‹ Le pape et l'empereur, 1804-1815Chapitre 6 sur 20 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le 28 novembre 1810, le comte de Chabrol, préfet de Monteootte, conversant avec le Saint-Père sur divers sujets, entendit tout à coup Pie VII lui dire : « Dimanche prochain, il y aura six ans que j'étais en France et que je couronnais l'Empereur. — Cette époque, répondit M. de Chabrol, est une des plus glorieuses de TÉglise et le bien qui en résulta pour la religion et une partie de la chrétienté a été senti de tout le monde. — Oh! répliqua Pie VII, vous vous trompez étrangement. Cette détermination me coûta beaucoup et je m'y résolus par l'affection que j'avais pour Sa Majesté. Elle occasionna une jalousie immense chez toutes les nations, et à Paris je reçus une foule de libelles dans lesquels l'Empereur était fort maltraité, et moi encore davantage. — On ne peut rien faire de grand sans opposition, dit sentencieusement M. deChabroL — Cependant, remarqua le Pape, plusieurs annonçaient des choses analogues à ce qui arrive à présent. — Peut-être, répondit M. de Chabrol, y ont-ils contribué en jetant du louche sur les actions de l'Empereur? — Mais, j'ai été poussé à l'extrémité, dit vivement Pie VII. J'avais de l'eau jusqu'au menton, quand je me suis mis à crier. Encore en ce moment, ma patience est totalement à bout, et je me vois au moment de faire paraître de nouvelles déclarations qui établiront la séparation entre ceux qui veulent suivre la religion et ceux qui voudront s'en éloigner. » Alors M. de Chabrol parut inquiet et dit : a Votre Sainteté n'en viendra pas à cette extrémité. A-t-elle songé au mal qui en résulterait pourla Papauté?

— Pour moi, déclara Pie VII, je suis tranquille : ma cause est sure, parce que TÉçlise est impérissable (1) . »

M . de Chabrol fit alors observer que l'Église serait livrée à des divisions intestines qui entraîneraient hors de son sein des peuples entiers. Le Pape répliqua que le schisme se déclarait de lui-même. La suppression de la Propagande et la dépendance du Saint-Siège allaient avoir un effet désastreux chez les nations étrangères. Elles redouteraient l'influence française et persécuteraient partout les catholiques. M. de Chabrol objecta que la puissance impériale était assez forte pour parer à tout et protéger les fidèles sous tous les climats. Puis aux doléances du Pape, le préfet répondit par quelques banalités. Il affirma que l'Europe attendait anxieusement l'issue du conflit entre le Saint-Siège et les Tuileries et qu'elle conjurait le Pape de le terminer au nom du bonheur commun. « Maïs quel moyen puis-je avoir, s'écria Pie VU, quand il faudrait faire des choses que je ne puis pas faire?» Sur ce, M. de Chabrol l'invita à aller habiter le palais que l'Empereur lui avait fait préparer. « Oh! non, riposta le Pape. J'y ai bien pensé. Je vois que l'Empereur, par ce décret, voudrait me faire faire ce pas et cette démarche, afin de m'engager ensuite vis-à-vis de la chrétienté. Mais à présent, j'ai de l'expérience. Je suis arrivé à soixante-dix ans et je ne me laisse pas entraîner à ces apparences. Ou peut bien me conduire à Paris. Il m'est indifférent d'être ici ou là. Mais je ne dois pas m'y rendre par un exercice de ma libre volonté, parce que je ne puis l'avoir ici. »► Puis il interrompit la conversation et congédia M. de Chabrol, qui se retira pour communiquer aussitôt à la police de Paris ce qu'il venait d'entendre.

Mis au courant des nouvelles déclarations de Pie VII, qui ne faisaient d'ailleurs que corroborer les précédentes, Napopoléon s'irrita encore. Attribuant à l'obstination du Sainte Père des causes étrangères, il ordonna de mieux surveiller «a correspondance, de faire acheminer sur Paris les lettres

(i) Lettre du préfet de Montenotte au Maitre des Requêtes chargé du 3* arrondissement de la police générale. (Archives nationales, AF'^ 1047).

LE CONSEIL ECCLÉSIASTIQUE DE 1811 Ul

écrites par Pie VII ou adressées à lui. M. de Chabrol avait reçu Tordre de s'assurer du directeur de la Poste, de faire fouiller les gens suspects, de s'emparer de tous les documents et papiers qui appartenaient à l'évéque de Savone et de prendre les mesures les plus rapides pour empêcher toute protestation. Le Pape, qui était au courant de ces manœuvres, ne se g^éna point pour demander à M. de Chabrol s'il lui apportait une réponse du cardinal Maury . Pie VII avoua qu'il lui avait écrit, faisant entendre qu'il allait être forcé de faire une déclaration publique. « Après avoir rempli son devoir, il s'en remettrait à la Providence pour ce qui pourrait en résulter. »» Ces paroles inquiétèrent M. de Chabrolqui se promit de redoubler de surveillance. Mais comment empêcher la Chrétienté d'apprendre que le Pape n'avait pu, sans se servir des armea spirituelles qui lui appartenaient, tolérer les nominations de M. d'Osmond et du cardinal Maury, et l'inconvenance des procédés de ces prélats en révolte contre l'autorité du Saint- Père et de l'Église? Florence et Paris, Paris surtout, allaient être agités par les brefs comminatoires de Pie VII.

Le l*' novembre 1810, le cardinal Maury s'était installé à Notre-Dame, tout en protestant devant les chanoines, ses vénérables frères, de son dévouementà la Papauté. L'abbé d'Astros^ neveu de l'ancien ministre le comte Portalis, et cousin germain de son fils Portalis, conseiller d'État et directeur de la Librairie, exerçait alors les fonctions de vicaire capitulaire. C'était un prêtre d'une piété exemplaire, d'un esprit cultivé et d'une droiture inébranlable, n'écoutant que la voix de sa conscience et ne redoutant ni menace ni péril. Sa belle physionomie révélait la loyauté et l'énergie de son âme. Le ministre des Cultes avait informé le chapitre de Notre- Dame que, d'après la volonté de l'Empereur, il convenait de donner au cardinal Maury les fonctions d'administrateur du diocèse. Plusieurs chanoines votèrent contre cette demande, mais la grande majorité l'emporta. En sa qualité de président et de vicaire capitulaire, l'abbé d'Astros alla voir Maury. Il l'informa de la décision du chapitre et tint à lui rappeler en

même temps Téloquenee et le courage avec lesquels il avait défendu à la Constituante la cause de l'Église et du clergé. Maury protesta ainsi de son dévouement à la Papauté : «Je ne veux monter au trône archiépiscopal que conduit par la main du Saint-Père. »> Mais bientôt il voulut assumer tous les pouvoirs, et ce fut là qu'il rencontra l'opposition de l'abbé d'Astros. Ainsi, il avait eu l'intention de sceller les actes archiépiscopaux de ses propres armes, et il fut contraint de prendre celles du chapitre. Il avait fait porter devant lui la croix haute en signe de son autorité, et le vicaire capitulaire avait fait rentrer la croix à la sacristie. Il avait signé ses actes comme « administrateur du diocèse « , et le vicaire capitulaire avait rappelé aux journaux que le cardinal Maury n'avait pas droit à ce titre. Il avait prétendu faire agir l'Official au nom de l'archevêque, et le vicaire capitulaire avait obtenu que l'Official n'agit qu'au nom du chapitre. Enfin, partout où Maury essayait de faire prédominer son autorité illégale, apparaissait d'Astros qui remettait d'un air calme, mais résolu, les choses en ordre. Cela ne pouvait durer. L'irritation du cardinal Maury contre un vicaire capitulaire aussi tenace et aussi déterminé s'accentuait de jour en jour, attendant ou cherchant l'occasion d'éclater.

Le 24 décembre, l'abbé d'Astros alla chez son cousin Portalis prendre part à un dîner de famille. Il communiqua secrètement au conseiller d'État la copie du bref du Pape à Maury, qu'il venait de recevoir. Portalis fut épouvanté. Il déclara qu'il empêcherait la circulation d'une pièce aussi dangereuse et supplia son cousin de se taire. Mais celui-ci crut de son devoir de lire le bref à plusieurs chanoines. Quoi d'étonnant à ce que l'on sût bientôt qu'une lettre du Pape contre l'usurpation du siège archiépiscopal par Maury venait d'arriver à Paris? La police en fut avertie aussitôt. Elle avait déjà eu connaissance du bref adressé à l'abbé CorboH, vicaire capitulaire de Florence, et elle savait quelle colère ce document avait causée à l'Empereur. Un bref, en date du 18 décembre et adressé à d'Astros, était d'ailleurs entre ses mains

•depuis quelques jours; il y était question du retrait par le Pape à Maury de tout pouvoir et de toute juridiction. Ce iiocument, que d'Astros n'avait point reçu, car les agents l'avaient intercepté, corroborait Texistence du bref envoyé à Maury et devenait un acte accusateur contre le vicaire ffénéral <;apitulaire assez audacieux pour braver les volontés impériales. Napoléon en fut averti et il s'apprêta à punir sévèrement ceux qu'il considérait comme des coupables. Il commença par faire écrire au préfet de Montenotte que la lettre du Pape au grand vicaire de Paris excitait en secret la discorde et la rébellion. Il donnait ordre de redoubler les mesures de surveillance et de sévérité en ce qui concernait les courriers et d'empêcher qu'aucune lettre ne fût remise à Pie VIL Il fallait représenter au Pape qu'il faisait du tort à la religion, -qu'il négligeait la douceur et les bonnes manières qui auraient pu réussir auprès de l'Empereur et que l'Église finirait ainsi par perdre le reste de son temporel. Il était inutile désormais ^ue le Pape écrivit. « Moins il fera de besogne, et plus cela vaudra, » disait Napoléon. Toutes les lettres devaient être saisies et triées. « Moins il en parviendra et mieux cela vau- <ira. » Il fallait en outre restreindre l'état de la maison du Pape et renvoyer les voitures. En quoi ces dernières mesures pouvaient-elles gêner le Pape qui s'était volontiirement réduit A l'état le plus modeste? « Recommandez au sieur Chabrol, avait dit Napoléon à Bigot de Préameneu, de ne plus rien dire qui tende à faire croire au Pape que je désire un accommodement. » L'Empereur voulait seulement que Pie VII sût que les Français étaient trop éclairés aujourd'hui pour ne pas distinguer la doctrine de Jésus-Christ de celle de Grégoire VIL Napoléon invitait en même temps le ministre des Cultes à recommander à la grande duchesse Élisa la plus énergique fermeté au sujet des chanoines de Florence, menaçant de supprimer leur temporel en cas de rébellion. Quant au vicaire capitulaire Corboli, il avait déjà reçu l'ordre de se démettre de ses fonctions. Le même jour, 31 décembre, le cardinal Maury réunit le chapitre et l'informa qu'il aurait à se rendre

le lendemain, en habit de chœur, aux Tuileries pour présenter ses devoirs à TEmpereur à Foccasion de la nouvelle année.

La scène qui va suivre avait été préparée par un maître. (1), Le compliment de Tarchevêque terminé, Napoléon passe devant les chanoines, puis s'arrétant devant Tabbé d'Astros : « Il y en a, déclare-t-il sévèrement, parmi vous qui sèment le trouble dans les consciences et qui s'élèvent contre Tauto-r rite! » Et pour que nul ne s'y trompât : « C'est à vous que je m'adresse, monsieur l'abbé ! Sachez qu'il faut soutenir la liberté de l'Église g^allicane. Il y a autant de distance de la religion de Bossuet à celle de Grégoire VII que du ciel à l'enfer. » Et mettant la main sur son épée d'un geste mena-? çant : « Souvenez-vous que ce n'est pas en vain que je la porte! » A ces mots, les pauvres chanoines tremblent. Seul, d'Astros fait bonne contenance et se retire sans aucun trouble. Il va ensuite avec ses confrères chez l'impératrice Marie-Louise, puis, la réception terminée, il s'apprête à se retirer, quand le cardinal Maury l'invite doucereusement à venir avec lui chez le duc de Rovigo qui désirait l'entretenir de ce qui s'était passé. L'archevêque de Paris va livrer lui-même son vicaire capitulaire au ministre de la police. Celui-ci, qui croit tenir le chef d'une nouvelle conspiration, procède immédiatement à un sévère interrogatoire. Il demande à d'Astros s'il correspond avec le Pape. L'abbé avoue qu'il correspond en effet avec le Pape au sujet des dispenses de mariage, a Ce n'est pas cela, dit Rovigo avec vivacité. Ne correspondez-vous pas sur les affaires du jour? — Non. — Mais vous avez vu un bref du Pape au cardinal Maury? — Oui, je l'avoue. — Qui vous l'a montré? — Je ne peux pas le dire. — Oh ! pour terminer, voilà M. l'archevêque (car la scène se passait devant Maury) . Donne2 votre démission entre ses mains et tout sera fini. — Je ne le peux pas. — Votre refus prouve que vous êtes chef de parti « Donnez votre démission ou vous êtes mon prisonnier? — Je serai votre prisonnier. — Vous voudriez être martyr. Vous

(1) Toute cette affaire est écrite d'après les pièces inédites des Archives nationales, A F" lOW.

ne le serez pas! » Et sur cette dernière parole qu'il veut rendre ironique, le ministre de la police se retire avec le cardinal et laisse le g^rand vicaire seul jusqu'à la nuit.

Apparaît à ce moment Thomme de toutes les besog^nes, le policier Real, qui fait monter Tabbé d'Astros en voiture, le conduit à son domicile et y fait, avec Tagent de police Pasques, une perquisition en règle. Puis il invite à son tour Tabbé à donner sa démission, a Je ne puis, reprend d'Astros, manquer à mon devoir. — Eh bien, déclare Real après un silence, TEmpereur ne se met plus en peine de votre démission; mais il veut absolument savoir qui vous a remis le bref du Pape au cardinal Maury et si vous ne le dites, vous ne reverrez plus votre famille... ni même peut-être la lumière! — Rien au monde ne pourra me faire manquer à ma conscience! » déclare d'Astros. Real, dissimulant son dépit, emmène l'abbé au ministère et emporte avec lui trois cartons remplis de papiers, trouvés dans les poches d'une vieille soutane et dans une boite à chapeau (1). Rovigo les compulse devant Real et y découvre entre autres une copie du bref incriminé, ainsi qu'une longue instruction du légat du Pape, puis de nombreuses minutes de lettres écrites par d'Astros. Alors le ministre de la police s'avise d'une ruse grossière et, lui présentant le bref, il dit à d'Astros : u Vous l'avez montré à votre cousin. // me ta dû... » L'abbé aurait dû se méfier avec un homme capable de tout (j'ai dit son rôle détestable dans l'affaire du duc d'Enghien) , mais il tombe malheureusement dans le piège. Il croit à la parole du ministre et répond en toute simplicité : « Puisque mon cousin vous l'a dit, je ne le nierai pas. » Rovigo ajoute alors qu'il sait que le bref a été également communiqué à l'abbé Guairard et à l'abbé de La Galprade. D'Astros ne pouvant deviner là un autre mensonge, avoue encore le fait, u Je n'ai appris que plus tard, avec le plus vif regret, dit-il dans un récit ultérieur, les suites facheuses de mon aveu. . . »

(1) Archives nationales AF'* 1048.

