CHAPITRE VI
l'intrigue de savone
Pendant que TEmpereur s'apprêtait, à Taide d'un Concile soumis à ses volontés, à livrer un nouvel assaut à la Papauté, Pie VII attendait sans crainte les événements. Il s'informait de temps à autre des décisions du Concile. Le comte de Chabrol se bornait à lui répondre, à la date du 12 juillet, que le public ne s'en préoccupait guère, puisque rien ne paraissait à cet égard dans les journaux. Il y avait à cela une bonne raison, c'est que Napoléon avait défendu formellement à la presse d'en parler. Le préfet continuait à faire l'éloge du Souverain et estimait que ses dernières propositions formaient autant d'avances à la Papauté. Quoi de plus naturel et de plus acceptable, par exemple, que l'Église fût placée à Paris, au centre des affaires de la chrétienté? Pie VII répondait que saint Pierre avait, sur l'inspiration même du Christ, fixé le Saint-Siège à Rome et que, pour lui, sa volonté inébranlable était d'y retourner. II rappelait, en outre, que du séjour des Papes à Avignon il n'était résulté que des schismes et des divisions déplorables. Sa mémoire faisait revivre les querelles des empereurs d'Allemagne avec les Papes et la soumission finale des souverains germaniques. M. de Chabrol, que o ces idées extraordinaires » , ne pouvaient émouvoir, suppliait le Saint-Père de laisser de u côté les chroniques apocryphes » pour revenir à des choses réelles et plus adaptées au temps présent. Pie VII devait savoir, en effet, à quoi avaient abouti les actes arbitraires de la Papauté et le peu de crédit dont elle jouissait actuellement. Ses successeurs, mieux avisés que lui, finiraient bien
par se fixer à Paris. « Quels avantages pour l'Église, disait le préfet ému, quelle gloire et quel mérite pour un Pontife qui ne cesserait de veiller aux intérêts de la religion, pendant que le Souverain veillerait aux intérêts de TEmpire en le secondant!... » Pie VII répondit finement qu'il voudrait bien se sentir une vocation pour se rendre aux désirs de FEmpereur, a mais qu'il n'en avait pas » . Quant aux avantages dont parlait Chabrol, il reconnaissait volontiers que. c'était un avantage pour la religion de subir la persécution, qu'il y avait peut-être moins de chrétiens, mais qu'ils étaient meilleurs et plus zélés. Cette réponse ironique surprit et indigna M. de Chabrol, Mais il ne pouvait comprendre les véritables sentiments du Pape, car à ce moment même Pie VII souhaitait sincèrement que les décisions du Concile pussent amener une pacification certaine, quoique les choses lui parussent bien difficiles à arranger. « Un Concile national, disait-il, ne peut changer les grandes bases de la discipline. » Il soutenait avec force que le Pape était seul le directeur de l'Église et que rien ne pouvait être modifié sans son concours et son assentiment. Malgré cela, M. de Chabrol affectait une grande confiance dans la soumission prochaine et définitive du Saint-Père. Toutefois, il écrivait au ministre des Cultes : a Après tant de fluctuations il est indubitable qu'il faut à son esprit des soutiens. On ne peut les trouver que dans un Conseil qui, du moins, sentirait la nécessité de mettre fin a une opposition aussi nuisible aux intérêts du Saint-Siège qu'inutile dans son but et dans ses résultats (1). » A de nouvelles instances du préfet pour déterminer le SaintnPère à faciliter au plus tôt la pacification et le bien de l'Église, Pie VII répondait qu'il s'était habitué à se maintenir dans un état de tranquillité d'esprit a qui le mettait à même d'attendre tout le temps qu'il faudrait » . Le mot d'ordre donné au geôlier comme aux membres du Concile était ce mot impérieux : a Silence. » 11 fallait surprendre le Pape; il fallait lui cacher tous les incidents du Concile, sa
(1) D'Haumoîcville, t. V (Pièces justificativcê), p. 358.
dissolution et sa réouverture, remprisonnement des évoques fidèles et la manière scandaleuse dont le décret final avait été voté. C'était à quoi M. de Chabrol s'employait de toutes ses forces.
Le 7 août, les cardinaux Ruffo, Dug^nani, Roverella et Bayane demandèrent au ministre des Cultes l'autorisation de se rendre à Savone, en lui déclarant qu'il fallait que le Pape approuvât le décret rendu par le Concile. Le 19 août, le ministre répondit aux quatre cardinaux que s'ils étaient fondés à croire que le Pape devait se rendre à leurs avis, l'Empereur les autorisait à partir immédiatement pour Savone. « Sa Majesté, disait-il, désire qu'arrivés à Savone vous n'écriviez à qui que ce soit et que vous ne soyez l'intermédiaire d'aucune affaire auprès du Pape. Si le Pape adhère au décret du Concile, vous pouvez rester à Savone pour lui servir de Conseil dans les affaires ultérieures et les arrangements qui suivront. Si le Pape refuse son approbation, vous reviendrez tout de suiteàParis. » Les cardinaux s'apprêtèrent à partir après cet*^ autorisation. Quant à la Commission choisie par le Concile sur la désignation de l'Empereur, elle devait être composée des archevêques de Tours et de Malines; des évêques de Nantes, de Plaisance, de Faënza et de Feltre. « Ce dernier pourtant, dit ironiquement Consalvi, fit un autre voyage. La veille de son départ pour Savone, revenu chez lui après l'audience impériale où il parla avec tant de véhémence, en faveur des prétentions de l'Empereur, que celui-ci lui dit qu'il aurait désiré que tous les évêques de ses États lui ressemblassent, il fut frappé d'apoplexie et en quelques heures passa dans l'autre monde. En d'autres temps, cette mort en semblable circonstance aurait donné beaucoup à penser aux autres, mais en ces temps-ci on n'y a fait aucune attention. Tous les autres députés étaient de la même trempe; tous avaient été choisis comme les plus dévoués de la Cour et les plus aptes à tromper et à trahir le Pape par leurs artifices et leurs fraudes (l). »
(1) Mémoire inédit sur le Concile de 18 il y p. 65.
Les évêques étaient munis de la lettre suivante signée par les Pères du Concile :
« Très Saint-Père,
« Les circonstances et les motifs qui ont déterminé à convoquer un Concile national sont connus de Votre Sainteté. Vivement touchée des maux qui résultent et pour la religion et pour Tordre public de la vacance d'un grand nombre des Églises, Sa Majesté a cherché les moyens d'y remédier. C'est dans cette vue, qu'après avoir consulté quelques évêques appelés à Paris, elle a permis que quatre d'entre eux se rendissent auprès de Votre Sainteté pour lui exposer la situation, les besoins et les vœux de tout le clergé et de tous les fidèles de son Empire. La convocation d'un Concile national est une nouvelle preuve du zèle de l'Empereur pour les intérêts de la religion et de son respect pour les formes canoniques. Il était de notre devoir. Très Saint-Père, de seconder les vues d'un Souverain qui signala le commencement de son règne par le rétablissement de la religion catholique en France et qui craint de la voir éteinte, si l'on ne prend pas des mesures pour donner des premiers Pasteurs aux Églises vacantes.. » Ainsi, les intentions violentes de l'Empereur à l'égard de la Papauté étaient tout à coup devenues pacifiques. Il n'était pas fait la moindre allusion à la violation des États pontificaux, à l'enlèvement et à l'emprisonnement du Pape, à l'arrestation de ses meilleurs conseillers, à toutes les mesures indignes qui avaient signalé les dernières années. On ne paraissait se préoccuper que de protéger la religion catholique. « Les circonstances, continuait la lettre, demandaient impérieusement qu'il fût pris une mesure propre à assurer à l'avenir la perpétuité de l'épiscopat dans nos Églises et à prévenir le retour de ces vacances indéterminées, qui sont très funestes à la discipline ecclésiastique. Mais, en délibérant sur les moyens d'atteindre ce but, nous n'avons jamais perdu de vue ce que nous devons à la Chaire de saint Pierre, au centre de l'Unité, au Père commun des
fi demies, au Chef des évéques. Héritiers de la doctrine et des MMiliments qui ont toujours caractérisé nos Égalises, nous chéri^soii!» tous les liens qui nous attachent au Siège apostolique v\ uri^îî espérons que Votre Sainteté en verra une nouvelle [ïrriivc dans le décret que nous avons porté. Il est fondé sur les diâ]>ositions que Votre Sainteté a montrées aux évéques ([ui ont eu l'honneur de se rendre auprès d'EUe, il y a trois mois, v\ t]\û sont consignées dans un écrit rédigé sous ses yeux et dont Elle a permis qu'il lui restât une copie. «
Après cette déclaration, le Concile recommandait à Pie VII \vs rr^^pectables et vertueux prélats qui composaient la seconde <U*|Hit-ition et qui méritaient à tous les égards ses bontés et sa L-uiifiiince. « C'est le Concile tout entier, disait la lettre, qui vous parlera par leur bouche lorsqu'ils vous exposeront les ttKuix de nos Églises et la nécessité d'y apporter un prompt ri'riit'dc. " Les Pores du Concile croyaient donc que le Pape ne refuserait pas de confirmer un décret qui, dans les circonst;nircs actuelles, était « le seul remède à leurs maux et le seul niiiyen de maintenir et transmettre intacte à ses successeurs uni [prérogative non moins utile au Saint-Siège que précieuse ii lriiri> Églises» (Ij . Ils ajoutaient qu'à ces motifs si puissants r^c jnijjuait l'espoir qu'une libre communication avec le Pape \vuv étant ouverte, ils pourraient partager ses consolations ioinine ils avaient toujours partagé ses peines. Ils auraient du, si ces sentiments étaient sincères, ne pas clôturer le Coneilc sans demander à l'unanimité à l'Empereur la liberté du Pajjc, et refuser de délibérer si cette demande avait été écartée, (l'eût été le seul moyen de montrer qu'ils étaient les véritables fils de celui qu'ils se plaisaient à appeler si tendremeut tt leur Père » . Cette lettre avait été rédigée par le carditrii] Tesch, en son hôtel du Mont-Blanc, et lue aux membres il M r.oncile le lundi 15 août, à midi. Elle fut approuvée par |n'e?iqiie tous les prélats. Trois ou quatre seulement refusèrent i\\' la signer. Le 16 août, les ministres des Cultes avaient
l Mémoire inédit sur le Concile national. Annexes, p. 90.
accepté la désignation des archevêques de Tours et de Malines ; des évéques de Nantes, de Faënza, de Plaisance et de Feltre pour la Commission qui devait aller à Savone. Le 19, après la messe à Saint-Gloud, TEmpereur avait ajouté à la Commission trois autres évéques, ceux de Pavie, de Trêves et d'Évreux, soit en tout six Français et trois Italiens. Big^ot de Préamencu informa TEmpereur du départ des cardinaux et des évéques par la lettre suivante, datée du 19 août :
tt Toutes les dispositions sont faites pour le départ des cardinaux et des évéques. Les cardinaux seront tous en route demain mardi, et les évéques après-demain. Les cardinaux devront être arrivés le 31 de ce mois et tous les évéques réunis le 1'^ septembre, au plus tard. J'ai donné au préfet les mêmes instructions pour le logement, les communications avec le Pape et pour la promptitude des correspondances que lors de la première députation. Je Tai chargé de m'écrire exactement tout ce qui viendrait à sa connaissance » (I). On avait fait partir en même temps que la députation le camérier secret du Pape, Bertazzoli, et son aumônier. A côté de la lettre respectueuse que je viens de citer, se trouvaient des instructions données aux évéques. a Ces instructions, dit Talleyrand, étaient de nature à ne rien concilier. Elles étaient d'une dureté révoltante et dévoilaient à chaque moment le désir évident de rompre la négociation. » (2) Cela était vrai. « Nous vous avons nommés, disaient en effet les instructions impériales, pour porter au Pape le décret du Concile et lui demander son approbation. Cette approbation doit être pure et simple. Le décret s'étend sur tous les évêchés de l'Empire, dont Rome fait partie, et sur tous les évêchés de notre royaume d'Italie dont Ancône, Urbino et Fermo font aussi partie. Il comprend également la Hollande, Hambourg, Munster, le grand-duché de Berg, rillyrie et tous les pays réunis à la France et qui y seraient réunis. Vous refuserez de recevoir l'approbation du Pape, si le Pape veut la donner avec des réserves, hormis
(i) Archives nationales, AF'" 1047.
(î) Mémoires Je Talleyrand, t. 11 p. 114.
celles qui regardent Tévêché de Rome qui n'est point compris dans le décret. Nous n'accepterons ngn plus aucune Institution ni Bulle desquelles il résulterait que le Pape referait en son nom ce qu'a fait le Concile.
« Nous avons déclaré que le Concordat a cessé d'être loi de l'Empire et du royaume. Nous y avons été autorisé par la vio lation de cet acte pendant plusieurs années de la partdu Pape. Nous sommes rentré dans le droit commun des Canons qui confèrent au métropolitain le droit d'instituer les évêques. Nous rentrons donc dans le Concordat. Nous approuvons le décret du Concile à condition qu'il n'aura éprouvé ni modification, ni restriction, ni réserve quelconques et qu'il sera purement et simplement accepté par Sa Sainteté; à défaut de quoi, vous déclarerez que nous sommes rentré dans l'ordre commun de l'Église et que l'institution canonique est dévolue au métropolitain sans l'intervention du Pape, comme il était d'usage avant le Concordat de François I^etde Léon X... Aussitôt que le Pape aura donné son approbation au décret, vous l'enverrez par estafette au ministre des Cultes et vous resterez à Savone jusqu'à nouvel ordre pour servir au Pape de Conseil dans les affaires religieuses que nous aurions à traiter. Si le Pape refuse l'approbation pure et simple du décret, vous lui déclarerez que les Concordats ne seront plus lois de l'Empire et du royaume (1), qui rentrent dans le droit commun par l'institution canonique des évêques, c'est-à-dire qu'il y sera pourvu par les synodes et par les métropolitains. Nous nous reposons sur votre zèle pour la religion, pour notre service et le bien de votre pays. Nous comptons que vous ne montrerez aucune faiblesse et que vous n'accepterez rien que nous n'accepterions pas, et qui serait contraire à la teneur des présentes, ce qui embarrasserait les affaires au lieu de les arranger et de les simplifier (2). »»
(i) V^oir plus haut : « Nous avons déclare que le Concordat a cessé d'être loi de TEmpire et du royaume. »
(2) Mémoires de Napoléon, t. I, p. 152 à 155 et les Quatre Concortlats, par DE Pradt, t. II, p. 514 à 517.
