‹ Le pape et l'empereur, 1804-1815Chapitre 5 sur 20 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Napoléon avait choisi son beau-frère Murai, le roi de Nnples, pour dirig^er Toccupation des États pontificaux. (^elui-<;i, loin de décourager TElmpereur, lui avait déclaré que les mesures projetées contre le Saint-Siège seraient fort bien accueillies à Home et dans son propre royaume, où il aurait [H'r^onnellement plus d'action sur le clergé, en raison de 1 iiuoindrissement de l'influence du Pape. Les troupes de Mtnat étaient donc disposées à seconder celles de Miollis. i^a lidusulte extraordinaire, sous la présidence de ce général, avait pris la résolution de forcer les portes du Quirinal et de procéder à l'enlèvement de Pie VII. Or, depuis Tannée 1800, date de la première invasion des Étais pontificaux, une con- {;ré{jation de cardinaux avait prévu le cas où Napoléon disperserait le Sacré-Collège. Une bulle de dérogation aux diverses constitutions sur l'élection des Papes avait été préparée en rus de vacance du Saint-Siège. De plus, le cardinal Di Pietro, diins l'hypothèse de menaces et de mesures plus violentes encore, avait rédigé une bulle d'excommunication contre ceux qui se livreraient à ces violences. Les événements de 1808 décidèrent Pie VII à revoir cette dernière bulle et à en faire préparer des copies.

Le IJ juin, au bruit des salves d'artillerie, le drapeau tri- ('(jlore fut amené sur le château Saint-Ange et remplaça le (1 riipeau pontifical, pendant qu'on lisait dans les rues de Rome le décret impérial qui réunissait la capitale et les États du Pape à l'Empire. Aussitôt Pie VII signa les copies de la bulle

d'excommunic^tioii et la fit afficher au Monte-Gitorio, aux portes de SaintrPîerre, de 8ainte-Marie-Majeure, de Saiut-Jean de Latran et des diverses égalises à Theiire des vêpres. Ello y fut lue par de nombreux fidèles et causa la plus vive émotion. Dans cette bulle désormais femeuse, le Pape disait que, de{iHis renrahissement de 1808, il avait compris que les enneniU <1ii Saint-Siège avaient résolu d'en assurer la ruine pour entriuuer celle de TÉg^lise. Un instant. Pie VII avait espéré que le (|fHivernement français, revenant à de meilleures intentions et se souvenant de ses promesses, rendrait à la religion son libre exercice et s'en montrerait le loyal protecteur. Maië <ie?^ mesures arbitraires avaient bientôt démontré la faiblesso <lr cette espérance. Les Articles organiques transformés en loi ri annexés au texte du Concordat sans Tassentiment de l^i Papauté, la violation de certaines clauses des deux Coiieoidats, puis les procédés arbitraires qui suivirent, mille aitenUit^ inouis contre la liberté, Tindépendance et les doctrines de rÉglise, telles étaient les preuves éclatantes du zèle pour l;i religion catholique que TEmpire n'avait cessé de pronif tli e solennellement à diverses reprises.

Aussi, pour le Souverain Pontife le temps de la douceor et de la clémence semblait-il passé. Rappelant alors les teri iljles sentences que tant de Souverains Pontifes avaient rendues contre des princes et des rois rebelles, Pie VII se demaiMlail s'il ne serait pas accusé de lenteur et d'inertie coupables, an cas où il hésiterait à frapper ceux qui portaient atteinte à ^a puissance temporelle, u A ces causes, disait-il majestneiisement, par l'autorité de Dieu tout-puissant, par celle des iiiniiiU apôtres Pierre et Paul et par la nôtre, nous déclarons que tous ceux qui, après l'invasion de Rome et du territoire eeelésiastique, après la violation sacrilège du patrimoine de saint Pierre par les troupes françaises, ont commis à Rome et iian^ les États de l'Église contre les immunités ecclésiastiques, contre les droits même temporels de l'Église et du ftîiynil- Siège les attentats, ou quelques-uns des attentats qui ont excité nos justes plaintes dans les deux allocutions consistu-

riales des 16 mars et 1 1 juillet 1808, dans plusieurs protestations et réclamations publiées par nos ordres; tous leurs commettants, fauteurs, conseillers ou adhérents; tous ceux enfin qui ont facilité Texécution de ces violences ou les ont exécutées par eux-mêmes, ont encouru l'excommunication majeure et autres censures et peines ecclésiastiques portées par les saints Canons et Constitutions quelconques, par les décrets des Conciles généraux et notamment du saint Concile de Trente; et au besoin, nous les excommunions et anathématisons de nouveau, les déclarant par là même déchus de tous privilèges, et induits accordés de quelque manière que ce soit, tant par nous que par nos prédécesseurs (1)... "

Toutefois, adoucissant dans la mesure du possible la gravité de cette sentence, le Pape défendait expressément à tous les peuples chrétiens et à ses sujets de causer le moindre tort à ceux que regardaient les présentes censures, soit dans leurs biens, soit dans leurs droits. Car, tout en leur infligeant le genre de châtiment que Dieu avait mis en son pouvoir, le Pape gardait encore l'espoir de ramener les rebelles à lui. Notification officielle de Texcommunication fut faite par le Pape à l'Empereur, ainsi que le prouve le bref suivant daté du 12 juin :

Cl Pie VII, serviteur des serviteurs de Dieu, à tous les fidèles qui liront ces présentes, salut et bénédiction apostolique :

« Forcés de nous servir de l'autorité que le Père céleste, qui nous a établi pour gouverner l'Église, nous a accordée;

« Par ces présentes par nous dressées et signées et scellées de l'anneau du Pécheur,

« Nous déclarons que Napoléon P', empereur des Français, et tous ses adhérents, fauteurs et conseillers, ont encouru l'excommunication dont nous l'avons autrefois menacé luimême et plus particulièrement dans notre dernière protestation, pour avoir, par son décret du 17 mai dernier, ordonné l'envahissement de la ville de Rome ;

(i) Mémoires du cardinal Pacca, t. I*', p. 152, et Correspondance authentique de là cour de Rome^ t. I*', p. 127.

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a Kous déclarons que la susdite excommunication mtu encourue ipso facio par tous ceux qui, par la force ou par tout autre moyen, s'opposeraient à la publication des préseiilcs.

o Sont compris dans la même excommunication tons les membres de notre Collège apostolique, évêques, prMaU, prêtres tant séculiers que réguliers qui, par quelque motif que ce soit et respect humain, refuseraient de se conformer à w qui, avec l'assistance du Père des Lumières, a été statué [>ai" ^ous dans nos décrets des 10 et 11 du mois de juiji courant (1). »

Informé de la sentence que Pie Vil avait rendue <'Outre lui. Napoléon écrivit de Schœnbrunn au roi de N a [îles, le 20 juin :

« Je reçois à l'instant la nouvelle que le Pape nous n tous excommuniés. C'est une excommunication qu'il a porK^e contre lui-même. Plus de ménagements! C'est un fou fori(^ux qu'il faut renfermer. Faites arrêter le cardinal Pacca et autretî adhérents du Pape (2). » La veille, l'Empereur avait adressé cet ordre formel à Murât : « Si le Pape, contre l'esprit de son état et de l'Évangile, prêche la révolte et veut se servir île rimmunité de sa Maison pour faire imprimer des circulaires, ou doit l'arrêter. » Il rappelait, à ce propos, que Philippe le Bel avait fait saisir Boniface et que Charles-Quint avait lon,<;U'[iips gardé en prison Clément NUI, lesquels avaient élé nioins audacieux que Pie yi\. L'ordre, ainsi donné, allait être rifioureusement exécuté.

Le général Etienne Radet, qui passait pour ou hf>ioine de la plus grande énergie, fut appelé de Toscane où il ^q trouvait pour se rendre sans retard à Rome. Ancien lienknant delà maréchaussée du Clermontois, il avait, en 179l,esj*uyc, ù ses risques et périls, avec MM. de Damas et de Choiscul, de sauver le roi à Varennes où il possédait une propriété et on il était garde général des forêts. Traduit en janvier 1 79 i an tribunal révolutionnaire de Saint-Mihiel, il avait échappé mira-

^1) Recueil des pièces officiellesj par Frédéric Sciioei.l, t. I"'. ^2) Lettres inédites, t. I, p. 317.

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culeusement à une condamnation capitale.' De là, Badet était rentré dans Tarmée, devenu général de brigade, puis chef de légion de gendarmerie à Avignon, puis avait été envoyé en Toscane où l'attendait une mission qui devait lui être fetale. Le général Miollis lui ordonnait, au nom de TEmpereur, de venir arrêter le cardinal Pacca et, en cas de résistance de la part du Saint-Père, d'arrêter également Pie VIL Quoiqu'il en ait dit plus tard, quoiqu'il ait déclaré s'être vu dans la cruelle alternative « ou de franchir les droits les plus sacrés, ou de violer ses serments par la désobéissance », il ne discuta pas sur le moment. Il affirma, comme il le dit au Pape lui-même, que « ses serments et ses devoirs sacrés lui imposaient de remplir une mission douloureusement sévère (1) « .

D'après les relations exactes de témoins contemporains (2), un détachement considérable de la garnison romaine se porta en silence vers le Quirinal et l'investit de toutes parts dans la nuit du 5 au 6 juillet, vers deux heures et demie du matin, tandis que des agents escaladaient les murs du jardin ou pénétraient dans la partie du palais occupée par les serviteurs du Pape. Après une heure de tentatives violentes, assaut, rupture des portes et désarmement des gardes suisses, les soldats, guidés par un traitre, entrent au Quirinal, ayant le général Hadet à leur tête. Ils montent précipitamment à l'appartement du Pape. Radet pénètre avec des officiers dans la chambre où Pîe VI! se tenait calme et patient, sans paraître effrayé par le tumulte de la soldatesque ni par le bruit des haches et des crosses de fusil qui défoifÇaient les portes. Revêtu du camail, du rochet et de l'étole, ayant au doigt l'anneau du Pécheur, te Pape était assis â son bureau. Auprès de lui se trouvaient le cardinal Pacca et le cardinal Despuig.

(1) Relation du baron Radet au Pape Pie VU, le it septembre 181*. — Il r^te ainsi cette assertion dans ses Mémoires : « Il est pour le militaire comme pcnir le fonctionnaire public des devoirs rigoureux, si pénibles à remplir qu'il est tente parfois de les éluder. Mais T homme de bien est roaintenn dans rt>béiitaiice par la foi jurëc et par Fhonneur n (p. 171).

(2) Correspondance authentique de la cour de Rome, t. I*', p. IW et t. II, p. 100.

Radet s'approche, ôte son chapeau et vent, non sans un trouble évident, faire signer à Pie VU le papier qui contenait la levée de Texcommunication et Tacceptation d'une pensâon annuelle de deux millions. Le Pape Técarte d'un geste. « Pourquoi venez-vous me troubler dans ma demeure, demande-t-il, et que me voulez-vous? » A ces mots, les officiers et soldats, qui étaient restés couverts, ôtent leurs chapeaux. Radet répond à Pie Vil que s'il veut accepter les propositions du gouvernement français, il pourra rester à Rome. Sinon, il devra le suivre. Le Saint-Père, levant les yeux au ciel et le montrant de la main, lui dit : a Je n'ai agi en tout qu'après avoir consulté l'Esprit-Saint et vous me taillerez plutôt en pièces que de me faire rétracter ce que j'ai fait. . . Mi tagUereie piH iesio in pezzeii! — En ce cas, réplique Radet, j'ai ordre de vous emmener loin de Rome! » Alors Pie Vil se lève, et, sans prendre autre chose que son bréviaire qu'il met sous son bras, s'avance vers la porte en donnant la main au cardinal Pacca. Radet, très ému, s'incline et baise l'anneau papal. Pie VII sort de son appartement. Au milieu des débris des portes brisées, il descend lentement les grands escaliers et arrive à la cour d'honneur où se trouvait le reste du détachement. Là, le Pape donne une dernière bénédiction à la ville de Rome, puis monte dans une berline qui l'attendait, pendant que les soldats, impressionnés par cette majestueuse tranquillité, lui présentent les armes. Pacca s'assied à côté de lui. On ferme â clef les portières, puis les persiennes de la voiture, et l'on sort par la porte Salara pour se diriger vers la porte du Peuple. A cet endroit, des chevaux de poste sont attelés à la voiture. On part au galop avec une escorte de gendarmes. II est quatre heures du matin; pas un Romain n'a assisté au douloureux enlèvement. Arrivés à la Sterta, le premier relai, les postillons se jettent aux pieds du Saint-Père et implorent sa bénédiction. « Corragio e orauone! » dit Pie VII en les bénissant avec bonté. Les témoins de cette scène touchante ne peuvent retenir leurs larmes, et Radet, qui craint un mouvement, fait refermer les persiennes de la voiture.

malgré la chaleur, et précipite Tordre du départ (1). Que de fois, pendant le long et pénible trajet de Rome à Savone, le Saint-Père n'a-t-il pas revu par la pensée la triste image de son courageux prédécesseur, arraché, lui aussi, de son palais par des soldats français et traîné de ville en ville, au delà des monts, de Rome à Grenoble! Que de fois dans ses longues journées et ses nuits sans sommeil, n'a-t-il pas cru entendre les soupirs de Tillustre vieillard pleurant, non sur lui-même, mais sur ses enfants criminels et ingrats? Mais il a dû se rappeler aussi les paroles de Pie VI au marquis de Labrador : « Tous les monarques de la terre ne me feraient pas agir contre ma conscience. Pour plaire aux hommes, je ne veux pas offenser Dieu. » Il a retenu aussi et répété sa réponse à Berthier : « Je n'ai pas besoin de pension. Un sac et une pierre suffisent à un vieillard qui veut finir ses jours dans la pénitence. Détruisez les monuments de la religion! L'Église existera après vous, comme elle existait auparavant. Elle subsistera jusqu'à la fin des siècles! »» Enfin, il a gardé et pratiqué le dernier vœu de Pie VI : « Recommandez à mon successeur de pardonner aux Français, comme je leur pardonne du fond de mon cœur. »

Et cependant, tant de vertu, tant de courage ont été méconnus. Il a été dit que Pie VII allait soutenir à contrecœur une longue et terrible épreuve. Un illustre écrivain a même été plus loin et s'est oublié jusqu'à traiter l'infortuné Pontife de « Polichinelle sans conséquence » et à le mépriser plus qu'Alexandre Borgia (2). Voilà à quelles détestables appréciations mène l'esprit de parti. Mais les faits, supérieurs aux critiques — et ils sont irrécusables, — ont suffisamment démontré l'abnégation, le dévouement et l'héroïsme de Pie VII dans son exil. C'est cependant avec complaisance que le général Radet se félicitait de sa prouesse. « J'attaquai, ccrit-il au général Miollis, le Quirinal à trois heures du matin, du 6 courant, et à quatre heures le Pape et le cardinal étaient

(1) Correspondance authentique dé la Cour de Rome, p. iV2 à 150.

(2) Correspondance de J. de Maistre, t. I'', p. 188.

dans une voiture sans coup férir, sans désordre ni pillaçe, ni une égratignure... Rome, ses États et presque toute l'Italie sont dans l'étonnement et la stupéfaction. L'esprit de vertige est tué. Les prêtres et leur parti sont atterrés et tout marche. Les cris de a Vive TEmpereur! » retentissent de toutes parts et TEmpereur règne vraiment depuis le départ du Pape (1) . » Or, c'est le même général, baron de l'Empire, qui, le 12 septembre 1814, fit présenter à Pie VII, par Mgr de Pressigny, ambassadeur de Louis XVIII, une lettre suppliante où il demanda au Pape de venir au secours de l'honneur de l'un de ses enfants « qui avait eu le bonheur de contempler de près une vertu plus qu'humaine » ! Et il se disait alors le fils et serviteur très humble, très soumis et très obéissant de celui qu'il avait si délibérément emmené en exil (2) .