Après avoir fait conduire à Vincennes l'abbé d'Astros, le ministre de la police informa TEmpereur que le vicaire capitulaire avait avoué, en présence de Real et du sieur Pasques, avoir montré le bref du Pape à M. Portalis, à Tabbé Guairard et à Fabbé de la Calprade, chanoine à Paris. Aussi faisait-il arrêter ce dernier, ainsi que les sieurs Fontana et Grepori, prêtres italiens, et une dame de Montjoie, tous colporteurs des ordres de Savone. En ce qui concernait Portalis, Rovigo ra[>pelait à l'Empereur que le conseiller d'ÉUit, se promenant avec lui la veille dans la salle des Maréchaux, lui avait déclaré n'avoir jamais eu connaissance du bref papal. « Je remarquais bien un peu d'indécision en lui, ajoute le ministre, mais je respectais le caractère dont il était revêtu... » Ces insinuations mettent le comble à Tirritation de l'Empereur qui s'apprête à sacrifier brutalement Portalis. Auparavant, Napoléon invite Bigot de Préameneu à garder secrète la lettre du Pape à d'Astros, sauf à en faire usage en temps et lieu. Il charge en même temps le ministre des Cultes d'éclairer le sieur Chabrol sur la mauvaise foi du Pape qui, avec son air de Sainte" Nùouche, suscite en secret la division et le trouble. Il donne ensuite l'ordre à Rovigo de faire arrêter à Turin le vicaire général Dani et trois chanoines d'Asti que l'on conduira en poste à Fénestrelles, comme coupables de menées contre la sûreté de l'Empire. On séquestrera leurs biens et on les mettra au secret absolu. Napoléon prie en outre la grande duchesse Élisa de faire arrêter et emprisonner ceux des chanoines de Florence qui auraient reçu des lettres du Pape et de prendre toutes les mesures nécessaires « pour que le feu de la sédition que le Pape souffle partout ne gagne pas la Toscane (l) ». Il demande au prince Eugène de lui faire connaître l'esprit du chapitre de Milan, car Tarchevêché étant vacant, le Pape ne voulait pas donner l'institution canonique aux évêques nommés. Le prince doit obtenir du chapitre des pouvoirs pour l'administration.

(i) Lettres inédites, t. II, p. 97 et Archives nationales, AF"^ 1048.

Il se plaint du Pape qui fera tout ce qu'il pourra pour s'y opposer, « car cet homme fait distiller partout le poison et la discorde. » Il invite Eugène à écrire à Élisa que, si les circonstances l'exigent, il lui enverra des troupes par Bologne et Bimini. Il est si peu maître de lui, si exaspéré qu'il traite cette affeire comme s'il avait à diriger une expédition importante contre de nouveaux ennemis. Il enjoint à Rovigo d'expédier des mandats d'arrêt à Florence contre les chanoines Muzzi, Gentili et Berto, l'avocat Valentini, le grand vicaire Gorboli. Il veut que le chapitre reconnaisse d'Osmond comme archevêque de Florence, sinon il fout le supprimer et mettre les scellés sur ses biens. Il écrit au prince Borghèse, gouverneur des départements d'au delà des Alpes, pour se plaindre qu'il n'ait mis aucune surveillance autour du Pape. « Je vous ai donné hier et je vous réitère l'ordre, dit-il le 2 janvier 18)1, d'ôter au Pape le moyen de correspondre, et si même cela est nécessaire, de le faire enfermer dans la citadelle de Savone (1) . " Il ordonne de foire arrêter ceux de ses valets qui seraient connus pour passer ses lettres et l'aider dans le travail « par lequel il prêche le désordre et l'insubordination » . Il faut qu'on remplace les domestiques suspects par des domestiques étrangers. Si le Pape écrit des lettres, elles doivent être envoyées au ministre des Cultes. Le préfet de Montenotte devra dire au Pape « que, puisqu'il abuse de sa liberté pour semer partout le désordre, on ne peut le considérer que comme ennemi de l'État et de l'Empire » . Napoléon est dans un état de colère folle. Dans son égarement, il attribue au bref du Pape une portée et des effets plus considérables qu'il n'en a en réalité. Il craint que ce bref n'ait été répandu partout. Il envoie des ordres au sous-préfet de Marseille pour foire appeler à l'improviste les vicaires généraux d'Aix et leur demander les lettres de Savone et la correspondance qui s'en est suivie. <« Qu'on ne se paye pas de leurs raisons, dit^il, et qu'on ne les relâche point que la lettre ne soit remise, puisqu'on est certain qu'ils l'ont reçue (2) » . C'est

(1) Lettres inédites, t. II, p. 100.

(î) /AiW., p. 101.

Qoo^Çi

SOUS l'impression de ces sentiments qu'il se rend au Conseil d'État le matin du 4 janvier.

11 s'assied au fauteuil de la présidence et laisse expédier quelques affaires. Puis, il demande si M. Portalis est là. On lui répond affirmativement. Alors il interpelle le malheureux conseiller. Il lui demande pourquoi il lui a caché l'existence du bref séditieux. Portalis aurait pu répondre qu'il avait informé le préfet de police, M. Pasquier, des tentatives faites pour donner de la publicité à ce bref. Il aurait pu ajouter qu'il avait supplié son cousin d'Astros de tenir la pièce secrète et qu'il l'avait averti qu'il en empêcherait la publication. Mais Napoléon ne lui laisse pas le temps de s'expliquer. H fond sur lui et l'accable des reproches les plus blessants. Avec une violence qui épouvante tout l'auditoire, il blâme son ingratitude et sa perfidie. Il s'étonne que Portalis ait osé reparaître dans cette enceinte après une pareille trahison. « Quel a pu être votre motif? Seraient-ce vos principes religieux? Mais alors pourquoi vous trouvez-vous ici? Je ne violente la conscience de personne. Vous ai-je pris au collet pour vous foire mon conseiller d'État? C'est une foveur insigne que vous avez sollicitée. Vous êtes ici le plus jeune et, peut-être, le seul qui y soit sans des titres personnels. Je n'ai vu en vous que les services de votre père. Vous m'avez fait serment. Comment vos principes peuvent-ils s'arranger avec la violation manifeste que vous en faites? Toutefois, parlez! Vous êtes ici en famille. Vos collègues vous jugeront (1) »... Portalis consterné répond qu'il n'avait pu dénoncer l'abbé d'Astros, son parent. Sans lui permettre d'en dire davantage, l'Empereur s'écrie : « Votre faute n'en est que plus grande ! Votre parent n'a pu être placé qu'à votre sollicitation. Dès lors, vous en avez pris toute la responsabilité. Quand je regarde quelqu'un comme tout à fait à moi, ainsi que vous ici, ceux qui lui appartiennent, et dont il répond, sont dès cet instant hors de toute police. Voilà mes maximes! Les devoirs d'un conseiller d'État envers moi sont

(i) Archives nationales AF'»' 1048.

immenses. Vous les avez violés. Vous ne Têtes plus. Sortez! ne reparaissez plus ici!... » Portalis, à bout de forces, ému, confondu, balbutiant des excuses, sort aussitôt de la salle des séances et, dans son trouble et son effroi, oublie à sa place sou chapeau et son portefeuille. « J'espère, Messieurs, dit alors l'Empereur aux conseillers stupéfaits, qu'une pareille scène ne se renouvellera jamais. Elle m'a fait trop de mal. Je ne suis pas défiant; je pourrais le devenir. Je me suis entouré de tous les partis. J'ai mis auprès de ma personne jusqu'à des émi" çrés, des soldats de l'armée de Condé, bien qu'on voulût qu'ils m'eussent assassiné. Je dois être juste. Ils m'ont été fidèles. Depuis que je suis au gouvernement, voilà le premier individu auprès de moi qui m'ait trahi ! « Et se tournant vers le secrétaire du Conseil d'État, Locré, qui tenait la plume : «Vous écrirez : trahi, entendez-vous ! » Puis d'un geste bref il leva la séance. Tous se retirèrent effrayés, attristés, confus (1).

En disant que Portalis l'avait trahi, Napoléon commettait une nouvelle injustice et en affirmant qu'il était le premier, il savait bien qu'il ne disait pas la vérité. 11 aurait pu citer Bernadotte, Fouché, Talleyrand et d'autres, et alors, il eût dit vrai. Pendant que tous les collègues de Portalis se bornaient à plaindre secrètement l'infortuné conseiller et baissaient la tête, un seul homme la releva. Ce fut M. Pasquier, le préfet de police. Le soir même de cette abominable scène, il écrivit à Napoléon pour défendre Portalis et il le fit dans une lettre courageuse dont je veux ici donner les principaux passages. Il affirmait que Portalis était loin d'être aussi coupable qu'il le paraissait, car c'était par lui qu'il avait été informé des tentatives que l'on faisait pour répandre dans Paris la lettre du Pape à l'archevêque. C'est cet avis transmis par M. Pasquier au ministre qui avait mis la police sur la voie. Sans doute, Portalis n'avait pas dit qu'il eût vu cette lettre entre les mains de son cousin, mais il était persuadé que la police, une fois avertie, l'empêcherait de paraître. « Il croyait ainsi concilier

(1) Voir encore à ce sujet mon livre 8ur la Censure sous le premier Empire.

son droit avec le devoir de ne pas perdre son cousin... Que Votre Majesté daigne se rappeler les services du père! Le fils, n'est pas moins dévoué. Il doit tant à Votre Majesté ! Gomment aurait-il pu vouloir la trahir?... Si Tarrét, que Votre Majesté a prononcé ce matin, pouvait* n'être pas irrévocable! Sa sévérité a éclaté sans doute avec justice. Que sa clémence paraisse à présent? Combien elle acquerra de droits à Votre Majesté sur tous les cœurs qui seront témoins de tant de générosité. » M. Pasquier cherchait à apaiser TEmpereur, en disant qu'il méritait des reproches pour n'avoir pas multiplié les questions et qu'il avait conseillé lui-même à Portalis de venir à la séance du Conseil d'État. « S'il ne se fût pas présenté ainsi devant le& yeux de Votre Majesté, peut-être, en échappant aux premiers moment de votre indignation, les coups en auraient-ils été moins terribles. Votre Majesté voit avec quelle confiance j'épanche toute ma pensée dans son sein. Que n'ai-je été dans le cas de lui rendre les services les plus signalés? Je ne lui demanderai pas d'autre prix que la grâce de mon ami. Sire^ il est fils, il est époux, il est père. Il ne sait où aller, que devenir, où se cacher. Que de gens malheureux, si Votre Majesté ne daigne pas jeter un regard de pitié sur cette misérable femille ! »

Napoléon prit rapidement connaissance de cette lettre suppliante et, rencontrant quelques jours après M. Pasquier, se borna à lui dire qu'il n'avait pas conscience des services d'un conseiller d'État. Portalis, de son côté, écrivit à son ami, le duc de Bassano : » La foudre est tombée sur moi. Je puis tout supporter, hors l'idée d'être condamné comme ingrat. » Et il le suppliait de remettre lui-même à l'Empereur au moment favorable une lettre d'explications. Dans cette lettre,. PortaHs s'humiliait, s'effondrait. Il protestait de son absolue fidélité, a J'ai entendu, avouait-il, la lecture de ce bref fatal. Je l'ai entendu, et en étant loin de penser que celui qui me le lisait, pût être capable d'entretenir des correspondances contraires aux lois. J'ai cru pouvoir prévenir le mal que la circidation d'un tel écrit pouvait entraîner en avertissant M. le

Préfet de police de son existence. Je n'ai pas nommé Tabbé d'Astros, et c'est en suppliant que j'embrasse les genoux sacrés de Votre Majesté. Mais je ne voyais à redouter que la publicité du bref. Je ne prévoyais rien au delà. Je croyais avoir fait tout ce qu'il fallait pour l'empêcher et mon cœur se refusait à accuser un parent, Tancien ami de mon enfance. » Il rappelait à TEmpereur les services de son père, ses propres efforts pour le contenter, sa situation de père de famille. Il invoquait sa clémence et Tassurait de sa fidélité, de son dévoue^ ment, de son respectueux amour. Il signait son nom au bas de sa lettre, dans un tout petit coin, comme pour se dérober à la colère impériale. Vaine humilité! La lettre fut à peine lue et Portalis dut quitter Paris le soir même (i) .

Il sortait, comme l'a dit Mignet, d'une manière trop timide, du Conseil d'État où l'Empereur avait été trop sévère et trop brutal. Napoléon le reconnut plus tard à Sainte-Hélène : « Il y avait quelque chose de trop dans la scène que je fis à Portalis au Conseil d'État. J'eusse dû m'arrêter avant de lui commander de sortir. La scène eut dû finir, puisqu'il ne se justifiait pas, par un simple : c est bon! Il n'eût dû trouver le châtiment qu'en revenant chez lui. Les souverains ont toujours tort de parler en colère. » Mais, le soir même de cette scène déplorable. Napoléon écrivit au duc de Rovigo : a J'ai aujourd'hui chassé de mon Conseil le conseiller d'État Portalis et lui ai donné ordre de quitter Paris dans la nuit. Faites-lui connaître que mon intention est que demain il soit parti. Il ne s'arrêtera qu'à quarante lieues de Paris, dans une ville qu'il choisira et là, il me fera connaître son arrivée. » Ainsi, pour une simple imprudence, Portalis était mis sous la surveillance de la Police générale. L'Empereur voulut informer également le vice-roi' d'Italie de son exploit et ajouta : «Je vous mande ceci, afin que l'on soit bien convaincu de mon intention prononcée de faire cesser cette lutte scandaleuse de la prètraille contre mon autorité (2) n . Mais la colère de Napoléon n'était pas encore

(i, Archives nationales \K 10 V 8.

(î- Portalis ne rentra en grâce que le 14 décembre 1813. Sur la proposition ^e

15t LE PAPE ET L'EMPEREUR

satisfeite. Deux jours après, il écrivit au prince Borçhèse une lettre d'une violence inouïe contre Pie VII : « Le Pape, disaitil, a profité de la liberté que je lui ai laissée à Savane pour semer parmi mes sujets la rébellion et le désordre. Je m'étais contenté, jusqu'à ce que la grande question de l'institution ait été décidée, que les évéques que j'avais nommés administrassent au nom du chapitre et comme vicaires capitulaires, conformément aux maximes de l'Église et à ce qu'ont fait Louis XIV et d'autres souverains de l'Europe. Cependant le Pape, inspiré par l'esprit de désordre qui le caractérise, a, par des menées sourdes et séditieuses, feit parvenir aux chapitres de Paris, de Florence et d'Asti, des brefs contraires aux lois de l'Empire et du reste de l'Europe, puisque les souverains, sentant la nécessité de se mettre à l'abri des mouvements atrabilaires des Papes, avaient défendu qu'aucune communication eût lieu avec eux sans leur permission. Le Pape a d'autant plus tort dans la question que même, selon l'opinion des ultramontains, il n'a pas le droit de modifier les délibérations du chapitre pendant la vacance des sièges. Cela est bien plus contraire encore aux libertés de l'Église gallicane (1). »

Sur ce, l'Empereur édictait les mesures nouvelles qu'il croyait propres à vaincre la résistance du Pape : « Voulant garantir mes sujets de la rage et de la fureur de ce vieillard ignorant et atrabilaire, je vous ordonne par la présente de lui feire notifier que défense lui est feite de communiquer avec aucune Église, ni avec aucun de mes sujets, sous peine de désobéissance de sa part et de la leur. » En conséquence, il ordonnait de chasser de la maison du Pape tous les individus suspects, de n'y souffrir la visite de personne, d'augmenter la garnison de Savone, d'enlever les papiers, livres et docu-

Vlolé, garde des sceaux, il fut nommé premier Président de la cour d'Angers. Quelques mois après^ il put lui-même rendre la liberté à son cousin d'Âstros, amené de Vincennes, puis de Saumur à la prison centrale du département du Maine.

(l) Lettres inédites, t. II, p. 102.

ments appartenant à Pic YII, de ne lui laisser ni papier, ni plume, ni encre, ni aucun moyen d'écrire. « Si le Pape se portait à des extravagances, vous le feriez enfermer à la citadelle de Savone... Le préfet, ou tout autre, sera chargé de lui dire que je ne le reconnais plus pour Pape et qu'il cesse d'être l'organe de TÉglise, celui qui prêche la rébellion et dont l'àme est toute de fiel... Le temps de louvoyer est passé. Puisque rien ne peut rendre le Pape sage, il verra que je suis assez puissant pour faire ce qu'ont fait mes prédécesseurs et déposer un Pape... (1) » Telles étaient les extravagances auxquelles se livrait un grand esprit, troublé tout à coup par le délire d'un immense orgueil. Dès lors, tous lui deviennent suspects. Il ne pense qu'à se débarrasser de ses ennemis. Il en voit partout. L'abbé Ileboul, ancien aumônier de Mesdames, a porté le bref du Pape. Il fout saisir ses papiers et l'arrêter. Mme Séguier, femme du premier Président, a lu le bref. Il faut u avoir un œil dans sa maison » , parce que chez cette dame on agitait beaucoup de questions relatives aux affaires actuelles du clergé. On peut laisser au Pape son médecin Porta, son jardinier et son cuisinier, mais il faut arrêter le chirurgien Ceccarini, le chapelain Soglia, les valets de chambre Moiraghi et Morelli, le valet de pied Bertoni et le domestique Petroncini. Ces arrestations se feront simultanément à minuit et les individus seront envoyés à Fénestrelles, où ils resteront cinq ou six mois au secret. Le prélat Doria sera expulsé, lui aussi, et ramené à Naples auprès de sa sœur avec recommandation d'être sage, car à la moindre intrigue, il sera sévèrement puni comme les autres qui resteront près du Pape, a II n'y va rien moins que de la vie. Il faudra ensuite surveiller les abords de Savone et les auberges, s'assurer de toutes les personnes suspectes, observer les lieux où se rendent les domestiques, et s'ils se conduisent mal, les séquestrer tous (2). »

(1) Il avait lait publier par Daurou un livre contre la Puissance temporelle des Papes, et il faisait rechercher par Barbier, son bibliothécaire, tous les ouvrages relatifs à la déposition des Papes par des empereurs.