Les négociateurs, qui admettaient de telles instructions, avaient les mains liées. Ils n'étaient plus que les serviteurs des volontés de Napoléon. Les évêques étaient précédés par divers cardinaux, a de ceux appelés Rouges » et qui demeuraient à Paris. « L'Empereur, dit Consalvi, avait considéré que les susdits évêques pouvaient ne pas avoir auprès du Pape un crédit suffisant pour l'amener à ce qu'on voulait de lui. Le résultat de la première députation en était une preuve, puisqu'il avait été si peu heureux; et la preuve évidente qu'il avait été tel, c'était l'envoi même de la seconde, car si les concessions faites à la première députation avaient été vraies, conformément au rapport des membres de cette députation, il est clair que la seconde n'aurait pas répondu à un besoin (1). »
Ces cardinaux s'étaient constamment prêtés à toutes les volontés impériales et n'avaient même pas fait difficulté d'assister solennellement au baptême du roi de Rome. Un autre motif détermina leur envoi à Savone : c'était celui de prévenir le retour d'une plainte faite par le Pape à la première députation de n'avoir pas auprès de lui « ses conseillers naturels » pour délibérer sur de si graves affaires. Ces conseillers s'étaient engagés, par une promesse expresse (rédigée par Roverella) , à employer tout leur crédit auprès du Pape pour l'amener à céder à la demande du Concile et pour tout arranger selon les vues de l'Empereur. Les cardinaux Caselli et Spina, dont il avait été question, ne furent pas du voyage. Ils avaient été tous deux l'objet des injures de l'Empereur à cause de leurs hésitations au Concile : « Vous êtes deux traîtres, leur avait dit Napoléon en présence de ses courtisans. Je vous ai tirés de la poussière. Je vous y ramènerai. » Puis, devant quelques évêques qui assistaient effrayés à cette scène violente : « Je n'estime en rien les cardinaux, déclara-t-il. Je vous estime, vous autres qui êtes d'institution divine. Les cardinaux sont d'institution humaine. »
Et, se tournant vers Caselli et Spina : « Mais vous qui êtes
(I) Mémoire inédit, p. 66.
Qoo^Çi
institués par les hommes, parce que vous êtes habillés de rouge, vous vous êtes laissé. . . mettere li piedi suUa pancia / ( 1) » Quant à Mgr Bertazzoli qui fut adjoint m petlo à la députation, voici ce qu'en dit Consalvi : a Dès le temps où le Pape était évêque d'Imola, il avait conçu une estime et une tendresse très grandes pour ce sujet. Il les méritait, non moins par sa science que par la droiture de ses pensées et la candeur incomparable de ses moeurs. Cependant, il ne joignait à ces qualités ni la clairvoyance ni le courage. Il était vraiment bonus Israelila in quo non erat fraus neque dolus. Simple à Texcès, il croyait tous les autres semblables à lui dans Thonnêteté et la vérité ; il était plus facile à circonvenir qu'une femmelette. . . ed era piu facile a circonvenirsi di una feminuccia.. . Le gouvernement, connaissant l'estime et la tendresse du Pape pour lui, vit en lui Thomme le plus propre à vaincre le Pape et à l'amener à ce qu'on voulait de lui (2) . » Pour lui faire comprendre ce qu'il aurait à craindre s'il ne servait pas fidèlement les volontés impériales, on e soumit à une rude épreuve. On le fit venir de Lugo à Milan, puis de Milan à Paris, mais en route, à la descente du Mont-Cenis, on l'arrêta et on le conduisit jusqu'à la capitale avec une escorte de gendarmes. De là, on le dirigea sur Vincennes où on l'enferma. Son neveu alla le visiter dans cette forteresse et apprit qu'il n'avait rien fait pour mériter une telle détention, mais que Dieu l'avait permise pour lui donner le temps de réciter desPaier, Après quinze jours de prison, il fut remis en liberté et envoyé à Savone, non sans avoir vu le ministre des Cultes et le cardinal Fesch. On lui dit que son arrestation avait été une erreur de la part des gendarmes qui l'avaient confondu avec un autre prélat (3). D'après Consalvi, chacun crut que le gouvernement, connaissant sa timidité, avaitvoulu lui donner une idée de ce qui pourrait lui arriver s'il opposait un refus à ce qu'on espérait de lui. « Ainsi donc tout fut mis en œuvre
(1) Journal (le Gazzola. — Mémoire inédit sur le Concile de 1811, p. 68.
(2) Jbid. p. 70.
(3) Journal de Gazzola, p. 70. (Mémoire inédit.)
Qoo^Çi
L'INTRIGUE DE SAVONE t«7
pour assurer le siège d'un homme qui, absolument isolé depuis plusieurs mois, dans Tignorance de tout événement et du véritable état des choses, devait être victime de ceux qui le circonviendraient. » Le cardinal Roverella, entre autres, s'appliqua activement à réaliser les désirs de TEmpereur, et son principal instrument fut Bertazzoli, m dont le zèle éclairé ne se démentit pas. » Ces deux personnages sont responsables de toutes les concessions fâcheuses, qu'on put arracher à la lassitude de Pie VIL On rapporte que le ministre des Cultes dit un jour : « Bertazzoli nous a été très utile pour triompher des scrupules du Pape (1). »
Le 29 août, Bertazzoli et Bayane arrivèrent à Savone. Ils allèrent immédiatement voir M. de Chabrol qui reconnut leurs bonnes intentions. Il constata que le cardinal de Bayane avait eu Favantage de déconseiller dans tous les temps les mesures violentes auxquelles on portait la cour de Rome. Quant à Bertazzoli, il voyait en lui a un homme convaincu que le bien de la religion exigeait que tout fût terminé par l'adoption des délibérations du Concile » . La crainte du donjon de Vincennes n'avait pas encore disparu. Comme Bayane lui demandait si la décision du Concile ne pourrait pas être * acceptée dans toute sa teneur, il répondit : « On le peut. » Bayane alla plus loin. Il voulut savoir si, en pareil cas, ce que l'on pouvait n'était pas un devoir. L'excellent Bertazzoli répondit : « On le peut et on le doit. » Aussi, M. de Chabrol se fit-il un plaisir de les introduire tous deux sans retard auprès du Pape qui les accueillit favorablement.
Bayane parla avec résolution et énergie. Bertazzoli, pris d'une vive émotion, pleura beaucoup. « C'est peut-être, remarqua M. de Chabrol, le moyen le plus sûr d'agir sur l'esprit du Pape. » Puis le cardinal profita du moment où il vit Pie VII ému lui-même pour lui remettre une copie de l'acte du Concile. Le Pape la reçut et déclara qu'il l'examinerait avec attention, a Ce n'est pas un résultat insignifiant,
(i) Mémoire inédit sur le Concile Je ÎSIÎ, p. 73 {notej.
dit le préfet, que l'opinion de deux hommes de confiance se prononçant immédiatement, et dans le moment où, étant isolés, leur avis a toute la force morale et ne peut être attribué à l'effet d'une délibération commune, w Quant au cardinal de Bayane, il écrivit le même jour au ministre des Cultes qu'il avait partagé l'émotion de Bertazzoli : a Ce qu'il a dit fera beaucoup plus d'effet que ce que j'ai pu dire. Aussi, sommesnous convenus qu'il retournerait seul, ce soir, chez le Pape pour lui parler encore avec plus d'effusion, et j'espère que la députation du Concile achèvera de déterminer le Saint-Père. » Les cardinaux Dug^nani et Ruffo arrivèrent un jour après Bayane et Bertazzoli, et virent le Pape le 30 août. Le comte de Chabrol informa le ministre des Cultes que Pie VII avait, dès la première entrevue, accepté ce qu'il avait déjà accordé au mois de mai, mais en y mettant des restrictions. « Il a ajouté qu'il avait réfléchi à l'acte du Concile et qu'il ne pouvait rien décider, parce qu'il n'était pas libre. » Dugnani et Ruffo considérèrent cette difficulté comme un simple incident. Qu'est-ce que le Pape en effet entendait par sa liberté, lui qui s'était tenu enfermé dans son palais pendant un an et demi, et avait refusé d'en sortir, alors qu'il le pouvait, et que tous ceux qui désiraient le voir étaient autorisés à l'approcher? « Je doute, disait M. de Chabrol, qu'il attache un sens bien précis à ce mot, et s'il le fait, c'est le retour à Rome, le rappel des cardinaux, la restitution de la Daterie et de la Pénitencerie, choses évidemment absurdes dans les circonstances ! (1) » Le préfet essaya de prouver aux deux cardinaux que le Pape était vraiment libre ; que son palais ressemblait au palais des autres princes, entourés, eux aussi, de soldats. Ces raisons convainquirent le cardinal Ruffo; mais le cardinal Dug^nani fut moins crédule. Aussi, d'après Chabrol, était-il loin d'avoir le tact et la perspicacité du cardinal de Bayane. Comme il revenait à la charge, Chabrol lui démontra clairement que ce n était pas là la question ; a qu'il s'agissait
(i) D'Haussonviixk, t. V, p. 36V. (Pièces justificatives.)
Qoo^Çi
Ï/INTUIGUE DE SAVONE «9^
d'une adhésion à un acte et qu'il fallait se prononcer à cet égard ; que le Pape avait un Conseil et pouvait se former une opinion à Savone aussi bien qu'au Vatican » . Dugnani voulait faire une demande officielle relativement à la liberté du Pape. Chabrol l'en fit détourner par le cardinal de Bayane, sous prétexte qu'une demande incidente en entraînerait beaucoup d'autres.
Le cardinal Rùffo trouvait plus de difficultés dans le fond même de la question et n'avait pas grande confiance en l'avenir. Mais le préfet espérait en la députation des évéque& qui allait donner une seule et même direction aux pourparlers. Mgr Bertazzoli pourrait d'abord obtenir beaucoup par les prières et par les larmes. M. de Bayane se croyait d'ailleurs de force à tout arranger, d'accord avec le préfet. Le 3 septembre, M. de Barrai annonça au Ministre l'arrivée des évêques et leur réception parle Pape. Us lui remirent la lettre du Concile et le décret en cinq articles. Pie VII accueillit cette communication avec affabilité, déclarant qu'il la regardait comme d'une grande importance pour le bien et pour la paix de l'Église, mais un peu compliquée et digne de la plu& sérieuse attention. M. de Barrai apprit ensuite à Bigot de Préameneu que Sa Sainteté, qui avait paru voir le décret d'assez bon œil, parce qu'elle ne croyait pas que le deuxième article englobait l'universalité des évêchés de l'Empire, avait changé de ton lorsqu'elle sut que les mots conformément aux Concordats voulaient dire que le système français comprenait tous les évêchés nés et à naître. D'autre part, le Pape se refusait à reconnaître à l'Empereur le droit de nommer les évêques romains. C'était là, suivant M. de Barrai, le nœud de la grande difficulté.
Le préfet paraissait enchanté du cardinal de Bayane et du cardinal de Ruffb. Il faisait agir sur Bertazzoli qui disait : Spenamo! Dio adjudara ! , , , Ubbidienza al governo! Tout, suivant lui, devait amener le Pape à un acte aussi nécessaire que convenable dans sa situation personnelle. Cependant, Pie VII avait encore, d'après lui, une conscience ombrageuse et était
fort désireux de connaître toutes les raisons qui pouvaient le déterminer. Il craig^nait que les cardinaux, qui lui avaient été envoyés, ne fussent prévenus et choisis. Il ajournait la députationdu Concile jusqu'à ce qu'il eût pris connaissance entière des textes, en émettant le désir que ses principes lui permissent d'accepter le décret. « Nous sommes contents des autres cardinaux, écrivait Tarchevêque de Tours après avoir fait l'éloge du cardinal de Bayane, et nous les travaillons, au surplus, autant qu'il est possible. L'archevêque de Malines ne s'y oublie pas, et nous ne lui voudrions qu'un peu plus de moelleux dans les formes oratoires. » Le cardinal de Bayane avait toute confiance dans le zèle et Thabileté des députés du Concile. Il disait qu'après la confirmation du décret, ses collègues essaieraient de persuader au Saint-Père de demander la permission de retourner à Rome, moyennant la renonciation au pouvoir temporel. « Ils ne croient plus être au monde, écrivait-il au ministre des Cultes, s'ils sont hors des murs de Rome, et le Pape, qui a aussi sa bonne part de ce sentiment, pourra bien se prêter à leurs instances et faire tout ce que voudra l'Empereur pour revoir la cara Roma (!). » Dans son zèle de courtisan, Bayane prêtait sa complaisance et sa soumission au Pape. Il allait même plus loin dans ses désirs : « Je voudrais bien, disait-il en effet, que Sa Sainteté ne se bornât pas à confirmer le décret et qu'elle s'unit enfin avec confiance et abandon aux vues de l'Empereur qui, certainement, ne voudra jamais détruire ni la religion qui est la sienne et qu'il a rétablie, ni la bonne harmonie entre l'Empire et le Sacerdoce, dont sa sagesse connaît l'importance. « Il ajoutait un détail piquant : « J'y fais ce que je puis, mais ce que peut faire un sourd est bien peu de chose! (2) »
Les négociations furent longues et minutieuses; le Pape exposait ses objections auxquelles les évèques s'efforçaient de répondre. Il ne laissait passer aucun point sans demander
(1) D'Hacsson VILLE, t. V (Pièces justificatives), p. 379.