Dans la nuit qui suivit l'enlèvement, les amis du Pape placardèrent sur les murs de Rome une affiche dont la teneur avait été dictée par Pie VII lui-même, qui avait prévu les violences dont il devait être victime. Cette affiche était un touchant appel à la miséricorde divine et au conseil donné à ses loyaux sujets pour les inviter à suivre l'exemple des fidèles du premier siècle, tandis que le Chef des Apôtres était enfermé dans une étroite prison. Quoi qu'en eût dit le général Radet, ces violences avaient jeté la consternation dans Rome et dans toute ritalie. Chacun déplorait un enlèvement odieux, fait en secret aux premières lueurs de l'aube, et en toute hâte, sans laisser au Pape le temps de prendre les moindres dispositions,

(1) Voir yotice sur le comte Bigot tle Preameneu, par Nougarède de Fayej , Pièces justificatives^ p. 67.

(2) lie général Wadet qui, aux Cent Jours, avait repris du 8er>'iee, fut charge par Napoléon d'arrêter le duc d*Angoulènie à Pont-Sain t-E}*pril et de le conduire hoT% de France, ce qu'il fit très courtoisement. Puis il prit part à la bataille de Waterloo et, l'Empire définitivement tombé, rentra à Varennes. Il y fut arrêté le 5 janvier 1816 et conduit à la prison de Besancon. Le 25 juin, le conseil de guerre le condamna à neuf ans de détention. Mais le duc d'Angoulêinc demanda sa grâce le k janvier 1819. Quant à Vie VII, pour toute vengeance, il avait fait savoir, dès son retour à Home, au général Radet que la propriété de San Pastor, achetée par lui dans les États romains et où s'était installée une communauté religieuse, lui était restituée. Uadet mourut, oublié de tous, à Varenncs, le 28 septembre 1825.

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comme s'il se fut agi d'un malfaiteur. On blâmait cette précipitation inouïe, cette façon brutale de se jeter avec la lie de la population sur le Quirinal, au mépris du droit des gens et de la foi des catholiques du monde entier. Mais telle était la terreur qu'imposaient la puissance de Napoléon et ses derniers succès en Autriche que, sauf quelques protestations verbales, personne ne bougea ni en Italie ni ailleurs. Ceux qui connaissaient l'histoire de TËglise s'affligeaient évidemment de la politique néfaste de l'Empereur et prévoyaient des jours plus mauvais encore. Mais ils se disaient que la Papauté avait subi bien d'autres excès et que toujours elle avait survécu à ses persécuteurs.

Les annales des Papes n'abondaient-elles pas en exemples nombreux de violences dirigées contre leurs personnes sacrées et contre leur autorité suprême? Avait-on pu oublier les menaces, les traitements odieux, les séditions, les usurpations de toute sorte dont furent tour à tour victimes Etienne II, Léon III, Jean XIII, Grégoire V, Urbain II, Pascal II, Gélase II, Innocent II, Eugène III, Alexandre III, Innocent IV, Bonifoce VIII, Eugène IV, qui eurent à lutter avec les étrangers, les seigneurs, les empereurs, les rois et les Romains eux-mêmes? Mais ces tristes souvenirs n'étaient pas de nature à effrayer Pie VII. Il savait que beaucoup de Papes avaient été chassés de Uome par la violence et cependant y étaient rentrés en pleine possession de leur pouvoir. Et d'ailleurs, quand même un sort plus rigoureux lui serait réservé, quand même il devrait mourir en exil comme son prédécesseur, qui pouvait l'empêcher de croire invinciblement que la Papauté, comme l'histoire l'avait tant de fois prouvé, triompherait tôt ou tard de ses ennemis? Ce qui consolait le Pape, au cours même des épreuves cruelles qu'il subissait, c'étaient les pieuses et ardentes démonstrations des fidèles. A tous les relais, les populations tombaient à genoux sur son passage et s'écriaient : a E ùicredibile! Dio lo permtue! Cosa yrmtule! Pazienzal » Telles étaient les expressions qui, d'après une relation ej^acte de Tenlèvemeçt et du voyage de Pie VII,

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LE COKSEIL ECCLÉSIASTIQUE DE 1809 fi

retentissaient sur toute la route de Rome à Alexandrie. Il n'entre pas dans le cadre de cet ouvragée de foire la peinture intégrale des angoisses et des souffrances que le Pape, malade et affligé, endura du 6 juillet au 20 août, jour de son arrivée à Sarone où il allait rester enfermé jusqu'au 9 juin 1812. Qu'il suffise de rappeler qu'on a entraîné en toute hâte, dans une mauvaise voiture, le noble captif, sans tenir compte de son déplorable état de santé, aux frontières de la Toscane, à Sienne, à la Chartreuse de Florence, à Turin, au Mont- Genis, à HonUnélian, à Grenoble. Là on lui permit de demeurer quelques jours seulement. Mais là aussi, on le sépara brutalement de son conseiller et ami, le cardinal Pacca, que des soldats emmenèrent à la citadelle de Fénestrelles, devenue prison d'État (Ij. On ne laissa même pas au cardinal le temps de faire ses adieux à son vénérable maitre et, le même jour, on dirigea le Pape sur Avignon, puis sur Aix et Nice. Sur le parcours de cette route, comme à Grenoble, le Saint-Père eut la consolation de voir le peuple accourir à lui et implorer sa bénédiction. Ce fut au milieu des acclamations d'une foule enthousiaste que Pie VII se rendit à Savone où il fut reçu chez le maire, puis chez Tévêque et enfin conduit à la préfecture qui devait constituer sa demeure définitive. Là, il se contenta d'une simple chambre et refusa de s'asseoir à une table somptueusement servie, se bornant à de très modestes repas pris chez lui (2) . Plus d'une fois, pendant son douloureux voyage, il aurait pu se soustraire à cette captivité, car entre autres à Poggibonsi, les fidèles, irrités de la violence commise sur sa personne, auraient, s'il l'avait voulu, dispersé son escorte et lui auraient rendu la liberté. Mais le Pape, qui attendait de la Providence seule son salut, n'y cons^tit pas.

' i) Voir Mémoires it Pacca, t. I", p. ÎS8, et «ur le voya^ du Pape voir i6iW., p. SMà t87. — Comte D^HârsaoKvifXE, l'ÈglifC rvmaine et le premier Empire ^ t. III.

(t) Voir pour les détails le livre de M. Chotaiio, Le pape Pie VII à Savone y HoD, L887.

Comme dans toutes les circonstances où le zèle de ses agents avait paru outrepasser ses instructions, TEmpereur affecta de n'avoir point ordonné Tenlèvement de Pie VII et manda à Fouché qu'il n'avait désiré que l'enlèvement de Pacca (1) . Quant à ce cardinal, il le faisait prévenir à Fénestrelles, que si à Rome un seul Français était assassiné par l'effet de ses instigations, il payerait ce crime de sa tête. Il l'appelait grossièrement « un coquin, ennemi de la France » et il disait du Pape : « C'est un homme bon, mais ignorant et fanatisé. » Il ordonnait d'expulser de Rome tous les généraux d'ordres monastiques et se répandait en menaces contre ceux qui paraissaient déplorer sa politique antireligieuse. Il pensait déjà, à cette époque, à installer le Pape à Fontainebleau ou même à Paris. « Je ferais, disait-il, venir les cardinaux, qui sont mes sujets d'Italie et de France, à Paris où je les laisserais en liberté. Il serait avantageux d'avoir le chef de l'Église à Paris où il ne peut être d'aucun inconvénient. S'il fait sensation, ce sera de nouveauté. A Fontainebleau, je le ferai servir et traiter par mes gens. Son fanatisme insensiblement aura là une fin (2) » . Dans l'état de fureur perpétuelle où le mettait la résistance de certains membres du clergé, il allait jusqu'à menacer son oncle lui-même, qui avait omis de faire précéder de la lettre impériale le Te Deum prescrit pour célébrer la victoire de Wagram. « Ou ma lettre, disait-il, est contre la reHgion, ou elle ne Test pas, et appartient-il à un évéque de changer le caractère que je lui ai donné? Je suis théologien autant et plus qu'eux. Je ne sortirai pas de la ligne, mais je ne souffrirai pas que personne en sorte! (3) »

Fouché ayant répondu qu'il lui paraissait préférable de maintenir le Pape à Savone, Napoléon prescrivit de lui donner une garde de cinquante cavaliers, d'approvisionner

(1) Voir ses explications confuses dans les Notes sur l'ouvrage de M. de Pradt, les (juaire Concordats. [Mémoires pour servir à l'histoire de France sous NapO' le'on, t. P', p. 122 à 126.)

(2) Lettres inédites^ p. 341.

(3) Ibid., p. 343.

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la citadelle, d'y mettre une g^arnison de quatre cents hommes et d'envoyer à Savone sept ou huit brigades de gendarmerie avec un colonel. « On laissera, disait-il dans un style peu impérial, le Pape donner des bénédictions tant qu'il voudra, en ayant soin toutefois d'empêcher toute communication extraordinaire, soit avec Gênes, soit avec d'autres pays. » Il ordonnait en outre de faire ouvrir les lettres papales à Turin, ainsi que celles qui seraient adressées à Pie VII, afin de voir si elles ne contiendraient rien de contraire à l'État (1). Dans une autre lettre, il recommandait de surveiller les nouveaux arrivants et la correspondance de la suite pontificale, de faire arrêter l'ancien confesseur du Pape qui était « un scélérat » . Mais il ne fallait pas ébruiter ces mesures; il allait s'arranger a pour que l'on n'en parlât pas dans les gazettes » . S'adressant ensuite au ministre des cultes. Bigot de Préameneu, il l'informait qu'il destinait une somme mensuelle de 200,000 francs à l'entretien de la Maison du Pape et à celle des cardinaux arrivés en France. Deux mois après, il prescrira au prince Borghèse, gouverneur des départements audelà des Alpes, de faire de fortes économies sur la somme affectée à l'entretien du Pape. C'était le commencement des indignes procédés que l'Empereur laissera employer à l'égard de son illustre prisonnier. Et pourtant, à Sainte-Hélène, il déclarera qu'il avait montré en ces circonstances « plus de patience que ne comportaient sa position et son caractère ; que si, dans sa correspondance avec le Pape, il employa parfois le sarcasme, il y fut toujours provoqué par le style sacré de la Chancellerie romaine qui s'exprimait comme au temps de Louis le Débonnaire, style d'autant plus déplacé qu'il était adressé à un homme éminemment instruit des guerres et des affaires d'Italie, qui savait par cœur toutes les campagnes, toutes les ligues, toutes les intrigues temporelles des Papes (2) . » Mais si le Saint-Père avait par hasard répondu à

^i) Lettres inédites, t. !•', p. 344.

(î) Mémoires pour servir à f histoire de France sous Napoléon, t. I*', p. 122 à

làk LE PAFE ET L'EMPEREUR

l'Empereur sur le ton que celui-ci osait prendre à son ég^ard, qu'aurait dit Napoléon?

Le ministre des Cultes, Bigot de Préameneu, qui avait été choisi pour succédera Portalis, était heureusement un homme grave, paisible, instruit, pondéré. Ancien avocat au Parlement de Paris et ancien député à T Assemblée législative, il avait été nommé commissaire du gouvernement près le tribunal de Cassation; il avait été Tun des trois rédacteurs du projet du Code civil, puis était devenu président de section au Conseil d'État. Sa conduite sous la Bévolution avait montré en lui un esprit ferme, conciliant et courageux. Il avait défendu, au

10 août, la famille royale et avait foilli être Tune des victimes du tribunal révolutionnaire. Sa science juridique et ses mérites incontestés l'avaient fait élire membre de Tlnstitut. La haute probité de son caractère et ses amples connaissances le signalèrent au choix de Napoléon pour la succession de Portalis.

11 feUait du courage pour accepter la place de ministre des Cultes à Tépoque où tout faisait prévoir les plus redoutables événements. Fort de sa conscience et résolu à tempérer, autant qu'il serait en lui, les mesures prescrites par l'Empereur, Bigot de Préameneu accepta. Il est permis de dire que cette acceptation fut heureuse, car elle préserva l'Église de coups encore plus graves que ceux qui allaient lui être portés. Sans se faire l'apologiste du nouveau ministre, et tout en le plaignant d'avoir eu à exécuter des ordres rigoureux et injustes, il convient de reconnaître qu'avec lui ces ordres furent parfois adoucis dans la mesure du possible. Bigot de Préameneu était certainement un gallican convaincu, ayant comme ses anciens collègues du Parlement la crainte exagérée des empiétements du clergé et l'horreur innée des menées ultramontaines. Mais ses tendances naturelles le pointaient vers la modération et il en donna des preuves, chaque fois qu'il le pût sans craindre d'irriter un maître impérieux.

L'Empereur voulut le consulter sans retard sur la Bulle du 10 juin. Quel compte fallait-il tenir de Texcommunication? Quelle importance avait-elle? Quelle était réellement sa

portée? L'appréciation était délicate pour le nouveau ministre des Cultes, et il fallait une sing^ière adresse pour la formuler nettement. Bigot de Préameneu examine immédiatement la Bulle dans ses cx>nclusions (1). Pour rassurer Napoléon que cette Bulle inquiétait fort, il prend tout d'abord le passage où Pie VII dit que s'il est forcé d'employer le glaive de la sévérité, il ne peut oublier qu'il tient sur terre la place du Dieu des miséricordes et déclare en conséquence qu'il défend aux peuples chrétiens, et surtout à ses sujets, de causerie moindre tort et le moindre dommage à ceux que regardent les présentes censures, soit dans leurs biens, soit dans leurs prérogatives. Bigot de Préameneu veut voir de la subtilité et des prétentions là où le Pape n'avait mis que de la rémission et de l'indulgence. Il blâme Pie VII d'avoir cherché à peindre aver les couleurs les plus exagérées tout ce qu'il nomme usurpation, vexations et mauvais traitements. Il fait observer que la Bulle n*a soulevé nulle part des troubles ou des inquiétudes et qu'elle peut être considérée « comme une inutile protestation» , du genre de celles que l'Empereur avait laissé tomber d'elles-mêmes. D'ailleurs, que foUait-il redouter au point de vue des censures ecclésiastiques? Des effets extérieurs? Aucuns. Napoléon n'était nommé nulle part. Or, il était de règle que l'Église ne voulait pas « comprendre les souverains dans les peines prononcées pour entreprises de seigneurs temporels, lorsqu'elle ne les y avait pas nommés en termes exprès » . A cette objection, il est permis de répondre que Pie VII avait adressé à Napoléon, le 12 juin, une lettre de notification en termes formels, ce que Bigot de Préameneu ignorait.

Examinant ensuite les peines de Texcommunication prononcées par le Concile de Trente, le ministre reconnaissait que la peine principale était de ne pas être admis à la communion des fidèles. Mais comment pouvait-on éloigner celui contre lequel il n'y avait pas de titre de condamnation? Donc

J froiiite D'HArssoKvii.LK, t. III. — Pirves juslifinitiven, p. 497.