(î) Lettres inédites, t. II, p. 105, 106, 108.

On voit que Napoléon attribuait une importance immense à la moindre action, au moindre mot du Pape, et qu'il le traitait comme un ennemi redoutable.

Les agents de l'Empereur obéirent avec un zèle honteux à de telles injonctions. On enleva les papiers du Pape, son écritoire, son papier à lettres, ses plumes, son bréviaire, l'Office de la Sainte-Vierçe, une bourse contenant quelques écus d'or et jusqu'à son anneau. Quant à l'affaire de l'abbé d'Astros et à ses complices, Napoléon la fit suivre avec le plus grand soin. On avait trouvé dans les papiers du vicaire capitulaire un manuscrit sur les Évêques nommés et leur envoi dans les églises vacantes. Le duc de Rovigo l'avait lu et s'était scandalisé d'y voir que l'abbé d'Astros défendait les droits du Pape et osait rappeler le cardinal Maury à se^ véritables devoirs. « Cette pièce, affirmait Rovigo, suffisait pour le présenter comme un factieux fanatique. » Il déclarait en conséquence que ses opinions étaient détestables, qu'il était l'adversaire des évéques nommés et « le centre, le correspondant et même l'oracle ou le directeur d'une multitude d'individus opposés à l'ordre actuel » . Sa culpabilité était incontestable ; on le lui fit bien voir. Rovigo questionna ensuite le Père Fontana, les abbés Grégori et Perreau, arrêtés à la suite de l'examen des papiers de d'Astros. Ces trois prêtres n'eurent pas de peine à démontrer que les soupçons dont ils étaient l'objet n'avaient aucune importance. Mais Rovigo les voulait coupables et les reconnut tels. Aussi, Napoléon en fit les intermédiaires du Pape et les traita comme étant de sa u clique n . Le cardinal Di Pietro fut amené à son tour de Semur au ministère de la Police et, interrogé par Real, reconnut qu'il transmettait les ordres et instructions de Pie VII au clergé. « C'était lui (jui faisait le Pape! » s'écria Rovigo indigné, et il ajouta : a C'est ainsi que les ministres du Dieu de paix s'enveloppaient de leur ministère pour troubler l'État et l'intérieur de chaque famille, en alarmant la conscience de l'homme de bien et en encourageant le chancelant agitateur! " Il fallait donc frapper sans pitié les prêtres fanatiques « qui calomnient la religion la

nation et le siècle « ! Il fallait punir ces incorrigibles et jusqu'à ces dévotes factieuses qui leur prêtaient appui. Les cardinaux Di Pietro etGabrielli allèrent rejoindre d' Astros à Vincennes, et la plupart des autres factieux furent envoyés à Fénestrelles (1).

Napoléon se tourna ensuite vers le chapitre de Notre-Dame et voulut voir ce qu'il oserait faire à la suite de l'arrestation du vicaire capitulaire. « J'ai appelé hier, lui avait écrit le ministre des Cultes, à la date du 4 janvier, trois députés du chapitre de Paris. J'ai été parfaitement content de leurs sentiments personnels et de l'assurance qu'ils m'avaient donnée qu'il n'y avait pas dans le chapitre un seul membre qui ne partageât ces sentiments... Il a été convenu qu'ils proposeraient de suite au chapitre de me remettre, par une seconde députa tion, une adresse à Votre Majesté, pour témoigner de leur douleur de ce qu'un de ses membres avait manqué d'une manière aussi grave à ses devoirs, pour protester de leur dévouement et pour faire une déclaration de leur attachement aux libertés de l'Église gallicane, et notamment au principe suivant lequel aucune autorité ecclésiastique ne peut troubler le chapitre dans l'exeYcice de nommer des vicaires, le siège vacant. » A ce rapport était joint un extrait de la délibération du chapitre, en date du 3 janvier 1811, par lequel les pouvoirs spirituels du vicaire général, accordés à M. d'Astros par délibération des 10 et 12 juin 1808, étaient révoqués et par laquelle aussi une adresse devait être envoyée à Sa Majesté Impériale et Royale pour lui exprimer les sentiments et les principes du chapitre. Or, cette adresse avait été rédigée par le cardinal Maury, d'accord avec l'Empereur. Elle disait qu'au moment où le chapitre métropolitain déposait aux

(i) Archives nationales, AF»»^ 1048.

Par l'article 1*^ du décret rendu le 23 janvier 1811, Napoléon déclarait rejeter le bref du Pape daté du 4 décembre 1810 comme contraire aux lois de l'Empire et de la discipline ecclésiastique. Par l'article 2, il édictait que ceux qui l'avaient provoqué, transmis ou communiqué seraient poursuivis devant les tribunaux et passibles des peines prévues par les articles 91 et 103 du Gode pénal pour crime tendant à troubler l'État par la guerre civile. '

pieds de Sa Majesté rhommage de son respect, de sa fidélité et de son dévouement, les chanoines avaient été pénétrés de Taffliction la plus profonde en entendant les reproches adressés par sa bouche auguste à Tun des membres de leur compagnie et s'étaient fait un devoir de révoquer aussitôt les pouvoirs dont ils l'avaient investi. Ce n'était pas encore assez. Les membres du chapitre avaient cru devoir présenter une adresse au Restaurateur du culte catholique et au Protecteur de rÉglise gallicane, pour y exposer leurs principes et les motife de leur conduite. En conséquence, ils déclaraient adhérer sans réserve à la doctrine ainsi qu'à l'exercice des libertés de rÉglise gallicane. Ils adoptaient et juraient de soutenir «jusqu'à la mort » les quatre propositions du Clergé de France proclamées en 1 682 et telles que le grand Bossuet les avait rédigées, développées et justifiées (1). Ils affirmaient que r usage constant de l'Église de France avait concédé aux chapitres le droit de déférer aux évéques nommés tous les pouvoirs capitulaires et n'admettaient pas qu'aucune puissance pût mettre obstacle à cette prérogative. Ils ajoutaient, à titre de précédent, qu'au dix-septième siècle, c'était par le sage conseil de Bossuet à Louis XIV que tous les archevêques et évéques nommés par le Roi avaient été gouverner paisiblement, en vertu des pouvoirs donnés par les chapitres, les églises dont ils étaient destinés à remplir les sièges vacants, sans qu'on leur opposât le moindre empêchement.

Le 6 janvier, aux Tuileries, le cardinal Maury, en présence du chapitre, remit l'adresse au chanoine Jalabert, qui la lut non sans une certaine surprise, car on en avait retranché certains changements demandés par l'abbé Émery, lequel, entre autres avait contesté le conseil donné par Bossuet à Louis XIV (2) . Napoléon se déclara satisfait. Il loua la soumission absolue des chanoines et leur fit un grand discours où il critiqua l'intolérance de Pie VII, la trouvant contraire aux

(1) Le 25 février 1810, un décret impérial avait déclaré loi générale de TEmpire Tcdit de Louis XIV relatif à la déclaration du 23 mare 1682.

(2) Voir d'Haussouvuxe, t. IV, p. i^, 20, et Archives nationales.

LE CONSEIL ECCLÉSIASTIQUE DE 181i 157

intérêts de TÉglise et de la Papauté. Il se dit résolu à maintenir les droits de la couronne et à ne pas se laisser traiter tt comme un des rois fiainéants et imbéciles que subjugua Grégoire VII » . Il résuma à sa façon le différend qui s'était élevé entre lui et le Pape, et donna naturellement tort à Pie VII. Ceux qui avaient trempé dans des intrigues coupables avaient été punis. Il finit en disant que si le Pape promettait solennellement de ne rien faire contre les quatre articles de 1G82, il pourrait retourner à Rome, mais il ajouta ironiquement : « Si saint Pierre revenait au monde, ce n'est pas à Rome qu'il irait ! » Quant à l'institution canonique, puisque Pie VII paraissait obstiné à ne point exécuter le Concordat, lui, l'Empereur pourrait et devait dans les circonstances actuelles y renoncer. Après ce Quos ego, il congédia le chapitre, qui se retira honteux et attristé. Napoléon lui avait dit des choses qu'il n'aurait pas dû entendre et fait dire des choses qu'il n'avait pas dites. Le lendemain, Bigot de Préameneu remercia, au nom de l'Empereur, les chanoines de leur humble adresse. Sa Majesté trouvait nécessaire que le chapitre s'étant ainsi expliqué devant l'autorité temporelle, « il exposât aussi au Pape, chef de l'autorité spirituelle, les motift fondés sur les conquêtes et sur les libertés de l'Église de France qui, tant en ce qui concerne les droits et devoirs du chapitre que sur tous les objets de la discipline ecclésiastique, ont dirigé et dirigeront sa conduite (1) . » Mais le cardinal Maury ne put décider les chanoines à transmettre leur adresse au Saint-Père et voici pourquoi. Us n'avaient pas craint de dire que le droit sacré de gouverner les églises vacantes était confié aux chapitres par le droit public et par la Constitution même de l'Église, ce qui permettait aux souverains d'obliger les chapitres à se défaire à l'occasion de ce droit. Ils avaient invoqué pour cela l'ancien droit et les Conciles généraux. Or, pour n'en citer qu'un seul, le Concile de 1724 était opposé à cette doctrine. Ils avaient invoqué la Pragmatique Sanction qui ne parle pas

(i) Archives nationales. — Voir sur cette adresse d'importants Commentaires dans le Complément de la Correspondance de la cour de Rome y p. 244.

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de la doctrine canonique. Ils avaient cité à tort le Concile de Trente. Ils avaient affirmé que les propositions de 1682 n'avaient pas été censurées, et ils avaient négligé les censures d'Innocent XI, d'Alexandre VIII et de Pie VI.

Napoléon eut alors l'idée de faire juges, entre lui et la Papauté, les divers chapitres de France. Il invita le ministre des Cultes à lui soumettre un projet à cet égard. Bigot de Préameneu lui en présenta un qui commençait par blâmer la conduite de l'abbé d'Astros et celle des Cardinaux Noirs lors du second mariage, ce qui était une maladresse. Napoléon la releva aussitôt : a [1 ne faut pas parler de d'Astros ni de son pamphlet, et encore moins du mariage et de la légitimité de TEnfant; cela est trop absurde! » Il aurait seulement voulu que l'on critiquât le bref du Pape adressé aux chapitres de Paris et de Florence et qu'on insistât sur l'inconséquence de Pie VII qui prétendait ne pouvoir instituer les évéques et cependant écrivait aux chapitres pour prêcher la révolte en France.

Puis il renonce à cette idée pour demander aux sections de Législation et de l'Intérieur au Conseil d'État un rapport sur la bulle incriminée et sur ce qu'il convient de faire à cet égard. Il abandonne bientôt cette idée pour une autre. Il veut saisir de la bulle une commission composée de Regnaud Saint-Jeand'Angély, Merlin, Boulay de la Meurthe et Cambacérès afin d'édicter des mesures particulières. Enfin, il se décide à consulter les évéques fidèles à sa politique sur la réunion d'un Concile national qui aurait, suivant lui, à examiner les droits du Pape en matière d'excommunication des Souverains et de leurs ministres pour des objets temporels, les moyens d'instituer les évéques sans le recours du Pape et de mettre un terme à des agitations contraires à l'indépendance de la nation, à la dignité du trône et au bien de l'Église.

Dès le mois de janvier 1811, le ministre des Cultes avait formé, sur Tordre de Napoléon, un nouveau Conseil ecclésiastique ayant Fesch pour président et pour membres les cardinaux Maury et Caselli, l'archevêque de Tours, les évéques de

Gand, d'Évreux, de Nantes, de Trêves et l'abbé Émery (1). Le Père Fontana, qui avait fait partie du Conseil de 1809, était retenu prisonnier à Vincennes. Bigot de Préameneu soumit au Conseil ces deux questions :

tt 1* Toute communication entre le Pape et les sujets de TEmpereur étant interrompue quant à présent, à qui faut-il s'adresser pour obtenir les dispenses qu'accordait le Saint- Siège?

« 2* Quand le Pape refuse persévéramment d'accorder des bulles aux évêques nommés par l'Empereur pour remplir les sièges vacants, quel est le moyen légitime de leur donner l'institution canonique? » Le nouveau Conseil se réunit et commença par exprimer sa profonde douleur pour l'interruption des communications entre le Saint-Père et les sujets de l'Empereur. Cette déclaration, qui visait implicitement la mise en liberté de Pie VII, était un acte honorable du Conseil qui imitait en cela l'attitude du Conseil de 1809. Mais, comme le remarque justement Talleyrand, il n'aurait pas dû se borner à la placer dans un préambule, a II fallait y revenir dans ses réponses, sans quoi le Conseil avait l'air de vouloir se débarrasser dans une formule préliminaire, et pour ne plus y revenir, de cette objection qui accusait si fortement Napoléon (2) . » Répondant ensuite à la première question, le Conseil pensait que les évêques avaient, dans leurs diocèses, le pouvoir d'accorder aux fidèles les dispenses et absolutions demandées; que ce pouvoir ne leur avait jamais été retiré; qu'il était inaliénable et qu'ils étaient naturellement aptes à l'exercer, surtout lorsque le recours au Pape était à peu près impossible.

A la seconde question, le Conseil répondit que le Pape avait continué à refuser les bulles d'institution sans alléguer

(1) M. Etncry, qui avait été obligé de quitter la direction du eëminairc Saint- Sulpice le 16 juin 1810 et de se retirer à Issyt fut, en dëpit de sa disgrâce apparente, appelé an Conseil ecclésiastique de 1811 comme Conseiller de l'Université impériale. Il ne se résigna à faire partie de ce nouveau Conseil qu'à la condition de n'y avoir que voix consultative.

(î) Mémoires, t. II, p. 79.

aucun motif canonique, malgré les supplications des Églises de France. Il rappela le précédent créé sous Louis XIV des évêques gouvernant leurs diocèses en vertu des pouvoirs accordés par les chapitres, et déclara que Pie VII, en proscrivant ce mode par ses brefs aux chapitres de Paris et de Florence, attaquait Tantique discipline de l'Église gallicane, « ce qui était une triste preuve des préventions qu'on lui avait inspirées (1) » . Mais Napoléon ne voulant plus faire dépendre Texistence de Tépiscopat en France de l'institution canonique du Pape, que fallait-il faire? Le Conseil reconnaissait d'abord que le Concordat donnait au Pape un avantage très marqué sur le Souverain de France, en ce sens que le prince perdait le droit de nomination si, dans le temps fixé, il ne présentait pas un sujet capable (2). « Pour qu'il y eût eu égalité, dit-il, il eût fallu que, de son côté, le Pape fût obligé à donner l'institution ou à produire un motif canonique de refus dans un temps déterminé; faute de quoi, il perdrait son droit d'institution qui serait dévolu à qui de droit. Cette clause manque au Concordat. » Napoléon allait s'empresser de retenir cette observation et de la soumettre au Concile national. Il le fit avec d'autant plus de résolution que le Conseil l'y invitait ainsi : a L'Empereur est en ce droit de l'exiger et le Pape doit y consentir; et s'il n'y consentait pas, il notifierait aux yeux de l'Europe l'entière abolition du Concordat et le recours à un autre moyen de conférer l'institution canonique. » Mais le Conseil ne fut pas unanime dans l'adoption de ces conclusions, car l'évêque de Gand (Maurice de Broglie) et l'abbé Émery les combattirent, sans succès, il est vrai.