(2) Voir sur le cardinal de I^ttier de Bayane la notice de F. dks Robert, Paris, 1891, in-8«.
qu'on apaisât les inquiétudes de son esprit et les scrupules de sa conscience. Il n'était pas éloigné d'approuver la substance des articles du décret, mais il voulait en faire un bref. 11 en avertit la députation. Comme celle-ci insistait pour obtenir une confirmation pure et simple, Pie VII répondit qu'il s'efforcerait « d'ajuster cela pour le mieux » . Cependant, l'archevêque de Tours manifestait quelque impatience et blâmait la lenteur romaine et l'habitude de peser vingt fois une expression avant de l'adopter définitivement. Il n'aurait pas voulu que le Pape eût l'air a de refaire par luimême ce qu'avait fait le Concile ». Il ne cessait d'insister â cet égard : « Sans citer l'article de nos instructions qui le veut ainsi, je dis aux cardinaux que, sans doute, ils sentent parfaitement eux-mêmes que Sa Majesté n'est pas disposée à paraître aux yeux de l'Europe avoir assemblé pour rien un Concile de tant d'évêques. » L'archevêque de Tours faisait l'éloge de M. de Chabrol : « Il est habile, disait-il, malgré sa jeunesse. Sans parler ici de son esprit et de ses connaissances peu communes, il a l'art aimable de présenter au Pape la vue de son intérêt, non pas comme intérêt privé et relatif à sa personne, mais comme lié au bien de l'Église, à la paix des consciences, à l'amour et aux bénédictions des peuples, à la crainte d'un schisme qui ébranlerait la catholicité européenne, au grand et noble caractère de l'Empereur. »
Mais les jours s'écoulaient et rien ne semblait avancer. Les instances des cardinaux et des évêques n'amenèrent que de vagues promesses. Le troisième article du décret, qui réglait ce que devait faire le Pape, soulevait encore des difficultés, parce que sa forme impérative blessait le Souverain Pontife. Enfin, le 12 septembre, le cardinal de Bayane lisait â ses collègues le bref du Pape, et ceux-ci y retrouvaient relatés les cinq articles du décret; mais ils estimaient que l'action du Concile n'y était pas assez marquée et que des expressions y prêtaient à un double sens. Ils espéraient encore que le Pape consentirait à quelques changements. «Cependant, avouaientils, même avec d'excellentes raisons, il n'est pas toujours
ZOt LE PAPE ET L'EMPEREUR
facile de calmer une conscience si timorée. » Le 15 septembre, Tarchevêque de Tours faisait remarquer au ministre des Cultes que s'il n'avait pas pour le moment de réponse favorable, c'est que chacun des amendements nécessitait une discussion plus ou moins longue, a Le Pape est fidèle au 4>ystème de ne rien précipiter, et il Test d'autant plus qu'il reg^arde cette affaire comme étant d'une g^rande importance pour le Saint-Siège, pour l'Église et pour la postérité... Sa ^anté, sans être tout à fait mauvaise, n'est pas non plus très bonne. » Les cardinaux avaient voulu mettre dans la suscription du Bref ces mots in ConcUio congregaiis ; mais le Pape se jugeant et étant réellement supérieur au Concile national, il était impossible d'exiger qu'il reconnût comme Concile une assemblée qui n'avait pas encore justifié de ses titres auprès de lui. La qualité de Concile supposait une convocation régulière et canonique. Or, le Concile national n'avait fait connaître au Pape ni sa convocation, ni les formes observées par lui, ni ses actes authentiques. Le Bref contenait (pour l'instant) l'approbation des cinq articles, dans l'un desquels le nom de Concile était appliqué à l'assemblée des évêques, et M. de Barrai estimait que les membres du Conseil d'État seraient assez habiles pour s*en prévaloir à l'occasion. Aussi, la députation céda-t-elle sur ce point.
Voici comment le Pape Pie VII s'exprimait dans son Bref. Il constatait que, depuis son avènement, il avait toujours cherché avec une sollicitude paternelle à donner aux Églises de dignes et bons pasteurs. Dans les derniers temps, il regrettait de n'avoir pas pu, pour des causes qu'il n'était pas besoin de rappeler, remplir entièrement ses vœux à cet égard. Quatre évoques étaient venus une première fois le supplier respectueusement de pourvoir aux vacances de certaines Églises de France et d'Italie, et de fixer lui-même le mode et les conditions convenables pour arriver à la conclusion d'une affaire aussi importante. Il avait reçu cette députation avec une bienveillance paternelle et, après lui avoir fait connaitre ses intentions, il l'avait congédiée avec l'espoir
Qoo^Çi
L'INTUIGUE DE SAVONE 303
que, de retour à Paris, elle pourrait, en se conformant à sa volonté, ménager un accommodement. Avec Tautorisation de TEmpereur cinq cardinaux et son aumônier, Farchevèque d'Édesse, s'étaient rendue de nouveau auprès de lui. De plus, trois archevêques et cinq évêques lui avaient remis une lettre signée par un grand nombre de cardinaux, d'archevêques et d'évêques, lettre qui rendait un compte exact de ce qui s'était passé dans la congrégation générale du 5 août 1811. a Après un mûr examen, disait le Pape, nous avons été affecté de joie de ce que, ayant suivi notre volonté et intention, vous ayiez délibéré en cinq articles dans cette même congrégation ce que nous avions auparavant décrété. » On remarquera que, dans la rédaction définitive du Bref, les mots « dans cette même congrégation » ont disparu (1) .
Le Pape reconnaissait que tous les prélats et cardinaux lui avaient adressé de nouvelles prières pour Tengager à tout confirmer d'une manière solennelle. « On ne peut douter de vos sentiments... Vous êtes entrés avec nous dans les plus grands détails sur toute l'affaire, en nous témoignant, avec une affection filiale, votre inviolable attachement à la chaire de Pierre et au Saint-Siège, et ce respectueux dévouement que vous ont transmis, comme à titre d'héritage, nos plus anciens prédécesseurs. » Il y avait dans le projet de Bref et dans la formule finale le moi juramentum qu'on peut traduire par « serment d'obéissance » . M. de Barrai, dans sa lettre au ministre des Cultes, le 18 septembre 1811, faisait observer que lui et ses collègues n'avaient pas obtenu la suppression du mot sans de longs pourparlers, u On nous alléguait de la part du Pape que ce juramentum était de droit, qu'on l'avait fait dans tous les temps et partout, même dans les occasions où le Pape n'instituait pas, et sans porter atteinte aux libertés de l'Église gallicane, que son sens était évidemment restreint à celui d'obéissance canonique... Nous répondions que le gou-
(1) Voir le Bref du Pape dans let Quatre Concordats^ t. II, p. 507 et suiv. — Voir aussi D'HACSSOKViLLEf t. V, p. 399 (Pièces justiKcativcs\ avec les rhangcroents que demandaient les cardinaux.
Qoo^Çi
vernement ne chicanait pas sur ce serment qui ne lui a pas encore été légalement présenté, auquel il ne trouve aucun abus réel et qui se prête dans une pure cérémonie d'église; mais que, le Bref pouvant et devant probablement subir Texamen de la haute magistrature et devenir loi de TÉtat, on examinerait le serment de près s'il y était mentionné; on gloserait sur les mots et les expressions les plus simples, et peut être finirait-on, quoique sans raison suffisante, par ordonner la suppression d'un serment qui est néanmoins si nécessaire pour entretenir la hiérarchie et l'unité. »
Le moi juramentum fut rayé et le Pape se contenta de l'assurance de l'affection filiale, de l'attachement inviolable et du dévouement respectueux des prélats à la chaire de Pierre et au Saint-Siège. La crainte de la suppression possible du serment le fit se borner à des termes qui d'ailleurs exprimaient une adhésion et une soumission très fermes à l'autorité du chef de l'Église. Les cinq articles du décret étaient ainsi conçus :
«I. — Les archevêchés et évêchés, conformément aux Saints Canons, ne pourront rester vacants plus d'une année, dans lequel espace de temps la nomination, l'institution et la consécration devront avoir leur pleine et entière résolution.
« II. — Le Concile suppliera l'Empereur de continuer, en vertu des Concordats, à nommer aux sièges vacants; et les évêques, nommés par l'Empereur, auront recours, dans la forme accoutumée, au Souverain Pontife pour obtenir l'institution canonique.
« III. — Dans les six mois qui suivront la notification faite, selon l'usage ordinaire, au Souverain Pontife, Sa Sainteté donnera l'institution conformément aux Concordats.
« IV. — Si, au bout de six mois. Sa Sainteté n'a pas donné l'institution, le métropolitain sera chargé d'y procéder; et à
son défaut, le plus ancien évêque de la province ecclésiastique. Ce dernier, s'il s'açit de l'institution d'un métropolitain, la donnera ég^alement.
« V. — Le présent décret sera soumis à l'approbation de Sa Sainteté et, en conséquence, S. M. l'Empereur et Roi sera humblement supplié d'accorder à six évêques, qui seront députés, la permission de se rendre auprès du Saint-Père pour lui demander respectueusement la confirmation d'un décret qui offre le seul moyen de remédier aux maux des Églises de France et d'Italie. »»
En confrontant ces cinq articles avec les articles du décret du Concile voté le 5 août, on y découvre quelques différences. Ainsi à l'article 1", les mots « pour tout délai » sont supprimés. A l'article 2, les mots « L'Empereur sera supplié » sont remplacés par « Le Concile suppliera l'Empereur » , et, après le recours des évéques au Souverain Pontife pour l'institution canonique, on a ajouté : « dans la forme accoutumée » . L'article 4, qui avait un caractère impératif, prend un caractère plus conditionnel avec le mot « Si » . Enfin, Tarticle 5 substitue aux mots « des Églises de l'Empire français et du royaume d'Italie » les mots « des Églises de France et d'Italie (1) « . M. de Barrai avait écrit au ministre des Cultes que les cinq articles du décret du Concile avaient été approuvés, confirmés et transcrits de verbo ad verbum. Cependant, il apparaît qu'il y a eu des changements à Savone ; mais il est possible que les prélats n'aient pas cru devoir insister à cet égard auprès de Bigot de Préameneu, l'affaire étant déjà assez compliquée par elle-même.
Quoi qu'il en soit, le Saint-Père, voulant venir au secours de l'Église et éloigner d'elle les grandes calamités qui la menaçaient, après en avoir délibéré avec les cinq cardinaux et l'archevêque d'Édesse son aumônier, approuvait et confir-
(i) Voir plus haut et cf. avec d'Haussokville, t. IV, p. 367, et Mémoire inédit Je Consalvif p. 89.
mait lesdits articles. Mais, dans le cas où, après Texpiration du délai de six mois, u et en supposant qu'il ne se trouvât aucun empêchement canonique » , le métropolitain, ou le plus ancien évêque de la province, aurait à procéder à l'institution lonformément à l'article IV, le Pape voulait que ledit métropolitain ou évèque fit les informations d'usage et exigeât de lêvêque nommé la profession de foi habituelle suivant les règles ordinaires et les Canons de l'Église. Il exigeait enfin i|u'il l'instituât a en notre nom, disait-il, où au nom du Souverain Pontife alors existant » , et qu'il eût soin de transmettre diligemment et avec soin au Saint-Siège les actes authentiques qui constataient que toutes ces formalités avaient été accomplies.
Or, ces déclarations précises, qui font du métropolitain ou i\e son suppléant le délégué de l'autorité du Pape, ne caillaient pas du tout avec les instructions données par l'Eml»ereur à la députation du Concile. Ce que Napoléon avait X oulu en effet, c'est qu'au bout de six mois l'institution canonique fût dévolue au métropolitain ou au plus ancien évêque ric la province a sans l'intervention du Pape » . Pie VII ayant i*xigé que le métropolitain ou le suppléant instituât « au nom i\\\ Pape " , les concessions de Pie VII semblèrent inutiles à Napoléon, comme on le verra bientôt.
Il faut insister ici sur tous les détails, car ils ont été peu considérés ou tout au moins négligés jusqu'à ce jour, et c'est h\ un tort grave. Afin d'accentuer encore ses recommandations, le Pape reconnaissait la bonne volonté des prélats et leur attachement au Saint-Siège. « Nous ne pouvons nous empêcher, disait-il à propos de l'article V, de vous louer de nouveau de ce que, dans une affaire aussi importante, où il s'agit entre autres choses de matières qui regardent la discipline universelle, vous nous témoignez, comme il convient, à Nous et à l'Église romaine qui est la mère et la maîtresse de toutes les autres, une soumission fiHaleet une véritable obéissiance (1). » Constatons avec quel souci obstiné le Pape tenait
■T. Ij:t Quatre Concordats, l. H, p. 51 î.
Qoo^Çi
L'INTRIGDE DE SAVONE 30T
à rappeler aux cardinaux et aux évêques la soumission et rattachement inviolables au Saint-Siège et à l'Église romaine. Le comte de Chabrol écrivit deux jours après, le 20 septembre, au ministre des Cultes que le Bref paraissait satisfaire les évêques et que l'affaire s'annonçait comme heureusement terminée. Le Pape avait d'abord montré une conscience ombrageuse et des scrupules continuels qu'il avait fallu soigneusement dissiper. Le cardinal de Bayane était parvenu à décider le Pape à écrire à l'Empereur; mais M. de Chabrol regrettait que le cardinal n'eût pas été chargé de la rédaction de cette lettre. Il avait dû lui-même prier Pie VII, en le félicitant du Bref qu'il avait rendu, d'écarter de la lettre projetée tout intérêt autre que celui de la religion. Il crut voir — jusqu'où n'allait pas sa fatuité ? — que le Pape lui savait gré de cette ouverture et que peut-être cette insinuation était nécessaire. En réalité, Pie VU, pour se débarrasser de cet importun, lui avait répondu qu'il réfléchirait mûrement à ses observations. Le Pape avait enfin pris le dessus. Sa santé était meilleure et son humeur moins assombrie. A M. de Barrai qui lui parlait du cardinal Maury, Pie VII déclara que sa nomination à Paris lui avait causé une grande stupeur. Il conta gaiement, à propos de ce cardinal, qu'ayant acheté la bibliothèque du cardinal Zelada, un prêtre qu'il avait chargé de la mettre en ordre vint un jour chez lui en riant aux éclats. Ce prêtre avait trouvé dans un livre une feuille manuscrite portant que tel jour le Pape ayant dit dans un consistoire, suivant la formule d'usage : Hodie habemus in Collegio frairem Maury, la plupart des cardinaux répondirent : Bequiescat in pace! Cette facétie avait plu au Saint-Père qui la répétait avec une malice souriante. Il n'eut pas besoin du cardinal de Bayane pour écrire le 23 septembre à Napoléon : « Dans l'état où la divine Providence nous a placé, nous avons toujours adoré les conseils du Très-Haut. Nous ne cessons jamais d'offrir nos très humbles prières à Notre Seigneur Jésus-Christ pour la Sainte Église qu'il a établie par son précieux sang. Avec une confiance que nos vœux soient exaucés, nous avons toujours eu en
notre pensée Votre Majesté et nous avons loué le Seigneur des biens qu'il a répandus sur elle. » Pie YII espérait que, par sa lettre expédiée en forme de Bref, Napoléon verrait ce qu'il avait fait pour obvier aux maux de TÉglise et il comptait qu'elle obtiendrait sa satisfaction. « Nous qui par Dieu, sans aucun mérite, mais par sa seule bonté, ajoutait-il, fûmes placé sur la chaire de Pierre, nous tremblons pour le strict compte qu'il exigera un jour de nous sur l'exercice de notre ministère apostolique. » Il se plaisait à croire que le Seigneur, qui avait rendu l'Empereur puissant et lui avait mis en main l'épée pour la défense de l'Église, l'aiderait à soutenir les intérêts du catholicisme et du siège de Rome.