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cette Bulle, que le Pape ne chargeait personne d'exécuter, n'avait aucun effet extérieur. Il y avait là encore une erreur. Pie VII avait déclaré formellement qu'il ordonnait à tous juges ordinaires ou délégués, aux auditeurs des causes de son palais apostolique, aux cardinaux, aux légats, aux nonces du Saint-Siège et à tous autres, de quelque pouvoir qu'ils fussent revêtus, de s'y conformer dans leurs décisions et jugements. Allant d'ailleurs à l'avance contre toute objection, le Pape disait : « Ces lettres apostoliques ne pourront sous aucun prétexte, couleur ou motif, être considérées comme entachées du vice de subreption, d'obreption, de nullité et de début d'intention de notre part ou de la part de ceux qui y ont intérêt. »

C'est donc en vain que Bigot de Préameneu considérait la Bulle du 10 juin comme une insignifiante protestation. Il disait encore qu'il lui paraissait inutile d'en saisir le Conseil d'État, parce que le Conseil ne pourrait qu'en empêcher la publication. Or, nulle autorité ne songeait à la publier. Enfin, l'annulation officielle de la Bulle aurait l'inconvénient d'attirer l'attention publique et servirait les malveillants. Telles furent les observations du ministre qui essaya, avec quelques arguties peu dignes de son esprit habituel, de se tirer d'un mauvais pas. Tout en restant préoccupé de l'excommunication lancée contre lui. Napoléon parut trouver cette réponse satisfaisante et consentit à ne pas attacher officiellement de l'importance à la Bulle du 10 juin. Toutefois, il donna les ordres les plus sévères pour empêcher qu'elle ne fût connue. Sa vengeance tomba sur le cardinal Pacca, qu'il soupçonnait d'être l'auteur réel de la Bulle, et pendant quatre ans il le tint sous les lourds verrous de Fénestrelles. Il frappa aussi les missions et les congrégations qui auraient pu propager la Bulle, puis interdit à Saint-Sulpice les conférences de M. de Frayssinous qui lui paraissaient suspectes. Tout cela démontrait bien que la sentence du Pape l'avait profondément atteint et qu'il se sentait personnellement désigné. Il s'y attendait si peu qu'au moment où ses agents interprétaient ses pensées ou exécu-

LE CONSEIL ECCLÉSIASTIQUE DE 1809 0t

taient ses ordres en enlevant le Pape, il faisait présenter par le ministre des Cultes une sorte de proposition d'arrangement au sujet de Tinstitution canonique des évêques qu'il avait nommés aux sièges vacants en Italie. Il fit ensuite écrire par le cardinal Fesch, par le cardinal Caprara, par le cardinal Mnury» par les évêques de Nantes et de Casale à Pie VII pour lui demander, au nom du ministre des Cultes, l'institution <Je^ évêques, afin d'éviter des troubles et un schisme dans rÉglise* Le Pape répondit de Savone, le 26 août, au cardinal Caprara cfu'il ne saurait accorder de bulles d'institution à la requête du ministre et des prélats, car ils représentaient évidemment Napoléon lui-même. Or, après les attentats commis par FEmpereur sur sa personne, sur le cardinal Pacca et d'autres cardinaux, il ne pouvait reconnaître à Napoléon le droit de nomination des évêques ni la faculté d'exercer ce droit, sans se rendre coupable de prévarication. Il n'avait même pas j>uur l'assister ses conseillers naturels, les cardinaux, et il était décidé à ne pas trahir sa conscience.

Ici se place un fait des plus graves et dont il a été peu parlé jusqu'à ce moment.

Dans ses Mémoires (1), Napoléon déclare qu'il fit proposer à Pie YII que désormais les bulles ne fussent plus demandées directement par lui au Pape, mais par le ministre des Cultes, et qu'en conséquence il ne fût plus fait mention de son nom dans les bulles d'institution... a Le Pape, dit-il, comprit le piège. Cela n'avait pour but que de faire descendre le Suint- Siège en le feisant correspondre avec un ministre comme les autres évêques. Il se refusa d'adopteV cet expédient qui empirait sa position. Il fit fort bien. Dans l'état de splendeur où était le trône impérial, le Pape ne pouvait faire rejaillir rien sur lui, tandis que l'étiquette du palais impérial, les commnnications directes avec le Souverain distinguaient l'évêquc de Borne et maintenaient sa splendeur et son rang. » Ce qu'il faut retenir de cette note, c'est l'aveu d'un piège indifjne

(i) Tome 1", p. 163, Didot, 1823.

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tendu au Saint-Père qui refusa d'y tomber, non pour perdre Téclat que lui assuraient des communications directes avec TEmpereur, mais pour maintenir intactes les clauses du Concordat. Napoléon ajoute encore dans cette note — et c'est un autre aveu qu'il est bon de retenir également, — que si le Pape avait accepté une autre proposition par laquelle l'Empereur offrait de renoncer à nommer les évéques, pourvu que l'institution canonique leur fût donnée par le Synode métropolitain, le Saint-Siège eût réellement perdu toute intervention dans Céglise de France. Rien ne peut mieux expliquer et justifier la résistance opiniâtre du Pape.

Quel spectacle réconfortant, au milieu de la lâcheté universelle, offre ce vieillard énergique ! Il est seul, privé de tout conseil et de tout appui, et il ne se trouble pas. Malgré les marques de déférence qu'on semble encore lui témoigner, il ne veut ni faveurs, ni honneurs. Il habite une sorte de cellule qui donne sur les murs de Savone et il y redevient l'humble moine qui goûtait jadis les joies de la solitude et du silence. Ses gardiens, le comte de Chabrol, fonctionnaire zélé et rusé, le comte Salmatoris, courtisan piémontais, le général César Berthier, rude soldat impérial, essaient vainement de l'amener à adoucir son intransigeance. Pie VII ne cède en rien. Il ne sortira de sa petite chambre que pour faire quelques pas dans un étroit jardin ; jamais il ne consentira à se promener dans Savone. Le préfet, l'intendant et le maire du palais en sont pour leurs offres et leurs harangues insinuantes. Fort de ses droits, sûr d'être soutenu par tous les catholiques dont il vient d'apprécier la tendresse et la piété ardentes, le Pape ne s'inclinera pas devant l'Empereur. Celui-ci a cru briser son pouvoir et sa force en annexant ses États à l'Empire et en l'arrachant brutalement à la ville sainte, sa capitale. Il s'est trompé. A Savone, Pie VII a autant, si ce n'est plus, d'autorité qu'à Rome. C'est donc en vain que Napoléon se targue de sa puissance et de ses victoires; le Pontife, même réduit à l'état le plus précaire, brave cette puissance et tout cet orgueil. Aussi ceux qui le voient, demeurent-ils frappés de sa simplicité et de sa majesté.

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A roccasion de la victoire de Waçram, rEmpereur avait adressé une circulaire aux évêques pour prescrire un TeDeum et pour s'expliquer sur sa politique à l'égard du Saint-Siège. Il avait jugé nécessaire au bien de ses peuples et aux intérêts politiques de sa couronne de gouverner directement les parties de TEmpire que Charlemagne, « son auguste prédécesseur, » avait confiées aux évêques de Rome, à titre de fiefs, dans l'intérêt de la foi et non dans celui des hérétiques. Il disait avec superbe : « Tenant notre trône de Dieu, nous ne sommes comptables qu'à lui de nos actions. Tout ce que nous avons fait, nous l'avons fait pour la gloire et le bien de nos peuples, et aussi pour le plus grand bien de la religion qui tire toujours sa force de la simplicité, de la charité et de la vérité de la foi, et non des choses qui lui sont étrangères, ce que Jésus- Christ aurait pu et n'a pas voulu établir. » Résumant alors en quelques mots sa politique religieuse, il s'exprimait ainsi : « Lorsque, sur le champ de bataille de Marengo, nous conçûmes la volonté de rétablir les autels renversés de nos pères, ce fut bien loin de nous de reconnaître ces prétentions monstrueuses et contraires aux principes de la religion, qui ont donné à ses ennemis le moyen de la calomnier... Nous avons entendu rétablir la doctrine que l'École de Paris, la Sorbonne et le clergé de France, surtout dans sa déclaration de 1682, ont pris pour base. » Il concluait de la sorte : o Nous regarderons avec pitié ceux qui, imbus d'une fausse doctrine, méconnaitraient le commandement de Jésus-Christ qui ordonnait de rendre à César ce qui appartient à César, et qui ne permettait pas de soumettre la direction des consciences et les intérêts spirituels à des considérations temporelles. Ce qu'un homme a fait, un homme peut le défaire; ce que Dieu a fait «est seul immuable (1) . »

Je sais bien que sur les conseils de Bigot de Préameneu, Napoléon retira, après coup, ces considérations de la circulaire envoyée aux évêques, mais retirées ou non, elles

(1) Lettres inédites de Napoléon, t. I", p. 376.

expliquent nettement sa politique en 1809. Il ne veut relever que de Dieu seul. Il n'admet pas d'intermédiaire entre lui et Dieu, lui qui cependant s'était dit du Pape « le respectueux et dévot fils » . Il veut que le Pape soit simplement l'évêque de Rome. Il veut que les donations de Gharlemaçne ne soient que des fiefs confiés à la Papauté. Il veut que le pouvoir temporel cesse d'être une réalité. Il veut, en somme, faire du Pape le vassal de l'Empereur. Et qui accuse-t-il de faire prévaloir les intérêts temporels sur les intérêts spirituels? Pie VII, c'està-dire le Pape qui a donné, avant et depuis son élévation au Pontificat, comme son infortuné prédécesseur, l'exemple de l'abnégation et du désintéressement le plus absolu des biens et des jouissances de la terre. Bigot de Préameneu a eu raison de conseiller le retrait de ce passage de la circulaire impériale, car il eût fait encore plus d'incrédules que de révoltés. Mais à la première occasion, l'Empereur répétera ces accusations indignes contre le Pape qui s'est volontairement réduit, non par orgueil, mais pour la défense des droits irréfragables de la Papauté, à la situation la plus humble et la plus pénible.

Eh bien, l'Europe sait cela et, chose lamentable, sur laquelle on ne doit pas craindre d'insister, l'Europe se tait. L'Autriche, qui vient d'être battue et qui frissonne encore de sa défaite ; la Russie, la Prusse et les petits États allemands, que les coups portés à l'Église catholique laissent indifférents; l'Espagne et le royaume de Naples, qui sont en proie à la tyrannie impériale, tous gardent le silence. L'Angleterre, sans se prononcer pour la cause du Souverain Pontife, et le Portugal, qui seul déplore ce qui se passe, sont en guerre avec Napoléon. Tout porte à croire que si un arrangement eût eu lieu entre ces États et l'Empire, ils auraient fait et approuvé comme les autres. Le clergé catholique des différentes nations se tait prudemment. Seuls, les évêques de Dalmatie élèvent la voix en faveur de Pie VII, mais que peut cette faible voix? Et cependant, l'Europe et le clergé du monde entier étaient intéressés dans la question. Ne voyaient-ils pas que l'occupation de Rome et des États romains était une menace pour tous les catholiques?

Ne voyaient-ils pas que la main-mise sur la Papauté, sur le Sacré Collège, sur le Chef de l'Église étaient Tindice des plus redoutables ambitions? Un despote capable d'opprimer ainsi toutes les consciences catholiques n'allait-il pas s'imposer avec le titre déjà fameux d'Empereur d'Occident!... a Les nations, a dit Pacca, frémirent à la nouvelle de la déportation violente de Pie VI et de Pie VII, et cependant aucune réclamation ne se fit entendre ; pas une voix protectrice ne descendit des trônes catholiques en foveur de ces illustres captife. Dieu l'a permis, comme pour faire toucher du doigt aux incrédules que la conservation et la prospérité de l'Église sont uniquement l'ouvrage de sa Providence, et pour rendre à jamais mémorable la leçon que les Papes lisent si souvent dans les Saintes Écritures, de ne point mettre leur confiance dans les princes de la terre. (1) »

Mais ce qui causa une réelle affliction au Pape, au début de sa captivité à Savone, ce fut l'arrivée des délégués de la noblesse romaine aux Tuileries. Les flatteries de ces courtisans, qui ne représentaient, en réalité, que la partie ambitieuse et flottante des patriciens de Rome, étaient d'une bassesse révoltante. Ils avaient en effet, comparé Napoléon à Scipion, à Camille, à César; ils avaient dit que le Tibre, témoin des antiques exploits, levait son front glorieux vers un nouveau génie tutélaire. Ils avaient même osé ajouter, tant Tadulation leur était naturelle : « Le Tibre, sous votre heureuse domination, espère voir renaître sur ses rives un troisième siècle, non pas seulement égal, mais supérieur à ceux des Auguste et des Léon X. » Napoléon ne se sentit pas choqué par tant de flatteries. « La première fois, dit-il, que je passerai les Alpes, je veux demeurer quelque tenîps dans votre ville... Vous avez besoin d'une main puissante et j'éprouve une véritable satisfaction à être votre bienfaiteur. » En dépit de son désir et de sa promesse, lui qui avait voulu être César et monter au Capitole, il ne devait jamais entrer

(1) Mémoiret, t. I* p. 226.

dans cette Rome dont il avait chassé le souverain légitime (l) .

Napoléon crut qu'avec une sage administration, à laquelle il préposa le comte de Tournon, il ramènerait à lui le peuple romain resté fidèle à Pie VII. Mais si intelligents et si modérés que fussent ses délégués, ils n'étaient point préparés à mener de front les affaires spirituelles et temporelles et à se tirer des difficultés inextricables où ils allaient tomber. Les anciens administrateurs pontificaux ne pouvaient et ne devaient pas, en vertu delà bulle d'excommunication, s'entendre avec les envahisseurs et les intrus, sous peine de sacrilège. Les divers employés du Quirinal imitaient leurs chefs et refusaient d'obéir à MioUis et à ses agents. Le général était fort embarrassé. Comment se prononcer dans des affaires qu'il ignorait absolument? Gomment, entre autres, forcer les théologiens romains à enseigner la déclaration de 1682? Gomment créer, sans le concours du Pape, une nouvelle circonscription des diocèses ? MioUis attendait des instructions précises de l'Empereur; mais celui-ci, agacé, irrité par des résistances inattendues, sabra, tailla, démolit au lieu d'organiser et de réédifier. Aux plaintes et aux griefs les plus légitimes, il répondait par des confiscations, des exils, des arrestations. Son mariage avec la fille de l'empereur d'Autriche devait accroître encore son orgueil et le pousser aux dernières extrémités.

Napoléon trouva pour cette union une Autriche complaisante qui, n'envisageant que ses propres intérêts, ferma sciem-

(i) Napoléon avait fait choix du Quirinal comme palais impérial. Il en confia l'aménagement à Tarchitecte Stern, qui abattit des cloisons et des murs, transforma en galeries superbes les petits logements des serviteurs du Pape, partagea le premier étage en appartements somptueux pour l'Empereur, l'Impératrice et le futur roi de Rome et crëa d'autres appartements pour le grand maréchal, les dame» d'honneur, les chambellans, les ëcuyers, les aides de camp. « Napoléon, dit M. Louis Madelin auquel j'emprunte ces détails, avait compté venir présenter le roi de Home en 1811, puis en 1812. Mais comme il voulait que cette présentation fût sans nuages, il lui fallut attendre que la résistance de Pie VII et de ses anciens sujets tombât; or, elle ne tomba jamais... En 1814, Pie VII se réinstalla au Quirinal. Il retrouvait son vieux palais, naguère délabré, tout reluisant de peintures, marbres, bronzes dorés, acajou et cuivres ouvragés. C'est ainsi que pour passer de Fontainebleau au Monte-Cavallo^ le Saint-Père n'en continua pas moins d'être l'hôte de son illustre persécuteur, n

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ment les veux sur les irréfjLilarilés tangibles de la sentence rendue par rOfficialité- Ni elle, ni personne ne firent la moindre allusion a la bulle d'excommunication du 10 juin

1809. L*archevéque de Vienne voulut seulement exiger quelques renseignements précis et voir la sentence de TOfficialité pour dissiper certains doutes qui préoccupaient son esprit. On le fit taire et Ton se contenta de la parole d'honneur de l'ambassadeur de France à Vienne, qui se porta garant de la régularité de la sentence, comme je Tai rapporté dans mon étude sur le Divorce de Napoléon, Quant aux treize cardinaux italiens qui refusèrent d'assister à la cérémonie nuptiale du 2 avril

1810, j'ai montré aussi, dans le même ouvrage, comment ils encoururent la colère de Napoléon, furent dépouillés de leurs insignes et de leurs traitements, menacés des peines les plus graves et finalement exilés. Tîapoléon s'était jeté en pleine illégalité et s'y complaisait. La loi, c'était lui. Il se disait orgueilleusement le droit et la force; il affirmait qu'il avait la nation pour lui, et il ne comprenait pas que de pauvres prêtres eussent l'audace de l'inviter à respecter des prescriptions qu'il avait décrétées et qu'il croyait pouvoir abroger d'un seul mot.