Cependant, le Conseil faisait une prudente résierve. « Quelque juste que fût dans la circonstance, remarquait-il, l'entière abolition du Concordat, quelque légitime que pût être le rétablissement de la Pragmatique Sanction ou de tout autre moyen d'institution canonique, il fallait y préparer les

(i) Voir Mémoires de Talleyrand^ t. II, p. 80.

(2) Talleyrand conteste aussi cette décision. « Il ne le perd jamais, dit-il, sans quoi à qui ce droit passerait-il ? »

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esprits et avoir convaincu les fidèles qu'il ne restait pas d'autre ressource pour donner des évéques à TÉglise de France, sans quoi la position des évèques institués d'après les formes nouvelles serait insoutenable. Ce chang[ement serait assimilé à la Constitution civile du clerg^é et produirait les mêmes troubles » . Ainsi, d'après le Conseil, les uns prendraient parti pour le Pape contre l'épiscopat français, les autres se sépareraient peut-être beaucoup trop du Saint-Siège et le schisme renaîtrait avec tous ses désordres. On ne pouvait toutefois laisser les choses en l'état. La juridiction accordée par les chapitres aux évéques nommés ne faisait réellement pas jouir les diocèses d'un épiscopat complet. « Si donc le Pape, disait le Conseil, persiste dans son refus sans motif canonique, nous nous permettons d'exprimer le désir que l'on déclare à Sa Sainteté que le Concordat, déjà rompu par son propre feit, sera publiquement aboli par l'Empereur, ou qu'il ne sera conservé qu'à la faveur d'une clause propre à rassurer contre des refus arbitraires qui rendent illusoires les droits que le Concordat assure à nos souverains (1). » C'était, on le voit, une sorte d'ultima-» tum adressé à Pie VII. Il est permis de croire qu'il avait dû être élaboré en premier lieu dans le cabinet du ministre des Cultes, avant d'être discuté et adopté par le Conseil ecclésiastique.

De ce qui vient d'être exposé, il résulte qu'il fallait, pour sortir d'embarras, admettre l'abolition du Concordat ou sa modification à l'aide d'une clause qui restreindrait les pouvoirs du Pape. N'était-ce pas au contraire soulever de nouveaux obstacles et compliquer les difficultés? En effet, le Conseil allait bien loin. Il reconnaissait que l'Empereur avait raison de vouloir que l'épiscopat français ne dépendit plus de l'institution papale et que le Concordat fût aboli, puisque le Pape ne le respectait pas. Le Conseil se g[ardait bien de dire un mot de la situation lamentable faite à Pie VU et se croyait délivré de tout scrupule à cet égard, grâce au petit préambule

(1) Mémoires de Talleyrand, t. II, p. 84.

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OÙ il avait manifesté quelques regrets au sujet des entraves imposées à son indépendance. Mais il ne se gênait pas pour affirmer que ce qui se passait était la faute du Saint-Pére. « Or, de là à dire, remarque encore justement Tancien évéque d'Autun, que TElmpereur pourra faire le reste, ou aviser aux moyens que le reste fût fait, à peine y avait^il un pas. Car, si l'Empereur n'avait pas en lui ou à sa disposition tout ce qu'il fallait pour obtenir qu'une autre institution fût substituée à celle du Pape, à quoi lui eût servi le pouvoir d'abolir le Concordat? Il pouvait se trouver alors, en l'abolissant, tout aussi embarrassé qu'auparavant (1) w . Mais, soit par crainte d'une lourde responsabilité, soit par hésitation ou faiblesse, le Conseil de 1811, comme celui de 1809, n'osa aller jusqu'au bout. Il aboutit, le 4 mars, à la conclusion que l'Empereur avait posée lui-même plusieurs fois déjà : à la nécessité d'un Concile national. Par cet expédient il crut se tirer d'affaire, comme si le Concile national pouvait arriver à créer une nouvelle forme d'institution canonique, à se prononcer avec décision contre l'autorité papale et à encourir résolument les censures du Saint-Père pour usurpation et prévarication. « J 'ai pensé quelquefois, dit Talleyrand qui s'est plu à examiner cette affaire en détail, que si l'Empereur avait fait l'évèque de Nantes ministre des Cultes, on aurait pu se passer d'un Concile qui ne devait qu'embarrasser les questions. Cet évéque si honnête, si habile et si versé dans les connaissances théologiques, en agissant, avec la triple autorité de ministre, d'évêque et de théologien consommé, sur chacun des autres évêques séparément, aurait bien plus aisément obtenu leur consentement pour qu'on substituât une autre institution canonique à celle du Pape, qu'il ne le pouvait dans un Concile où chaque évéque redoutait l'idée de paraître gouverné par plus habile que lui, et où les évêques réunis n'avaient plus de l'Empereur la crainte que chacun d'eux avait en particulier. Peut-être même que le Pape lui-même les aurait tous tirés d'embarras, en

(1) Mémoires j t. II, p. 85.

donnant cette fois Tinstitution, de peur de perdre le droit pour Tavenir. »

Mais, à supposer que Tévêque de Nantes eût obtenu sans violence la résolution que TEnîpereur finît, après la dissolution du Concile national, par obtenir des évêques individuellement consultés par Bigot de Préameneu, en quoi cette solution, conquise par la ruse, eût-elle été préférable à la même solution arrachée par la crainte? Et comment serait-il possible d'admettre l'autre hypothèse de Talleyrand, à savoir que le Pape aurait volontairement lui-même sacrifié ses prérogatives, de peur d'en perdre le droit pour l'avenir; alors que le Pape était décidé à les soutenir jusqu'à l'extinction de ses forces? Le Conseil de 1811 avait eu singulièrement tort de présenter l'abolition du Concordat comme une arme propre à effrayer Pie VIL II aurait dû se borner à en demander quelques modifications et éviter d'émouvoir et d'affliger les consciences. Mais ces modifications elles-mêmes n'auraient pu se faire qu'avec l'adhésion du Pape. Et comment Pie VII se seraitil prêté à des négociations à ce sujet, quand il était littéralement prisonnier et privé de ses Conseils naturels? Dès lors, ce procédé d'apaisement, même dirigé par l'évêque de Nantes, n'eût pas abouti et c'est une chimère de dire avec Talleyrand : a Obtenir cela du Pape, sans lui rendre Rome et ses autres États, eût été un triomphe digne de la fabuleuse destinée de Napoléon. » Mais l'ancien évêque d'Autun lui-même finit par reconnaître que ce triomphe n'était point chose facile, car le Conseil ecclésiastique y avait mis un obstacle, c'est-à-dire la proposition d'un Concile national.

Or, cela ne terminait pas les difficultés. En effet, si le Concile éludait la question au lieu de la résoudre, qu'allait-il arriver? L'excuse du Conseil ecclésiastique, c'est qu'il ne se croyait pas compétent pour proposer une négociation, attendu qu'on ne lui avait rien demandé à cet égerd. Ce fut l'évêque de Nantes qui s'en chargea. En effet, M. Duvoisin vint trouver l'Empereur et obtint de lui que trois membres du Conseil seraient autorisés à se rendre auprès de Pie VII pour

tenter un dernier effort. Tout en y consentant, Napoléon aurait voulu en avoir d'abord fini avec le Concordat pour en finir avec le Pape. « Le Concordat détruit par un décret, disait-il, il faudrait bien que le Concile, s'il voulait conserver Tépiscopat, préparât nécessairement un autre mode d'institution pour les évèques, puisqu'on ne pourrait plus recourir à un Concordat qui n'existerait plus. » Mais l'évéque de Nantes, qui voulait conserver l'acte pacificateur du 18 avril 1802, parvint à empêcher cette funeste résolution, et amena l'Empereur à consentir à la mission des trois prélats. Cependant, Napoléon, dans les instructions dictées à Bigot de Préameneu, parut beaucoup plus préoccupé du désir d'accroître les difficultés que de les aplanir, a U eut l'air de chercher lui-même, constate Talleyrand, à faire manquer la négociation. » Ainsi, au lieu de se borner au point important à obtenir, il voulait que les évêques fissent au Saint-Pêre les demandes les moins admissibles, comme s'il avait cru faire une faveur en maintenant le Concordat avec la clause nouvelle. Il désirait qu'on annonçât à Pie VII, avant toute discussion, la convocation d'un Concile national pour le 9 juin 181 1 et qu'on lui exposât les mesures que l'Église de France pourrait être entraînée à prendre. Il déclarait ne consentir à revenir au Concordat que si le Pape instituait d'abord tous les évêques nommés et s'en- (jageait à ce que le métropolitain put à l'avenir le remplacer au cas où lui. Souverain Pontife, ne les aurait pas institués dans le délai de trois mois. Après ce délai, l'Empereur aurait eu ce qu'il désirait, c'est-à-dire la prééminence sur le Pape et l'institution forcée des évêques nommés par lui. « U voulait encore — et c'était un ordre formel, — que les négociateurs déclarassent au Pape qu'il ne rentrerait jamais dans. Home comme souverain, mais qu'il lui serait permis d'y retourner comme simple chef de la religion catholique, s'il consentait à ratifier les modifications demandées pour le Concordat. Dans le cas où il ne lui conviendrait plus d'aller à Rome, il pourrait résidera Avignon où il jouirait des honneurs souverains et Où il aurait la liberté d'administrer les intérêts.

spirituels des autres pays de la chrétienté (1)... « Cette proposition n'était autre que la destruction de Tindépendance pontificale; c'était le Pape, non plus serviteur des serviteurs de Dieu, mais réduit à l'état de serviteur de Napoléon.

Les trois négociateurs étaient M. de Barrai, archevêque de Tours, M. Duvoisin, évêque de Nantes, et M. Mannay, évéque de Trêves. On leur avait adjoint M. Buonsignori, évêque de Faënza et patriarche de Venise. Ils s'en allaient à Savone, au nom des cardinaux et des évêques réunis à Paris, et ils emportaient avec eux dix-sept lettres de ces prélats au Saint-Pêre. « La plus étendue et la plus pressante était celle du cardinal Fesch (2). » Partis de Paris à la fin d'avril 1811, ils arrivèrent à Savone le 9 mai. Pendant ce temps. Napoléon continuait à traiter le clergé italien et français avec une extrême rigueur. Tantôt il prescrivait au ministre des Cultes de faire choisir « les cinquante prêtres les plus mauvais de Parme et les cinquante prêtres les plus mauvais de Plaisance » et de les embarquer pour la Corse où on leur remettrait pour vivre a trente francs par mois » . Tantôt, il reprochait aux archevêques de Turin et de Gênes, et à l'évêque d'Asti, de n'avoir pas encore adhéré à l'adresse du chapitre de Paris. Tantôt, il faisait arrêter le supérieur des sœurs de la Charité d'Amiens qui avait eu connaissance du bref du Pape et il menaçait de retirer sa protection à la Congrégation elle-même. Un autre jour, il se disait prêt à gracier quinze cents curiali de Rome non assermentés, s'ils lui demandaient grâce à l'occasion de la naissance du Roi de Rome, et cela plus d'un mois avant cette naissance qu'il avait décrétée comme le reste. Un autre jour encore, il interdisait une brochure contenant la lettre de Pie Vil sur les élections capitulaires et faisait rechercher l'auteur du délit; il arrêtait à la Monnaie la fabrication des pièces à l'effigie du Pape; il menaçait des plus graves punitions les ecclésiastiques qui n'auraient point prêté serment à la date du l*' mars; il donnait Tordre d'emprisonner des prêtres de

(1) Mémoires de Talleyrand, t. II, p. 87, 88. fî) Ibid, p. 88.

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la Charente-Inférieure comme ennemis de TÉtat. « Les mesures, disait-il, doivent être prises de manière à les enlever tous à la fois et ne pas en manquer un seul. Autrement, il ne faudrait rien faire (1) w • La résistance impassible de Pie Vil lui suggérait toutes ces violences, et nul ne pouvait prévoir où il s'arrêterait.

Ce que Talleyrand ne rapporte pas dans ses Mémoires, c'est la séance extraordinaire tenue aux Tuileries, le 16 mars 18 11, et où l'Empereur réunit, en présence de Cambacérès et de Talleyrand lui-même, les membres du Conseil ecclésiastique et les membres du Conseil d'État qui étaient habituellement consultés sur les affaires religieuses. Artaud de Montor donne les détails de cette séance, d'après une note trouvée dans les papiers de Consalvi. L'Empereur, entouré de ses dignitaires et de ses principaux officiers, prit la parole et reprocha au Pape d'ayoir entrepris, contre son autorité une lutte injuste pour soutenir des prétentions temporelles. lU'accusait de prêcher la guerre civile et de chercher à susciter des Clément, ^ des Ravaillac et des Damiens. Le Pape avait violé le Concordat depuis quatre ans ; donc, un contrat synallagmatique étant nul quand un des partis l'avait violé, le Concordat n'existait ^ plus. Napoléon se répand alors en de telles menaces que les membres du Conseil ecclésiastique sont pris de peur et n'osent protester. (1 regarde chacun des assistants avec des yeux pleins de colère, et s'adressant à l'abbé Émery qui le contemplait tristement : u Monsieur, lui dit-il tout à coup, que pensezvous de l'autorité du Pape? — Sire, répond le vénérable prêtre, je ne puis avoir d'autre sentiment que celui qui est contenu dans le catéchisme enseigné par vos ordres dans toutes les églises de l'Empire. — Et que dit-il? — A la demande : Qu'est-ce que le Pape? le catéchisme répond qu'il est le chef de l'Église, le vicaire de Jésus-Christ, à qui tous les chrétiens doivent obéissance. Or un corps peut-il se passer de son chef, de celui à qui, de droit divin, il doit obéir? On nous

(i) Lettres inédites, t. II, p. 110 à 124.

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LE CONSEIL ECCLÉSIASTIQUE DE 1811 Itï

oblig[e, eu France, à soutenir ]es quatre articles de la déclarai tion du Clergé; mais il faut en recevoir la doctrine dans son entier. Or, il est dit aussi, dans le préambule de celte dëcla*^ ration, que le Pape est le chef de l'Église à qui tous les chré^ tiens doivent Tobéissance, et de plus on ajoute que ces quatre articles, décrétés par TAssemblée, ne le sont pas tant pout limiter la puissance du Pape, que pour empêcher qu'on ne lui accorde pas ce qui est essentiel. » M. Émery n'hésitait pas à ajouter que si Ton assemblait un Concile, il n'aurait aucune valeur, s'il était disjoint du Pape.

« Je ne vous conteste pas la puissance spirituelle du Pape, répondit Napoléon, puisqu'il l'a reçue de Jésus-Christ; mais Jésus-Christ ne lui a pas donné la puissance temporelle. C'est Charlemagne qui la lui a donnée, et moi, successeur de Charlemagne, je veux la lui ôter, parce qu'il ne sait pas en user et qu'elle l'empêche d'exercer ses fonctions spirituelles. — Sire, Votre Majesté honore le gi*and Bossuet et se plaît à le citer sou* vent. Je ne puis avoir d'autre sentiment que celui de Bossuet dans sa Défense de la déclaration du Clergé ^ qui soutient exprès* sèment que l'indépendance et la pleine liberté du chef de U religion sont nécessaires pour le libre exercice de la suprématie spirituelle dans tout l'univers » . Et avec un à-propos admirable, M. Émery cita textuellement de mémoire ce passage de Bossuet : « Nous savons bien que les Pontifes romains et l'ordre sacerdotal ont reçu de la concession des Rois, et possèdent légitimement, des droits, des principautés, comme en possèdent les autres hommes, à très bon droit. Nous savons que c^ possessions, en tant que dédiées à Dieu, doivent être sacrées et qu'on ne peut, sans commettre un sacrilège, les envahir, les ravir et les donner à des séculiers... »» Or, ceci était dit à haute et ferme voix aux Tuileries, devant l'Empereur, après la spoliation des États romains et devant Talleyrand qui portait le titre de prince de Bénévent, une des principautés enlevées à la Papauté. Tous écoutaient en silence, admirant on maudissant en secret la franchise courageuse de M. Émery^ « Je ne récuse pas l'autorité de Bossuet, répliqua Napoléon.