Dans ses conversations avec les cardinaux et les évèques Pie VII avait dit qu'il accordait le Bref confirmatif, mais qu'il attendait de la justice et de la bienveillance de l'Empereur qu'il le mît à même d'exécuter ses dispositions, ainsi qu'il convenait à la dignité du Saint-Siège. Le Pape ne voulut demander que « le retour dans son siège à Rome et, subsidiairement, une résidence à peu près fixe dans quelque ville d'Italie, et la liberté de gouverner l'Église sans être dans un état qui ressemble assez à la captivité, sans conseils et sans ministres (1) ». Le 28 septembre, le ministre d'État, comte Daru, adressa au ministre des Cultes une lettre que lui avait dictée l'Empereur. Elle contenait les observations et les instructions suivantes. L'Empereur avait reçu le Bref du Pape et en demandait la traduction. Il ne pouvait résoudre une affaire de cette importance sans avoir entendu son Conseil, et cela exigerait quelque temps. Il était urgent de renvoyer chez eux un grand nombre de prélats âgés qui ne pouvaient supporter la mauvaise saison. Il fallait réunir au ministère des Cultes les membres du Concile, les informer de l'acceptation du décret par le Pape et les renvoyer dans leurs diocèses. Par ce moyen, le Concile se trouverait dissous. Le ministre devait s'en faire remettre les Archives et les cachets,
(1) Lettre de l'archevêque de Tours au ministre des Cultes (d'Hicssortills, t. V, p. 412).
et payer aux évêques leurs frais de voyage. Il ne fallait pa^ avouer que l'Empereur avait reçu le Bref, mais se borner à dire que la députation Tassurait si formellement des intentions du Pape qu'il n'y avait plus aucun doute sur Tissue de l'affaire. « Cette marche avait l'avantage de se débarrasser du Concile et de laisser l'Empereur maître d'açirselon les circonstances, n Quant aux députés de Savone, il fallait les informer de la dissolution du Concile et les charger d'obtenir l'institution des évéques nommés depuis plus de six mois, puis les faire revenir immédiatement àParis. « Vous ne leur dissimulerez pas, ajoutait Daru, qu'il pourrait bien y avoir des objections contre la publication du Bref en France ; qu'il est nécessaire qu'ils soient arrivés lorsqu'on discutera cette affaire; que l'idée où l'on est, que la Cour pontificale n'agit pas avec une pleine franchise, rend indispensable la prompte institution des évêques nommés. » Enfin, le ministre recommandait de ne rien publier à ce sujet ni dans les journaux de France ni dans ceux d'Italie (1).
Napoléon avait quitté Compiègne pour aller visiter les ports de la Hollande et faire tous les préparatifs en vue d'une guerre possible avec la Russie, car c'était là maintenant chez lui l'idée prédominante. Il s'était dit que s'il venait à bout de son puissant rival, le tsar, il n'aurait plus d'obstacles à redouter en Europe. Et alors, que deviendrait la résistance de Pie VII? La Papauté, comme l'Europe, serait entièrement subjuguée. Le départ subit de l'Empereur avait stupéfié les prélats envoyés à Savone. Les malheureux, qu'il laissait sans réponse, ne savaient que faire. Le silence de Bigot de Préameneu les inquiétait. Les uns, pour se distraire, se promenaient au bord de la mer; les autres jouaient au trictrac; ceux-là enfin, comme M. de Barrai, lisaient V Histoire de Naples de Giannone et regrettaient fortement de n'avoir point, pour distraire leurs loisirs, le GilBlas de Santillane. Leurs collègues de Paris avaient été traités avec plus de convenance. Le 2 octobre, le
(1) D'Haussokville. Annexes, t. V, p. 418 et Archives nationales.
ministre des Cultes les avait foit venir en son hôtel et leur avait dit, d'ordre de l'Empereur, qu'il leur était permis de retourner dans leurs diocèses et de passer auparavant au bureau des Finances, où des mandats étaient préparés pour subvenir à leurs frais de voyaçe. Bigot de Préameneu leur fit entendre que Sa Majesté avait été informée, par les évoques députés à Savone, des bonnes dispositions du Pape et de Tintention où celui-ci était de terminer seul avec l'Empereur les adirés actuelles. « Le premier qui à cette nouvelle éclata en vifs transports et en battant des mains, fut le cardinal Maury (I). » Les évêques demandèrent au ministre s'ils ne devaient pas faire parvenir à l'Empereur une adresse où ils lui témoigneraient leur gratitude pour ses bienfaits. Le ministre répondit qu'il était inutile de retarder leur départ pour ce motif et qu'il se chargerait volontiers d'être leur interprète. Us ajoutèrent qu'il leur semblait indispensable de se réunir encore une fois pour rendre grâce au Très-Haut. Bigot de Préameneu, qui savait que les difficultés étaient loin d'être levées, ne se souciait pas d'un Te Deum. Il leur dit seulement : « Je ne me mêle pas de cela et je ne sais que vous répondre sur ce sujet. » Les évêques nommés demandèrent alors où en étaient leurs Bulles d'institution. Le ministre, assez embarrassé, dit qu'il écrirait au Souverain pour avoir ses ordres. « L'Assemblée se sépara ensuite et chacun retourna chez soi pour se préparer au voyage (2) . »
Lorsque Napoléon eut pris connaissance des félicitations adressées par le Saint-Père aux membres de la députation pour leur conduite, il manifesta son mécontentement. A la lecture de la phrase du Bref qui témoignait que les évêques avaient montré envers lui et l'Église romaine, a mère et maîtresse de toutes les autres églises » , une véritable obéissance, il n'y tînt plus. Tantôt il s'irritait, tantôt il se mettait à rire et sa colère se changeait en mépris. Cependant, il avait obtenu du Pape les concessions désirées depuis trois ans.
(1) Lettre citëe par Consalvi, Mémoire inédit, p. 74.
(2) Mémoire inédit de Cossalvi, p. 75-76.
Pourquoi préféra-t-il renvoyer le Bref à son Conseil d'État et rejeter tout ce qu'il contenait d utile à son point de vue? Etait-ce À cause de quelques expressions « qui étaient en dehors de la partie principale du Bref et contre lesquelles, en l'acceptant, il pouvait faire toutes les réserves qu'il aurait voulu? — Je l'ignore, ajoute Talleyrand; il était capable de toutes les inconséquences (1) » .
Cependant, l'ancien évéque d'Autun voulut connaître les raisons du courroux impérial, et il crut les trouver dans la méconnaissance de ses instructions, a Ce n'est pas, dit-il, à cause de quelques expressions répandues dans le texte du Bref et qui n'en formaient point la substance que Napoléon rejeta le Bref tout entier; c'est surtout parce que le Pape parlait en son propre nom. — Comme s'il pouvait faire autrement! w remarque Talleyrand (2). Dans une notice de Nougarède de Fayet sur la vie de Bigot de Préameneu, je trouve une constatation à peu près semblable : « Le 20 septembre, le Pape donna un Bref par lequel il confirmait le décret du Concile ; mais l'Empereur ayant renvoyé le Bref à une commission de Conseillers d'État, elle fut d'avis de le rejeter pour le motif que le Pape y parlait comme si le Concile n'eût agi quesous son autorité (3) . » Or, dans une note dictée par Napoléon à Sainte-Hélène et en réponse à certaines allégations de M. de Pradt, Napoléon déclara qu'avec le] Bref tout était ^terminé; tt mais comme le but secret n'était pas seulement l'institution canonique, mais l'établissement de l'autorité des Conciles et que le Pape, dans son Bref, ne parlait pas^ de cette assemblée, quoique l'Empereur en eût fait une^condition sine quà non dans les instructions qu'il donna à ses plénipotentiaires... il jugea devoir tout suspendre, en proposant de réunir un nouveau Concile en 1813. Celui de 1811, ajoutait-il, n'était que
(1) Mémoires de Talleyrand, t. II, p. 113.
(2)/6tV/.
?3) Le Bref fut renvoyé par Napoléon à leiamen de ' quelques "conseillert d'état. «• Ils furent frappés du défaut de la mention du Concile et [n'eurent pas dje peine à remarquer ce qu'il y avait d'incomplet dans l'accomplissement de ce que DOS instructions prescrivaient. « (De PniDT, les\Quatre Concordats, t. II, p. 519.)
préparatoire. Il avait rempli son but. L'opinion était réconciliée avec ces Assemblées ecclésiastiques. Les choses eussent été menées à ce nouveau Concile de manière que le Pape eût demandé lui-même à se mettre à sa tète (1) » .
Dans cette même Note, TEmpereur exprime un regret vraiment étrange : « Une action, dit-il, qui eût honoré le (Concile et reùtaccréditédans l'opinion, eût été une démarche solennelle de cette Assemblée en faveur du Pape. L'Empereur eût reçu l'adresse sur son trône, environné de sa Cour, du Sénat, du Conseil d'État, il eût déclaré que le Pape était et avait toujours été libre dans Tévêché de Savone; qu'il était maître de retourner à Rome pour y exercer ses fonctions spirituelles s'il voulait y reconnaître le gouvernement temporel existant, et que soit qu'il retournât à Rome, soit qu'il restât à Savone, soit qu'il choisit toute autre ville de l'Empire, il ne serait mis aucun empêchement à sa correspondance avec les fidèles, pourvu qu'il promit, ainsi que les cardinaux, de ne rien faire en France de contraire aux quatre propositions de Bossuet et, en Italie, aux usages et prérogatives de l'Église de Venise... (2). » Ainsi, Napoléon eût rendu la liberté au Pape, si celui-ci eût renoncé au pouvoir temporel et se fût contenté d'être Tévêque de Rome, vassal de l'Empire français. Les évêques avaient exposé ces conditions à Pie Vil, et celui-ci avait considéré cela comme « une pure folie » . C'est le mot de M. de Chabrol. L'Empereur respectait les choses spirituelles et entendait les « dominer sans y toucher, sans s'en mêler. Il les voulait faire cadrer à ses vues et à sa politique, mais par l'influence des choses temporelles... Sans les événements de Russie, le Pape eût été évéque de Rome et de Paris et logé à l'Archevêché... L'établissement de la Cour de Rome dans Paris eût été fécond cii grands résultats politiques »» . Napoléon croyait alors que l'influence du Pape sur l'Europe aurait resserré les liens fédératifs du grand Empire et exercé sur les fidèles d'Angleterre, d'Irlande, de
(1) Mémoires de Sapoléou, t. I, p. 152 et 155^
(2) Ibid., p. 158.
Qoo^Çi
Russie, de Prusse, d'Autriche, de Hongrie, de Bohême une influence heureuse et utile qui serait devenue Théritaçe de la France. L'évêque de Nantes avait entendu ces explications de la bouche même de TEmpereur, non sans surprise. « Un jour à Trianon, il représentait avec énergie au souverain l'utilité et rimportance qu'avait le chef visible de l'Église de Jésus- Christ pour l'unité de la foi : « Monsieur l'évéque »> , répondit Napoléon, « soyez sans inquiétude! La politique de mes États « est intimement liée avec le maintien et la puissance du Pape. a II n'aura jamais autant de pouvoir que ma politique me porte « à lui en désirer (I) . » L'évéque de Nantes avait paru fort surpris et s'était tù. Cette déclaration, étant donnée la politique impériale d'alors, lui semblait un paradoxe. La vérité, c'est que Napoléon voulait employer le Pape à ses desseins. Ne pouvant être à la fois Pape et Empereur, il espérait faire de la Papauté son principal instrument de règne. On peut en juger par ses propres aveux, u Napoléon, dit-il de lui-même, aimait sa religion. Il voulait la faire prospérer et honorer, mais en même temps s'en servir comme d'un moyen social pour réprimer l'anarchie, consolider sa domination en Europe, accroître la considération de la France et Tinfluence de Paris, objet de toutes ses pensées. A ce prix, il eût tout fait pour la Propagande, les missions étrangères, et pour étendre, accroître la puissance du clergé (2). w Tels étaient ses aveux à Sainte-Hélène; mais revenons à 1811.
Napoléon qui voulait tirer un certain parti du Bref du Pape, c'est-à-dire l'institution canonique aux évoques nommés, écrivit, le 6 octobre, au ministre des Cultes qu'il fallait obtenir au moins cet avantage, en attendant la soumission tout entière, o Envoyez-moi, disait-il, les lettres à signer pour les différents sièges vacants, afin de voir si le Pape veut ou non donner l'institution à mes évêques. Faites connaître aux évêques députés que je ne répondrai à aucune lettre, que je ne prendrai aucune décision que lorsque mes évêques auront leurs Bulles.