Cependant, malgré ses affirmations et le sentiment de son omnipotence, ilsetrouvait,enmatière religieuse, auxprisesavec des difficultés et des embarras fort graves. Fidèle à sa méthode, qui était de rejeter sur ses agents toute sa responsabilité, il avait eu l'idée, en l'absence du Pape retenu captif à Savone, de créer un Conseil ecclésiastique qui donnerait son avis sur les matières en litige et l'aiderait à prêter une apparence légale à ses décisions. Donc, en novembre 1809, il avait constitué un Conseil composé, sous la présidence du cardinal Fesch, du cardinal Maury, du comte de Barrai, archevêque de Tours, de M. Duvoisin, évêque de Nantes, de M. Bourlier, évéque d'Évreux, de M. Mannay, évêque de Trêves, de M. Canaveri, évêque de Veroeil, de l'abbé Émery, supérieur de Saint-Sulpice et du Père Fontana, général des Barnabites de la province de Milan (1).

(1) Napoléon dit dans ses Mémoires, t. P% p. 121, que sa correspondance

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i04 LE PAPE ET L'EMPEREaR

11 convient de déclarer que le cardinal Fesch, qui devait à sa parenté avec TEmpereur la présidence de ce Conseil, montra une impartialité louable et chercha à réparer les torts de sa conduite à Home, pendant son ambassade. Il ne cachait à personne que les violences dont souffrait le Pape, excitaient sa réprobation. Il avait même dit au ministre des Cultes, le 7 août 1809, que le clergé et les catholiques de Grenoble avaient été « plus frappés des mauvais procédés d'un conseiller de préfecture envers le Pape que de l'apparition de Sa Sainteté au milieu d'eux », et il s'était délibérément exposé, comme nous l'avons vu, aux reproches et aux bourrades de son terrible neveu. « Ce n'est pas une des moindres sing[ularites de l'histoire de Napoléon, remarquer bon droit le chancelier Pasquier dans ses Mémoires (1), que la résistance qu'il a presque toujours rencontrée, po\ir l'exécution de ses projets relativement au clergé et au Saint-Siège, dans l'homme qui semblait devoir lui être le plus dévoué... -fin vain, l'Empereur l'attaqua-t-il par tous les moyens et sous toutes les formes que peut fournir le langage, même celles des plaisanteries les plus dures, faisant allusion aux mœurs de sa jeunesse et à sa conduite dans les jours qui avaient précédé son retour aux pratiques religieuses, il demeura toujours inébranlable et repoussa les plaisanteries en alléguant ses devoirs et en se retranchant derrière la profonde conviction à laquelle il avait eu le bonheur de revenir. Sa conduite, toujours parfaitement régulière, fut en toutes circonstances aussi mesurée que ferme. » L'évêque de Nantes, M. Duvoisin, prélat très

avec Rome qui, de 1805 à 1809, roulait sur les affaires temporelles, entra dans la spiritualité quand le Pape pr(5tendit troubler Texercice des vicaires capitulaires, pendant la vacance des sièges ëpiscopaux. « Alors iSapolc^on, dit-il, sentit le besoin d'un Conseil et de l'intervention du clergé. Il établit un conseil de théologiens. Le choix qu'il fit fut heureux. I/dvèque de Nantes, qui était depuis un demi-siècle un des oracles de la chrétienté, en était l'âme. » Il y a là encore une erreur. Les lettres du Pape concernant les vicaires capitulaircs et adressées à l'archidiacre Corboli à Florence et à l'abbé d'Astros sont de novembre et décembre 1810. Le Conseil ecclésiastique a été formé en novembre 1809 pour résoudre d'abord les difhcultés religieuses survenues en Italie, puis en France. (1) Tome I^ p. 440.

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impérialiste, se disting^uait par une facilité d'élocution et un tour d'esprit dès plus habiles. Il avait de Tascendant sur l'Empereur, mais, chose curieuse, moins que le supérieur de Saint-Sulpice, le vénérable abbé Émery. Celui-ci, par sa science et par sa conscience, par sa dipnité et sa fermeté, par la simplicité et la douceur de ses mœurs, avait frappé Napoléon. Il Tavouait en des termes qui montrent bien ce que des conseillers sages, francs et résolus auraient pu obtenir de lui. « C'est un homme, disait-il, qui me ferait faire tout ce qu'il voudrait et peut-être plus que je ne voudrais ! v

Dans un entretien familier qu'il eut avec M. Émery à Fontainebleau, il lui dit que s'il respectait la puissance spirituelle du Pape, il n'en pouvait faire autant de sa puissance temporelle qui ne venait pas de Jésus-Christ, mais -de Charlemagne. M. Émery objecta que l'Empereur aurait dû au moins ne pas toucher aux premiers biens temporels qui étaient déjà très considérables au cinquième siècle. Sans insister à cet égard. Napoléon déclara que s'il lui était donné de parler un quart d'heure avec le Pape, il accommoderait bien tous leurs différends, u Pourquoi alors, répliqua M. Émery, Votre Majesté ne laisserait-elle pas venir le Pape à Fontainebleau? — C'est ce que j'ai dessein de faire. — Mais dans quel état le ferez-vous venir? — Je n'entends pas le faire arriver comme un captif. Je veux qu'on lui rende les mêmes honneurs que quand il est venu me sacrer... »» Puis, brusquant l'entretien, il s'étonna que M. Émery et les évêques n'eussent pas encore trouvé un moyen canonique qui lui permit de s'arranger avec le Saint-Père. Il ajouta, en parlant de lui-même, que s'il avait étudié la théologie pendant six mois, il aurait bien vite débrouillé toutes choses, parce que Dieu lui avait accordé l'intelligence. « Je ne parlerais pas latin si bien que le Pape. Mon latin serait un latin de cuisine, mais bientôt j'aurais éclairci tous les difficultés. » La conversation dura encore quelques minutes et se termina par les paroles les plus bienveillantes pour M. Émery auquel

106 LE PAPE ET L'EMPEttEUH

il n'en voulait pas de lui avoir conseillé de se réconcilier avec Pie VII (1).

Les autres membres du Conseil ecclésiastique avaient moins de valeur que M. Émery. Cependant, M. de Barrai, archevêque de Tours, ancien prélat émigré, se si{jnalait par une piété exemplaire, des mœurs très pures, une science théoloçique consommée, mais aussi par une complaisance exagérée envers- Fauteur du Concordat. M. Bourlier, évéque d'Évreux, était ami de Talleyrand et élevé à son école de prudence et de concescessions. M. Mannay, évéque de Trêves, et le cardinal Maury, qui avait juré à Louis XVIII de lui être fidèle usque ad effu-sionem sanguînts, n'étaient que de fidèles échos de la parole impériale. Quant au Père Fontana, qui avait accompagné Pie VII à Paris au moment du Sacre, c'était un religieux instruit, dévoué à l'Église et à la Papauté. Il n'assista qu'aux premières séances du Conseil de 1809 et eut l'honneur d'être arrêté en 1810 et incarcéré jusqu'en 1814 pour avoir paru suspect au despote et à ses courtisans.

Le ministre des Cultes réunit le Conseil ecclésiastique à la fin de novembre 1809 et lui proposa, au nom du gouvernement, trois séries de questions : la première sur ce qui intéressait les affaires de la chrétienté en général; la seconde celles de la France en particulier, et la troisième, les Églises d'Allemagne, d'Italie et la bulle du 10 juin. Chacune de ces séries se subdivisait en plusieurs questions. Le Conseil se mit aussitôt à l'œuvre et répondit à toutes les questions posées par le gouvernement. Mais il y plaça un préambule sur lequel il convient d'attirer l'attention. « Nous ne séparons pas» disait le Conseil à l'Empereur, de l'hommage que nous rendons à Votre Majesté le tribut d'intérêt, de zèle et d'amour que nous commande la situation actuelle du Souverain Pontife... Tout le bien spirituel que nous pouvons attendre du résultat de nos délibérations est donc uniquement entre les mains de Votre Majesté et nous osons espérer qu'elle jouira

(i) Voir Artaud, Vie de Pie K//, t. II.

LE CONSEIL ECCLESIASTIQUE DE 1809 lOT

bientôt de cette gloire, si elle daigne seconder nos vœux en accélérant une réunion si désirable entre Votre Majesté et le Souverain Pontife, par Tentière liberté du Pape, environné de ses conseillers naturels, sans lesquels il ne peut ni communiquer avec les Églises confiées à sa sollicitude ni résoudre aucune g^rande question, ni pourvoir aux besoins de la catholicité (l). » On peut affirmer que cette protestation, toute empreinte de respect et de fidélité envers le Pape, a été proposée par le cardinal Fesch et appuyée par M. Éraery et par le Père Fontana. Elle dut surprendre Napoléon, autant que le surprendra, en 1811 , le serment d'obéissance à Pie VII, prêté par tous les membres du Concile national. La requête du Conseil ecclésiastique en faveur de la liberté absolue du Saint- Père et du rappel des cardinaux doit donc être considérée comme un véritable acte de courage qui mérite d'être approuvé.

A cette question : « Le gouvernement de. l'Église est-il arbitraire? » le Conseil répondit négativement. Le gouvernement appartenait spécialement au successeur de saint Pierre, qui en était le chef, mais aussi aux évêques, successeurs des apôtres. L'autorité éminente de la Chaire apostolique était réglée dans son exercice par les lois communes de toute l'Église. Enfin les usages, dont les Éghses particulières étaient en possession, devaient demeurer intacts. A cette autre question : « Le Pape peut-il, pour des motifs d'affaires temporelles, refuser d'intervenir dans les affaires spirituelles? » le Conseil répondit que si les affaires temporelles n'avaient par ellesmêmes aucun rapport nécessaire avec le spirituel, « et que si elles n'empêchaient pas le chefde l'Église de remplir librement

(1) Voir Mémoires de Talleyratuïy t. Il, p. 52 et suiv, — Voir aussi Fraqmenls relatifs à Vhiitoire ecclésiastitftie par M. de Barral, le tome IV de l'Église romaine et le premier Empire par le comte d'Hacsson ville et Archives nationales.

Le« réponses du Conseil ont été reproduites par Talleyrand avec quelques abr<^riations, mais sans altérations et en soulignant les parties principales et les citations.

Quant aux pièces imprimées à Londres et relatives aux discussions entre la Cour des Tuileries et la Cour de Rome, Napoléon a déclaré dans ses Mémoires^ t. I^, p. 118, qu'elles étaient apocryphes.

les fonctions de nonce apostolique, le Pape ne pouvait, pour le seul motif des affaires temporelles, refuser son intervention. « Au sujet d'un Concile qui réglerait les affaires en suspens ou en litige, le Conseil déclarait que s'il s'agissait d'un Concile général, il feUait la présence du Pape et que s'il s'agissait d'un Concile national, « l'autorité de ce Concile serait insuffisante pour régler un objet qui intéresserait la catholicité entière. » Cette réponse, irrita l'Empereur, qui s'attendait à une approbation sans réserves des pouvoirs illimités du Concile. Quant à la formation du Sacré Collège, qui devrait être composé de prélats de toutes les nations, le Conseil formait des vœux pour l'exécution de cette mesure. Enfin, pour les prérogatives et droits personnels de l'Empereur, il reconnaissait que Napoléon était fondé à réclamer les prérogatives et droits des souverainetés réunies à l'Empire.

Venant ensuite aux questions qui intéressaient particulièrement la France, le Conseil pensait que le Pape n'avait à se plaindre d'aucune violation essentielle du Concordat. Pour les Articles organiques, dont Pie VII avait cru pouvoir dire qu'un certain nombre étaient contraires au libre exercice de la religion catholique, le Conseil estimait que plusieurs de ces articles étaient des applications ou conséquences des maximes et des usages reçus dans l'Église gallicane. Il reconnaissait cependant que quelques autres articles, comme ceux relatifs à la réception et à l'exécution des bulles et brefs pontificaux, ou le revenu exigé des ecclésiastiques pour être ordonnés par l'évéque et aux pouvoirs des vicaires généraux, renfermaient des dispositions très préjudiciables à l'Église, si elles étaient rigoureusement exécutées ; mais il espérait que Sa Majesté daignerait les révoquer ou les modifier de manière à dissiper toutes les inquiétudes (1). Le Conseil se plaisait à reconnaître que l'état du clergé en France s'était bien amélioré depuis le Concordat, et il énumérait alors la dotation des chapitres, les pensions des 30,000 succursales, les bourses des sémi-

^1) Il convient de constater que ces trois dernières demandes furent accordée» par le décret du 28 février 1810. {Mémoires de Talleyrand, t. II, p. 56).

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naires, l'exemption de la conscription pour les étudiants ecclésiastiques, le rétablissement des congrégations vouées à l'enseignement gratuit et au soulagement des pauvres, des malades, etc. Enfin, venait une question grave entre toutes, celle qui allait déchainer entre le Pape et l'Empereur des hostilités qui devaient durer jusqu'à la chute de l'Empire. « Le Pape pouvait^il arbitrairement refuser l'institution aux archevêques et aux évéques nommés? » Le Conseil répondait ainsi : a Le droit réservé au Pape ne doit pas être exercé arbitrairement. Le Concordat est un contrat synallagmatique entre le chef de l'État et le chef de l'Église, par lequel chacun d'eux s'oblige envers l'autre. C'est aussi un traité public où chacune des parties contractantes acquiert des droits et s'impose des obligations. » Pie VII était donc aussi lié par le Concordat de 1802 que Léon X l'avait été par celui de 1516. Le Conseil, examinant ensuite la réponse de Pie VII au cardinal Caprara, remarquait que, pour refuser l'institution canonique, le Pape rappelait avec blâme les innovations religieuses introduites en France depuis le Concordat et le décret de 1809 qui portait réunion de l'État romain à l'Empire. Pour le premier motif, le Conseil estimait que les innovations connues avaient été en France des bienfaits pour la religion. Quant au refus basé sur le motif politique, le Conseil répondait : u La religion nous apprend à ne pas confondre l'ordre spirituel et l'ordre temporel. Or, la juridiction que le Pape exerce essentiellement de droit divin est celle que saint Pierre a reçue de Jésus-Christ, et celle-ci est purement spirituelle. » Et il ajoutait : « La souveraineté temporelle n'est pour les Papes qu'un accessoire étranger à leur autorité. »

Si le Conseil ecclésiastique avait tenu ce langage au Pape lui-même, il en eût été repris sévèrement. Pie VII aurait en effet eu soin de redire au cardinal Fesch et aux autres que, dans la bulle du 10 juin 1809, il avait déclaré qu'il lui était défendu de livrer un héritage aussi sacré que celui du domaine pontifical, car c'était cesser de garantir la liberté du Siège apostolique, si intimement liée avec la liberté et les intérêts

lie rÉfflise universelle, o Les événements présents, avait-il dit, démontrent assez combien cette principauté temporelle était convenable et même nécessaire au chef suprême de l'Église pour lui assurer Texercice libre et paisible de cette autorité spirituelle dont Dieu Ta investi par toute la terre. » Pie VII aurait aussi rappelé que la peine de Texcommunication majeure avait frappé ceux qui, depuis le 2 février 1809, avaient envahi Rome et le territoire pontifical, violé le patrimoine de saint Pierre et les immunités ecclésiastiques.