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i6S LE PAPE ET L'EMPEREUR

Tout cela était vrai de son temps où l'Europe reconnaissant plusieurs maitres, il n'était pas convenable que le Pape fût assujetti à un souverain particulier. Mais quel inconvénient y a-t-il que le Pape me soit assujetti à moi, maintenant que TEurope ne connaît pas d'autre maître que moi seul? » Si grande, si immense que fut alors réellement la puissance de TEmpereur, l'orgueil qui faisait prononcer de telles paroles était plus grand, plus immense encore. Voilà où l'adulation universelle avait conduit ce prodigieux esprit !... Et parmi tous ces cardinaux, ces archevêques, ces évêques qui Técoutaient effrayés et subjugués, combien y en avait-il qui pouvaient se louer de n'avoir pas contribué par leurs flatteries ou leurs complaisances à accroître encore ce fol orgueil?

Mais M. Émery qui, lui, n'a rien à se reprocher, ne tremble point. Il répond : « Sire, vous connaissez aussi bien que moi l'histoire des Révolutions. Ce qui existe maintenant peut ne pas toujours exister. A leur tour, les inconvénients prévus par Bossuet pourraient reparaître. Il ne feut donc pas changer un ordre si sagement établi. » C'était le 16 mars 1811 que M. Émery osait dire : « Ce qui existe maintenant peut ne pas toujours exister. » Trois ans et quelques jours après. Napoléon, abandonné de tous, signera son abdication, et celui dont il a dit : « Je ne le laisserai jamais rentrer à Rome » y rentrera en souverain, malgré lui.

Loin de s'offenser de tant de franchise, Napoléon continue l'entretien, mais il passe à un autre sujet. Il demande à M. Émery s'il croit que le Pape fera le sacrifice proposé par le Conseil ecclésiastique, c'est-à-dire qu'au cas où il ne donnerait pas l'institution canonique dans les six mois, le métropolitain serait autorisé à la donner en son nom. Et sans hésiter, M. Émery répond que le Pape ne fera pas cette concession, parce que ce serait anéantir ses droits. Alors Napoléon se tourne vers les archevêques et évêques et leur dit ironiquement : V Vous vouliez me faire faire un pas de clerc en m'en- ^ageant à demander au Pape une chose qu'il ne doit pas .m'accorder! » Et s'adressant à l'un d'eux, il l'interroge pour

savoir si la définition du catéchisme, citée par M. Émery, était exacte. Le prélat répondit affirmativement. Napoléon se disposait alors à se retirer, lorsque les prélats, inquiets de la franchise de M. Émery, essayèrent de Texcuser auprès de TEmpereur, en alléguant son grand âge. u Vous vous trompez, messieurs, répliqua Napoléon, je ne suis pas irrité contre lui. Il a parlé comme un homme qui sait et possède son sujet. C'est ainsi que j'aime qu'on me parle. » (1) Quelle leçon dans ces derniers mots pour tous ces prélats courtisans? Et combien Napoléon eût évite de fautes et de malheurs, s'il eût toujours voulu entendre ainsi la vérité ! Cet entretien fut le dernier que M. Émery eut avec l'Empereur. Le 28 avril 1811, il mourait, à la veille de ce Concile qu'il avait si énergiquement repoussé. Quelques jours auparavant, il avait écrit au supérieur du séminaire sulpicien de Baltimore, M. Nagot : « On va tenir un Concile de tous les évêques de l'Empire français... L'indiscrétion du zèle de quelques particuliers a donné lieu à cette tempête. Nous avons besoin de nous rappeler perpétuellement le Portœ Inferi (2) . »

L'Empereur regretta sa mort. « C'était un hom me sage et un ecclésiastique de rare mérite, dit-il. Je veux qu'il soit enterré au Panthéon. » Mais le cardinal Fesch obtint qu'il serait enterré, comme ses vénérables frères, dans l'humble cimetière des Sulpiciens, à Issy. C'était la seule place qui convînt à ce saint prêtre dont la modestie formait une des principales

(1) Voir Artaud^ t. II. — Pacca, Mémoires, t. II, p. 90. — Rakce-Boubuey, Mémoire inédit de Consalvi sur le Concile de 18îly p. 17. — D'Haussokvillk^ t. IV, et Vie de M, Emery, par Tabbë Gosselik, t. 11.

(î) M. Emery n'eut pas la douleur de voir ses vénérables frères dispersés. Malgré des menaces réitérées, l'Empereur n'avait pas exigé formellement la dissolution de la congrégation de Saint-Sulpice. Et c'est ce qui avait fait croire à l'ancien supérieur que son œuvre et sa Compagnie ne seraient pas frappés. Mais cinq mois après la mort de M. Emery, le 8 octobre 1811, Napoléon ordonna à Bigot de Préameneu de sévir sans plus de retard contre elle. Malgré les efforts du cardinal Maury et du cardinal Fescb, la dissolution complète de la congrégation eut lieu le 11 décembre 1811. Le vicaire général Jalabert fut chargé de diriger le séminaire, puis les abbés Tbarin et Duclaux lui succédèrent. Les Sulpiciens furent écartés également des séminaires de province. Le 19 avril 1814, le séminaire de Paris revit les Sulpiciens et la congrégation fut rétablie le 3 avril 1816. {Vie de M. Émery, par l'abbé Gosselin, t. II et Archives nationales, AF" 1048.

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vertus. Qu'aurait-il d'ailleurs été faire parmi tous ces gfrands hommes, dont la vie avait été si bruyante, si agitée et si peu occupée des vérités éternelles ? Les lourdes colonnes et les froides murailles d'une nécropole, sans autels et sans prières, eussent accablé et attristé ses restes. Une simple pierre avec une croix suffisaient pour honorer sa mémoire. * « Si notre association doit mourir comme nous, écrivait^il à M. Nagot, à à la date du 26 avril, sa mort sera honorable devant Dieu, car nous mourrons dans la foi et dans la simplicité de nos pères. » L'abbé d'Auberive a composé pour la tombe de M. Emery une noble et touchante épitaphe. Elle forme, en vingt lignes d'un latin impeccable, le résumé d'une vie de science, de courage et de foi. C'est à bon droit que l'inscription loue, entre autres vertus, chez ce religieux admirable, la sagacité et la prudence, l'adresse à se tirer d'obstacles en apparence infranchissables, l'art de gouverner, la force invincible dans l'adversité et l'intégrité absolue. « In consiliis sagax et prudens, in intricatis solers, in regiminis arte prœcipuus, in adversis for lis et invictus, in omnibus integcr, » Au sortir de la fameuse séance du 16 mars aux Tuileries, M. de Talleyrand avait fait de M. Émery ce juste éloge : « C'est le seul homme qui ait l'adresse de dire franchement la vérité à l'Empereur sans lui déplaire, w

Quand le comte de Chabrol eût exécuté à la lettre les ordres si rigoureux de l'Empereur contre le Pape, il trouva Pie VII attristé, mais résignée la volonté de Dieu. Le Saint-Père consentit à entendre le préfet, qui lui renouvela la défense de s'occuper d'aucune affaire. Le Pape répondit qu'il se résignait aux ordres de la Providence; d'ailleurs, il était inutile d'insister, puisqu'on l'avait privé des moyens d'écrire. A l'accusation que sa conduite peu réfléchie avait excité des troubles, révolté le clergé et causé des violences, Pie VII nia avoir engagé des correspondances secrètes et déclara n'avoir fait expédier que des affaires ecclésiastiques. « Je lui ai dit, osait écrire Chabrol à Bigot de Préameneu, que son devoir était désormais dé rester tranquille, et puisqu'il se dit arrêté, de se comporter

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comme tel. » A des paroles aussi impertinentes le Pape se borna à répondre qu'il attendait le temps marqué par Dieu pour reprendre ses communications avec les fidèles. « On peut remarquer, concluait M. de Chabrol, que le Pape ne répond à tout ce qui lui est objecté que par une résignation totale et par une indifférence apparente et extraordinaire sur son sort. » Cependant le préfet de Montenotte, en dilig[ent serviteur, se vantait de faire le possible pour remplir entièrement les ordres de Sa Majesté Impériale (1);

Voyant que le Saint-Père demeurait inébranlable, l'Empereur résolut de le mettre en face du fait accompli. Le 25 avril 1811, il convoqua le Concile national pour le 9 juin prochain, en l'église Notre-Dame de Paris. Le 24, il avait envoyé au ministre des Cultes la lettre de convocation qui devait précéder le dispositif du décret et qui était conçue dans les termes les plus blessants pour le Pape. La voici, telle que la donnent le Moniteur universel du IG mai et les Mémoires de Pacca (2) :

« M. l'évêque de...

tt Les églises les plus illustres et les plus populaires de l'Empire sont vacantes. Une des parties contractantes du Concordat l'a méconnu. La conduite que l'on a tenue en Allemagne depuis dix ans a presque détruit l'épiscopat dans cette partie de la chrétienté. Il n'y a aujourd'hui que huit évêques. Grand nombre de diocèses sont gouvernés par des vicaires apostoliques. On a troublé les Chapitres dans le droit qu'ils ont de pourvoir, pendant la vacance du siège, à l'administration du diocèse, et l'on a ourdi des manœuvres ténébreuses tendant à exciter le désordre et la sédition parmi nos sujets. Les Chapitres ont rejeté des brefs contraires à leurs droits et aux saints Canons. Cependant les années s'écoulent; de nouveaux sièges viennent à vaquer tous les jours; s'il n'y était pourvu promptement, l'épiscopat s'éteindrait en France et en Italie comme en Allemagne. Voulant prévenir un état de choses si contraire au bien de la religion, aux principes de l'Église gal-

(1) D'Haussokville, t. III (Pièces justificatives), p. 523.

(2) Tome II, p. 344.

licane et aux intérêts de TÉtat, nous avons résolu de réunir, au 9 juin prochain, dans l'église Notre-Dame de Paris tous les évéques de France et d'Italie en Concile national. Nous désirons donc qu'aussitôt que vous aurez reçu la présente, vous ayiez à vous mettre en route, afin d'être arrivé dans notre bonne ville de Paris dans la première semaine de juin.

Cl Cette lettre n'étant à d'autre fin, nous prions Dieu qu'il vous ait en sa sainte g[arde. »

Il y a eu un projet de décret qui devait suivre cette lettre et qui n'a point fig[uré au Bulletin des Lois. Le voici avec son préambule :

« Animé du désir de rétablir l'ordre et la paix dans les Égalises catholiques situées dans notre Empire, dans notre royaume d'Italie (et dans les États de la Confédération du Rhin) au moyen d'une discipline conforme aux saints Canons, et les circonstances actuelles exigeant que plusieurs points de cette discipline soient constatés et généralement reconnus, nous avons cru ne pouvoir prendre une voie plue assurée pour atteindre ce but que la convocation d'un Concile auquel seraient appelés tous les archevêques et évéques desdites Églises. En conséquence, nous avons décrété et décrétons ce qui suit :

a Art. 1". — Tous les archevêques et évéques des Églises de notre Empire, de notre royaume d'Italie (et des États de la Confédération du Rhin) seront convoqués dans notre bonne ville de Paris pour le 9 juin.

« Art. 2. — Les objets que le Gouvernement proposera aux délibérations de l'Assemblée lui seront présentés par des commissaires que nous nommerons à cet effet.

« Art. 3. — Les résolutions de cette Assemblée ne pourront être mises à exécution que de notre consentement.

a Art. 4. — Notre présent décret sera par notre ministre des Cultes adressé à tous les archevêques et évéques des Églises de notre Empire, pour servir à chacun de lettre de convocation.

« Art. 5. — Le même décret sera adressé au ministre des Relations extérieures de notre royaume d'Italie (et aux

ministres ou autres ag^ents diplomatiques des Rois et princes de la Confédération du Rhin) afin que les archevêques et évêques desdits États reçoivent Tordre de se rendre à ladite Assemblée.

tt Art. 6. — Il sera pourvu par nous aux frais de route et de séjour pour tous les membres de l'Assemblée sur les états qui nous seront présentés par notre ministre des Cultes (I) n .

« La teneur de cette lettre, écrit Consalvi en parlant de la circulaire impériale, fit horreur à tous les gens de bien. C'était un acte d'accusation contre le Pape, comme si, en refusant de donner des pasteurs à la France et à Tltalie, il cherchait à faire périr TÉpiscopat dans ces régions... Cette accusation n'était pas moins hasardée et invraisemblable contre un Pape, que fausse... Tout le monde vit dans la publication de la lettre de cfonvocation, au temps même du séjour des députés à Savone, l'intention de faire comprendre au Pape, par une preuve de fait, que la convocation du Concile national n'était pas une simple menace, mais une vérité, et ainsi l'intimider et l'amener plus facilement aux concessions que l'on voulait de lui (2). »

Maintenant, la convocation d'un Concile national par l'Empereur étfi^it-elle légitime? Avait-il seul le droit de convoquer les évêques et archevêques de France et d'Italie pour remédier à un état de choses qu'il déclarait de sa propre autorité contraire au bien de la religion, aux principes de l'Église gallicane et aux intérêts de l'État? Les précédents étaient-ils en sa faveur? On se rappelle l'abus qui a été fait des Conciles dans les premiers siècles, et comment les empereurs grecs, toujours prêts à les convoquer, cherchaient à en faire les instruments

(1) Ce texte, publié par Mgr Ricard, d'après une copie provenant des papiers du cardinal Fesch, n'était évidemment qu'un projet de décret. J'ai établi, dans le Bulletin critique du 25 avril 1895, que Mgr Ricard, dans son livre, le Concile national de Î8iiy n'avait apporté à l'histoire proprement dite du Concile national que quelques pièces nouvelles.

(2) Mémoire inédit de Consalvi sur le Concile de 1811, publié par l'abbé A. Kasge-Bocrrev, p. 22.

de leur politique. Un Concile étant, par sa notion même, une assemblée uniquement religieuse, doit avoir pour souverain le Pape et par conséquent être rassemblé par lui, « ce qui n'exclut pas, dit judicieusement J. de Maistre, Tinfluence modérée et légitime des souverains (!)'>. Mais au Pape appartient seul le droit de juger des circonstances qui exigent cette convocation, et c'est à lui que le souverain doit s'adresser pour lui demander s'il lui convient de réunir une assemblée qui relève essentiellement de l'autorité pontificale, la seule compétente en l'espèce. Ici, la convocation était faite par l'Empereur, sans avoir consulté le Pape, sous forme de réquisitoire; par sa nature impérative, par les accusations qu'elle décelait dans ses considérants, elle portait un premier préjudice à l'impartialité des membres du Concile que l'Empereur cherchait à rendre complices de sa politique arbitraire. Le baron de Gérando, maitre des requêtes au Conseil d'État, écrivain connu par ses travaux philosophiques, fut consulté par Bigot de Préameneu sur la mission des prélats à Savone. Il remit, le 28 avril, au ministre des Cultes un rapport confidentiel dont on va saisir l'importance. M. de Gérando exposait les moyens qui lui semblaient les meilleurs pour faire réussir la mission de l'archevêque de Tours et de ses deux collègues d'une manière conforme au but de l'Empereur. Il fallait d'abord prendre habilement le Pape, sous peine de compliquer les choses, u Pie Vil, osait dire le conseiller d'État, a un esprit très borné et absolument vide d'idées. Il n'a jamais eu un système en propre. Il se défie beaucoup de ses propres lumières; il reçoit aveuglément les impressions que lui donnent ceux qui lui ont inspiré de la confiance. De mauvais conseillers l'ont précipité dans des mesures désastreuses et absurdes. S'il eût eu auprès de lui un homme sage et contre lequel il ne se fût pas prévenu, on l'eût dans l'origine ramené assez facilement, mais il s'est trouvé sans guide, et dès lors il a persisté opiniâtrement dans les dernières idées qu'on lui

(1) Du Pape, ch. m, DéHnition et autorité de» Connles.

