin, le Pape se tourne vers Tautel et attend que les (grands officiers lui apportent la couronne qu'il doit placer sur la tête de TEmpereur. Le moment solennel est venu. Toute l'assistance debout regarde avec une attention émue la scène ^andiose qui va se passer. Napoléon, qui observait tous les mouvements du Souverain Pontife et connaissait les moindres détails de la cérémonie, remet la main de justice à Tarcbichancelier, le sceptre à Tarcbitrésorier, monte droit à Fautel, s'empare de la couronne et se la pose lui-même sur la tête. Cn mouvement de surprise court dans tous les rangs des spectateurs. Pie Vil demeure un instant étonné par cet acte audacieux qui, contrairement aux promesses faites, violait les règles du cérémonial, puis il se reprend, s'avance vers l'Empereur, le bénit et lui dit : « Que Dieu ceigne ton firont de gloire, de justice, de force et d'honneur, afin que par notre bénédiction tu obtiennes, grâce à une foi sincère et par les nombreux fruits de bonnes œuvres, le couronnement d'un règne perpétuel. » L'Impératrice s'agenouille à son tour au pied de l'autel et, après les prières qui accompagnent la remise de l'anneau et du manteau impérial, l'Empereur prend l'autre couronne et la lui place sur la tète. Instant inoubliable!... Qui ne se rappellerait ici le tableau superbe de David par lequel a été immortalisée l'une des scènes les plus émouvantes de nos annales? Qui ne revoit l'Empereur descendant lentement les degrés de Tautel pour aller déposer, avec une tendresse infinie, la couronne sur le front de Tlmpératrice tremblante et inclinée, pendant que les sœurs de Sapoléon soutiennent à regret le manteau de celle qu'elles auraient voulu voir répudiée et jettent comme un regard de reproche à leur frère? Qui ne revoit le Pape assis au pied de l'autel, levant la main pour bénir et contemplant avec douceur cette scène solennelle et touchante, tandis que les cardinaux, les évéques, le vice-roi d'Italie, le roi de jNaples, la princesse Borghèse, la reine d'Espagne, Madame Mère, les princes, les chambellans, les grands officiers sont en proie, malgré eux, à une émotion dont le perfide sourire de Talleyrand trouble

seulement Timpression saisissante. Toutes les tristesses, toutes les angoisses, toutes les douleurs que Joséphine avait endurées^ depuis deux ans, la menace affreuse du divorce constamment suspendue sur elle, les perfidies et les intrigues acharnées des courtisans, les calomnies des sœurs et des frères de l'Empereur, le réseau de méchancetés et de vilenies dans lequel on cherchait à Tenvelopper et à Tétouffer, tout cela disparait, tout cela s'efface, lorsque descend sur son front la couronne impériale, déposée comme une caresse par Napoléon, dont elle vient de sentir, par une intuition de femme aimante, renaître la tendresse et Tamour.

L'Empereur et l'Impératrice retournent à leur place. La musique commence un air de triomphe et le cortège impérial se reforme majestueusement. Précédé des pages et des hérauts d'armes, des princes, des maréchaux etdes grands dignitaires, TEmpereur et l'Impératrice sortent du chœur et se dirigent vers le trône placé au fond de l'église derrière le grand portail. L'Empereur se place devant le trône et le Pape vient à lui avec les évéques et les cardinaux, le baise sur la joue droite et dit à haute voix les paroles attendues : Vîvat Imperator in œternum ! L'assistance tout entière répète ce cri et l'accompagne d'acclamations enthousiastes, puis l'orchestre et les chœurs exécutent le Vivat in œternum, pendant que le canon fait éclater au dehors des salves puissantes. Le Pape est reconduite son trône et entonne le Te Deum, Après l'hymne solennel d'actions de grâces, le Pape dit cette oraison magnifique : " Dieu, auteur ineffable du monde, fondateur du genre humain, toi qui gouvernes et confirmes les Empires, qui as fait sortir du sein d'Abraham le roi destiné aux siècles futurs, comble de ta bénédiction cet Empereur ici présent, sa compagne et son armée, et affermis la stabilité de son règne... Que leurs peuples leur soient fidèles, que leurs magistrats vivent dans la paix, aiment la charité, propagent la justice, gardent la vérité et que la nation croisse et s'étende sous leur empire! Qu'ils voient sur eux planer ta bénédiction dans la paix et dans la victoire!... » C'est ainsi que parlait le