Mais, dans son désir d'apaiser le différend, le Conseil allait plus loin. Il affirmait que l'invasion de Rome n'était pas une violation du Concordat, qui n'avait d'ailleurs rien stipulé, rien garanti au sujet du temporel. Alors, en vertu de cet aphorisme, l'Empereur, après la paix de Vienne, aurait pu envahir de nouveau la capitale de l'Autriche sans violer ses engagements. Or, le Concordat était non seulement une convention portant organisation du culte, mais c'était encore un traité de paix. Et comment la paix était-elle respectée, quand l'un des auteurs de la convention traitait l'autre en ennemi? Cependant, le Conseil admettait bien que le Pape aurait eu raison de défendre, avec toute la force de ses moyens, le patrimoine de l'Église, mais le refus des bulles pouvait-il être un de ces moyens? Cette réponse douteuse du Conseil n'avait qu'une valeur médiocre. En effet, le Pape, à défaut d'armes matérielles pour défendre tous ses droits, devait employer les armes spirituelles. Le refus des bulles au prince qui les sollicitait pour exécuter une des clauses du Concordat était légitime, car Pie VII ne pouvait reconnaître à Napoléon violateur et usurpateur de son territoire, c'est-à-dire en état d'hostilité vis-à-vis de lui, des droits qu'il lui avait reconnus comme pacificateur et signataire d'un traité de paix.

On voit que la réponse du Conseil au deuxième motif du refus de Pie VII n'était point fondée. Quant au troisième motif : la séparation du Pape d'avec les cardinaux, ses conseillers naturels, le Conseil, très embarrassé pour s'expliquer à ce sujet, se bornait à mettre ce motif sous les yeux de l'Em-

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LE CONSEIL ECCLÉSIASTIQUE DE 1809 Jll

pereur o qui en sentira, disait-il, toute la force et la justice » . Les prélats essayaient ainsi de racheter les concessions faites par eux au sujet des premier et second motifs. Le gouvernement avait ensuite demandé au Conseil ce qu'il faudrait faire pour le bien de la religion, au cas où le Pape, persistant dans «on refus, l'Empereur considérerait le Concordat comme abrogé. Ici le Conseil voulait bien reconnaître que, devant le refus de l'exécution du Concordat, Napoléon pourrait à la rigueur le regarder abrogé, mais il s'empressait d'ajouter : Le Concordat n'est pas une transaction purement personnelle. C'est un traité qui fait partie de notre droit public, et il J^ importe d'en réclamer l'exécution, dans la supposition même où le Souverain Pontife persisterait à la refuser en ce qui le concerne. » L'ancien évêque d'Autun reconnaît lui-même que ce raisonnement est subtil et singulier, a car le Conseil, ;^ dit-il, semble n'avoir mis en avant avec assurance un principe que pour reculer plus vite devant les conséquences. Il semble même s'être étudié à faire renaître la difBculté au moment où elle paraissait assez nettement résolue (1). » La vérité, c'est que les membres du Conseil, même avec l'intention de plaire à l'Empereur, hésitaient devant les conséquences redoutables de l'abrogation du Concordat. En théorie, ils admettaient bien que, non exécuté, il pouvait être considéré comme abrogé, mais en principe ils ne voulaient pas aller aussi loin. Ils trouvaient bientôt un moyen terme : « le Concordat pourrait être regardé comme suspendu. » Ceci est le triomphe de la casuistique et le dernier mot de la subtilité.

Mais, que le Concordat fût abrogé ou suspendu, que fallaitil faire pour le bien de la religion? Le Conseil, dans la crainte d'un schisme ou de l'intrusion de l'autorité laïque dans le domaine ecclésiastique, commençait par rappeler ainsi les principes qui régissent l'Église :

tt Tous les pouvoirs des ministres de l'Église étant d'un ordre spirituel, c'est à l'Église seule à les conférer.

(1) Mémoires de Tallcyrandy t. II, p. 61.

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i\t LE PAPE ET L'EMPEREUR

« Les évêques ont des pouvoirs d'ordre et des pouvoirs de juridiction.

« Dans les trois premiers siècles de persécution, il a bien fallu que TÉglise seule investît les pasteurs de ces pouvoirs et elle n'a pas pu perdre ce droit, quand les rois se sont faits ses enfants.

« L'Église n'a jamais reconnu d'évêques que ceux qu'elle avait institués. »

Le Conseil ajoutait que la manière de procéder à l'élection, puis de conférer l'institution, n'avait pas toujours été la même. Dans les premiers temps, le clergé de la ville élisait l'évêque et soumettait son choix à l'assentiment du peuple. Au IV* siècle, l'élu devait être confirmé par le métropolitain et les évêques de la province. Au vi* siècle, le roi de France avait le droit de confirmer l'élu. A partir du x* siècle, lorsque les évêques furent devenus seigneurs temporels, l'élection était remplacée par la nomination du roi de France. C'est par exception que certains monarques, comme Louis le Débonnaire, laissaient aux Églises le choix de leurs pasteurs. A la suite de la querelle des Investitures, l'élection de l'évêque fut remise au peuple de la ville. Au xu* siècle, l'élection devint la prérogative du chapitre de la cathédrale, avec obligation du consentement du prince qui représentait le peuple. Talleyrand fait observer que les Papes jusqu'au xm* siècle n'avaient été pour rien ni dans l'élection ni dans l'installation. Il soutient que depuis ils s'attribuèrent quelquefois l'élection et la confirmation par les réserves et autres principes puisés dans les fausses Décrétales (1). La Pragmatique Sanction de 1438, conformément aux décrets du Con-

(1) A la collection de» Décrétales ou Epistolœ decretaleSy lettres des Papes relatives à la discipline et à l'administration ecclésiastiques, formée vers Tan 500 par Denys le Petit, vint s'ajouter une autre collection formée en Espagne au vn* siècle et appelée Hispana. Vers le ix* siècle apparaît une collection attribuée à Isidorus Mercator et qui aurait été fabriquée au Mans. Elle comprend des lettres des Papes et des Décrétales qui sont inventées, d'où le titre de Faussée Décrétais. Le but d'isidorus Mercator était de protéger les évêques contre les métropolitains et contre le pouvoir civil et de reconnaître au Pape seul le droit de juger des causes graves des évêques. Mais l'auteur des Fausses Décrétales ne

LE CONSEIL ECCLESIASTIQDE DE 1809 flî

cile de Bàle, décida que Télection de Tévêque par le peuple et par le chapitre serait confirmée par le métropolitain ou par le Concile provincial. Enfin, le Concordat de 1516 entre Léon X et François I" réserva uniquement l'élection au Roi et l'institution au Pape à la place du métropolitain et du Concile provincial.

Prévoyant alors de graves modifications à cette méthode consentie par l'Église, les membres du Conseil ecclésiastique, qui ne veulent pas encourir une dangereuse responsabilité par des innovations audacieuses et arbitraires, déclarent que, même si Ton revenait aux coutumes des siècles précédents, l'approbation de TÉglise serait indispensable. Ils ont soin de rappeler les vices capitaux de la Constitution civile du clergé, votée par une assemblée politique et incompétente : « Ainsi, disent-ils formellement, dans la supposition où, par la persévérance du refus des bulles, le Concordat serait regardé comme suspendu ou abrogé,. on ne serait pas autorisé à faire revivre la Pragmatique Sanction, à moins que l'autorité ecclésiastique n'intervînt dans son rétablissement. Sans cela, elle deviendrait la source de troubles semblables à ceux qu'a excités dans toute la France la Constitution civile du clergé en 1791.» Puis revenant à la question du gouvernement : «Que conviendrait-il de faire alors pour le bien de la religion? w le Conseil répond « qu'il n'a pas l'autorité nécessaire pour indiquer des mesures propres à remplacer l'intervention du Pape dans la confirmation des évêques» . Toutefois, n'osant demeurer sur une réponse indécise, les membres du Conseil ecclésiastique estiment qu'il serait sage de convoquer un Concile national qui tacherait de prévenir les inconvénients résultant du refus des bulles (1) .

faisait que consacrer une situation déjà existante. C'est pourquoi le Pape Nicolas !•' s'en réclama pour déposer l'^vôque de Soissons en 86V. La vérité sur la valeur réelle de ce recueil ne fut connue définitivement que lorsque parut, en 1523^ la Collectio concUiorum de Merlin. Les Fausses Décrétales n'ont maintenant autorité que sur les points fonnulés depuis par d'autres décisions des Papes ou des Conciles.

(1) En 1687f à l'occasion d'un refus identique fait par Innocent XI, le Parlement de Paris avait supplié Louis XIV de convoquer les Conciles provinciaux ou on Concile national.

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il* LE PAI'R KT L'EMPEREUR

Ces réponses, où perçait Tembarras des prélats qui s'effortraient de se dérober à une lourde responsabilité, déplurent fort à Napoléon qui aurait voulu quelque chose de catégorique, répondant à ses idées personnelles. Suivant lui, TÉçIise gallicane avait toute autorité pour prononcer le rétablissetnent des anciens usages, sinon il y aurait une lacune dans la législation de TÉglise. Il fit rédiger par Tévéque de Nantes une note péremptoire à cet égard et le Conseil, obligé de reprendre une seconde fois la question, déclara de nouveau que la seule voie canonique, pour arriver au but désiré, était la convocation d'un Concile national. Ce Concile devrait adresser au Pape des remontrances respectueuses sur les suites regrettables d'un refus prolongé et lui exposer la nécessité pour l'Empereur et le clergé de pourvoir à la conservation de la religion et à la perpétuité de l'épiscopat. Si, malgré cette démarche, le Pape maintenait son refus, le Concile aurait à se demander s'il était compétent ou non pour rétablir ou renouveler un mode d'institution canonique qui remplaçât le mode fixé par le Concordat. Si le Concile se jugeait compétent, il arrêterait, «sous le bon plaisir de Sa Majesté» , un règlement provisoire de discipline avec l'intention de revenir le plus tôt possible au Concordat. S'il se jugeait au contraire incompétent, il réclamerait le recours à un Concile général qui lui paraissait « la seule autorité dans l'Église qui soit au-dessus du Pape (1) »» .

(1) Ici le Conseil ecclésiastique de 1809 commettait une très grave erreur. Les Conciles, n'étant que des pouvoirs intermittents, ne peuvent en effet remporter sur les Papes qui ont le pouvoir perpétuel. Les Conciles généraux ne peuvent être que « les États généraux de l'Église « rassemblés par l'autorité et sous la présidence du Souverain ; mais au Souverain Pontife appartient seul le droit de les convoquer. Comment, dès lors, convoqués par lui, pourraient-ils être supérieurs à lui? La seule vérité de cette déHnition : « Le Concile universel est au-dessus du Pape » est que le Pape seul ne peut revenir sur un dogme décidé par lui et par les Évêques réunis en Concile général. Mais pour que le Concile général ait l'autoritë souveraine, il faut que le Pape le convoque et le préside. Joseph de Maistre cite avec raison l'opinion du théologien Thomassin ainsi fonnulëe : « Ne nous battons plus pour savoir si le Concile œcuménique est au-dessus ou ai^-dessous du Pape ; contentons-nous de savoir que le Pape, au milieu du Concile, est au-dessus de lui-même, et que le Concile, décapité de son chef, est au-dessous

Enfin, si ce recours devenait impossible, le Concile national pourrait décider, vu le danger imminent dont l'Église était menacée, que l'institution donnée par le métropolitain à ses suffragants, ou par le plus ancien évêque de la province au métropolitain, tiendrait lieu des bulles pontificales, jusqu'à ce que le Pape ou ses successeurs consentissent à la pleine exécution du Concordat. C'est la solution à laquelle on va arriver après bien des débats et des différends, et encore cette solution, un instant approuvée par Pie VII, sera-t-elle bientôt rejetée par lui, lorsqu'il aura retrouvé, avec l'appui de quelques conseillers fidèles, un peu de force et de liberté.

Talleyrand s'étonne ici — et il a raison — que le Conseil ecclésiastique, avant d'aboutir à une solution radicale, n'ait pas, pour faire cesser le refus opiniâtre de Pie VII, supplié l'Empereur de rendre au Pape la liberté nécessaire pour l'expédition des bulles. « Au lieu de cela, remarque-t-il, le Conseil restait toujours dans la supposition que le Pape ne refusait les bulles que pour des motifs purement temporels et à cause surtout de l'invasion de Rome, tandis que le Pape avait formellement déclaré que c'était parce qu'on l'avait privé de sa liberté, de son Conseil et même de son secrétaire qu'il se refusait à faire expédier les bulles (1) ». Le refus de Pie VII était réellement motivé par trois faits : l'invasion de Rome, la spoliation des États romains, la perte de sa liberté. Il faut avoir soin de ne séparer aucun de ces griefs, et Talleyrand s'avance trop quand il croit que le Pape, remis simplement en liberté, aurait accordé les bulles d'institution. Mais là où il est tout à fait logique, c'est quand il dit que si la liberté est une condition indispensable pour valider les actes du plus simple citoyen, à plus forte raison ceux du chef de l'Église. Il se demande si le Conseil ecclésiastique a fait preuve de complaisance ou de pusillanimité. Les deux reproches sont fondés. Talleyrand dit encore : « Que le Conseil n'ait pas engagé

de lui-même. » (Toomassin^ in dissert, de Conc. Chalced.y n° XIV, cit<* dans le Pape, p. 44.)

(1) Mémoires, t. II, p. 66.

TEmpereur à rendre Rome, cela se conçoit. Il n'était pas appelé à traiter cette question politique. » Il Tétait incidemment, car la liberté demandée par le Pape était le retour à Rome, c'est-à-dire dans la capitale restituée librement au Souverain Pontife. Talleyrand, en reprochant au Conseil de n'avoir pas sollicité la mise en liberté de Pie VII, dit que c'était une inconséquence, car on paraissait vouloir prolonger la rupture, « lorsqu'il ne fallait peut-être qu'un mot pour la faire cesser. Le Pape, affirme-t-il, n'aurait pas osé dire qu'il lui fallait avant tout Rome et le patrimoine de saint Pierre. Gela eût été trop évidemment faux, quelque naturel qu'il fût qu'il désirât ardemment cette restitution et qu'il ne cessât de protester contre la violence qui lui avait ravi ses États. Il se serait réduit sans doute à demander un certain nombre de ses cardinaux, son secrétaire, ses papiers... S'il eût demandé plus, ou que, ayant obtenu les objets de sa première demande, il eût continué à refuser les bulles, alors les réponses du Conseil eussent offert au public l'expression d'opinions justes et convenables. » Ici Talleyrand s'avance singulièrement. Pie VII, et il l'a prouvé, ne se serait pas contenté d'une liberté factice ou provisoire. Il lui eût fallu une liberté complète et la remise de ses biens et de ses États. Ce qu'il avait dit solennellement dans la bulle du 10 juin 1809, il le redisait sans cesse au nom de la dignité du Saint-Siège et se considérait comme responsable vis-à-vis de l'Église et de ses successeurs.