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avait données... » Pour exprimer un pareil jugement sur le Saint-Père, M. de Gérando devait se fonder sans aucun doute sur les rapports que M. de Chabrol envoyait fréquemment aux ministres des Cultes et de la Police. Que feUait-il donc a pour venir à bout de cet homme borné » ? Il fallait écarter ses préventions et lui donner bonne opinion des négociateurs, a Si les trois évêques, continuait M. de Gérando, arrivent auprès du Pape avant qu'il ne soit convenablement préparé, le but sera manqué. Ils seront mal reçus. Pie VII a si peu d'esprit qu'on ne peut même se flatter de le convaincre si Ton ne peut lui offrir que de bonnes raisons. »

Parmi les moyens que le maître des requêtes conseillait d'employer, il en était de simples qui n'offraient aucun danger. Il fallait se servir de deux théologiens qui avaient grande influence sur le Pape, hommes entièrement sages qui désapprouvaient et déploraient sa conduite. L'un était Mgr Bertazzoli, ancien grand-vicaire de Pie VII, lorsqu'il était encore évèque d'Imola; l'autre le Père Mérinda, dont la correspondance avec l'abbé Marini révélait l'extrême prudence. Voici comment le ministre des Cultes pourrait recourir à leurs bons offices. Il prierait son collègue de Milan de leur donner l'ordre de se rendre à Gênes chez le cardinal Spina, où ils arriveraient en même temps que l'archevêque de Turin. Celui-ci, une fois certain de leurs dispositions, les laisserait aller à Savone sans prévenir le Pape de leur venue. Les deux délégués annonceraient eux-mêmes à Pie Vil qu'ils avaient obtenu la permission de le venir voir. « Le Pape, affirmait M. de Gérando, en serait touché et commencerait à soulager avec eux son humeur. Ils le laisseraient dire ; ils le verraient venir. Bientôt le Pape les consulterait. Us se feraient prier. Insensiblement, ils l'amèneraient à sentir les fâcheuses conséquences de sa conduite. Ils l'attendriraient sur les intérêts de l'Église; ils lui laisseraient entrevoir la possibilité de la paix, et lorsque le Pape en serait venu à n'être plus qu'embarrassé à faire les avances, les évêques, qui auraient été secrètement instruits de ses dispositions, paraîtraient et conclueraient. . . Cette marche

aurait encore, dans tous les cas, un grand avantage; car les évéques, en abordant le Pape, connaitraîent parfaitement le terrain sur lequel ils devraient marcher. » M. de Gérando conseillait à Farchevêque de Tours de prendre avec lui le Père Altieri comme secrétaire, car personne ne connaissait mieux le caractère du Pape et la manière de diriger ses impressions. Telle était la petite machination qu'avait inventée rhabile maitre des requêtes pour prouver son dévouement à l'Empereur. Il déposait ces belles idées a dans le cœur w du ministre qui lui était si bien connu et il terminait son rapport en disant que si Son Excellence avait besoin d'un très bon théologien pour développer partout les vrais principes de TÉglise gallicane, il en avait un sous la main (1). On conviendra que ce zélé auxiliaire était bien précieux. Mais un peu trop satisfait de lui-même et de sa valeur philosophique, il avait le tort de considérer Pie VII comme un faible esprit. En effet, les délégués devaient bientôt s'apercevoir que le Pape n'était pas aussi facile à mener que le pensait M. de Gérando. Il sembla d'ailleurs un peu tard au ministre des Cultes pour suivre les ingénieux conseils qui lui étaient ainsi donnés. Il réserva donc Mgr Bertazzoli pour une autre mission au cas où 4a première échouerait. Il fit venir aux Tuileries les prélats Barrai, Duvoisin et Mannay pour recevoir des instructions spéciales de l'Empereur lui-même, qui les autorisa à signer deux conventions, l'une relative à l'institution des évéques, l'autre à la personne du Pape et aux affaires de la catholicité. Dans la pensée de Napoléon, les évéques devraient désormais être institués comme ils l'avaient été avant le Concordat de François I", et suivant un mode à établir par le Concile national. Cependant, si le Pape se décidait à instituer tous les évéques nommés et, au cas où il n'aurait pas en personne donné l'institution dans le délai de trois mois, s'il consentait à remettre ce droit au métropolitain, on pourrait revenir au Concordat de 1802.

(i) Archives nationales AF" 1048.

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Quant au Pape lui-même, l'Empereur voulait bien lui permettre de revenir à Rome, à la condition de prêter le serment prescrit par le Concordat. Dans Thypothèse d'un refus, Pie VII pourrait résider à Avignon avec les honneurs souverains, deux millions de revenus et la liberté de communiquer avec les autres Égalises, tout en s'engageant à ne rien faire contre les quatre propositions de TÉglise gallicane (1). Mais, dans aucun cas, l'Empereur ne rendrait au Pape la souveraineté de Rome. Il invitait aussi les évèques à se servir du Concile comme d'une arme puissante, en ne faisant connaître entièrement leurs desseins que lorsqu'ils verraient Pie VII disposé à traiter. ^Napoléon, en effet, ne voulait point courir au-devant d'un échec présumable. Enfin, pour donner à la mission nouvelle l'apparence d'une négociation préparée par les représentants de l'Église de France, il fit écrire par de nombreux prélats au Saint-Père des lettres où ceux-ci le s\ippliaient de renoncer à une résistance qui, suivant eux, était une véritable calamité pour la religion. Ce spectacle de tant d'évêques, une trentaine environ, obéissant aux volontés Impériales par pour ou par faiblesse, était fait pour affliger et pour déconcerter les honnêtes gens et les chrétiens fidèles. Mais le Concile dont l'Empereur a cru se faire un instrument docile va montrer, à ses débuts du moins, plus de courage et plus de dignité que ces prélats courtisans.

La mission envoyée à Savone ne devait être connue que du ministre des Cultes et de M. de Chabrol. Celui-ci avait reçu l'ordre pressant d'agir de toutes ses forces sur l'esprit de l'infortuné Pontife. Les trois négociateurs, suivis de l'évêque de Faënza, arrivèrent à Savone le 9 mai. Le 10, ils obtinrent audience du Pape qui, au vœu exprimé par M. de Chabrol d'une prompte solution des maux de l'Église, avait répondu par un vœu similaire, à la condition qu'on ne lui demandât rien de nature à blesser sa conscience. La députation fut donc favorablement reçue. « Nous avons pensé d'un commun

(1) Voir Correspondance de Napoléon f t. XXII , et d'Haussonvillb, t. IV, p. 385.

accord, disait Chabrol, qu'il fallait particulièrement attendrir le Pape et émouvoir son cœur dans la situation où il est placé. Il semble prêt à repousser toute discussion et tout raisonnement, mais il semble accessible à la sensibilité. » Dès les premiers instants, Pie VII parut croire que les délégués étaient venus à Savone pour lui faire connaître le jugement que les évéques réunis à Paris porteraient sur sa conduite. Mais les trois prélats, multipliant les marques de respect, écartèrent aussitôt cette crainte. Us parlèrent de TEmpereur qui leur avait permis de venir, et le Pape s'exprima à son égard avec une généreuse bonté. Lorsqu'il fut ensuite question du futur Concile, Pie VII fit observer que son concours était absolument nécessaire. Les prélats essayèrent d'établir une distinction entre les Conciles nationaux et les Conciles œcuméniques. Le Saint-Père se borna à affirmer qu'un Concile, dit national, n'aurait pas l'autorité suffisante pour régler à lui seul des questions aussi délicates que celle de l'institution canonique. Il se plaignit de nouveau de l'isolement où il était réduit, et de la privation de son confesseur, de son éloignement de Rome et des violences exercées contre sa personne. La position des trois prélats était très délicate. Ils comprenaient maintenant à quel point l'Empereur avait été odieux, et en voyant de près sa victime, ils n'osaient protester contre ses justes plaintes.

M. de Chabrol leur prêtait tous les secours qu'on était en droit d'attendre d'un fonctionnaire plein de zèle. La surveillance rigoureuse dont il entourait le Pape lui permettait de faire saisir la moindre réflexion que Pie VII pouvait laisser échapper dans ses conversations. A cette besogne policière, il employait le médecin et le commandant du palais. C'est ainsi qu'il apprenait que le Saint-Père ne se déciderait jamais en matière grave sans l'approbation d'un Conseil. Il en prévenait aussitôt les trois prélats et conférait avec eux à ce sujet. Ils prenaient alors la résolution d'employer « toutes les mesures convenables » pour démontrer à Pie VII l'inutilité d'un Conseil. Leur assistance personnelle suffisait, et M. de

Chabrol s'empressait de faire l'éloge des délégués venus à Savone avec Tautorisation du souverain et l'assentiment du clergé de France. Pie VII, moins enthousiaste, fit observer qu'ils avaient signé une déclaration à laquelle M. Émery avait dû refuser son adhésion. Il persista à réclamer l'appui et les lumières d'un Conseil indépendant, ce qui étonna fort M. de Chabrol. Le préfet de Montenotte s'en expliqua avec le médecin du Pape auquel il fit comprendre que si Pie Vil ne montrait pas plus de modération, il se mettrait » dans une situation dangereuse « . Puis, il alla converser lui-même avec le Pape et essaya sur lui tous les moyens que son adresse et son ingéniosité pouvaient lui suggérer. A ses habiles interrogations sur l'effet produit par la venue des trois prélats, le Saint-Père répondit qu'il les avait vus avec plaisir, qu'il croyait à la loyauté de leurs intentions, mais qu'il ne pourrait pas se fixer un délai pour donner l'institution canonique, ni s'engager à respecter les quatre articles condamnés par Alexandre VIII. M. de Chabrol objecta que le monde en-tier lui reprocherait de n'avoir rien fait pour assurer la pacification religieuse et sauvegarder les attributions du Saint-Siège. Son éloquence n'émut point Pie VII qui répliqua que l'opinion était quelque chose sans doute, mais que le jugement des hommes n'était rien à côté de celui de Dieu. Aucune raison ne put venir à bout de sa résistance.

Aussi, le 13 mai, les prélats écrivaient-ils au ministre des Cultes qu'ils n'avaient pu gagner quoi que ce fût au sujet de l'expédition des bulles et des autres objets en litige. Alors M. de Chabrol fit une nouvelle tentative auprès de Pie VII et lui dit que l'habitude de l'Empereur était u de proposer et non d'accéder » . Ce n'était que « par de bonnes manières » et non par des refus obstinés qu'il pourrait s'en faire écouter. Au surplus, Sa Majesté « obtiendrait de son Concile plus qu'Elle ne demandait en ce moment » . Ceci dit, le préfet de Montenotte crut pouvoir se vanter d'avoir vivement impressionné le Saint-Père. Si Pie VII résistait encore un peu, c'était par un amour-propre « qui se déguisait sous la forme d'inquié-

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tude de conscience » . Ainsi, dans les sentiments les plus sincères et les plus nobles, M. de Chabrol ne voyait que de Tamour-propre et confondait le mobile d'une âme vulgaire avec le mobile d'une âme haute et impeccable. Il lui parut même que le Pape allait être moins intransigeant sur Tinstitution canonique et sur une clause additionnelle au Concordat. Les prélats avaient songé à profiter de cet état d'esprit pour remettre à Pie VII une note que le Saint-Père examina attentivement du 15 au 18 mai. Le rapport, présenté par Daunou à Bigot de Préameneu, le 31 mai 1811, contient cette note que Ton peut résumer ainsi.

L'Empereur avait convoqué un Concile des évêques de France et d'Italie pour le 9 juin, parce que le Pape ayant refusé la bulle d'institution aux évêques nommés par le souverain, ce refus faisait considérer le Concordat comme abrogé et déterminait l'Empereur à pourvoir à l'institution canonique par le rétablissement de la Pragmatique Sanction de 1438. Le Conseil ecclésiastique de 1811 ayant demandé la permission d'envoyer à Savone quelques prélats pour exposer au Saint-Père le véritable état de l'Église, Napoléon l'avait accordé, mais à la condition de négocier un traité par lequel Pie VII s'obligerait à instituer les évêques nommés et, en cas de refus, à remettre au métropolitain, après un délai de trois mois, le droit d'instituer ces évêques. Les délégués du Conseil ecclésiastique insistaient sur les motifs suivants :

« !• C'était par condescendance que Napoléon consentait à revenir au Concordat. Si Pie VII ne facilitait pas ce retour, le Concordat serait aboli, et le Pape et ses successeurs n'auraient plus aucune part dans l'institution des évêques;

« 2* L'Église de France ne se départirait jamais des sentiments de respect et de soumission à l'égard de la Chaire de saint Pierre et du Pontife qui y était assis ; mais s'il lui devenait impossible de recourir au Souverain Pontife pour en recevoir la confirmation de ses évêques, l'Église de France se croirait autorisée à faire revivre l'ancienne discipline qui accor-

dait au Concile provincial et au métropolitain le pouvoir de les instituer;

tt 3* La convocation du Concile national n'avait d'autre but que le rétablissement de cette partie de Tancienne discipline ;

« 4* La décision du Saint-Père serait reçue avec respect dans toutes les églises de France et d'Italie. »

Aux objections de Pie VII qui invoquait le défaut de Conseils et l'impossibilité de décider seul une affaire d'aussi haute importance, les prélats avaient répondu que les propositions dont ils étaient porteurs ne demandaient pas une longue discussion, et que le chef de l'Éçlise avait non seulement le droit, mais Je devoir d'exercer ses prérogatives. Ils se permettaient d'ailleurs d'engager le Pape à faire venir le cardinal Spina, peu éloigné de Savone et conseiller né de Sa Sainteté. Enfin, quant à la clause à ajouter au Concordat pour l'institution canonique, elle leur paraissait nécessaire à la tranquillité de l'Église de France et de l'Empire, et conforme aux intérêts et à la dignité du Saint-Siège.

Les délégués espéraient que ces motifs, dont la gravité n'était qu'apparente, agiraient sur un Pape dont l'esprit était fatigué et troublé par les tristesses et les ennuis d'un exil rigoureux, par l'absence de conseillers sûrs et fidèles, par la multiplicité des objections et des instances qui l'assaillaient de toutes parts, puis par le sentiment d'une effrayante responsabilité. Ils osaient spéculer sur les craintes que devaient nécessairement éveiller en lui la menace de l'opposition du clergé gallican, la possibilité de voir le Concile national tout céder à l'Empereur et l'éclosion d'un schisme à jamais regrettable. Les pièges — il faut bien écrire ce mot, — dont les évêques et le préfet l'avaient entouré, portaient préjudice à sa santé. Était-il loyal de circonvenir, de traquer ainsi un vieillard sans défense, de lui représenter sans cesse l'Église et la société en péril par sa seule faute et de l'amener non pas à signer — car je prouverai qu'il n'a signé aucun acte, — mais à paraître accepter une rédaction équivoque. Il ne faut donc pas ici accuser légèrement, comme on l'a fait trop de

fois, rinfortuné Pie Vil de contradictions et de faiblesses regrettables. Il faut seulement reconnaître qu^entouré d'hommes perfides, serviteurs et courtisans de TEmpereur, il a failli tomber un instant dans leurs embûches.

L'archevêque de Tours s'était hâté d'envoyer, le 19 mai, à Big[ot de Préameneu, en sortant du palais où demeurait le Pape, un double de la note a rédigfée, disait-il, dans le cabinet du Pape et acceptée par lui » . Cette note était ainsi conçue : « Sa Sainteté, prenant en considération les besoins et le vœu des Églises de France et d'Italie qui lui ont été présentés par l'archevêque de Tours et par les évêques de Nantes, de Trêves et de Faënza, et voulant donner à ces Églises une nouvelle preuve de son affection paternelle, a déclaré aux archevêques et évêques susdits :

« r Qu'elle accorderait l'institution canonique aux sujets nommés, archevêques et évêques, par Sa Majesté Impériale et Royale, dans les formes convenues à l'époque des Concordats de France et d'Italie ;

2" Sa Sainteté se prêtera à étendre les mêmes dispositions aux Églises de la Toscane, de Parme et de Plaisance par un nouveau Concordat;

3" Sa Sainteté consent qu'il soit inséré dans les Concordats une clause par laquelle elle s'engage à foire expédier des bulles d'institution aux évêques nommés par Sa Majesté dans un temps déterminé, que Sa Sainteté estime ne pouvoir être moindre de six mois; et dans le cas où Elle différerait plus de six mois pour d'autres raisons que l'indignité personnelle des sujets, elle investit du pouvoir de donner en son nom les bulles, après les six mois expirés, le métropolitain de l'Église vacante, et à son défaut le plus ancien évêque de la province;

4" Sa Sainteté ne se détermine à ces concessions que dans l'espérance que lui ont fait concevoir les entretiens qu'Elle a eus avec les évêques-députés qu'elles prépareront les voies à des arrangements qui rétabliront l'ordre et la paix de l'Église et qui rendront au Saint-Siège la liberté, l'indépendance et la dignité qui lui conviennent » .