Souverain Pontife dont les prières et les vœux étaient bien sincères et qui, par sa tenue majestueuse et par la douce piété qui éclatait en toute sa personne, relevait encore davantage l'éclat d'une cérémonie déjà grandiose par elle-même.

La messe reprend ensuite, et lorsqu'elle est terminée, au pied du trône impérial se présentent le grand aumônier, le grand-maître des cérémonies et le grand électeur, puis les présidents du Sénat, du Conseil d'État, du Corps législatif et du Tribunat. Le grand-maître des cérémonies ouvre le livre des Évangiles, et l'Empereur s'étant assis, la couronne en tète, prononce le serment constitutionnel : « Je jure de maintenir l'intégrité du territoire de la République, de respecter et de faire respecter les lois du Concordat et la liberté des cultes, de respecter et de faire respecter l'égalité des droits, la liberté publique et civile, l'irrévocabilité des ventes des biens nationaux, de ne lever aucun impôt, de n'établir aucune taxe qu'en vertu de la loi, de maintenir l'institution de la Légion d'honneur, de gouverner dans la seule vue de l'intérêt du bonheur et de la gloire du peuple français. » Après le serment, le chef des hérauts d'armes s'avance sur le haut des marches du trône et dit d'une voix forte : « Le très glorieux et très auguste empereur Napoléon, empereur des Français, est couronné et intronisé. Vive l'Empereur! «» Et à ces parole^s toute l'assistance répond par le même cri de « Vive rEinpereur! » qui retentit sous les voûtes de la cathédrale. En même temps, le canon tonne et annonce au peuple de Paris que le Sacre est terminé. Puis l'Empereur reprend le sceptre et la main de justice et descend du trône, précédé des pages, des hérauts et des maîtres des cérémonies, et suivi par les princes, les dignitaires et les grands officiers pour se rendre à l'archevêché. Lorsqu'il fut sorti de la cathédrale, le Pape fut à son tour conduit au palais archiépiscopal, pendant que la musique impériale répétait le 7 m es Peirus .' (1) .

La splendeur et la majesté de la cérémonie du Sacre avaient

(i) Voit Cérémonies et fêtes du Sacre et du Couronnement, 1805, in-4", cl le Sacre de Napoléon, par Isarey et Fontaine.

grandement impressionné tous ceux qui avaient pu y assister et le bruit s'en répandit dans Paris, dans la province et dans toute l'Europe. Mais les républicains, encore nombreux, les idéologues, les philosophes ou les sceptiques ne se génèrent point pour blâmer le retour à ces fastueuses et vaines manifestations de l'ancien régime. Certains catholiques à Vienne, à Naples et ailleurs accusèrent le Pape de faiblesse et même de prévarication, allant jusqu'à lui reprocher d'avoir, par une basse condescendance, été jusqu'à l'apostasie. Chez ces hommes-là, ce n'était pas la foi qui parlait, c'était la politique intransigeante qui condamnait un sacre dont le roi de France seul leur semblait digne. Les royalistes, réfugiés en Angleterre, criblèrent d'épigrammes un général qui s'amusait à jouer au monarque, ne prévoyant pas que, moins de six ans après, ils se précipiteraient à l'envi dans ses antichambres pour solliciter, par l'entremise de Talleyrand et de Fouché, l'un prince de Bénévent, l'autre duc d'Otrante, des places d'écuyers et de chambellans, à la grande satisfaction de l'Empereur qui répondait à leurs demandes : « Il n'y a encore que ces gens-là qui sachent servir! »» Pour le moment, il dédaignait les railleries et savait bien qu'en France et en Europe le Sacre avait produit la plus haute et la plus utile impression. Il fit connaître d'ailleurs ses sentiments, quelques jours après, dans l'exposé de la situation de l'Empire, le 27 décembre, au Corps législatif : « Le peuple français a manifesté sa volonté libre et indépendante. Il a voulu l'hérédité de la dignité impériale dans la descendance directe, légitime et adoptive de Napoléon Bonaparte... Dès ce moment, Napoléon a été au plus juste titre empereur des Français. Nul autre acte n'était nécessaire pour constater ses droits et consacrer son autorité. Mais il a voulu rendre à la France ses formes antiques, rappeler parmi nous ces institutions que la Divinité semble avoir inspirées et imprimer au commencement de son règne le sceau de la religion même. Pour donner aux Français une preuve éclatante de sa tendresse paternelle, le chef de l'Église a voulu prêter son ministère à cette auguste cérémonie.