Interrogé ensuite sur les plaintes de l'Église d'Allemagne, le Conseil répondit par de simples vœux à l'Empereur qu'il qualifiait dans ses notes « de suzerain de l'Allemagne, d'héritier de Charlemagiie, de véritable Empereur d'Occident et de fils aîné de l'Église « . Il espérait que le protecteur de la Confédération du Rhin arriverait à s'entendre avec le Souverain Pontife pour remédier aux maux de l'Église allemande. Talleyrand reconnaît, et encore avec raison, qu'il y avait bien de la mauvaise foi de la part de Napoléon à imputer, dans ce moment-là, les troubles religieux de l'Allemagne à l'abandon

dans lequel le Pape aurait laissé cette Église depuis dix ans. Quant à une nouvelle circonscription d'évêchés à faire en Toscane, le Conseil ecclésiastique estimait que, « lorsque le Pape serait entouré de ses conseils, Sa Sainteté y donnerait une attention active et soutenue. »

Enfin, la dernière question indiquait chez TEmpereur un trouble, une inquiétude qu'il avait voulu vainement dissimuler et que la note si indulgente de Bigot de Préameneu n'avait pu entièrement dissiper. « La bulle d'excommunication du 10 juiîi 1809 étant contraire à la charité chrétienne, ainsi qu'à l'indépendance et à l'honneur du trône, disait Napoléon, quet parti prendre pour que, dans des temps de trouble et do calamités, les Papes ne se portent pas à de tels excès de pouvoir? » Le Conseil, ainsi interrogé, rappelle d'abord que le Pape n'avait nommé personne (1). Il déclare ensuite qm* les bulles de Boniface VIII contre Philippe le Bel, de Jules II contre Louis XII, de Sixte-Quint contre Henri IV n'ont jamais eu de force ni d'effet en France. Pourquoi? Parce que len évéques de France ont refusé de les admettre et de le^ publier. Par la même raison, la bulle In Cœna Domini a toujours été regardée en France comme non avenue. Si In bulle du 10 juin 1809 avait été adressée aux évéques de France, le Conseil pensait que les évéques l'auraient déclarée contraire à la discipline de l'Église gallicane et à l'autorité dn souverain, en s'appuyant sur l'exemple des évéques qui^ en 1591, déclarèrent que les lettres monitoriales lancées par Grégoire XIV contre Henri IV ne pouvaient lier ni obliger la conscience. Il ne doutait pas que le Concile nationi\l réuni n'interjetât appel, tant de cette bulle que des bulh^s semblables, au Concile général ou au Pape mieux informé. Enfin, le Conseil ecclésiastique concluait en citant le premier article de la Déclaration de 1682 par lequel le clergé de France déclarait que Dieu n'avait donné ni à saint Pierre ni à ses successeurs aucune puissance directe ni indirecte sur les

(i) liC Conseil ignorait ou voulait ignorer le bref du 12 juin 1809. (Voir

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118 LE J^ràPE ET L'EMPEREUR

choses tempor^jjlres. Telles étaient les concessions faites par le Conseil ecclésiastique aux exigences de Napoléon. Il paraît, d'après Talleyrand, que M. Mannay, évêque de Trêves, fut chargé de préparer les réponses aux questions sur le gouvernement de TÉglise; Tévéque de Nantes aux questions sur TÉglise de France et le Concordat; Tarchevèque de Tours aux questions sur les Églises d'Allemagne et d'Italie et sur la bulle d'excommunication. Le Père Fontana n'assista pas aux premières séances du Conseil. M. Émery, qui voyait dans les moyens de conciliation demandés par Napoléon un parti pris de sa part pour imposer aux simples et un masque pour couvrir sa tyrannie, y vint rarement et refusa de signer les réponses qui furent remises à l'Empereur le 1 1 janvier I8I0 (1).

L'ancien évêque d'Autun, résumant les travaux du Conseil ecclésiastique de 1809, comprend les ménagements de ce Conseil qui ne voulait pas accroître l'irritation de Napoléon et le pousser à des mesures encore plus violentes, c'est-à-dire à une rupture complète avec le Pape, rupture qui eût amené le schisme dans l'Église de France. Il se borne seulement à regretter qu'il n'ait pas essayé, avec plus de persistance, de convaincre l'Empereur que, pour être en droit d'imputer les torts au Pape, il fallait du moins lui accorder le genre de liberté qu'il jugerait lui-même nécessaire au chef du Saint- Siège. Or, c'était, comme je l'ai dit, la liberté tout entière, et cette liberté-là, l'Empereur ne voulait pas l'accorder (2).

A Rome, les anciens serviteurs du Pape montraient la même constance que leur auguste maître. Ils refusaient les avances et les présents du général Miollis ; ils se tenaient sur une réserve qui étonnait et irritait le gouverneur de Rome» Informé de cette résistance. Napoléon donna l'ordre de faire

(1) « Tout ce que je peux vous dire» écrivait quelque temps après, M. Emery à M. Nagotf c'est que je suis sorti de là sans avoir aucun reproche à me faire; je crois que Dieu m'a donne l'esprit de conseil en cette affaire, et l'esprit de force p^r sa miséricorde. «

(2) Mémoires de Talleyrand ^ t. II, p. 71 et Archives nationales.

partir de Rome, et dans les vingt-quatre heures, tous les ciïrdrnaux qui s'y trouvaient encore, puis de faire enibaU**r toutes les Archives du Saint-Siège et de les envoyer eu France sous bonne escorte ainsi que les services de la Daterieet de la Pénitencerie, voulant montrer par là que le règne des Papes à Rome était terminé. Le général Radet se prêtait volontiers à tous ces ordres, disant avec conviction : a Si le SaiiU-Père est le vicaire de Jésus-Christ, le grand Napoléon est le vicaire de Dieu ! »

L'année 1810 devait voir s'aggraver les violences contre le Saint-Siège. Le 17 février, avait paru le sénatus-cousulte qui proclamait la réunion des États de Rome à rKmpiro. L'exposé des motifs disait que les circonstances avaient forcé l'Empereur à faire la conquête du sol romain, puis à rcjjler l'usage de cette conquête. Il accusait la Papauté d'être la cause volontaire de cette révolution et félicitait Napoléon de placer une seconde fois sur sa tête la couronne de Chartemagne. Puis, il dévoilait la pensée maîtresse du souverain : « Il veut que l'héritier de cette couronne porte le titre de roi de Rome, qu'un prince y tienne la Cour impériale, y exerce un pouvoir protecteur, y répande ses bienfaits en y renouvelant la splendeur des arts. » Aussi, l'article 7 du sénatus-consulte, que le Sénat vota avec empressement, était-il libellé ainsi : « Le prince impérial porte le titre et reçoit les honneurs de Roi de Rome, w J'ai dit ailleurs (l) ce qu'il fallait penser de cet acte qui, plusieurs semaines avant le mariage autrichien et de longs mois avant la naissance du fils, décrétait solennellement que Napoléon aurait un héritier et que cet héritier occuperait dans la ville des Papes le trône royal et en recevrait les honneurs. J'ai rappelé que, malf;rt! Tarticle 10 qui décidait que les empereurs, après avoir été couronnés à Notre-Dame de Paris, le seraient également à Rome avant la dixième année de leur règne, le roi de Rome ayant à peine atteint l'âge de quatre ans n'eut plus de couronne et ne fut

(1) Voir le Roi de Home, p. i à 4, 233, 235.

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plus pour FEurope qu'un prince autrichien. C'est en vain que le superbe Empereur avait donné au titre II du sénatus-consulte cette rédaction hautaine : « De Findépendance du trône impérial de toute autorité sur la terre, » la Providence allait lui montrer, dans un court espace de temps, que le trône impérial n'était, comme il l'avoua lui-même dans les derniers jours de 1813, ^ qu'un assemblable de quelques pièces de bois recouvertes de velours ! »»

Résolu de toute façon à agir avec la dernière rigueur et comme s'il n'y avait plus de Pape, Napoléon avait demandé à son ministre des Cultes d'étudier les mesures propres à faire marcher l'Éçlise à son çré. Une fois marié et délivré des difficultés que son mariage aurait pu lui causer avec une puissance moins faible que l'Autriche, il donne ordre de chasser de Rome tous les prêtres ou religieux étrangers à la ville, de faire prêter serment à tous les évéques, de proscrire ceux qui le refuseraient et de confisquer leurs biens, de supprimer toutes les congrégations religieuses dans les départements de Rome et de Trasimène, de réduire le nombre des évêchés et paroisses d'ItaUe. Il veut mettre à profit la paix générale pour finir toutes ces affaires.

Dès la fin de 1809, l'Empereur avait pensé à réunir un Concile général et à en informer les souverains qui avaient des catholiques dans leurs États; mais il y renonça, sur des objections sérieuses présentées par le Conseil ecclésiastique. Au sujet de l'institution canonique, question majeure qui ne cessait de préoccuper Napoléon, le rusé cardinal Maury eut l'idée de rappeler que Louis XIV, en lutte avec la Papauté, avait fait administrer les diocèses vacants par les évéques non institués. Ainsi, c'était celui qui, à l'Assemblée Constituante, avait si clairement dénoncé les dangers de la Constitution civile du clergé, c'était le même homme qui allait faire adopter par Napoléon une mesure qui, elle aussi pourtant, devait jeter l'Église de France dans des agitations néfastes et causer au Pape la plus grande douleur. Consulté à cet égard, Bigot de Préameneu répondit que la règle était que les

évéques nommés ne fussent ni sacrés, ni installés avant d'avoir reçu leurs bulles. Jusqu'à cette époque, les grands vicaires administraient les diocèses mais sans remplir les fonctions de Tévèque, telles que Tordination et la confirmation. En attendant leur institution, les évéques se bornaient à correspondre avec leurs grands vicaires, sans aller dans leurs diocèses. Le ministre avouait à TEmpereur qu'il avait conseillé aux évéques nommés, puisque l'obtention de leurs bulles était retardée, de se rendre dans leurs diocèses. Mais les évéques témoignaient à ce sujet « une répugnance extrême » . Ils préféraient se conformer à l'usage et diriger leurs diocèses par correspondance. Bigot de Préameneu avait été amené à trouver leurs raisons péremptoires, parce que le chapitre de Liège avait refusé de donner les pouvoirs à M. Léjéas, évéque nommé, sous prétexte qu'il n'était plus dans les délais fixés pour exercer ses droits. Redoutant un conflit, le ministre hésitait à inviter de nouveau les évéques à se rendre dans leurs diocèses. D'autre part, le cardinal Fesch, qui s'était contenté jusqu'alors d'accepter l'administration du diocèse de Paris, en attendant que Napoléon eût fait choix d'un autre titulaire, ne voulut pas être assimilé à un simple grand vicaire et, en conséquence, ne crut pas pouvoir, malgré son invitation pressante, aller prendre possession de l'archevêché de Paris.

Le cardinal Fesch s'indignait d'une politique aussi brutale et aussi maladroite. Il ne comprenait pas que l'Empereur traitât le Pape comme il aurait traité un des petits rois qui lui faisaient humblement cortège. Il ne craignit donc pas de lui montrer sa désapprobation en refusant de céder à ses injonctions. C'était un exemple, mais il ne fut pas suivi. Aussi Bigot de Préameneu finissait-il par reconnaître que si Napoléon persistait à croire que les évéques nommés devaient aller dans leurs diocèses, ces évéques n'hésiteraient pas à lui obéir et à lui donner ainsi une preuve de leur dévouement (l). Le ministre des Cultes ne s'avançait pas trop, car malheureuse-

(1) Rapport de Bigot de Préameneu à TEmpereur. — Voir l'Église romaine et U premier Empire par le comte d'Haussosi ville, t. III, p. 507.

ment bien des prélats donnèrent alors à TEmpereur des^ marques de leur servilité.

On aurait pu croire que François II, profitant de Talliance inespérée qu'il avait contractée avec Napoléon, interviendrait en faveur de Pie VII. Cette intervention eut lieu, mais de feçon à ne pas compromettre TAutriche dans une nég^ociation délicate et à en laisser toute la responsabilité à l'Empereur des Français. On sait que M. de Metternich, envoyé en France au moment du mariage de Napoléon et de Marie-Louise, fut reçu à Compiègne par l'Empereur avec les marques les plu^ flatteuses d'empressement et de considération. Après lui avoir témoigné sa joie de l'heureuse conclusion de son mariage, Napoléon en vint rapidement à sa querelle avec le Saint- Père et laissa entendre qu'il accepterait volontiers l'intervention de l'Autriche en cette affaire. Metternich comprit aussitôt qu'il y aurait intérêt pour la monarchie autrichienne à intervenir auprès du Pape, et il écrivit en ce sens à Vienne. Le diplomate autrichien agréé fut le chevalier de Lebzel-tern. Celui-ci avait un moment encouru le ressentiment de Napoléon pour avoir protesté contre l'arrestation du ministre d'Espagne par le général Miollis, et avait été conduit comme prisonnier à Munich. Remis en liberté pendant les négociations d'Altenbourg, il avait, après la paix de Vienne, manifesté des sentiments amicaux pour la France et assisté à la demande en mariage de l'archiduchesse Marie-Louise par le prince de Neufchàtel. Il avait accompagné à Paris M. de Metternich qui répondait de lui à Napoléon en ces termes : a Vous ne pouvez mieux choisir que M. de Lebzeltern. Il accomplira sa mission avec zèle et loyauté. Il vous servira sans desservir Sa Sainteté. » Nous connaissons aujourd'hui par M. de Metternich lui-même les détails exacts de cette mission (1).

M. de Lebzeltern devait partir le 28 avril 1810, sous le prétexte de traiter avec le Saint-Père d'affaires qui regardaient l'Autriche. Il allait entamer les questions générales a de

(1) Mémoires de Metternich, t. lî, p. 333 à 355.

manière à ne pas jeter Todieux du refus sur le Pape, dans le cas malheureusement trop possible, écrivait Metternich à l'Empereur François, où il ne voudrait pas accéder A des arrangements... Je crois, ajoutait Metternich, qu'il ne serait pas impossible à un Souverain Pontife habile de rentrer à Rome sous certaines modifications, en sauvant les droits essentiels et imprescriptibles de sa dig^nité. Malheureusement, le Pape s'est prononcé sur plusieurs points de manière à être obligé de se rétracter, et son attitude est par là même infiniment compliquée. » Il est bien évident que Pie VII ne pouvait, comme l'empereur François l'avait fait au sujet du mariage franco-autrichien, fermer les yeux sur les plus graves irrégularités et accepter des conditions draconiennes, en se promettant, à son exemple, de ne pas tenir sa parole. Mais Metternich se souciait médiocrement des intérêts réels de la Papauté : « Si la tentative ne réussit pas, concluait-il, Votre Majesté Impériale n'en aura pas moins joué le beau rôle, le rôle le plus digne du premier prince de la chrétienté (1) » . Metternich obtint, non sans peine, un mémoire où l'Empereur exposait ses desseins au sujet des affaires du Pape et de l'Église. Mais l'ambassadeur eut soin de déclarer à l'avance qu'il ne considérerait les termes du mémoire que comme o des notions préliminaires »» . Ce n'était pas d'une négociation en règle, mais simplement de pourparlers préalables qu'il était chargé.

Napoléon, a décidé à rester lié à la religion de saint Louis, » s'engageait à ne soulever aucun schisme pour des questions spirituelles. Il reconnaissait que, tout en conservant la dénomination d'Église romaine et l'évêché de Rome au Pape, il serait préférable de faire résider le Pape à Paris, où il serait plus près de Madrid, de Vienne et de Lisbonne. Ce qui prouvait que telle était sa pensée, c'était la réunion des cardinaux et des archives de Rome, de la Daterie et de la Pénitencerie à Paris, la réunion de Rome à l'Empire. Au cours de ses

(1) Mémoires de Metternich, ibid.

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observations sur la situation nouvelle faite à Pie VII, Napoléon disait avec une sorte de dédain : a L'Empereur ne cherche plus le Pape. Il a ol)tenu ce qu'il voulait. Son clerçé s'est réuni autour de sa doctrine, qui est celle de l'Église gallicane. Ses évéques lui sont dévoués. » Une certaine partie du clergé et des évéques paraissaient en effet appuyer la politique impériale, mais une honorable majorité était opposée aux violences dont la cour des Tuileries usait envers le Quirinal.