A la lecture attentive de cette note, on s'aperçoit que ce n'est qu'une simple ébauche. En effet, Pie VII aurait-il pu faire en quelques jours les concessions qu'il s'obstinait si justement à refuser depuis si longtemps, et cela dans la fallacieuse espérance que ces immenses concessions u prépareraient les voies à des arrangements pacifiques »? Ce n'est vraiment pas soutenable.

Quand Tarchevèque de Tours écrit en hâte, le 19 mai, à Bigot de Préameneu : a C'est bien plus que nous avions espéré pendant plusieurs jours ! Puisse Sa Majesté voir dans nos efforts une preuve de notre zèle pour le bien de TÉglise et de notre désir de la voir tranquille et protégée parl'Empereur ! » , il écrit en agent de Napoléon et non en serviteur de l'Église. De ses désirs il fait des réalités. Rappelons en effet, les pouvoirs que l'Empereur avait donnés aux trois prélats, le jeudi 25 avril, aux Tuileries : «Ils devaient signer deux conventions distinctes, l'une relative aux affaires particulières de l'Église de France, l'autre concernant les affaires générales de la chrétienté et la personne même du Pape. » Les évéques sont^ ils revenus à Paris avec les deux conventions signées? Non. Ils ont rapporté une note qu'ils ont dit être acceptée par Pie VII, mais qui ne portait pas sa signature. Cette note ne portait que sur l'institution canonique des évéques pour le présent et pour l'avenir. Quant à la seconde convention qui devait déterminer le retour du Pape à Rome ou sa résidence à Avignon, ses revenus et la libre administration du Spirituel de la chrétienté, il n'en était pas dit un mot. Par un examen précis des textes et des foits, je veux établir que le Pape n'a point considéré la note du 19 mai comme un texte définitif et qu'il a été victime d'une abominable machination, ourdie par M. de Chabrol d'accord avec l'archevêque de Tours, l'évéque de Nantes et l'évéque de Verceil. Je veux établir, contrairement à la version adoptée jusqu'ici, que Pie VII n'a point été atteint de démence et que, si sa santé a été ébranlée par suite de la séquestration, des anxiétés et des tourments qu'on lui faisait subir, il a cependant gardé assez de force morale

pour échapper au dernier moment aux pièges multiples qu'on lui a tendus. Les évêques ont fait croire à Napoléon qu'ils lui apportaient une sorte de traité consenti par le Saint-Père. C'était faux. Ils ne lui apportaient qu'une note non signée — débattue, il est vrai, entre eux et le Pape, du 17 au 19 mai, — mais qui n'était que le prodrome des négociations à venir et non pas un texte définitif.

Les trois prélats s'étaient engagés à revenir à Paris avant le 1" juin pour prendre part au Concile et pour délibérer avec le mijîistre des Cultes sur la concession qu'ils auraient arrachée au Saint-Père. Partis le 27 avril, ils étaient arrivés à Savone le 9 mai. Ils n'avaient à eux qu'une dizaine de jours pour venir à bout d'une résistance qu'ils savaient opiniâtre. Ils voient le Pape le 10 mai et ils l'entendent dire, avec une énergie surprenante, qu'il ne fera aucune concession sans qu'il ait préalablement recouvré sa liberté et obtenu un Conseil auquel il puisse se confier. On lui parle du cardinal Spina. Il déclare que le cardinal ne peut à lui seul porter la responsabilité des concessions qu'il pourrait faire. Il lui faut l'assentiment de ses cardinaux. La résistance opiniâtre de ce vieillard surprend M. de Chabrol. Il en parle avec le docteur Porta, médecin de Pie VII, et il lui fait comprendre la situation dans laquelle se place son maître, « ainsi que tous ceux qui sont attachés à sa cause (1). » Que veut donc exiger M. de Chabrol du docteur Porta? Une obéissance absolue... « Le docteur, ajoute-t-il, s'est bien imbu de ces principes et paraît disposé à servir immédiatement de tout son pouvoir. » Comment servira-t-il? En écoutant et en répétant au préfet les moindres propos de Pie VII, de façon à mettre les évêques négociateurs sur leur garde et leur donner des facilités spéciales pour prévoir ses désirs et ses objections. Il lui faudra de plus exciter la sensibilité du Pape. M. de Chabrol mande au ministre des Cultes « qu'on fait en sorte de l'émouvoir, soit [)ar les gens qui rapprochent, soù par tous les moyens qui

(1) Leliredu 13 mai. — D 11 acssos ville, t. IV (pièces justiâcatives), p. 388.

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5011/ en noire pouvoir (I) » . On se demande avec inquiétude quels sont ces moyens. Or, du 18 au 20, la santé du Pape, qui jusque-là a paru assez bonne, se modifie tout à coup et présente des symptômes bizarres. Le pouls est inégal, l'appétit diminue, le sommeil est rare, le corps est feible, le regard est fixe; le malade se plaint d'être dans l'état d'un homme à moitié ivre..., et le préfet, parlant de son émotion, de son agitation extrême^ de ses défiances, de son amour-propre, de ses inquiétudes inexplicables, de la foule des idées qui remplissent et fatiguent sa tête, de ses distractions peu ordinaires, de ses tergiversations continuelles, de son état hypocondriaque, va jusqu'à prononcer le mot très grave « d'aliénation mentale » . Les exigences inouïes qu'on a voulu faire subir au Pape, les menaces qu'on lui a adressées ont pu contribuer à cet état maladif. Mais n'aurait-on pas voulu, par tous les moyens, agir sur le moral de l'infortuné prisonnier en agissant sur le physique? Les termes mystérieux des lettres de M. de Chabrol et la façon dont le docteur a promis « de servir de tout son pouvoir » , après les menaces peu déguisées « contre tous ceux qui étaient attachés à la cause du Pape » , sont de nature à éveiller de graves soupçons. Que n'a-t-on pas osé pour agir sur le cerveau d'un homme affaibli?

Suivons les faits avec attention. Le 13 mai, M. de Chabrol insiste auprès de Pie VII pour qu'il fasse les concessions demandées au sujet de l'institution canonique. Le Pape répond avec fermeté qu'il ne peut les faire en conscience. Sur l'institution actuelle des évêques nommés on pourrait encore s'entendre avec certains ménagements, mais quant à la clause de l'avenir et à la clause de ne rien faire contre les quatre articles de 1682, il ne peut y accéder. Remarquons que Pie VII est en pleine possession de lui-même, qu'il cite des textes exacts, qu'il parle du concile de Milan, d'Alexandre VIII, etc., tout cela avec une clarté et une

(1) Lettre du 15 mai 1811.

(2) Lettre du 30 mai 1811.

log[ique parfaites. Il ajoute qu'il ne craint pas le blâme des hommes et qu'il oublie leur jugement pour ne voir que celui de Dieu. M. de Chabrol reconnaît qu'il n'a rien pu gagner tt sur cette obstination incroyable ». Le 14, les évéques apportent une note relative à l'institution canonique. Même résistance. Le Pape refuse de recevoir la note. En prenant congé, les prélats la laissent sur la cheminée de son cabinet. Le Pape la leur renvoie, maintenant ainsi son opposition à des accommodements incompatibles avec les droits de la Papauté. Devant une telle résistance, les prélats n'osent encore user des pouvoirs que l'Empereur leur a remis, ni même les déclarer expressément.

Le 15 mai, ils reviennent et discutent l'article relatif à l'institution canonique. Pie VII y apporte des restrictions qu'ils ne veulent pas accepter. Cependant, ils entrevoient de meilleures dispositions, « mais ce n'est, avouent-ils, qu'une lueur légère d'espérance » . Le Pape dit maintenant chaque matin la messe du Saint-Esprit et M. de Chabrol constate que, dans d'autres circonstances où il paraissait ébranlé, il faisait de même.

Le 16, le préfet écrit au ministre des Cultes que le docteur Porta, tt qui les a bien servis, » a dit au Pape que toute la population de Savone s'attendait à ce qu'il allait céder et qu'il serait bientôt libre. M. de Chabrol assure que le Pape l'a écouté « avec plaisir » . Cette assurance est vraiment surprenante. Comment le Pape, qui ne voulait rien céder, auraitril pu entendre avec plaisir, même de la part du docteur Porta, l'affirmation qu'il allait cesser toute résistance? Mais, il y a mieux. M. de Chabrol ajoute que le Pape aurait dit que s'il était libre, il préférerait une ville d'Italie à celle <i' Avignon. Or, la seule ville d'Italie que Pie VII voulait, et il l'a répété cent fois, c'était Rome. Hors de Rome, il aimait mieux rester à Savone. Donc, le propos attribué à Pie VII n'est pas exactement rapporté. Mais M. de Chabrol, qui vient de faire un discours pathétique au Saint- Père, affirme encore que celui-ci a paru frappé de ses raisons. Aussi, lui

a-t-il découvert plus de sensibilité que de coutume. Tout cela parait arrangé pour expliquer les scènes qui vont suivre. Le 18, le préfet a trouvé le Pape assombri, et il feint d'attribuer cette tristesse au temps qui était fort mauvais. Cependant, il commence un autre discours pour supplier le Saint- Père de faire des concessions totales, « afin d'obtenir quelque chose de FEmpereur, sans quoi lïapoléon s'adressera à son Concile. » Il faut croire que le discours a été éloquent et qu'il a dissipé les nuag^es, car le Pape a fini par rappeler les évêques, en disant « qu'il voyait bien que ses refus fortifieraient l'Empereur auprès du Concile, etc. (1)... » Voilà un etc., qui en dit long, plus long que n'en a dit certainement le Pape lui-même. Là-dessus, M. de Chabrol s'est imaginé qu'il allait céder, mais qu'il était encore retenu « moins par la conviction que par l'amour-propre » . Ce n'était pas connaître Pie VII. Je sais bien que, dans son rapport au Concile sur la mission des trois prélats envoyés à Savone, M. de Barrai a dit que le Pape les avait reçus avec la plus grande bonté et que pendant dix jours, matin et soir — ce qui est exagéré, — il avait discuté avec eux la question de l'institution canonique. Barrai a reconnu que le Pape revendiquait son droit de juger si le mode que prendrait le Concile pour remplacer la nomination impériale et les bulles ponticales serait conforme aux règles et Canons de l'Église. L'archevêque de Tours a dit ensuite que les prélats ne lui avaient pas contesté ce droit; mais il a ajouté que le Pape n'avait pas dénié non plus à une grande Église le droit de pourvoir « par des règlements provisoires »> , et en cas d'urgence, à sa propre conservation. Il a affirmé que Pie VII> de concert avec eux, avait discuté le plan joint à son rapport — la note citée plus haut est donc devenue un plan — et que ce plan avait été rédigé « en quelque sorte » sous sa dictée. Il a ajouté que, le soir du 8 mai, le Pape en avait pris une nouvelle lecture et réclamé une copie mise au net, copie que les prélats lui

[i) D'Hius802iviLLE, t. IV, p. 397 (Pièces juslîKcativet).

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donnèrent le lendemain. Suivant Barrai, Pie VII la relut encore, leur permit d'en emporter un duplicata et g^arda l'autre comme témoignage de ses concessions. Il faut remarquer que pas une fois Barrai n'ose dire que le Pape a signé. Ce plan ou cette note n'était en réalité qu'un nouvel instrument de négociation et pas autre chose.

Alors, les évéques se déclarent satisfaits et partent en toute hâte de Savone le 20, à quatre heures du matin. Cette note qu'ils avaient mise sur la cheminée de la chambre du Pape le 13, et que le Pape leur avait renvoyée, ils l'ont remise sur la même cheminée le 19, et le Pape l'a gardée sans protester. Il parait céder, et cependant il ne cède pas. Que s'est-il donc réellement passé? Ceci : les évéques, las des atermoiements et des observations de Pie VII, ont discuté avec lui la fameuse note et sont arrivés à une première rédaction qui évidemment devait être suivie d'une autre. Ne pouvant discuter plus longtemps, attendus impatiemment à Paris, voulant remporter quelque chose avec eux pour complaire à l'Empereur qui comptait sur leur intelligence et sur leur zèle, ils ont pris le double de la note non signée. Ils se sont empressés de partir avec elle, craignant de ne pas aboutir du tout, s'ils prolongeaient la discussion.

Peu de temps après, le Pape, qui s'était levé à sept heures, demande au capitaine du palais si les évéques sont partis. Ce détail prouve qu'ils ne lui avaient point indiqué l'heure précise de leur départ. Alors Pie VII fait appeler M. de Chabrol et, en l'attendant, dit très ému au capitaine qu'il n'avait pas fait attention la veille aux dernières lignes de la note qui lui avait été laissée et qu'il ne pouvait y accéder. Ceci démontre bien que la note n'était encore qu'un texte préliminaire. Le Pape reprend la note et y ajoute en marge quelques lignes, et les récrit plusieurs fois, car elles étaient peu lisibles. M. de Chabrol arrive et trouve Pie VII dans un "violent état d'émotion. Il cherche à le rassurer sur les excellentes intentions et la loyauté des prélats. Mais le Pape persiste à lui rendre la note et le préfet s'en va avec le doc-

leur Porta déchiffrer l'apostille qui rectifiait les dernières lignes.

Bientôt le Pape le rappelle et Tinvite à faire immédiate* ment prévenir les évèques par courrier. Il conteste le premier article. Il veut le rédiger de telle sorte qu'il y soit dit a qu'il sera pourvu aux évéchés par les personnes nommées par Sa Majesté, et en faisant mention de cette nomination ». M. de Chabrol parait inquiet de ces variations qui compliquent la situation et il se retire. Il revient une heure après et trouve le Pape plus agité que jamais. Pie Vil affirme qu'il n'a pas du tout accédé au dernier article, qu'il s'y rencontre « une tache d'hérésie » et qu'il est nécessaire de la supprimer. Il tient irrévocablement à cette suppression, sinon il fera un éclat pour faire connaître ses intentions. Cette observation du Pape visait naturellement le paragraphe 3 de la note où l'on accordait au métropolitain le droit de donner lui-même l'institution canonique, au cas où le Pape ne l'aurait pas donnée dans les six mois. Ceci répondait bien d'ailleurs aux déclarations que Pie VII avait toujours adressées aux évèques, ne voulant pas qu'on fit le métropolitain juge des refus du Saint-Siège.

M. de Chabrol se plaint alors des défiances et des inquié-» tudes inexplicables du Pape. Cependant, sommé d'écrire aux évèques, il le fait aussitôt, pensant qu'il est nécessaire de les prévenir à leur arrivée à Paris, de crainte de quelque éclat. Le lendemain, Pie VII répète à M. de Chabrol qu'il n'a rien promis ni rien pu promettre. Il se plaint de n'avoir pas dormi et d'avoir la tète fatiguée. Encore une fois, il veut que l'on sache positivement qu'il n'a considéré la note que comme une sorte d'ébauche. Ce n'est pas un traité, c'est une note qui indiquait « le point où l'on pourrait arriver, si l'on tenait d'autres conditions à son égard. »

Désolé de voir ses intrigues échouer, M. de Chabrol veut faire passer le Pape pour un malade, pour un agité. Il écrit à Paris que le docteur Porta soupçonne chez lui une affection hypocondriaque. Il profite de ce que Pie VII lui a dit que s'il a paru s'entendre avec les évèques, cela a été de sa part « une

folie » , et qu'il fallait qu'il eût été à moitié « dans l'ivresse »' , afin de faire entendre ainsi que son cerveau est malade. Il insiste sur ces mots échappés au Pape : «qu'il a fait des folies, qu'il s'est trompé » ; il trouve que ses facultés ne sont pas au niveau des grandes affaires qu'il a à traiter. Enfin, il arrive à écrire au ministre des Cultes que les incertitudes du Pape, livré à lui-même, vont jusqu'à altérer sa santé et sa raison. Il relève ses tergiversations, puis sou amour-propre qui se déguise sous la forme de dignité. Il faudrait à Pie VII « un Conseil aussi sage que ferme, afin de le maintenir constamment dans la même résolution » .