Quelles impressions profondes et durables elle a laissées dans rame de TEmpereur et dans le souvenir de la nation! Quels entretiens pour les races futures et quel sujet d'admiration pour FEurope ! »

Et le document officiel distribué au Corps législatif, au Sénat, au Conseil d'État et aux g^randes administrations de TEmpire appelait l'attention de tous sur cette scène émouvante : a Napoléon prosterné au pied des autels qu'il vient de relever; le Souverain Pontife implorant sur la France et sur lui les bénédictions célestes et dans ses vœux pour la félicité d'une nation embrassant la félicité de toutes les nations ! » Le rédacteur de l'exposé de la situation de l'Empire, continuant à écrire sur ce ton emphatique, se réjouissait de voir Napoléon prononçant, sous les regards de l'Éternel, le serment immuable qui devait assurer l'intégrité de l'Empire, la stabilité des propriétés, la perpétuité des institutions, le respect des lois et le bonheur des Français. . . Combien de temps cet âge d'or allait-il durer?

Est-il vrai que Pie VII ait eu des humiliations à subir pendant ses quatre mois de séjour à Paris? Est-il vrai, comme certains l'ont dit, qu'il ait eu à souffrir d'un manque d'égards pour sa personne et pour sa dignité? Il est facile de répondre que cela n'est pas. Soutenir en effet que le Pape a été l'objet d'outrages ou de violences quelconques à ce moment, serait le contraire de la vérité. Mais ce qui est certain, c'est que les espérances qu'avaient fait naître les assurances de Fesch et de Caprara, confirmées au nom de l'Empereur par Talleyrand, ne se réalisèrent point, et que les déceptions qui en résultèrent furent pour le Pape une amère souffrance. Ses premiers rapports avec Napoléon avaient été d'une cordialité et d'un charme réels. L'Empereur avait mis en effet une sorte de coquetterie à se montrer prévenant, affable et respectueux pour le Saint^Père. Mais, lorsque Pie VII commença à aborder les graves sujets qui obsédaient son esprit. Napoléon se déroba avec une habileté suprême et fit comprendre bientôt que le voyage, auquel il avait donné pour but spécial les inté-

rets moraux de TÉglise et certains intérêts temporels de la Papauté, n'aboutirait qu'à de simples promesses (1). Sur Tordre de Pie VII, le cardinal Antonelli, qui remplaçait Consalvi auprès de lui, rédigea un Mémoire qui fut remis à Portalis et où la Cour de Rome feisait un jrappel motivé de ses demandes. Pour les justifier, le Saint-Père résumait les charges si importantes qui lui incombaient : l'entretien du culte, les dépenses nécessaires pour les évêques, les missionnaires et les congrégations, l'instruction des élèves de la Propagande, le traitement des cardinaux, des nonces et des légats. Or, les moyens de subvenir à ces charges avaient diminué. On avait en effet enlevé au Saint-Siège les duchés de Parme et de Plaisance, la Romagne et d'autres provinces qui fournissaient des recettes assez considérables. N'était-il pas juste de rendre ses domaines à un prince qui n'avait d'autres armes défensives que sa faiblesse temporelle et sa dignité spirituelle? Napoléon ne devaitril pas imiter la sagesse et la générosité de Charlemagne qui avait soutenu et même étendu les prérogatives et les droits du Saint-Siège?