Cependant, Napoléon avouait qu'il y avait une sérieuse difficulté : le refus de l'institution des évéques. « On sait, disait-il, que l'Empereur Napoléon a fait réunir un conseil de quinze des principaux docteurs de l'Église qui ont déclaré que, si le Pape continuait à refuser l'institution des évéques, l'Empereur pourrait réunir un Concile qui pourvoirait à l'institution. » On a vu ce que le Conseil ecclésiastique avait timidement proposé. L'Empereur tirait de ses conclusions des conséquences hardies et fort inattendues. Toutefois, il se défendait de vouloir, parce moyen, diminuer les prérogatives papales. Que lui importait, en effet, par qui étaient administrés les diocèses, pourvu qu'ils le fussent? D'après les Canons «t les usages de l'Église, les chapitres nommaient des vicaires généraux pour remplir les fonctions de l'évéque (certaines fonctions seulement) et cette nomination était soumise à l'Empereur. Or, comme les chapitres et les vicaires paraissaient en majorité dévoués à sa politique, l'Empereur, par ce moyen, avouait obtenir le double avantage de nommer Tévèque et d'influer sur la nomination des vicaires capitulaires. Cet état de •choses pouvait durer très longtemps. « Seul, le système papal, affirmait Napoléon, était appelé à en souffrir, » et un sentimentde mécontentement envers le Pape, et non la nécessité, serait de nature à amener la réunion d'un Concile. « L'Empereur, ajoutait le mémoire remis à Metternich, n'a point de démarches à faire auprès du Pape. Il n'a pas besoin de lui. Tout est d'accord pour s'en passer... (I) »

(i) Le jour même (6 mai 1810) où MeUernich adressait son rapport à Fran- 4;o'is II, Napoléon donnait une audience à Bréda, en Hollande, aux autorités

L'Empereur se vantait d'avoir une nouvelle organisation reli{jieuse toute prête et déclarait que le Pape avait besoin de lui, qui seul pouvait étendre ou affaiblir son influence. « Il doit faire cette démarche, disait-il, en réparation du tort et aussi du ridicule qu'il s'est donné, lorsqu'il a essayé d'excommunier l'Empereur, et de quelle manière? Par un acte qui invitait presque à l'assassinat? » On n'a qu'à relire la bulle du 10 juin 1809 pour voir au contraire avec quelle modération Pie VII avait appliqué à l'Empereur les censures ecclésiastiques. Mais Napoléon croyait avoir en cette affaire « tout le mérite de la générosité et des bons procédés » et il le disait hautement. « Par ce qu'ont fait Charles-Quint et d'autres princes en pareilles circonstances, qu'on juge de ce que j'aurais pu faire ! »

L'Empereur se demandait encore quel était l'intérêt de l'Autriche et des autres puissances catholiques? «C'était, disait-il, de s'affranchir de Tautorité du Pape en se servant de leur

et aux deux clergés, protestant et catholique. II avait à côté de lui l'impëratricc Marie-Ix>uise, le roi et la reine de Westphalie, le prince de Neufchâtel et les grands dignitaires. Après avoir écouté favorablement la hamngue des pasteurs, Napoléon apostropha grossièrement les prêtres catholiques et leur dit (c'est le pasteur Villegois qui assistait à l'audience et rapporte ces propos' : u Iiubéciles ! Prenez exemple sur ce monsieur (il leur montrait du doigt le pasteur Ten Oven). Connaissez-vous bien l'Évangile? Pouvcz-vous bien m'cxpliquer un texte? Savezvous lire? Vous avez calomnié les protestants, en les représentant comme des hommes qui enseignent des principes contraires au droit du souverain. J'ai trouvé dans les protestants des Hdèles sujets ; j'en ai 6,000 à Paris et 600,000 dans mon Empire, et il n'y en a aucun dont j'aie jamais eu raison de me plaindre. Je m'en sers dans mon palais et je leur en permets l'entrée ; et ici une poignée de Braban(;ons fanatiques voudraient s'opposer à mes desseins ! Imbéciles que vous êtes ! v Puis s'exaltant davantage : «... Je n'ai pas besoin de vos prières, s'écria-t-il. Quand je prie, je m'adresse moi-même à Dieu. Vous voulez être désobéissants? Oh ! j'en porte les papiers en poche (il frappait sur sa poche), et si vous persistez dans de telles maximes, vous serez malheureux icibas et damnés dans l'autre monde !... C'est Dieu qui m'a placé sur mon trône, et vous, vermisseaux de terre, voudriez-vous vous y opposer ? Je ne dois rendre compte de ma conduite qu'à Dieu et à Jésus-Christ et non pas à un Pape. Croyez-vous que je suis un homme à baiser la mule d'un Pape ? Bigots ! si cela dépendait de vous, vous me couperiez les oreilles, vous me couperiez les cheveux, vous me tondriez, vous me jetteriez dans un couvent, comme Louis le Débonnaire, ou vous me relégueriez en Afrique !...»» [Communication faite par un savant hollandais au comité des Travaux historiques, i — Voir aussi F. Scuoeij,, Recueil de pièces officielles, t. iv, p. 247.

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iî6 LE PAPE ET L'EMPEREUR

Église, OU de réclamer d'une manière ferme et loyale un accommodement entre TEmpereur et le Pape. » Si TAutriche préférait ce dernier parti, elle devait faire connaître à Pie VII la véritable situation des affaires de France et l'amener à un arrangement dans l'intérêt de la chrétienté. Voulait-il revenir à Rome? En ce cas, il lui fallait renoncer d'esprit et de cœur à son ancienne souveraineté et reconnaître sincèrement la réunion de cette ville à l'Empire. Si cette reconnaissance blessait son orgueil et sa délicatesse, il pouvait se rendre à Avignon. Là, il serait traité comme Souverain spirituel et d'une manière conforme à sa dignité, pourvu qu'il ne fit aucun acte contraire à la possession de la France. On réglerait le sort de la Propagande et des cardinaux et les correspondances du Pape avec les Cours étrangères. Metternich, commentant ce singulier Mémoire, disait qu'il avait été à même de juger l'embarras très réel dans lequel se trouvait Napoléon, et de son désir de sortir d'une querelle que sa durée même envenimait. Il était convaincu que si Pie VII accédait à certains arrangements, la querelle s'apaiserait Mais il considérait que ces arrangements seraient impossibles, si le Pape ne consentait pas à des modifications apportées m à sa puissance purement temporelle » .

La connaissance que l'ambassadeur d'Autriche avait du Sacré Collège, l'isolement et la fermeté du Saint-Père, tout le portait à craindre l'insuccès de l'entreprise qu'on allait tenter à Savone. Mais si l'on ne réussissait pas, l'empereur ■d'Autriche n'en serait pas moins appelé à jouir des efforts faits pour le rétablissement des rapports du Saint-Siège avec les puissances catholiques. Metternich avait confié au chevalier de Lebzeltern que Napoléon s'était mis dans une situation difficile. « La force morale, lui dit-il, a de nouveau soutenu ses droits contre la force matérielle. Le Saint-Père, en résistant aux volontés de Napoléon, a sacrifié des avantages précaires. Il s'est retiré dans des retranchements inexpugnables, et la discussion entre les parties adverses a nécessairement dû cesser, dès que la violence ouverte, exercée contre

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$a personne, a placé le Pape dans une attitude entièrement passive. »» L'intervention d'un tiers pouvait seule aplanir le différend. D'ailleurs, Napoléon désirait un arrangement. « Il est à supposer, ajoutait Metternich, que s'il en avait encore le choix, il n'entreprendrait plus ce qui, après l'expérience qu'il vient de faire, doit ne pas lui laisser de doute sur l'existence d'obstacles insurmontables. » Cependant, suivant le ministre, tout n'était pas perdu. Un Souverain Pontife habile, propre à saisir le faible de la position de son adversaire sans lui en faire honte, parviendrait sans doute à remettre bien des choses dans la bonne voie. Lebzeltern devait donc s'attacher à faire entrevoir cette possibilité à Pie VII et à lui montrer les avantages qui résulteraient pour lui de son rétablissement sur le siège de Rome dans un état de possession u même modifié «ous les rapports temporels» . L'Autriche conseillait cet arrangement pour remédier aux maux pressants de l'Église, sans lier pour cela sa politique à celle de Napoléon. Ici, elle était médiatrice et non alliée. Mais de toute façon, la mission de Lebzeltern était très délicate. L'ambassadeur devait comprendre que les résultats attendus par le Saint-Père ne s'obtiendraient que par une conduite adroite et souple. Or, Pie VII ne pouvait pas se livrer à des complaisances ingénieusement calculées, ni chercher par des manières habiles à découvrir et à saisir le faible de son adversaire. Malgré son désir de prévenir ou d'arranger toutes les difficultés, le Pape était dans l'impossibilité, sous peine de trahir la cause de l'Église, « de «'arrêtera l'idée qu'en de grands moments de crise politique, il faut accorder beaucoup. » Ce « beaucoup « était trop.

Le chevalier de Lebzeltern se rendit donc à Savone et obtint, le 14 mai, une audience de Pie VII. Le 15, il en rendit compte à Metternich (1) . Le Pape le reçut avec une cordialité non équivoque. Il témoigna quelque surprise de la complaisance de Napoléon à le laisser venir auprès de lui, et sur l'assurance que l'Empereur n'empêcherait pas les fidèles de lui adresser

(1) Mémoires de Metiernich, t. Il, p. 344. — Cf. avec Artaud. Histoire de Pie VII, i. II.

leur recours, il eut un mouvement de joie réelle, et s'écria : a E in sua mano^ ravvicinandosi délia Chiesa, difare luito il bene per la Religione. » Lebzeltern ne cacha point que Pie VII avait ressenti et ressentait encore a la plus çrande partialité pour l'Empereur personnellement. Combien de fois, ajoute-t-il dans son rapport — cette phrase a disparu du texte publié par Metternich — n'ai-je pas relevé que cette partialité se manifestait bien plus sensiblement pour Napoléon que pour notre souverain? Il a fallu toutes les amertumes dont le Pape a été abreuvé pour Tobliger à adopter un système qui, au fond^ répugnait évidemment à son cœur, (l) » Lorsque Lebzeltern parla au Pape des dangers qui menaceraient TÉglise, s'il ne cherchait à sortir de Tétat d'inactivité et de nullité où il se trouvait : « Nous les avons bien pressentis, répondit Pie VII, et c'est la seule pensée qui nous occupe. Cette interruption de toutes relations avec les clergés étrangers, la difficulté de nos communications avec les évêques français même, sont le sujet de notre profond chagrin... Aussi, n'avons-nous cessé de nous plaindre de notre situation sous ce rapport. C'est un vrai schisme établi par le fait. » Et le vénérable pontife disait avec une émotion sincère : ii Nous ne demandons rien pour nous à l'Empereur. Nous n'avons rien à perdre. Nous avons tout sacrifié à nos devoirs. Nous sommes vieux et sans besoins... Nous ne voulons pas de pension. Nous ne voulons pas d'honneurs; les aumônes des fidèles nous suffiront... >» Mais ce qu'il demandait avec instance, c'est qu'on fit cesser son isolement. Pie VII n'avait comme secrétaire qu'un domestique. Et c'est avec un tel aide qu'il avait du expédier plus de cinq cents dispenses et répondre aux instances nombreuses des évèques français, alors que déjà les forces physiques lui manquaient! Et comme Lebzeltern conseillait de s'adresser à Napoléon, le Pape répondait tristement : « Il sait notre isolement parfait. Nos plaintes, nos instances réitérées, adressées au préfet et au

(1) Pic VU ne pouvait oublier la conduite de François II et de ses agents, le cardinal llerzan et le marquis Ghisilicri, lors de son élection à Venise, ni lea prétentions de l'Autriche sur les États en 1800.

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général, doivent lui être connues. » Le diplomate autrichien saisit l'occasion pour lui représenter que Napoléon lui accorderait toute liberté pour s'acquitter de son ministère. Le Pape sourit avec une certaine incrédulité, puis parla du chagrin que lui causait la détention à Fénestrelles de son neveu et du cardinal Pacca, qu'il appela « l'innocente victime » , car c'était lui, le Pape (et non le cardinal), qui écrivait lui-même ses protestations. Il déplora aussi l'absence de Mgr Minocchio, son confesseur, de Mgr Devotis, secrétaire des brefs, et d'autres prélats de sa maison. Arrivant ensuite à la question du pou-^ voir temporel, il dit avec une singulière force, et je tiens à reproduire ses paroles, telles qu'elles ont été prononcées : a Quando le opinion i sono fondate sopra la voce delta coscienza e sul senlimento dei proprii doveri^ diventano irremovibiliy e non. vi e forza fisica al mundo che possa, alla lunga^ loltere con una forza morale di quesla naiura ! Quand les opinions sont fondées sur la conscience et le sentiment du devoir, ces opinions sont inébranlables. Il n'y a pas de force physique au monde qui puisse l'emporter sur une force morale de cette nature. »

En s'exprimant avec tant d'énergie, le Pape ne mettait cependant aucune aigreur dans ses propos. Il avait un peu vieilli, mais il était souriant et calme. Lebzeltern, qui remarquait la fermeté de ses opinions, affirmait que sur certaines, c'est-à-dire sur les principales, il ne reviendrait jamais et ne pourrait jamais revenir. Toute conversation n'aboutirait qu'à de longues discussions théologiques inutiles. Lebzeltern terminait son rapport en souhaitant que Napoléon délivrât le cardinal Pacca et quelques autres personnes de la Cour romaine. Cet acte de clémence produirait une profonde impression sur le cœur et l'esprit de Pie VII, qui était déjà touché de l'envoi d'un diplomate autrichien auprès de lui» Metternich fit part à François II de la mission de Lebzeltern et la résuma ainsi : il résultait du rapport de l'ambassadeur à Savone que le Saint^Père, qui ne s'attendait pas à la démarche de la Cour d'Autriche, avait quelque espoir que le gouverne-

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ment français reviendrait à des principes plus conformes aux intérêts de la chrétienté. Le Saint-Père insistait pour avoir auprès de lui un Conseil et n'était pas éloigné de se vouer, a dans un lieu quelconque, au plein exercice de ses fonctions spirituelles, » si Napoléon lui en fournissait les plus indispensables moyens, et surtout s'il n'exigeait pas sa renonciation à ses droits temporels.

Cette analyse n'était pas tout à fait exacte, car le rapport ne disait mot du séjour à Avignon ni à Paris. Metternich parlait ensuite d'une très longue conversation qu'il avait eue à Saint-Cloud avec l'Empereur. Napoléon, peu disposé à entrer dans les vues conciliantes de François II, lui avait dit que le Pape, depuis l'arrivée de Lebzeltern, avait adressé au cardinal Fesch une lettre de menaces contre lui et ne cessait d'exciter le peuple des États romains à la résistance. Metternich en témoigna quelque surprise. Il crut pouvoir assurer à l'Empereur que Pie VII avait, au contraire, exprimé le vœu de s'entendre avec lui. Il ajouta qu'il demandait un Conseil pour pouvoir répondre efficacement à toutes les ouvertures qui lui seraient faites. « Comment voulez-vous, dit Napoléon, que j'accorde au Saint-Père un Conseil dont il se prévaudra contre moi? — J'ai prévu l'objection, répliqua Metternich. Pour éviter à Votre Majesté l'initiative, nous lui demandons ce Conseil comme puissance amie des deux parties. » Napoléon ne trouva rien à objecter à cette proposition qui lui permettait de croire qu'un Conseil, dont les membres seraient choisis par une puissance adverse, ne pourrait jamais arriver à satisfeire toutes les intentions du Pape. Metternich pensait avoir joué ainsi le rôle le plus digne d'un représentant de l'Autriche. Si, comme il n'était que trop à craindre. Napoléon persistait dans ses vues destructives de toute organisation ecclésiastique, François II n'aurait pas lieu de regretter d'avoir employé ses bons offices dans une cause qui n'était compromettante que pour celui qui attaquait l'Église. Metternich ajoutait, et ceci est à souligner : « M. de Lebzeltern a pu se convaincre de Fimpression que produisaient en Italie tous les bouleverse-

menls qu'y introduit l'Empereur des Français et surtout la conduite qu'il observe vis-à-vis du Saint-Père. Tous les regards sont tournés vers nous, et l'arrivée d'un diplomate autrichien à Savone a fait sensation et a réveillé des espérances générales. Si, comme il n'y a que trop à parier, elles ne s'accomplissent . pas, beaucoup d'esprits s'élèveront encore davantage contre le gouvernement oppressif sous lequel gémit ce malheureux pays. » Ainsi, la conduite aussi impolitique que brutale de Napoléon portait déjà ses fruits. Mécontentement en Italie, joie en Autriche et espérance d'en tirer profit. Il est vrai que, malgré le redoublement de violences dont le Saint-Père va souffrir, ce ne sera seulement qu'après l'abdication de Napoléon que François II pensera à témoigner quelque sympathie au Saint-Siège. Et nous verrons plus tard la conduite hypocrite que l'Autriche tiendra à son égard au Confjrès de Vienne, où pourtant elle était souveraine.