Mais le Pape sait fort bien ce qu'il foit et ce qu'il dit. Il a nettement conscience des machinations où on a voulu l'entraîner. Quoique fatigué par tous les assauts qu'il vient de supporter, il est décidé à résister. Il déclare qu'il ne fera certainement rien de ce qu'on lui demande et qu'il n'a accordé d'autre concession que celle de pourvoir aux évêchés de France seulement. Laissé à lui-même, délivré des prélats qui l'obsédaient, n'écoutant pas les perfides conseils de Chabrol, il dit qu'il s'est trompé et qu'il a été trompé. Il a parfaitement compris qu'il était entouré d'ennemis et il a fini par pénétrer leurs intrigues. Ce n'est certes là ni de l'hypocondrie ni de la folie. C'est en vain que le préfet veut trouver chez le Pape « un esprit affaibli et une conscience ombrageuse » , cet esprit et cette conscience ont assez de force encore pour ne point subir le joug qu'on veut leur imposer. Et quand on annoncera à Pie VII la prochaine réunion du Concile national, il lui échappera un cri de soulagement qui montre à quelles tortures on l'a soumis : « Heureusement, je n'ai rien signé! » Jamais le Pape n'a eu le moindre accès de folie, et ceux qui avaient intérêt a soutenir une accusation pareille, ont profité d'une agitation, d'une fatigue et d'une indignation bien naturelles pour inventer cette abominable accusation. 8i le Pape avait été réellement fou, il eût signé la note perfide qu'on lui avait présentée deux fois. C'est parce qu'il a résisté pendant huit jours, que les prélats sont partis n'emportant

LE CONSEIL ECCLÉSIASTIQUE DE iSll 191

qu'une sorte d'avant-projet qu'ils voulaient faire passer pour un traité définitif. C'est parce qu'il a menacé M. de Chabrol le lendemain de leur départ de faire un éclat, et a exigé l'envoi d'un courrier aux évêques que leur machination si habile a échoué (1). Le ministre des Cultes lui-même a été forcé d'avouer que le but de leur mission n'avait pas été rempli. Et malgré cet ordre impérial venu de Rambouillet, le 21 mai : « Il fout recommander au commandant de Savone de redoubler de surveillance, et aussitôt les évêques partis, de ne pas souffrir que le Pape parle à personne et ait aucune communication, w le Pape a parlé.

M. de Talleyrand a cru trop vite, comme M. de Chabrol et les évêques, que la déclaration obtenue de Pie VII et « rédigée en quelque sorte sous sa dictée » , fermait tout débat entre le gouvernement français et la Cour de Rome (2). M. de Talleyrand se demandait en effet comment celle-ci pourrait désormais troubler l'ordre en France, a L'institution canonique des évêques, dit-il, était la seule arme par où le refus d'un Pape et son inertie pussent apporter du trouble. Son action n'en apporterait jamais, car elle ne pourrait se produire que par des brefe, des bulles... et la France se maintiendrait toujours dans l'usage de n'en permettre la publication qu'elle ne les eût examinés et jugés comme ne contenant rien de contraire aux lois du pays. Toute volonté hostile du Pape et même toute dissidence qui auraient déplu, seraient par là paralysés. Peu importait ce que le Pape pensait des libertés gallicanes, puisqu'il ne serait pas en son pouvoir d'en arrêter l'effet. Vouloir lui faire signer d'avance quelque promesse à cet égard était donc tout à fait inutile. » M. de Talleyrand reconnaît pourtant que sur les prétentions de l'Empereur à nommer à tous les

(i) La note indiquée par l'archevêque de Tours à la date du 19 mai parvint à ' Paris le 30; le ministre des Cultes la transmit aussitôt à l'Empereur et lui apprit •que les prélats, partis de Savone le 20, avaient du s'arrêter à Turin à cause de la difficulté de se procurer des chevaux, tant était considérable à ce moment le nombre des voyageurs. Les prélats étaient encore à Turin le 23 et n'en partirent •que le 24. C'est là qu'ils reçurent le courrier porteur de la protestation du Pape. (2) Mémoirei, t. II, p. 93 et suit.

évêchés d'Italie, en ne laissant au Pape que l'institution. Pie VII ne céda jamais et que les évêques français n'eurent rien à lui répliquer sur ce point.

Il ajoute que les évoques retournèrent en France, « convaincus qu'avec sa liberté et de bons conseils, le Saint-Père — si l'on ménageait sa délicatesse — pouvait encore faire de nouvelles concessions sur plusieurs points même assez importants. Mais ils avaient obtenu le principal. Une telle négociation, si bien commencée, aurait dû amener la fin de toutes les contestations » . J'ai démontré plus haut que les évêques n'avaient obtenu qu'un semblant de satisfaction. La note du 19 mai non signée n'avait aucunement la valeur d'un traité. Mais admettons un instant, avec Talleyrand, que le Pape eût cédé sur l'institution canonique dans le présent et pour l'avenir. Tout était-il terminé ainsi? Non. Que fallait-il donc encore? « Une seule chose, dit Talleyrand. Ne pas laisser le Concile s'ouvrir et l'ajourner à un mois. Pendant ce temps. Napoléon eût traité avec le Pape sur l'article des bulles et sur la nouvelle clause à ajouter au Concordat, sans y mêler autre chose. Il lui eût rendu quelques conseillers et une liberté suffisante, et le Pape aurait tenu à honneur de ratifier ce qu'il avait promis par le fait d'une conviction intime, du moins en apparence. Ce traité une fois signé, l'Empereur n'avait plus besoin du Concile, et il pouvait être d'autant plus tenté de l'ajourner indéfiniment que sa convocation avait déjà jeté sur lui quelque ridicule. D'ailleurs, ne devait-il pas mieux lui convenir de terminer avec le Pape lui-même, dont il aurait vaincu toutes les répugnances par ses négociateurs, que d'avoir affaire à une Assemblée sûrement tumultueuse et, probablement pour lui, ingouvernable, w

Diplomatiquement, ce plan est bien imaginé, mais historiquement, il n'est pas admissible. En effet, le point de départ, qui facilite tout cet ingénieux arrangement, étant faux, tout s'écroule. Le Pape — il ne faut pas se lasser de le répéter — n'avait rien consenti de définitif. Il avait reçu et examiné une note, débattu les termes, pesé chaque mot, admis certaines

phrases, repoussé d'autres et s'attendait à de nouvelles négociations, ne sachant pas si Ton aboutirait tôt ou tard à quelque chose de pratique. M. de Talleyrand suppose que Pie VII a accordé l'institution canonique pour le présent et Ta déférée au métropolitain pour Tavenir, au cas où lui-même ne la donnerait pas dans un délai de six mois. Or, j'ai établi que le Pape n'avait rien consenti de semblable, et qu'il avait prévenu par un courrier extraordinaire les trois prélats que rien de décisif n'était fait à cet égard.

Parlant ensuite de l'influence que M. Duvoisin, évéque de Nantes, et le cardinal Fesch pouvaient avoir sur le Concile, Talleyrand ajoute : « M. Duvoisin étaitril bien sûr de diriger à son gré quatre-vingts évêques de France et d'Italie qui, assez souples individuellement, pouvaient se laisser échauffer dans leur réunion? L'Empereur comptait sans doute sur l'influence que pourrait prendre à son profit le cardinal Fesch qui présidait le Concile. Ici, il se trompa comme dans tout ce qu'il avait fait en élevant chacun des membres de sa famille dans la pensée de s'en servir. Son oncle avait à faire oublier son origine et il voulut, comme les frères de Napoléon, tirer sa considération de son opposition à ses volontés, de son rigorisme et non de son crédit sur son neveu. Ni l'Empereur ni même l'évêque de Nantes ne sentirent toute la gravité de la réunion du Concile (1). » Mgr Gazzoli, évéque de Cervia, attribue à Talleyrand une piquante boutade. En apprenant la réunion du Concile national, il aurait dit : » C'est mal! » puis lors de sa suspension : a C'est pis! » enfin, après son rappel : « C'est pis encore! » Quoiqu'il en soit, on ne peut adhérer aux considérations de l'ancien évéque d'Autun sur la note de Savone, puisqu'il la suppose acceptée par le Pape, alors que tout démontre que ce n'était qu'une note préliminaire.

Il ne faut pas reprocher à Napoléon d'avoir persisté à réunir le Concile national et affirmer qu'il a pu reconnaître à quel point, après le retour de la députation de Savone, ce Concile

(1) Mémoires, t. H, p. 95 à 96.

lui était devenu inutile et combien il allait lui devenir funeste. En effet, les prélats, rentrés à Paris, lui ont bien fait remettre la note dont Pie Vil avait admis provisoirement quelques clauses, mais ils lui ont fait dire en même temps qu'un courrier extraordinaire, venu de Savone, leur avait appris que le Pape s'opposait, avec menace de faire un éclat, aux clauses principales. Donc, tout était remis en question. Donc, il était nécessaire de recourir au Concile. Maintenant, que pour le diriger et le faire manœuvrer à son profit Napoléon ait suivi une marche inconséquente et maladroite, je n'en disconviens pas ; mais c'est là un autre point, très important d'ailleurs, qui sera bientôt étudié. « Il n'est pas difficile, écrit Gonsalvi, de s'imaginer combien grande était la curiosité universelle de savoir quel résultat aurait la députation envoyée à Savone. Ceux qui la composaient remplirent, à leur retour, le public de nouvelles vagues à la vérité, mais favorables à leur dessein... Ils répandirent partout qu'ils avaient obtenu du Pape plus qu'ils n'auraient espéré et que tout allait s'arranger. Mais le public prêtait peu de créance à ces nouvelles, remarquant spécialement que Ton ne détaillait rien et qu'on ne disait rien de positif... Le fait est, en réalité, que l'on sut, de source sûre, qu'en recevant des députés les informations sur les réponses données par le Pape, l'Empereur en fut, au début, très mécontent et se refusa à toute continuation de l'affaire par cette voie. Cependant, on le vit ensuite changer d'idée, mais de manière à ne faire présager aucun bon résultat, parce qu'il parut disposé à renoncer à aller de l'avant dans l'affaire sans le Pape et à faire agir le Concile dans le but de changer la forme de l'institution des évéques... Mais tout espoir de triompher du Pape s'évanouit en naissant, car, avant même qu'arrivât à Pie VII la lettre du cardinal Fesch, celui-ci avait reçu une lettre du Pape lui-même qui lui disait franchement qu'après le départ des députés, il n'avait pas laissé d'éprouver quelques regrets sur quelques-unes des choses auxquelles il s'était, en leur présence, montré disposé, bien que sous certaines conditions; et, par suite, il déclarait

qu'il ne saurait, même sous ces Conditions, se décider à les réaliser ni à les revêtir des formes obligées, sans avoir au moins auprès de lui son Conseil avec qui il pourrait les examiner et en conférer. Ce fut en conséquence de cette note, ajoute Consalvi, que l'Empereur , transporté d'un violent dépit, se résolut décidément au parti de se passer du Pape. Dans la pensée qu'il dominerait le Concile et s'assurerait de sa déférence absolue à toutes ses volontés par l'effet de la crainte et de l'intérêt, il fit savoir au public ses intentions et ses desseins dans le fameux rapport de son ministre de l'Intérieur au Corps législatif (1) ».

Le Concile national avait été, le 27 avril, convoqué pour le 9 juin. L'Empereur en recula l'ouverture au 17, à cause du baptême du Roi de Rome. J'ai raconté ailleurs (2) les démonstrations et les transports d'enthousiasme que suscita, en France et dans toute l'Europe, la naissance du fils de Napoléon. J'ai décrit les splendeurs de son baptême et essayé de redire l'émotion de l'assistance d'élite qui remplissait la grande nef de Notre-Dame, lorsque l'Empereur, élevant l'enfant dans ses bras, le présenta comme un trophée aux princes de sa femille, aux ambassadeurs, aux grands officiers, aux maré-

(1) Mémoire inédit de Consalvi sur le Concile national, p. 24. — Dans ce rapport, daté du 29 juin, Napoléon faisait dire aux députés qu'il considérait comme abrogé le Concordat de 1802 et celui de Léon X. Il déclarait en propres termes que « s'il était avantageux à l'État et à la religion que le Pape ne fût plus souverain, il était également avantageux à l'Empire que l'évèque de Rome, chef de notre Église, ne fût pas étranger et réunit dans son cœur à l'amour de la reli« gion celui de la patrie qui caractérise les âmes élevées >» • L'Empereur ajoutait que vingt-sept évècbés étant vacants depuis longtemps et que le Pape, ayant refusé de 1805 à 1807, puis de 1808 à ce jour, d'exécuter les clauses du Concordat qui Tobligeaient à instituer les évoques nommés, ce refus avait rendu nul le Concordat de 1802. En conséquence^ Napoléon avait été obligé de convoquer tous les évêques de l'Empire atin d'aviser aux moyens de pourvoir aux sièges vacants, conformément à ce qui se passait sous Charlemagne, sous saint Louis et dans les siècles qui avaient précédé le Concordat de François l*' et de Léon X, lequel avait cessé d'exister, lui aussi. Mais Napoléon croyait devoir déclarer « pour rassurer les âmes plus timorées n , que s'il y avait des divisions entre l'Empereur et le souverain temporel de Home^ il n'en existait aucune entre l'Empereur et le Pape comme chef de la religion. Cette assurance était assez étrange au moment même où le Concile était convoqué pour statuer sur des différends essentiellement religieux.

(2) Le Roi de Borne , ch. IL

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chaux, aux cardinaux, aux évéques, aux sénateurs, aux députés, à toute une Cour idolâtre, u Gomment, ai-je dit, n'aurait-il pas ressenti une joie profonde, comment n'aurait-il pas aveuglément compté sur ses destinées et sur celles de son fils, alors que, dans cette antique cathédrale, la relig^ion avec ses prêtres, la Cour avec ses pompes, la société avec ses directeurs, Tarmée avec ses chefe, l'Europe avec ses représentants, tout enfin s'inclinait devant lui? »

L'Empereur s'était persuadé que le cardinal Fesch, g^and aumônier qui venait de célébrer le baptême impérial (l) , amènerait dans cette même cathédrale tous les évéques de l'Empire à obéir à ses ordres et à enlever au Pape ses prérogatives et ses droits pour le réduire, lui le souverain temporel et spirituel de Rome, à n'être plus que l'évêque de la capitale des États romains réunis à l'Empire français? C'est la pensée hautaine qui apparaît nettement dans le discours au Corps législatif, prononcé la veille même de l'ouverture du Concile. « Si la moitié de l'Europe, dit Napoléon, s'est séparée de l'Église de Rome, on peut l'attribuer spécialement à la contradiction qui n'a cessé d'exister entre les vérités et les principes de la religion qui sont pour tout l'univers, et des prétentions et des intérêts qui ne regardent qu'un très petit coin de l'Italie. J'ai mis tin à ce scandale pour toujours. J'ai réuni Rome à l'Empire. J'ai accordé des palais aux Papes à Rome et à Paris. S'ils ont à cœur les intérêts de la religion, ils voudront séjourner souvent au centre des affaires de la chrétienté. C'est ainsi que saint Pierre préféra Rome au séjour même de la Terre Sainte. « Cette partie du discours impérial fut prononcée d'une voix menaçante et causa une certaine émotion aux sénateurs, aux députés et au Corps diplomatique, mais le Concile national allait réserver à l'Empereur des surprises auxquelles il était loin de s'attendre.

(1) TiC cardinal Maury aurait voulu faire lui-inémc le baptême du Roi de Rome et il on manifesta le désir à l'Empereur qui lui déclara que le cardinal Fesch avait été choisi par lui. a En ce cas, dit Maury vexé, je ne pourrai assister à la cérémonie. — Eh bien! n'y assistez pas, s'écria Napoléon. Nous pouvons bien nous passer de vous ! »

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