Talleyrand répondit au nom de l'Empereur. Le ministre des Relations extérieures qu'on avait préféré à Portalis, parce qu'il fallait ici plus de finesse que de franchise, déclara que le souverain avait lu avec le plus vif intérêt le mémoire du Saint-Père. Napoléon reconnaissait qu'il fallait, dans l'utilité même de la religion, que Pie VII fût respecté non seulement comme chef de l'Église, « mais encore comme monarque indépendant " . Il considérait même de son devoir de garantir ses États et d'assurer sa tranquillité au cas où des guerres viendraient encore diviser les États chrétiens. Talleyrand ajoutait, avec une feinte douceur, que si des atteintes fâcheuses avaient été portées à la puissance temporelle et à la puissance spirituelle du Saint-Siège, l'Empereur avait, par le crédit de son exemple, arrêté le danger de leur extension et restitué au culte catholique toute sa liberté. Il rendait hommage à la

(1) Voir pour plus de dt^tails les ouvrages du P. Tueirkr, Histoire des Concor^ dats, et du comte d'Haussgnville, VÉçlise romaine et le premier Empire.

piété et au désintéressement de Pie VII, qui avait été plus utile à la Papauté et à l'Église par l'exercice de ses paisibles vertus que ses prédécesseurs les plus puissants par leurs exigences et leur autorité. Il aimait à espérer que le Pape continuerait à montrer une modération dont les intérêts qui lui étaient chers n'auraient qu'à bénéficier. Il assurait que l'Empereur seconderait une politique aussi sage et ne demanderait qu'à saisir l'occasion d'accroître le pouvoir temporel du Pape, o Mais, se hàtait-il de dire, il n'est pas permis de tirer cette circonstance du cours des événements passés qui ne sont au pouvoir de personne, auxquels l'Empereur n'a pris aucune part, et que Dieu a permis avant son avènement au trône. » Et ici Talleyrand justifiait la confiance que Napoléon avait placée en son adresse diplomatique, a En l'investissant du suprême pouvoir, remarquait-il, les lois divines et humaines «n ont prescrit la mesure. Il doit respecter les limites tracées, et il est également engagé dans cette circonstance par les constitutions de l'État et par la sainteté du serment solennel qu'il a prêté... Si Dieu accorde à l'Empereur la durée de la vie commune à tous les hommes, il espère trouver des circonstances où il lui sera donné de pouvoir améliorer et étendre le domaine du Saint-Père. En toute occasion, il lui prêtera assistance et appui. Il est disposé à seconder les efforts que le Saint-Père fera pour sortir du chaos et des embarras de tout genre où le Saint-Siège a été entraîné par les crises de la guerre passée... »» Ce n'étaient là, en réalité, que de belles paroles. L'Empereur, par son ministre, se bornait à dire qu'il resterait un des fermes soutiens de la Papauté, mais il ne s'engageait nullement à lui rendre les domaines usurpés et à renforcer son pouvoir spirituel. Il verrait, il examinerait, il espérait trouver plus tard des occasions, des circonstances où il pourrait être favorable à ses désirs. Autant de mots, autant de banalités sonores. Talleyrand y excellait.