(1) Mémoires de Napoléon, t. I, p. 161.
(«) Ibid.
Qoo^Çi
Je suis trop vieux et trop accoutumé aux ruses italiennes pour me laisser duper par eux. » L'Empereur déclarait qu'il ne recevrait pas la députatiou, si elle ne rapportait des Bulles d'institution pour tous les évéques. Il fallait qu'elle envoyât au tiiinistre un procès-verbal constatant qu'elle avait notifié iiu Pape que le décret s'appliquait à tous les évèques de r Empire « dont les États de Rome font partie » (I) .
L'Empereur avait eu, un moment, l'idée de considérer le Bref comme non avenu, parce qu'il était adressé aux évèques seulement, et de publier comme lois de l'État le premier décret du Concile national par lequel il s'était déclaré compétent; puis le second qui fixait le mode nouveau d'institution, en ordonnant leur insertion au Bulletin des Lois . Il consentait bien à faire enregistrer le Bref par le Conseil d'État et à l'envoyer, à titre de renseignement, aux évèques ; mais il aurait voulu que le Conseil d'État fit les réserves nécessaires pour conserver les privilèges de TÉglise gallicane. Puis se ravisant, il donna oiflre de faire rentrer dans leurs diocèses tous les évèques, nnme ceux qui n'avaient pas de Bulles. Il n'admettait aucun prélat à Paris, sauf le cardinal Fesch et l'évèque de Versailles qui se trouvait près de son diocèse.
Le préfet de Savone était maintenant enchanté de son prisonnier. Il le trouvait de meilleure composition, gai, satisfait inéme. « Je croirais, disait-il, qu'il n'y aurait plus besoin de gninds efforts pour porter le Pape à se rendre à Paris pour iine entrevue. » C'était aller un peu vite; mais il était déjà décidé à diriger le Pape sur Paris ou Fontainebleau, aussitôt que l'Empereur en manifesterait le désir. M. de Chabrol croyait même savoir que l'on s'occupait dans la maison du Vîipe de l'expédition des Bulles réclamées. Le 16 octobre, Iftrchevèque de Tours et les évèques de Trêves et de Nantes répondirent à Bigot de Préameneu que leurs instructions ne leur avaient pas prescrit de notifier au Pape que le décret du lloncile s'appliquait à tous les évèchés de l'Empire. Il leur
l ' Lettre* inédites, t. II, p. 167.
Qoo^Çi
avait été prescrit seulement de demander au Pape une acceptation pure et simple; c'est à quoi ils s'étaient bornés. L'Empereur leur avait dit d'ailleurs qu'une fois l'approbation du Pape obtenue, il saurait bien faire valoir le décret dans toute son étendue, lorsque le temps en serait venu. Le souvenir de ces paroles avait suffi pour les empêcher de notifier par avance au Pape des détails que l'Empereur ne se proposait de développer qu'au fur et à mesure des circonstances. Toutefois, les évéques avaient parlé aux cardinaux, et ceux-ci leur avaient affirmé que Pie VII avait connu par eux toute l'étendue du sens que le gouvernement impérial donnait au décret. Les évéques voulurent s'en assurer par eux-mêmes et, le 17 octobre, ils allèrent dire au Pape que les cinq articles du décret, approuvé par lui, s'appliquaient à tous les évêchés de l'Empire dont les États de Rome faisaient partie. Sur quoi. Pie VII convint qu'il avait eu connaissance des prétentions de l'Empereur à cet éçard, mais qu'il avait conservé l'espoir que Sa Majesté consentirait à lui laisser la nomination des évêchés dans les États romains. Le Pape ne leur avait pas dissimulé non plus qu'une renonciation à ce droit lui coûterait d'autant plus « qu'elle semblerait renfermer une renonciation expresse à la souveraineté de Rome » , renonciation qu'il n'accorderait jamais. Quant aux Bulles des évéques nommés, il paraissait disposé à les donner; mais il désirait voir d'abord toutes les pièces qui les concernaient. Les députés avaient déjà obtenu les Bulles pour M. Léjéas, évêque de Liège, et ils croyaient avoir bientôt les autres, si les expéditeurs consentaient à se hâter. Les conseillers d'État, chargés d'examiner le Bref du Pape, étaient d'avis qu'il fellait publier en entier le Bref et le décret, tout en faisant des réserves générales et en spécifiant ce qui n'était point approuvé. Il leur paraissait nécessaire que le Bref, qui allait être connu par une voie ou par une autre, fût frappé d'improbation en ses parties défectueuses. Le 26 octobre, Napoléon feisait savoir à Bigot de Préameneu que le décret ne lui paraissait pas propre à rétablir la paix. Il revenait à l'idée de publier les deux décrets du Concile comme
lois de rÉtat, et de renoncer à la publication du Bref. Il lui fallait un avis du Conseil d'État qui porterait que le Bref ne pouvait être publié, parce qu'il contenait des articles contraires aux libertés gallicanes. Il ordonnait ensuite de renvoyer le Bref au Pape, avec une lettre à l'un des cardinaux ou à Bertazzoli, et il ajoutait : « Il faudra bien que le Pape en passe par là! Le Bref revenant purement et simplement, on le publiera purement et simplement... Mais il serait maladroit de publier ce Bref avec des réserves. Ce serait perpétuer les divisions. Le fait est que TÉçlise est dans une crise. Que Ton attende six mois ou même un an, il faut qu'elle en sorte. » Napoléon voulait que, de gré ou de force. Pie VII cédât à toutes sçs volontés. « Le Pape ne pourra, ajoutait-il, obtenir l'arrangement de ses affaires... qu'il n'ait approuvé les décrets du Concile, et sa position sera empirée d'autant plus qu'il aura institué les évêques, qu'il verra les décrets publiés et faisant loi, et que cela éloignera nécessairement les affaires de bien des années. »» Il recommandait au ministre de ne dire mot de ces vilaines intrigues ni à Fesch, ni aux évêques députés, ni à qui que ce fut. Il désirait que le dénouement parût venir du Conseil d'État à l'unanimité. Il ne doutait pas que ses conseillers n'obéissent à ses ordres et ne tendissent au Pape tous les pièges dont il leur suggérait l'idée.
Mais le Pape, averti par les députés dès le 17 octobre, s'était fortement ému de ces nouvelles exigences. On lui dépêcha M. de Chabrol qui parla d'urgence, de nécessité, d'opportunité à faire les concessions réclamées. Le Pape répondit qu'il ne voyait pas dans l'Histoire de circonstances aussi critiques que celles où il se trouvait. Alors le préfet abonda dans son sens. Il lui fit même observer que, depuis la chute de l'empire romain, l'Empire seul de Napoléon pouvait lui être comparé, et que le parallèle de ces deux puissances devait entraîner une similitude dans le gouvernement de l'Église à ces deux époques. Pie VII répartit qu'il ne serait pas très éloigné de rétablir le mode des anciennes élections pour les évéchés; mais M. de Chabrol crut bon de lui faire
Qoo^Çi
remarquer que l'esprit des deux siècles était bien différent. Sur ce, le Pape abandonna presque aussitôt une idée qui ne paraissait pas avoir été fort méditée. C'est du moins M. de Chabrol qui le dit. Le Pape ajouta qu'il voyait clairement la situation qui lui était faite à lui, ainsi qu'à l'Église. Il insista alors sur les inquiétudes de sa conscience. Le préfet crut devoir les combattre par l'opinion unanime de son Conseil et par l'état présent de l'Église. 11 affirma que les chrétiens réclamaient tous les sacrifices de sa part, et que le témoignage universel, Vox Populi Vox Dei, devait rétablir le calme dans son esprit. M. de Chabrol pensa alors avoir produit quelque efiFet. Le Pape répondit qu'il souhaitait d'en finir et que tout aurait été terminé si on lui eût rendu son Conseil au complet. Le préfet riposta que ce qu'on ne pouvait faire avec cinq personnes ne pouvait guère mieux se résoudre avec un nombre plus grand. Le Pape répliqua que sa conscience serait au moins plus tranquille et que s'il ne s'agissait que de lui, il préférerait passer sa vie dans une cellule. Là-dessus, M. de Chabrol jugea utile de dire que dans le poste où il se trouvait, il avait d'autres intérêts à régler que les siens propres. Et après cette belle réflexion, il laissa le Saint-Père assez bien disposé pour qu'on put espérer de lui la résolution de ne pas faire de résistance. Mais le Pape n'était pas aussi facile à séduire qu'il le pensait. M. de Barrai lui-même l'avouait en termes presque naïfs. Il regrettait seulement que le gouvernement n'eût pas foit venir à Savone le confesseur du Pape, le P. Menocchio, qui aurait pu être un « véhicule puissant »» . Il était à Rome et les évéques avaient compté sur son appui. Cependant, avant de le faire venir, l'archevêque de Tours conseillait de chercher à savoir quelle était sa façon de voir les choses actuelles. Quelques jours après, le 5 novembre, M. de Chabrol retourna chez le Pape. 11 le trouva agité, fatigué. Il lui dit alors que le meilleur moyen de se bien porter était d'accorder toutes les Bulles et de mettre ^ainsi le sceau à sa première décision. La nécessité lui en faisait une loi. Toute restriction mise de sa part à un acte authentique contre le
sens précis des intentions de la partie contractante, serait un scandale pour le monde chrétien. Le Pape répondit à tout ce ftitras, que Ton penserait qu'il avait non pas fait, mais acheté la paix. M. de Chabrol repartit que son caractère était trop connu pour que l'on vît quoi que ce jFùt de personnel dans sa résolution. Le Pape dit qu'en regardant derrière lui, il était effrayé de tout ce qu'il avait déjà accordé. Il ne voyait de possible que l'action de la Providence dans une voie toute autre et la formation prochaine d'un Conclave. M. de Chabrol se récria. Une décision, fondée sur des événements futurs et improbables, serait peu raisonnable. « Les vrais moyens de la Providence, ajoute le préfet, consisteraient dans le détachement que le Pape avait des biens du monde et dans ses bonnes intentions. C'était l'instant de les mettre au jour. » L'arrivée du cardinal Doria mit fin à ce sermon. Mais en se retirant, M. de Chabrol constatait que le Pape en était encore à solliciter un Conseil pour se décider.
« Le temps s'écoule, écrivait à ce moment l'archevêque de Tours; les jours se suivent et, contre l'ordinaire, ils se ressemblent beaucoup l'un l'autre. Cela veut dire qu'avec toutes nos conférences avec les cardinaux et avec nos visites au Pape, nous avançons peu... Le Pape répète toujours, soit à nous, soit aux cardinaux, que tout pourrait se faire avec décence, mais avec ses Conseils, les cardinaux, et avec sa mise en liberté. En accordant plus qu'il n'a accordé jusqu'ici, il se déshonorerait aux yeux de la catholicité. " L'air tranquille et décidé du Pape inquiétait les évêques. Ils redoutaient qu'il n'eût arrêté in petto ses décisions, et que rien ne pût les vaincre. Ils résolurent alors d'adresser une note officielle aux cardinaux pour bien démontrer que le Pape ne pouvait sérieusement repousser les concessions demandées par l'Empereur. Donc, l'archevêque de Tours et les évêques de Plaisance, Trêves et Nantes leur expliquèrent, le 7 novembre, que Sa Majesté n'accepterait le Bref du Pape que si ce Bref s'étendait à tous les évêchés, même à ceux de l'État romain. Le Pape avait hésité jusqu'ici à reconnaître cette extension,
parce qu'en abandonnant à Napoléon la nomination des évêchés voisins de Rome il aurait paru reconnaître la légitimité de l'occupation des États de l'Église. Il avait répété qu'il ne pouvait d'ailleurs se prononcer sans l'assistance d'un Conseil plus nombreux. Les évéques répondaient que l'abandon du droit de nommer aux évêchés de l'État romain ne comportait pas nécessairement la renonciation à la souveraineté sur cet État. La seconde raison, invoquée par le Pape, ne semblait que dilatoire; mais dans la circonstance elle équivalait à un refus formel. En quoi un Conseil plus nombreux pourrait-il mieux résoudre une question difficile qui n'était capable d'être résolue que par des autorités et après de longues recherches? M. de Chabrol crut devoir ajouter l'autorité de sa parole à la gravité de cette note. Il retourna auprès du Pape, peu de jours après, et lui demanda s'il croyait que l'Empereur, qui s'intéressait sincèrement à sa santé, avait l'intention d'abaisser le Saint-Siège. « Pourvu que les affaires de l'Église aillent bien, répondit vivement le Pape, tout ce qui est relatif à ma personne m'intéresse peu! » Surpris et déconcerté, le préfet déclara que la nécessité devait lui faire une loi de s'en remettre totalement à la générosité de l'Empereur, a Mais la nécessité, répliqua Pie VII, pourrait aussi commander de céder à l'égard du dogme ! » Le préfet fit remarquer qu'il ne s'agissait pas du dogme, dont la conservation était aussi précieuse d'ailleurs à l'Empereur qu'au Saint-Père, mais d'une question qui pouvait se résoudre par un Concordat. u Oui, dit le Pape, mais avec un Conseil et suivant les formes. Ne jouissant pas de ma liberté, je crains que ma conscience ne me permette pas de céder... Après cette difficulté, il surviendra d'autres demandes. Ce seront des circonscriptions d'évêchés; ce sera un nouveau cardinalat... » A toutes les arguties de M. de Chabrol, Pie VII ripostait par des paroles qui indiquaient une fermeté et une obstination peu faciles à vaincre. Il finit l'entretien sur l'idée de l'intervention de Dieu pour terminer les affaires présentes, ce que M. de Chabrol considéra et essaya d'écarter comme une raison peu sérieuse.