Les Mémoires de Metternich contiennent encore le bref du 21 mai que Pie VII avait adressé à l'ambassadeur Lebzeltern. Le Pape y renouvelait les assurances de sa constance à repousser toute combinaison qui porterait atteinte à la dignité de l'Église et du vicaire de Jésus-Christ. « Nous avons pris la résolution immuable, disait-il, de ne devenir en aucune façon infidèle aux devoirs de notre mission, dont nousaurons à rendre compte devant le tribunal du Juge suprême (l). «

C'était en quelque sorte le résumé des dernières paroles de Pie Vil à Lebzeltern, à l'audience du 20 mai : « Je ne vous autorise, dans les explications soit verbales, soit écrites que vous allez fournir à Paris, qu'à exprimer uniquement ce qui suit : Que vous m'avez trouvé résigné aux décrets de la divine Providence entre les mains de laquelle j'ai exclusivement et humblement remis la défense de ma cause, ainsi que ma destinée... Parlez de mon calme et de ma sérénité dans ma prison, de ma conviction que les désordres qui ne menacent que trop l'Église ne seront imputés qu'à leur véritable

(1) Mémoires de Metternich, i. II, p. 355.

auteur. Dites aussi que mes vœux les plus ardents sont que FEnipereur se rapproche de TÉglise; qu'il réfléchisse que les fîloires du monde n'assurent pas les biens de Téternité; qu'il cesse ses persécutions ; qu'il me fournisse les moyens de satislîiirc* aux devoirs sacrés de mon ministère et de communiquer librement avec les fidèles, qu'il ne les prive pas des secours de leur Père commun et qu'il me mette en mesure d'y pourvoir sur le sièçe de saint Pierre (1) . » A de telles paroles, rapportées pin une bouche respectueuse et fidèle, l'Empereur des Franviih eut dû répondre par une modération et une conciliation qui auraient fait son honneur. Mais non, il écartera dédaig[neusèment la médiation de l'Autriche. « Je vous renvoie, écrit-il à M. Bigot de Préameneu, la lettre du Pape à M. de Metteriiich. Remettez-la lui en disant que, comme il parait que le Pape ne veut pas d'arrang^ement, je ne pense plus à ces a ffîi ires-là! « Or, en refusant une entente encore possible, il n UN promettra irrémédiablement la gloire et le salut de son Eui\nre,

Pendant que Lebzeltern conférait avec le SaintrPère, Napoléon prescrivait au ministre des Cultes de faire envoyer en Fiiuice les évêques italiens qui avaient refusé le serment, de sc(|uestrer leurs biens et de diviser les États de Rome en trois ou quatre diocèses, a Je verrai, mandait-il, quel sera l'arrondiï^sement de l'évêché de Rome proprement dit. On ne doit rien changer et il faut laisser la ville de Rome sous la juridiction de l'évéquc. Le Pape serait donc le troisième ou quatrième L-rrtjne. Il est aussi nécessaire de me faire connaître ce qu'on il oit conserver du chapitre du Pape comme évèque. Je suppose que ce chapitre est celui de Latran. » En outre, le but *le l'Empereur était d'arriver à n'avoir plus de religieux à Home, de séquestrer les biens des évèques et des chapitres^ lie faire venir à Paris plusieurs séminaires qui appartenaient i\ Rome comme capitale de la chrétienté (2) . Son ressentiment

^l £> Pape Pie VII à Sauone par Cbotard, p. 124. — Extrait des Mémoires inéfiiti fie M. de Lebzeltern,

1^5'' Ij'Ures inédites y t. II, p. 30.

atteindra aussi bien les congrégations de France que celles d'Italie. « Prenez des mesures, écrit-il à Bigot de Préameneu le 1 1 juin, pour faire en sorte qu'au mois de juin, la congre^ gation des Sulpiciens soit dissoute et ce séminaire détruit (l) . » C'était sur la dénonciation de quelques jansénistes, qui avaient accusé les Sulpiciens de soutenir le Pape, que Napoléon avait pris cette décision. On a dit que le conseil donné par M. Émery au cardinal Délia Somaglia d'obéir à sa conscience qui lui interdisait d'assister au mariage religieux de Napoléon et de Marie-Louise, conseil qui aurait été révélé par le cardinal lui-même, n'avait pas peu contribué à irriter l'Empereur contre le vénérable Supérieur de Saint-Sulpice. Mais ce ne fut pour le moment qu'une menace, car le 24 septembre, M. Émery pouvait écrire à M. Nagot : « Le séminaire a essuyé un grand orage provoqué par le parti janséniste. Par la protection de la Sainte Vierge et de nos saints patrons, il s'est apaisé et les choses sont dans le même état soit à Paris, soit ailleurs... « Avant de manifester toute sa colère à Savone, l'Empereur crut utile de faire succéder à une mission diplomatique une mission religieuse. Il envoya donc auprès du Pape les anciens négociateurs du Concordat, Spina et Caselli. Ces cardinaux arrivèrent le 5 juillet. Napoléon comptait sur le succès de leurs démarches, car il mandait trois jours après au prince Eugène que, «« sous un mois ou deux, il finirait par s'accommoder avec le Pape (2). « Spina et Caselli eurent bientôt une audience de Pie VII, qui se plaignit vivement de la conduite indigne de l'Empereur et réclama de nouveau la présence à ses côtés de deux cardinaux choisis par lui. Il déclara qu'il ne ferait rien sans l'assistance de personnes sûres et expérimentées. Il repoussait la proposition d'aller à Paris ou à Avignon. S'il quittait jamais Savone, ce ne serait que pour retourner à Rome. Averti de cette attitude, l'Empereur ordonna aux évèques d'Asti, de Liège, de Poitiers et de Saint-Flour de se rendre dans leurs diocèses, quoiqu'ils n'eussent pas reçu l'ins-

(1) Lettres inédites^ t. Il, p. 40, et Archives nationales.

(2) Ibid., p. 49.

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titution canonique. Il cherchait toutes les occasions de faire connaître au Pape son ressentiment et il le faisait avec petitesse. Ainsi, ayant appris que les banquiers Barthélémy et Duchesnes avaient à remettre une somme de cinq cents louis à Pie VII, il le leur défendit, sous prétexte que, n'ayant besoin de rien, on ne pouvait lui remettre cet argent que dans un but de malveillance.

Le dépit de voir ce vieillard lui résister obstinément le poussait aux actes les plus détestables. Il frappait tous ceux qui témoignaient la moindre sympathie au Saint-Père, de feçon à faire connaître à Savone ses menaces et ses violences. Ainsi, le 25 juillet, il donnait ordre au prince Eugène de faire arrêter le Père Leonardi de Vérone et le Père Pacetti de Venise. « Prenez, disaitril, dans un langage révoltant, les mesures les plus efficaces pour comprimer les dispositions malveillantesque montrent partout les moines. Mon intention n'est pas de me laisser insulter par cette vermine (1). »

Le cardinal Fesch n'ayant pas voulu, comme je l'ai dit, aller prendre possession de l'archevêché de Paris, auquel le Pape ne l'avait point destiné, Napoléon désigna à sa place le cardinal Maury, évêque consacré de Montefiascone et de Corvetto, qui eut la faiblesse d'accepter. Six jours après. Napoléon nomma M. d'Osmond, évêque de Nancy, à l'archevêché de Florence, puis enjoignit aux deux prélats d'aller occuper leurs sièges, sans tenir compte des prétentions opposées des. chapitres. Maury, après avoir informé le Pape, obéit le 1" novembre 1810. M. d'Osmond obéit le 7 janvier 1811. Ces deux décisions allaient singulièrement aggraver le diftérend entre

Malgré les mesures arbitraires prises par Napoléon contre le Saint-Siège, le clergé italien ne se laissait pas ébranler et manifestait hautement son amour et son dévouement pour le Souverain Pontife. Il refusait en masse le serment impérial et allait au-devant de la persécution. « Je vois, mandait l'Empe^

(1) Lettres inédites ^ t. 11, p. 57.

reur à Biçot de Préameneu le 22 août 1810, que vous avez cinq cents curés réfractaires à Parme. Ce sera peut-être trop de monde pour Parme. On pourrait en mettre deux cents à Parme et trois cents à Bologne (1). » Le Pape était averti secrètement de toutes ces mesures, malgré la surveillance étroite du général Berthier et de M. de Chabrol, par de courageux catholiques, tels que les abbés Grégoire et Perreau, par le Père Fontana et Alexis de Noailles, par des femmes et par des jeunes gens pénétrés d'un zèle et d'une bravoure à toute épreuve. Grâce à eux, le cardinal Di Pietro pouvait, dans son exil de Semur, exercer encore les fonctions de délégué apostolique. Informé de l'envoi du cardinal Maury à Paris et de M. d'Osmond à Florence, Pie VII résolut d'agir hautement. Il écrivit d'abord, le 5 novembre 1810, à Maury une lettre où il se plaignait de son installation dans le gouvernement diocésain de Paris. Il lui rappelait le bref du 26 août 1809 au cardinal Caprara, par lequel il avertissait le légat qu'il ne reconnaîtrait pas à l'auteur de tant de violences contre l'Église le droit de nomination des évêques et la faculté de l'exercer. Il redisait que, dans l'état actuel des choses, tout lui faisait un devoir de refuser l'institution canonique aux évêques nommés par l'Empereur. « Nous n'aurions jamais cru, disait-il, que vous eussiez pu recevoir la nomination dont nous avons parlé et que votre joie, en nous l'annonçant, fût telle que c'était pour vous la chose la plus agréable et la plus conforme à vos vœux ! «

Puis apostrophant le cardinal Maury avec une noble indignation : «Est-ce donc ainsi qu'après avoir si courageusement et si éloquemment plaidé la cause de l'Église catholique dans les temps les plus orageux de la Révolution française, vous abandonnez cette même Église, aujourd'hui que vous ête$ comblé de ses dignités et de ses bienfaits, et lié étroitement à elle par la religion du serment? Vous ne rougissez pas de prendre parti contre nous dans un procès que nous ne soute^

(1) Lettres inédites, t. II, p. 63.

nons que pour défendre la dig^nité de TÉglise? » Il raccusait d'avoir mendié près d'un chapitre Tadministration d'un archevêché, puis de s'être chargé de sa propre autorité du gouvernement d'une autre Éghse, bien loin d'imiter le bel exemple du cardinal Fesch, qui avait refusé d'accepter l'administration spirituelle de cette même Église, malgré l'invitation du chapitre. Le Pape voyait bien que Napoléon voulait introduire dans l'Église un usage aussi nouveau que dangereux, au moyen duquel « la puissance civile pourrait parvenir à n'établir pour l'administration des sièges vacants que des personnes qui lui seront entièrement vendues » . C'était ouvrir la porte au schisme et aux élections invalides. » Mais vous, ajoutait Pie VII, qui vous a dégagé du lien spirituel qui vous unit à l'église de Montefiascone? Qui vous a donné des dis-* penses pour être élu par un chapitre et vous charger de l'administration d'un autre diocèse? Quittez donc sur-le-champ cette administration! Non seulement nous vous l'ordonnons, mais nous vous en prions, nous vous en conjurons, pressé par la charité paternelle que nous avons pour vous, afin que nous ne soyons pas forcé de procéder, malgré nous et avec le plus grand regret, ^conformément aux statuts des saints Canons (1)... w Ce bref fut adressé non seulement au cardinal Maury, mais encore à l'abbé d'Astros, vicaire capitulaire du chapitre de Notre-Dame, par Tentremise du cardinal Di Pietro. Il devait être suivi d'un autre bref, daté du 18 décembre, où le Pape informait directement l'abbé d'Astros que, pour enlever tout sujet de doute au chapitre, il ôtaità l'archevêque nommé tout pouvoir et toute juridiction. Cette dernière pièce fut malheureusement interceptée à Savone et fit découvrir à la police impériale Tenvoi du bref du 5 novembre, ainsi que les relations entre d'Astros et Pie VII.

Quant à M. d'Osmond, qui avait cru pouvoir accepter le siège archiépiscopal de Florence, le Pape informait, à la date du 4 décembre, le chapitre métropolitain de cette ville qu'il

(l) Correspondance authentique de la cour de Rome, p. 167.

avait écrit à l'archidiacre Corboli, vicaire capitulairequi Tavait interrogé sur la conduite à suivre : « Toutes les questions se réduisent à celle-ci : le vénérable Frère, évêque de Nancy, nommé depuis peu à Tarchevéché de Florence, peut-il être par le chapitre métropolitain délégué et élu comme vicaire capitulaire ou administrateur de cette église, après votre démission? Peut-il, en vertu de cette délégation ou élection, être revêtu validement de quelque faculté, pouvoir ou juridiction? » Alors le Pape citait le célèbre Canon du Concile œcuménique II de Lyon, lequel interdit que celui qui a été choisi pour une Église puisse, avant l'institution canonique, se charger du gouvernement de cette Église sous le nom d'économe ou procureur. A l'appui de sa cause, il invoquait les Décrétales de Boniface VIII et les Constitutions des Souverains Pontifes Alexandre V, Jules II, Clément VII, Jules III et les décrets du Concile de Trente. Il rappelait que ces mêmes ofGciaux et vicaires, une fois élus, ne dépendent plus des chapitres, mais de l'évêque futur qui, après sa promotion, doit exiger d'eux un compte sincère de leur conduite, juridiction et administration. D'où découlaient deux conséquences évidentes : c'est qu'après l'établissement des officiaux, l'exercice du gouvernement ecclésiastique ne résidait plus dans les mains du chapitre, « et que l'official capitulaire devait être nécessairement une personne distincte de l'évêque qui serait promu. »

Eln conséquence, l'évêque de Nancy était absolument inhabile aux fonctions de vicaire ou officiai capitulaire de l'église métropolitaine de Florence, par cela même qu'il avait été nommé archevêque de cette ville. Mais ce qui le rendait encore plus inhabile à cette élection, c'est qu'il avait contracté avec une autre église un mariage spirituel que le Saint-Siège seul pouvait dissoudre. Aussi, le Pape avertissait-il le vicaire capitulaire Corboli qu'il se rendrait coupable d'une très grande faute s'il se démettait de ses fonctions pour ouvrir à un autre une entrée que l'Église lui avait fermée. Toute élection de ce genre, faite par le chapitre, était non seulement blâmable.

mais nulle et invalide. Par surcroit de précaution, le Pape la déclarait dès ce moment telle, en vertu de ses pouvoirs, car autrement ce serait détruire les principes de la mission légitime du Souverain Pontife et mépriser son autorité. Pie VII avait adressé, en outre, une copie de ce bref au chanoine Muzzi, théologal dç la Métropole, prêtre ardent, zélé et intrépide, qui n'hésita pas à faire connaître dans tout Florence la volonté du Saint-Père et, à cause de son audace, se fit enfermer à Porto-Ferrajo. Deux autres chanoines, qui avaient agi de même, furent envoyés au château de Fénestrelles.

Mais Torage devait être autrement terrible à Paris. Napoléon allait s'y montrer encore plus rigoureux et plus exigeant que sa sœur, la grande-duchesse Élisa, dans son gouvernement de Florence.

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