Quant aux affaires religieuses, Pie Vil n'obtint pas beaucoup plus. Il avait demandé dans le même Mémoire la réforme

de certaines lois contraires aux intérêts de l'Église de France, la suppression du divorce, Tabolition de quelques Articles organiques et de renseignement obligatoire de la déclaration de 1 682, Tattribution aux évéques de la surveillance des clercs, Taugmentation des traitements du clergé, le renouvellement des anciennes lois pour l'observation des dimanches et fêtes, le rétablissement ou la tolérance des congrégations religieuses d'hommes et la reconnaissance de la religion catholique comme religion dominante. A ces diverses demandes, ce fut Portalis qui répondit avec une extrême modération. Il fit constater d'abord que l'Empereur accordait l'établissement des congrégations de Saint-Lazare, des Missions étrangères, du Saint- Esprit, des Écoles chrétiennes et des sœurs de Saint-Vincentde-Paul, des communautés des Dames de la Sagesse et des religieuses de Nancy, l'autorisation aux évéques d'exercer un pouvoir disciplinaire sur leur clergé, l'amélioration de la condition des ecclésiastiques pauvres et la restitution de l'église Sainte-Geneviève au culte, l'attribution d'aumôniers aux troupes de terre et de mer ainsi qu'aux hôpitaux militaires, le contrôle par les évéques de l'éducation religieuse dans les lycées. Ceci établi, il laissa à la conscience des citoyens la question du repos dominical ; il repoussa la demande de suppression du divorce, tout en permettant au clergé de refuser la bénédiction nuptiale à des époux qui se remarieraient après un divorce avant que le premier mariage fut dissous par la mort de l'un des conjoints. Il ne put admettre la suppression de l'enseignement de la déclaration de 1682, ni de quelques Articles organiques qui d'ailleurs n'étaient, suivant lui, qu'un abrégé des franchises gallicanes et des maximes de l'ancien épiscopat.

Pie VII fut très ému par ces réponses qui ne lui accordaient que le minimum de ses requêtes et il fit sentir ses regrets dans la note qu'il adressa au cardinal Consalvi, le 15 mars, en vue de son retour. Le cardinal Antonelli avertit, par ses ordres, le secrétaire d'État que le Saint-Père reviendrait par Florence, n'ayant pas obtenu la restitution des Légations sur laquelle il

LE SACHE 4a

avait compté, puis par l'état toscan. Il ne s'arrêterait pas à Bologne, marquant ainsi sa profonde affliction de n'avoir pas obtenu la reprise de provinces qu'on lui avait laissé espérer et n'emportant que de vaçues promesses pour l'avenir (l). L'accueil enthousiaste que le Pape reçut d'innombrables et pieux fidèles à Paris, dans les églises de Notre-Dame, de Saint- Louis, de Sainte-Madeleine, de Saint-Sulpice, de Saint-Thomas d'Aquin, de Saint-Germain des Prés, de Saint-Étienne du Mont et autres églises paroissiales le consola un peu de toutes ces amertumes. Il retrouvait dans la capitale de la France la foi des anciens jours et il pouvait dire que le Concordat, dont il avait assuré la promulgation et l'exécution par sa profonde sagesse, avait donné les plus consolants résultats. Après avoir baptisé à Saint-Gloud Napoléon-Louis, fils de Louis Bonaparte et d'Hortense de Beauharnais, il prit congé de l'Empereur et de l'Impératrice et quitta Paris, le 4 avril 1805, escorté par une foule immense, empressée à lui offrir ses témoignages de vénération. Il ne s'en allait pas^ comme l'affirme Thiers, « satisfait pour avoir occupé enfin en France une place digne des plus grandes époques de l'Église. » Comment aurait-il pu être ainsi satisfait? On lui avait officiellement promis que les résultats de ses entretiens avec l'Empereur seraient aussi utiles aux intérêts de la religion qu'à ceux de l'État. On l'avait assuré qu'aucune demande de sa part, compatible avec les droits du monarque et le bien des Français, ne serait rejetée. L'Empereur devait reconnaître d'une manière éclatante le mérite et le prix de son voyage. tt Sa Sainteté, l'Église et l'État, avait écrit le ministre des Relations extérieures, en recueilleront les plus heureux fruits. Jamais circonstances ne concoururent à rendre ce voyage et plus {jlorieux et plus utile que celles qui existent, et je puis avancer sans crainte qu'à l'exception des ennemis de l'Église, l'Europe entière y applaudira. » Or, tout ce que Pie VII