3t0 LE PAPE ET L'EMPEREUR
Le 17 novembre, le Pape dicta aux cardinaux présents à Savone une note catégorique en réponse à la note des évêques: Il y étaitdit que, dans le Bref de confirmation des cinq articles expédié le 20 novembre, le Pape avait accordé tout ce qui lui avait été demandé. Mais depuis, il avait appris que l'Empereur voulait nommer à tous les évéchés de sa domination, en y comprenant ceux de Rome. Sa Sainteté ne pouvait consentir à une telle innovation; d'ailleurs, les six évéchés suburbicaires se conféraient par Toption des cardinaux selon leurs ancienneté et résidence près le Saint-Siège. Cette concession aurait le tort de faire croire à la Chrétienté que le Pape s'était déterminé par des considérations humaines et dans le but de recouvrer sa liberté personnelle. Or, Pie VII réclamait avant tout, et une fois de plus, l'assistance d'un Conseil convenable pour prendre les déterminations nécessaires sur des adirés d'une si haute importance. Il différait donc toute résolution jusqu'au moment où il serait en état d'exercer librement son ministère. Le cardinal de Bayane s'affligea de ce qu'il osait appeler o l'entêtement extrême du Pape » . Il voulait intervenir, mais inutilement. Il avait préparé une réponse à l'Empereur que Pie VII écarta, malgré toutes les précautions dont elle avait été entourée. De son côté, le préfet de Savone, inquiet d'une résistance que ses multiples efforts n'avaient pu réduire, faisait le silence sur la note du Pape et donnait ordre à ses agents de ne s'entretenir en aucune manière des affaires présentes.
Ne pouvant parvenir à réduire l'obstination de Pie VII, Napoléon résolut d'ajourner jusqu'après l'issue de la campagne de Russie ses desseins despotiques sur la Papauté. Un jour de novembre, il était allé visiter, aux Archives Nationales, les Archives du Saint-Siège. Il fut reçu par le conservateur Marino-Marini qui rédigea plus tard un procès-verbal de sa visite. Un prêtre romain, Altieri, osa parler en faveur du Saint- Père. Napoléon lui répondit avec une extrême vivacité : « Si vous suivez les maximes de Jésus-Christ, c'est bien; mais si vous suivez celles de Grégoire VII, vous êtes les prêtres du
l'intrigue de SAVOîNE 3tl
diable. Que n'ai-je pas fait pour rÉgli8e?Qu'ai-je voulu, sinon lui donner la paix? J'aurais pu imiter Henri VIII ; mais je tiens à la religion catholique. Mon intention n'est pas de garder le Saint-Père en captivité; mais je ne veux pas qu'il partage ses soins entre le culte divin et les af&ires temporelles. Son royaume n'est pas de ce monde. Mon autorité, à moi, vient de Dieu. Le Pape s'est toujours opposé à mes désirs... il me hait! » Âltieri crut devoir répondre que Pie VII, au contraire, avait pour l'Empereur des sentiments d'affection. Napoléon protesta. Est-ce que le Pape ne s'était pas opposé à la réunion de l'Italie en un seul État? Est-ce qu'il n'avait pas, sans aucune raison, fulminé Tanatlième contre lui? «Dieu m'a accordé un héritier, et cette nouvelle bénédiction est un témoignage non équivoque de l'injustice d'un tel procédé à mon égard. Funeste doctrine ultramontaine! Vous en êtes tous imbus! » A cela Altieri répliqua : « Sire, tous les ultramontains respectent les souverains. Conformément à cette maxime, on vous vénère, tout eu acceptant cette autre maxime que le Pape a, comme un père, le droit de corriger ses enfents. — Et vous trouvez que c'est peu? riposta l'Empereur. J'entends supprimer cette doctrine, etj'ai ordonné aux évêques de la remplacer par la doctrine gallicane. Vous êtes tous conjurés contre moi! » Puis, devant Daunou et Duroc qui assistaient à cette scène, il dit que ses ennemis personnels étaient les cardinaux Fontana et di Pietro. Il menaçait de les envoyer mourir en Hollande, aussi bien que les cardinaux Gabrielli, Oppizoni et Gregorio. Altieri, essayant alors de détourner son attention sur un autre sujet, lui parla de Téglise Saint-Pierre de Rome qui nécessitait des réparations, a Je fais plus de cas, répondit-il, d'une cabane de César que de l'église du Vatican », et il s'en alla (1) .
L'Empereur, se défiant de tous, avait donné à M. de Chabrol l'ordre de notifier aux cardinaux présents à Savone qu'il les laisserait en cette ville, après le départ des évéques, à la con-
(1) Memorie storische delt occupazionc c restiluzionc dcffli Archivie dcUa Santa Sede.
dition qu'ils n'auraient aucune correspondance et qu'ils ne il urineraient à personne aucune nouvelle au sujet des affaires religieuses. Le préfet et le commandant de la gendarmerie (It^vaient redoubler de surveillance autour du palais pontilicfd, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Ne sachant sur qui fnire tomber la colère que lui causait la résistance invincible du Pape, Napoléon supprimait les bourses des séminaires de Siiint-Brieuc, de Bordeaux, de Gand, de Tournai, de Troycs el des Alpes-Maritimes, se disant peu satisfait des principes (jtie manifestaient les évéques de ces départements. Il refusait il avance toute exemption de service pour lesjeimes ecclésiashques de ces mêmes évéchés et toute nomination à des hourses, à des cures et à des canonicats. Il voulait que tous les SI tninaires enseignassent les principes de l'Église gallicane, siKis peine de perdre leurs privilèges, et il rendait responsable It' ministre des Cultes de l'exécution de cette menace. Le ii( novembre, il informait le même ministre que les évéques (If Gand, de Tournai et de Troycs avaient perdu sa confiance. Il exigeait leurs démissions, puis il ordonnait de les envoyer à -iilxante lieues de Paris et de leurs diocèses (1). Le 22 novc'jubre, les trois évéques signèrentau château de Vincennes la démission demandée; seul, l'évéque de Tournai déclara en SI.; liant qu'il s'abandonnait à la clémence de l'Empereur auquel il resterait éternellement soumis et très respectueusement jiUaché, déclaration qui n'eut d'ailleurs aucun effet sur son suvij car il fut traité avec la même rigueur que ses collègues. Lv6 vicaires généraux de Troycs furent remplacés, attendu î\u"\[ ne convenait pas à Sa Majesté que les vicaires du Ghajiilre, pendant une vacance par démission, fussent les mêmes (jitv ceux de révêque démissionnaire. Le Chapitre avait à auLumer immédiatement des chanoines « pleins de bons prin- L'ipes " , sous peine de s'exposer à une juste animadversion. Mi*me recommandation fut faite aux Chapitres de Tournai et il(^ (jkind. Ce dernier répondit qu'il nommerait des vicaires
l Lettres inédites^ t. II, p. 168, 171. 180.
capitulaires, aussitôt que le Pape aurait ratifié la démission de l'évêque, sans quoi il se croirait coupable de s'écarter des pratiques de l'Église, de s'arroger des pouvoirs arbitraires et de créer des administrateurs dont tous les actes seraient ipso fado frappés de nullité. Cette légitime résistance du Chapitre allait attirer sur le diocèse de Gand les plus déplorables rigueurs.
D'autre part, des prêtres romains qui avaient pris la défense du Saint-Siège subirent le courroux impérial. Par un ordre du 24 novembre 181 1 , ils furent déclarés hors la loi, déportés en Corse et dépouillés de leurs biens. Cela se fit avec rapidité et sans bruit. On envoya avec les mêmes précautions l'évêque de Troyesà Falaise, l'évêque de Tournai aux environs d'Orléans, l'évêque de Gand à Beaune, sous l'injonction de n'avoir aucune correspondance avec leurs diocèses et de ne se mêler en rien des afitiires religieuses (1) . Cesévêques adressèrent au ministre de la Police cet engagement d'honneur, le 11 décembre. Quelques jours après, l'évêque de Gand écrivit au ministre des Cultes pour lui faire observer qu'il lui était dû un trimestre de son traitement et qu'il le réclamait, vu la pénurie où il se trouvait : « Je perds, disait-il, 30,000 francs annuels à mon malheur : 10,000 francs comme aumônier de Sa Majesté, LOjOOO francs de traitement épiscopal, autant de supplément des départements de l'Escaut et de la Lys. J'ai des dettes que j'aurais acquittées. A présent, elles me deviennent un poids pénible dans ma détresse pécuniaire. Veuillez bien vous employer. Monsieur le comte, en ma faveur, tant pour que le traitement et le supplément épiscopal me soient payés au moins jusqu'au 22 novembre, jour de ma démission, que pour l'obtention d'une pension annuelle. Cette ruine pécuniaire m'est bien moins sensible que de ne pouvoir plus servir la religion et l'Empereur avec le zèle qui, l'année dernière, a mérité l'éloge de ce grand prince, quand il vint en Belgique. Mon attachement à la personne de l'Empereur sera toujours le
(1) Uttres inédites, t. II, p. 181 et 186.
Qoo^Çi
même que quand il m'honorait de ses bontés. Il faut que la calomnie ait bien prévalu sur mes fidèles services. J'espère tpie la vérité et l'innocence seront reconnues. A quarante-cinq ans, s'éteindre dans l'inaction est un état pénible. Je ferai, comme je l'ai toujours fait, les vœux les plus ardents pour le bonheur de S. M. l'Empereur, de son auguste famille, et pour la prospérité de ma patrie (1). »
\ oilà à quelles plaintes on réduisait un prélat d'une valeur et d'une honorabilité aussi éminentes que Févêque de Gand ! Peut-on s'empêcher de déplorer que la politique impériale en i^olt arrivée à être si étroite et si tracassière? L'ancien évéque de Troyes gémissait, lui aussi, sur la situation qui lui était fuite et écrivait de Falaise au ministre des Cultes le 6 février JH12 : « C'est donc là que devaient se terminer quatre ans Je succès flatteurs et de travaux utiles!... Non, jamais je ne tiolrai que Sa Majesté veuille mettre le comble à mes malheurs en m'enlevant mes moyens actuels de subsistance gaiis m'assurer un sort dans l'avenir! »» II réclamait aussi qiïclque dédommagement : le paiementdeson demi-semestre jusqu'au 22 novembre, et un traitement proportionné à son âge, à son caractère et à ses longs services (2) . Mais l'Empereur, emporté par un orgueil farouche, n'écoutait plus rien. Il voulait que le Pape cédât quand même et il était résolu à tout [HMir le vaincre. Il le briserait, s'il le fallait. Pie VII s'était volontairement enfermé dans le palais de Savone, comme un moine se retire dans une cellule. Il ne répondait à ces ordres que par des paroles vagues, ou par des tergiversations. Napoléon le trouvait trop éloigné de lui. Aussi allait-il bientôt le ramener à la portée de sa main. Peut-être la séduction de É^on verbe, peut-être le prestige de nouvelles victoires — caril oroyait fermement à ses prochains succès sur les Busses — le ton vaincraient-ils mieux que tous ces cardinaux, tous ces évt'ques qui ne savaient pas le langage qu'il fallait tenir à un Pji[>e révolté. Oserait-il encore résister, ce Pontife insolent,
il D'Haussokville, i. V. Pièces justificalives, p. 481. .i îbid.
Qoo^Çi
quand il aurait devant lui le vainqueur d'Alexandre V% le véritable Empereur d'Occident, le maître du monde? Car, la Russie vaincue, c'était la ruine prochaine de l'Angleterre; c'était Pie Vil placé à Fontainebleau ou à Paris, et renforçant de son autorité spirituelle l'autorité temporelle de l'Empereur.
Alors Napoléon fait venir son ministre des Cultes et il lui dicte une lettre pour les évêques réunis à Savone. Il y donne les raisons du Conseil d'État qui ne sont autres que ses raisons personnelles, pour leur apprendre que le Bref ne peut pas être accepté par lui. Le Bref est injurieux pour l'autorité de TEmpereur et les évêques de l'Empire, car ce document ne reconnaît pas comme un Concile national la réunion des archevêques et évêques à Paris. Le Bref qualifie l'Église de Rome de u maîtresse de toutes les Églises » , cela ne peut être toléré. Le Bref parle de vraie obéissance et emploie d'autres expressions auxquelles le gouvernement ne saurait adhérer, parce qu'il paraîtrait acquiescer à des formules dont les Papes se servaient pour se prétendre évêques universels. Le Bref, qui autorisait le métropolitain à donner l'institution au nom du Pape, faisait supposer que, sur le refus ou la défense du Souverain Pontife, l'institution ne pourrait avoir lieu. Cela était inadmissible. Aussi la commission, composée des ministres de l'Empereur et des conseillers d'État, s'était-elle unanimement prononcée pour la non-acceptation du Bref. La majorité de cette commission aurait voulu, après ce rejet, faire convoquer de nouveau le Concile national, ou simplement déclarer que les évêques nommés seraient institués par le synode métropolitain réuni à chaque nomination, jusqu'à la convocation d'un Concile œcuménique. D'autre part, la minorité de la commission avait proposé d'accepter le Bref, mais avec quelques suppressions.
L'Empereur prit un moyen terme. Il ordonna au ministre des Cultes de faire au Bref des modifications. En conséquence, le ministre invitait les évêques à faire connaître au Pape les objections soulevées par son Bref et les maux qu'il éviterait à
rÉglisc en retirant tout ce qui était de nature à choquer l'Empereur. S'ils réussissaient à faire entendre raison au Pape, leur mission serait remplie. Sinon, le Bref serait rejeté ett le cas de nécessité étant reconnu, l'Empereur prendrait 1 inic des mesures conseillées par sa commission spéciale. >'apoléon n'admettait pas de restriction à ce décret qui devait être rendu pour les Églises de l'Empire et du royaume d'Italie. î)r plus, Sa Majesté se refusait à laisser les Cardinaux ^nirs se rendre à Savone. Enfin, si Napoléon commettait riiiconvenancede ne pas répondre à la lettre du Pape, c'était, pnrait-il, parce qu'il trouvait inutile de discourir avec lui sur lies questions de discipline ecclésiastique ou de lui faire des reproches sur les obstacles qu'il mettait à la conciliation. Le Pape reçut la députa tion, comme elle devait être reçue. Il s'exprima avec énergie et s'étonna des exigences qu'on osait [ni renouveler. Il déclara qu'il ne résoudrait rien au sujet des Ktiits romains sans un Concordat particulier. Ce fut en vain que les évèques essayèrent de l'apaiser. Ils comprirent que Pie VII enngnait qu'on ne lui fit des demandes nouvelles, et ils durent se retirer, sans garder grand espoir de convaincre le Saint- Pere que tant d'objections avaient légitimement irrité. Aux cardinaux venus pour le visiter, Pie VII répondit sur le même sujet : « C'est une affaire grave et qui a besoin de nit flitation. » II avait, en somme, peu de confiance en eux e( il s'était décidé à ne se fier qu'au Sacré-Collège tout entier. M. de Chabrol lui dépécha Mgr Bertazzoli. Celui ci, après avoir vainement essayé de circonvenir le Pape, alla dire au Préfet qu'il ne voyait pour le moment aucune espérance. < Les termes de son refus montraient, avoue Chabrol luiim me, une résolution très forte, au point que l'on pense rnème qu'elle est fondée sur ce qu'il appelle une inspiration dans ses prières... Dans tous ses discours la crainte des rci>roches pour l'avenir se fait remarquer, et c'est une des principales causes de son indécision... »» En désespoir de cause, M. de Chabrol s'adressa au médecin Porta qu'il avait déjà, comme on le sait, employé dans des circonstances difficiles.
« Nous avons su par son médecin, déclara M. de Chabrol, que nous avons pressé d'açir de son coté pour achever de Tébranlcr, qu'il est singulièrement tourmenté par les propositions qui lui sont faites. Il lui a dit que ce qui lui était demandé Tabsorbait tout entier et que la pensée en faisait blanchir ses cheveux... « L'archevêque de Tours et l'évêque de Plaisance voulurent insister aussi . Ils n'eurent pas plus de succès. Le Pape répétait obstinément qu'il ne consentirait jamais à céder sur la nomination des évêques romains ; que c'était là une innovation au-dessus de ses forces. Il avait foit des concessions suffisantes. Il n'en ferait plus! On était arrivé au commencement de janvier 1812 et la question n'avait point fait un pas.
Au reçu des ordres qui arrivèrent de Saint-Cloud et qui les invitaient à présenter des sommations au Saint-Père, les prélats furent consternés. Mais un maître tel que l'Empereur n'accepterait pas d'atermoiements. Ils se décidèrent donc, non sans chagrin et sans répugnance, à parler avec énergie. Ils dirent à Pie VII qu'il perdait tout avec sa résistance opiniâtre et qu'il n'y avait qu'un moyen de finir avec avantage, c'était de changer de système et de se jeter dans les bras de Napoléon. Ils lui remirent une note qui avait la forme d'un uliimatum. Elle pouvait se résumer en ces quelques mots : le temps des hésitations, des difficultés minutieuses et des fausses prétentions devait avoir un terme. Si Pie Vil persévérait dans ses refus, l'Empereur regarderait comme abrogé le droit que le Pape avait obtenu du Concordat d'instituer les évêques. La religion catholique ne pourrait continuera être protégée dans l'Empire et dans le royaume d'Italie qu'à la condition que les évêques nommés par Sa Majesté recevraient l'institution, soit du synode provincial, soit du métropolitain. Les évêques suppliaient le Pape de daigner lire cette note raisonnée — ils n'osaient dire : raisonnable, — où ils pensaient que la foi et la discipline essentielle étaient sauvegardées. Ils estimaient que Pie VII ne pourrait la rejeter sans se rendre responsable aux yeux de l'Église des maux terribles qui suivraient infaillible-
Qoo^Çi
meut son refus. Cet ultimatum n'effraya pas le Saint-Père. Il se borna à dire à rarchevèque de Tours qu'il adresserait une nouvelle lettre à TEmpcreur, tout en persévérant dans son attitude tant qu'il ne serait pas en liberté et entouré d'un *;<MK4eil plus nombreux. Son honneur exigeait qu'un acte, aussi jtn[iortant que celui qu'on lui demandait, n'eût pas l'air d'être contraint. Alors, M. de Chabrol tenta une démarche suprême. Il alla redire, le 1(> janvier, au Pape qu'il était seul contre les LNirdinaux, les évêques et les fidèles; que sa conscience n'était nullement intéressée dans ce qu'on lui demandait; que ses refus obstinés rendaient sa cause odieuse; enfin, que tout ^vn\it perdu si la députation quittait Savone sans avoir rien obtenu. Mais M. de Chabrol eut beau enfler sa voix et jouer 1 iiulig^nation; Pie VII répondit que sa conscience répugnait trop à ce qu'on osait exiger d'elle et, sans la moindre faiblesse, il laissa partir le préfet qui lui dit d'un ton menaçant, sur le ^.rl^l de la porte : « Votre Sainteté ne devra s'en prendre qu'à elle seule de ce qui arrivera. » Se méfiant des cardinaux et des évêques qu'on lui avait envoyés, Pie VII écrivit, le 24 janvier 1812, à l'Empereur une lettre très digne où il exposait li s raisons qui l'obligeaient à repousser l'extension réclamée par Napoléon des nominations à tous les évéchés. « Nous no nous sommes pas refusé à nous prêter à une extension iiitérieure, disait-il; mais avant de procéder à cette déterîrii nation, nous avons désiré un nombre convenable de (iHiseillers et avoir la libre communication avec les fidèles... 5uu6 avons fait les plus sérieuses réflexions, et Dieu sait Ciimbien de méditations et de sollicitudes nous coûte cette affaire! » Il promettait de donner l'institution canonique
1 r les évèchés actuellement vacants compris dans les
Concordats, aussitôt qu'il serait en état de pouvoir le faire. Mais il persistait à réclamer l'assistance du Sacré-Collège tout entier et sa mise en liberté. « Ce qui tendra à produire Iv^ avantages spirituels de l'Église, disait-il, rendra bien aussi le soulagement et le calme a notre esprit et à notre grand âge, qui nous rappelle toujours le compte rigoureui:
L'INTllIGUE DE SAVONE Zt9
que nous sommes sur le point de rendre à Dieu de nos effrayants devoirs. »
On s'est trop souvent plu à représenter Pie VII comme un Pape d'une faiblesse insigne. On lui a reproché avec violence en de nombreux écrits une condescendance déplorable à l'égard de Napoléon; on a dit qu'il avait tout abandonné, tout sacrifié pour satisfeire le despote. On voit maintenant, par le détail des fois antérieurs au moment où nous sommes arrivés, combien ces reproches sont injustes. Pie VII, en effet, n'a cédé à Napoléon que ce qui pouvait s'accorder avec les devoirs de son ministère apostolique. Il a agi avec maturité et prudence. Sa situation de captif, de Pape spolié, de vieillard fatigué par les soucis et par l'âge; entouré de traîtres et d'intrigants, de méchants et perfides conseillers, était épouvantable. Et cependant, malgré les pièges où l'on cherchait sans cesse à l'attirer, on n'avait pu l'empêcher de se recueillir, de chercher avant tout quels étaient les vrais intérêts de la chrétienté et de la Papauté ; enfin de consacrer ce qui lui restait de forces au bien de l'Église universelle. Pendant que les députés, les membres du Sénat et du Conseil d'État; pendant que des cardinaux, des archevêques et des évèques indignes de leur rang, se signalent par leur lâcheté et leur bassesse ; pendant que tous ceux qui mendient les faveurs de César, loin d'apaiser son courroux contre l'opprimé, le proclament juste et l'excitent par leurs flatteries, le Pape oppose à toutes les violences et à toutes les vilenies une majesté incomparable et une force morale supérieure à toutes les forces de Napoléon. Mais quand la tourmente, abandonnant l'Église pour tomber sur l'Empire, fera fuir les honteux serviteurs des colères et des vengeances du tyran, le même Pape aura pour eux la pitié qu'ils méritent et pour celui qui a osé le frapper la plus paternelle indulgence.
Cependant les agents de la politique impériale veulent tenter encore un effort suprême. Peine perdue ! Les RuflFo, les Bayane, les Bertazzoli ne peuvent plus se faire entendre. Pie VU leur fait dire qu'il veut bien les recevoir, mais à la
330 LE PAPE ET LEMPEUEUll
condition de ne plus parler ni du Bref ni de la lettre à TEmpereur. Les évêques ne sont admis qu'à la même condition. M. de Chabrol n'en peut croire ni ses yeux ni ses oreilles Il en gémit ainsi : « Ni des efforts renouvelés, ni la patience, ni la longanimité n'ont pu faire prendre au Pape une résolution plus favorable et plus sage. Les moyens les plus pressants, dit-il avec un découragement qui serait comique si le sujet n'était si grave, se sont usés contre une obstination insurmontable ! » Qui aurait pu s'imaginer qu'une telle faiblesse osât résister à une telle force? Qui aurait pu croire, enfin, qu'après un refus opiniâtrement exprimé et gros de toutes les conséquences, le Pape manifesterait la plus entière tranquillité d'esprit? Le préfet, les cardinaux, les évêques étaient stupéfaits de l'entendre parler d'objets qui leur paraissaient inopportuns, à côté de ceux dont ils étaient venus l'entretenir. Quelques-uns d'entre eux essayaient de l'y ramener; mais il leur répondait que si les anxiétés dont il avait souffert avaient trop longtemps altéré sa santé, maintenant que son parti était pris il avait retrouvé le repos physique et moral dont il avait besoin. Il disait encore que sa conscience lui avait indiqué la véritable voie et que la Providence veillerait à l'arrangement définitif des affaires de l'Église. Pendant que les cardinaux et les évêques s'en allaient affligés et soucieux, Pie VII manifestait une confi ance et un calme admirables. Il avait considéré la visite de ces agents comme une visite d'adieux, ce qui était la vérité puisque, le 28 janvier, les prélats avaient reçu par le ministre des Cultes l'ordre formel de quitter Savone. A ce moment les évêques, qui éprouvent le plus grand effroi à la pensée qu'ils vont rentrer à Paris sans avoir rien obtenu du Pape, supplient M . de Chabrol de tenter encore une démarche. Qui sait si le préfet, dont ils connaissent l'habileté et l'éloquence infatigables, n'obtiendra pas au moins quelque chose qui ressemble à une promesse? M. de Chabrol va donc, le 3 février, voir encore une fois Pie VII; mais il ne le trouve pas moins ferme ni moins résolu qu'auparavant. Le Saint- Père lui dit qu'il s'en tient à sa lettre et qu'il regarderait tout
hrn^
l'intrigue de SAVONE 331
changement comme une prévarication. M. de Chabrol lui répète en vain que sa conduite paraîtra un scandale à tout le monde et que son Conseil en gémit hautement. Le Pape lui répond que MM. les cardinaux penseront et diront ce qu'ils voudront, mais qu'ils ne peuvent rien contre les objections de sa conscience. Cette fois, le préfet est obligé de se retirer avec la conviction « qu'aucun autre effort, aucun autre moyen de persuasion n'auraient pu venir à bout de changer sa détermination n .
Le Pape avait écrit à l'Empereur, sans obtenir réponse. Que va faire le Souverain après Téchec de la députation envoyée par lui à Savone? C'est aux évèques, ses délégués^ qu'il écrira par l'entremise de son ministre des Cultes, le 9 février. Bigot de Préameneu leur dit avoir remis la lettre du Pape à l'Empereur qui n'a pas jugé convenable de lui répondre. Des lettres de discussion et de reproches n'étaient pas dignes du rang où Sa Majesté était placée. « L'Empereur, déclarait le ministre, écrira au Pape quand il aura des compliments à lui faire, des choses douces à lui dire. Mais pour des choses pénibles à entendre, il préfère que ce soit par la voie ministérielle. Il est à regretter que le Pape n'ait pas suivi la même méthode, au lieu d'adresser directement à Sa Majesté une lettre qu'il savait ne pouvoir être aucunement satisfaisante... Que pouvait répondre l'Empereur? Que le Bref qu'il a envoyé n'a pas été admis comme plein de propositions équivoques et qui peuvent être interprétées d'une manière contraire aux Canons et aux franchises et libertés de l'Église de France... Dire au Pape que les conseils des cent évêques, dont les diocèses embrassent des nations formant les trois quarts de la chrétienté et y tenant le premier rang, ne sont d'aucun poids pour lui; qu'il leur préfère le sentiment des Pietro, des Pacca que l'Empereur a été obligé de dégrader pour s'être déclarés les ennemis de l'État, ce serait lui dire qu'il manifeste une incapacité absolue. » Toute la lettre impériale, par voie indirecte, adressait ainsi au Saint-Père les reproches les plus injustes et les plus violents.
33t LE PAPE ET L'EMPEREUR
Napoléon plaig^nait Pie VII de faire dépendre le sort de TÉglise de tel ou tel cardinal rebelles, de mépriser les lumières d'un nombreux concours d'évéques successeurs des apôtres, et de manquer à tout devoir envers le Souverain. Il lui faisait rappeler que, par ses instructions à la députation des cardinaux et des évéques envoyés à Savone, il entendait nommer à tous les évéchés de son Empire et de son royaume d'Italie, le seul évéché de Rome excepté, et que c'était là une véritable concession de sa part. « En se résignant à cette concession. Sa Majesté faisait beaucoup pour la conciliation, car le clergé de Rome avait, pendant un grand nombre de siècles, nommé au siège pontifical, et sa nomination était ensuite confirmée par l'Empereur. Lors donc que Sa Majesté s'était désistée de cette prérogative de sa couronne impériale, elle avait fait un grand sacrifice aux préjugés, aux prétentions et à l'amour-propre. » Quanta la liberté de communication avec les fidèles, c'était la faute du Pape s'il l'avait perdue. Il avait méconnu tous les devoirs de son ministère de paix et de charité. Il avait maudit l'Empereur et l'autorité civile par une bulle d'excommunication. « Était-ce vraiment pour maudire les souverains que Jésus-Christ s'était mis en croix? Était-ce là le principe du Souverain Rédempteur? w Cependant, la condescendance de l'Empereur s'était bornée au dédain d'une excommunication u ridicule par son impuissance, quoique criminelle par son intention » .