1) Quant aux présents faits par Napoléon au Pape et aux cardinaux, iU consistèrent en une tiare magnifique, en rochets de dentelles, tabatières avec diamants, tapissées des Gobelins, etc.

obtint, ce fut des promesses que l'avenir ne devait point ratifier. L'avenir au contraire allait entre le Pape et l'Empereur aggraver les différends, et les rapports de l'État avec l'Église devaient aller jusqu'à l'hostilité la plus déplorable. Mais pour le moment, Napoléon était personnellement satisfait, car il avait obtenu ce qu'il désirait, c'est-à-dire un rehaussement de dignité aux yeux des Français comme aux yeux des étrangers. Pie VII avait en effet réalisé ce que lui avait écrit le cardinal Fesch : « Cette auguste cérémonie sanctifiera l'établissement de l'Empire et le consacrera au respect de l'Europe et de la postérité. » Nous allons voir bientôt comment <;elui qui avait hérité du titre de fils aîné de l'Église, allait répondre à la lettre du 2 août 1804 où le Pape lui disait : « Vous nous avez fait déjà concevoir une grande espérance. Nous attendons avec confiance que vous la remplissiez comme Empereur des Français... w En reprenant le chemin de ses États, Pie VII retrouva Napoléon qui se rendait à Milan pour y être couronné comme roi d'Italie et il lui adressa un nouvel adieu, après lui avoir exprimé sa gratitude pour les honneurs qui lui avaient été officiellement rendus et pour les marques éclatantes de respect et de pieuse affection que lui avait témoignées la population française à Paris, à Troyes, à Autun, à Ghàlon, à Màcon, à Lyon, à Ghambéry.

Le 16 mai, le Pape rentrait à Rome par une route jonchée de rameaux et de fleurs, au milieu de ses fidèles sujets qui se jetaient à genoux sur son passage, joyeux et surpris de voir qu'un si long et pénible voyage n'avait point altéré sa santé. Deux jours après. Pie VII informait Napoléon de son retour, en lui réitérant ses vœux pour la prospérité de son règne. Le 26 juin, dans un consistoire secret, il donna au Sacré Collège les détails et les résultats de son voyage en France. Il se plut à dire aux cardinaux que l'Empereur avait écouté avec un intérêt affectueux les demandes présentées par lui pour le bien de l'Église catholique et la dignité du Saint-Siège. Il rappela qu'il avait obtenu le rétablissement de la Société des Missions étrangères, des prêtres de la Mission et des filles de

LE SACLIE IfrS

Saînt-VJncent-de-Paul, les crédita nécessaires à T exercice du culle et aux réparations des cathédrales, les édifices indispensables pour les séminaires j raii^mentution du traiteriient des é vécues et des chanoines, la reconnaissance du droit des éveques à veiller sur la discipline ecclésiastique, la promesse formelle de 1 éducation chrétienne de la jeunesse et la possibilité de donner des secours spirituels aux malades des hôpitaux et aux soldats, a Ce sont, disait-il, comme le gage et les arrlies de ce qui doit se faire encore. " Le Pape se félicitait d'avoir pu constater par lul-nième avec quelle piété profonde les FVançais avaient révéré en sa personne le Pasteur suprême de rÉ/jlise. s* Le Dieu miséricordieux, ajoutait-il, a daig-né combler de tant de bénédictions notre voyage en France que les évéques n'ont pas craint de nous affirmer qu'il avait contribué, au delà de ce qu'on pouvait atteindre, au bien spirituel de ce peuple, v II se réjouissait enfin de la soumission des derniers prélats rebelles à ses instructions et de leur retour à l'unité catholique. Le vénérable Pontife, eu venant sacrer TEmpereur, avait montré aux Français combien était grande et louchante la majesté d'un Pape, II avait prouvé son désir de tout concilier pour favoriser le nouvel essor de la religion eu France.

Page 1