Napoléon ne reconnaissait pas qu'il avait encouru l'excommunication pour avoir spolié les États de l'Église. Il ne disait pas qu'il l'avait fait suivre de l'enlèvement du Saint-Père, contrairement à ses devoirs de souverain catholique et contrairement au droit des gens. La mention même méprisante qu'il faisait de cette bulle montrait bien qu'il la redoutait encore. Napoléon se vantait d'avoir laissé Pie VII à Savone en libre communication avec les fidèles. 11 lui reprochait d'avoir usé de cette liberté pour envoyer des Brefs destinés à soulever les Chapitres, * Brefs aussi remarquables par l'ignorance des Canons et des principes que par leur caractère de
malveillance » . Il avait bien fallu au g[ouvemement impérial 8'opposer à ce qu'un tel esprit se propageât et prendre les moyens de se mettre à Tabri de ces mesures malveillantes.
« Mais le Pape, disait Bigot de Préameneu qui répétait ainsi le langage même de TEmpereur, persistait à demander la lihre communication que les fidèles, mais dans quel esprit? » Il avait provoqué des sentiments de révolte dans les États romains, feit naitre à Rome deux clergés hostiles Tun à Tautre et fanatisé un millier de prêtres. 11 voulait défendre de rendre à César ce qui appartenait à César. Pourquoi récusait-il les conseils de cent évêques qui lui demandaient l'approbation d'un décret utile au salut de TÉglise? Pourquoi préférait-il à leurs conseils ceux des Cardinaux Noirs qu'il n'aurait jamais auprès de lui? Slil croyait ne pouvoir rien décider sans eux, c'était sa faute. S'il perdait le droit d'instituer les évêques, c'était encore sa faute. « La religion marchera sans son secours, disait l'Empereur, et l'on s'aperçoit chaque jour davantage que son intervention n'est pas nécessaire puisque, au défaut des évêques, les vicaires capitulaires gouvernent les Églises. » Le Pape espérait des troubles. 11 avait mal calculé. L'esprit public était désormais trop éclairé. Il parlait de sa conscience ; mais l'Empereur n'avait-il pas la sienne? « La conscience est la propriété de chacun, sans qu'un autre puisse la dominer; mais chacun aussi doit éclairer la sienne; et comment le Pape, ne se confiant pas dans ses lumières, rejette-t-il celle de cent évêques qui ont aussi chacun leur conscience? »
L'Empereur faisait savoir aux évêques députés combien il serait peu digne de sa part d'exprimer ces sévères vérités au Pape. Et dans un langage des plus injurieux il disait : a Sa Majesté plaint son ignorance, et elle a pitié de voir un pontife, qui pourrait remplir un si grand et si beau rôle, devenir la calamité de l'Église. « Puis il ajoutait : « Dans les trois jours après la réception de la présente lettre, ayez une acceptation pure et simple qui embrasse tous les évêchés, hors celui de Rome, ou, à défaut de cette acceptation, quittez Savone...
3;)V LE PAPE ET L'EMPEllEUR
Vous aurez soin de notifier au Pape, dès qu'il aura refusé, que, le Bref n'ayant point été ratifié, l'Empereur regarde les Concordats comme abrogés et ne souffrira plus que le Pape intervienne dans l'institution canonique des évéques. L'institution canonique n'est, au vrai, qu'une usurpation de la Cour de Rome. Ce sera un service à rendre de mettre un terme à ces vaines subtilités, et aux ennuyeuses discussions des prétentions de cette Cour qui ont presque toujours tourmenté et fatigué les souverains... L'espérance de prolonger, de délayer, de finasser que pourrait avoir le Pape, ne mène à rien et ne pourrait que l'égarer. » Et celui qui avait tendu au Saint-Père tant de pièges, tant d'embûches savantes et perfides, osait s'écrier : a De la simplicité, de l'abandon, une véritable espérance dans la loyauté de Sa Majesté sont le seul parti qui lui reste à prendre. Sa Majesté cannait toutes ces matières mieux que le Pape et trop bien pour qu'elle puisse s'écarter de la suite qu'elle s'est tracée. » L'Empereur menaçait enfin Pie VII de perdre toutes ses prérogatives et de voir les évéques reprendre la plénitude des pouvoirs inhérents à leur caractère : a Le bras du Souverain et l'incapacité du Pape actuel rétabliront les évéques dans tous leurs droits. »
Puis, se laissant aller à une soudaine explosion de rage, il dévoilait toute la surprise et toute la colère que lui avait fait éprouver la résistance d'un pontife qui aurait du être éclairé par Dieu sur ses véritables devoirs, résistance d'autant plus étonnante qu'elle était la seule dan^ son immense Empire : Dans la fausse situation où Sa Majesté voit le Pape, disait-il, elle préfère autant qu'il n'adopte pas le décret, afin que, s'il refuse, il demeure couvert de la honte de son ignorance. Et s il ne se croit pas suffisamment autorisé, suffisamment éclairé par le Saint-Esprit et par les cent évéques, pourquoi ne se démet-il pas en se reconnaissant incapable de distinguer ce qui est du dogme et de l'essence de la religion de ce qui n'est que temporel et variable? Cette distinction, si simple qu'elle serait entendue par le premier séminariste, si le Pape ne la comprend pas, pourquoi ne descend-il pas de sa propre
Qoo^Çi
volonté de la Chaire pontificale, pour la laisser occuper par un homme plus fort de tète et de principes, qui répare enfin tous les maux que le Pape a faits en Allemagne et dans tous les pays de la chrétienté? (1) "
Mais, malgré ses menaces et ses violences, l'Empereur n'était pas plus capable d'obtenir l'abdication du Pape que son adhésion au Bref dans les conditions où il l'avait réclamée. Le Pape devait bientôt rentrer dans sa Chaire et garder cette même Chaire longtemps après que l'Empereur aurait perdu son trône. La lettre de Napoléon n'arriva à Savone qu'après le départ des évêques qui avaient reçu, le 28 janvier, l'ordre de revenir en France. Ce fut encore M. de Chabrol qui se chargea de faire connaître la missive impériale à Pie Vil le 19 février. Il la lui lut posément en français; puis rendant compte au ministre des Cultes de l'impression produite par sa lecture il lui dit, entre autres, que le Pape avait " approuvé en quelque sorte par son silence » les observations relatives à l'inconvenance d'une correspondance directe de Sa Majesté avec lui ; qu'il avait été ému par le reproche de n'avoir point écouté les conseils de la majeure partie des évéques de la Chrétienté et qu'il avait dit au contraire avoir agi dans le sens des demandes du Concile. Le préfet ajoutait qu'il avait écouté en silence le passage relatif à l'excommunication, o paraissant en cela reconnaître la faute qu'une aveugle passion lui avait fait commettre »♦ , qu'il avait protesté contre les griefs reprochés au cardinal Di Pietro ; qu'il avait été frappé du reproche d'indifférence sur la situation des sujets de TEm-
f 1) Archives nationales et d'Hauhsosvillk, t. V. — Malgré celle letlre violenle qui faisait suite à beaucoup d'autres, l'Empereur se targuait de modération à l'égard du Pape. Voici ce qu'il a dit de lui-même à Sainte-Hélène et ce qu'il a dicté à Montholon pour servir à l' Histoire : u Napol(^on a montré, dans celte cirfonstance, plut de patience que ne comportaient sa position et ton caractère, et ni dans ta correspondance avec le Pape il employa quelquefoit le sarcatme, il y fut toujours provoqué par le style sacrc^ de la Chancellerie romaine qui s'exprimait comme au temps de Ix)uis le Débonnaire, ou des Empereurs de la maison fie Souabe, style d'autant plut déplacé qu'il était adressé à un homme émincmnient instruit des guerres et des affaires d'Italie; qui savait par cœur toutes les campagnes, toutes les ligues, toutes les intrigues temporelles des Papes. » (Métnoires de Naj^oléon, t. I**, p. 135).
pereur dans les États romains et qu'il s'était écrié : « Mais aussi, pourquoi ne me donne-t-on pas la liberté et des moyens pour que je puisse y mettre ordre? » Suivant M. de Chabrol, le Pape aurait dit qu'il n'avait pas réclamé les Cardinaux Noirs, mais la liberté de choisir les Conseils qui lui conviendraient. 11 se serait ensuite élevé contre l'accusation de vouloir espérer des troubles, lui qui ne demandait que la paix; mais sa conscience ne lui avait pas permis de se ranger au désir des évèques. Sur la possibilité de l'institution canonique par les Conciles provinciaux, il aurait répondu que ce ne serait pas pour longtemps et que cet exemple n'aurait pas de conséquence. Enfin, sur la question de sa démission, il avaitgardé le plus profond silence. Le préfet s'était retiré en pensant quil valait mieux l'abandonner à ses réflexions. Mais s'il croyait pouvoir dire que l'effet de cette communication avait i'ïïlevé un reste d'espoir au Pape sur l'intervention possible dos cardinaux à Paris, il était forcé d'ajouter aussitôt : « Le Pape a été très ému; mais je ne crois pas qu'il ait été ébranlé, Uuit est grande son obstination! »
Deux jours après, M. de Chabrol retourna au palais pontifital et les scènes des semaines précédentes se répétèrent. Aux demandes pressantes du préfet. Pie VII répond que son \iiirl\ est pris; qu'il a fait un premier Bref et qu'il n'en fera pas un second. M. de Chabrol lui objecte que sa conduite soulève les plaintes de toute la Chrétienté, et qu'on finira par « souhaiter et réclamer que Sa Sainteté se démette pour le bien de tous » . A cette observation tendancieuse le Pape réplique immédiatement qu'il ne se démettra jamais. « C'est ce dont la conscience vous fera peut-être une loi, osa répliquer le préfet, si vous refusez les propositions si simples que \\m vous fait! » Mais Pie VII ne se trouble pas. Il dit à son f^iligant interlocuteur que l'autorité des Conciles généraux ne pnut rien sur lui et qu'aucune considération ne le portera à ihscendre de la Chaire de Pierre, a On croit que je veux des (roubles, ajoute-t-il, et je n'y songe pas. D'ailleurs, il y a eu plusieurs époques dans lesquelles l'Église s'est trouvée dans
L'INTKIGUE DE SAVONE 33T
des situations plus critiques; notamment, sous Constance il se déclara un schisme et les choses s'arrangèrent... Mais il n'y en aura pas, etTautorité civile, mise par la Providence dans une main puissante, saura nous en g^arantir. Sa Majesté saura agir comme protecteur deTÉglise, tel que le fut Constantin dans les premiers siècles. »
Pie VII eut alors soin de rappeler que Constantin quitta Rome et fonda Constantinople, afin de laisser aux papes le moyen d'exercer leurs fonctions apostoliques avec plus de liberté. M. de Chabrol trouva ce discours si extraordinaire qu'il prit aussitôt congé de Pie VII, en l'invitant à réfléchir encore au sujet des grands intérêts dont il lui avait parlé. Mais, constatant que ses arguments personnels n'avaient produit aucune impression, le préfet eut recours à d'autres moyens. Il ne craignit pas d'employer les gens de la maison pontificale qui, ne songeant qu'à leurs intérêts personnels, voyaient avec regret la résistance du Pape ; mais, comme Tavoue encore M. de Chabrol lui-même, leurs efforts furent vains. Le Pape refusa de les entendre et, dans cette circonstance, ne témoigna pas la moindre hésitation. N'obtenant rien, le préfet revint chez le Pape, le 23 février, pour lui notifier officiellement ^que le Bref, en date du 20 septembre, n'ayant pas été ratifié, l'Empereur regardait les Concordats comme abrogés et ne souffrirait plus que le Pape intervînt en rien dans l'institution canonique des évêques » (1). Pie Vtl se borna à répondre qu'il était affligé d'un tel résultat, mais qu'il ne changerait pas d'attitude. C'est alors que Mme de Staël, apprenant la résistance opiniâtre du Pape, en fut frappée d'admiration et écrivit à Henri Meister cette phrase qui en dit long sur l'attitude énergique du vieux Pontife, opposée à la bassesse des courtisans de l'Empereur : « Quelle puissance que la religion qui donne de la force
(1) M De cette fiaçon la réunion du Concile, l'envoi des députés et la longue nc^gociatioD entreprise sont venus à finir, conime si rien n'avait eu lieu. Personne ne doute que le silence ne couve quelque dessein impossible à deviner, mais que l'on peut prévoir fatal à l'Église » . (Mémoire inédit de Contaivi, p. 86).
aux faibles, tandis que tout ce qui était fort n'en a plus! (1) » Un mois après, le 21 mars 1812, Napoléon étant à Dresde et a la veille d'entrer en Russie écrivit au prince Borghèse, gouvt*raeur des départements au delà des Alpes, que, les Aujibis menaçant de faire une descente sur les côtes de Savone, il était nécessaire de mettre le Pape en sûreté. En conséquence, il chargeait M. de Chabrol et le commandant de la gendarmerie de faire partir le Pape avec Tarchevèque d'EdLîSiîe et ses gens dans deux bonnes voitures. Pie Vil prendrait son médecin avec lui. Il devait traverser Turin de nuit, s'arrêter au mont Cenis, puis passer également de nuit par Chfimbéry et Lyon, et se rendre ensuite à Fontainebleau où des ordres étaient déjà donnés pour le recevoir. Il ne fallait pas que le Pape voyageât en habits pontificaux, mais seulement en simples habits ecclésiastiques et de manière à n'être r(*ronnu nulle part. H convenait aussi que le gouverneur s'enteinlit avec le préfet pour fixer la date du départ. L'Empereur fvrrtiamandait à cet égard le plus grand secret.
Au lendemain du triomphe qu'il croyait remporter sur la tiHs:<^ie, il tenait à avoir le Pape sous sa main puissante, car, uno fois vainqueur du tsar, il ferait ce qu'il voudrait. Il ne eom|>tait alors ni avec la puissance formidable des ennemis qtriJ allait combattre, ni avec la rigueur des éléments qui pouvaient dissoudre la Grande Armée, ni avec la Providence ilont les justes arrêts avaient frappé, au cours des siècles, dVnjtres souverains aussi audacieux et aussi forts que lui.
( I Lettres inédites de Mme de Siaél à Henri Meister, 1903.